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Une histoire populaire de la France
De la guerre de Cent Ans à nos jours
Parution : 19/09/2018
ISBN : 9782748903010
Format papier : 832 pages (14 x 21 cm)
28.00 € + port : 2.80 €

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« En 1841, dans son discours de réception à l’Académie française, Victor Hugo avait évoqué la “populace” pour désigner le peuple des quartiers pauvres de Paris. Vinçard ayant vigoureusement protesté dans un article de La Ruche populaire, Hugo fut très embarrassé. Il prit conscience à ce moment-là qu’il avait des lecteurs dans les milieux populaires et que ceux-ci se sentaient humiliés par son vocabulaire dévalorisant. Progressivement le mot “misérable”, qu’il utilisait au début de ses romans pour décrire les criminels, changea de sens et désigna le petit peuple des malheureux. Le même glissement de sens se retrouve dans Les Mystères de Paris d’Eugène Sue. Grâce au courrier volumineux que lui adressèrent ses lecteurs des classes populaires, Eugène Sue découvrit les réalités du monde social qu’il évoquait dans son roman. L’ancien légitimiste se transforma ainsi en porte-parole des milieux populaires. Le petit peuple de Paris cessa alors d’être décrit comme une race pour devenir une classe sociale. »

La France, c’est ici l’ensemble des territoires (colonies comprises) qui ont été placés, à un moment ou un autre, sous la coupe de l’État français. Dans cette somme, l’auteur a voulu éclairer la place et le rôle du peuple dans tous les grands événements et les grandes luttes qui ont scandé son histoire depuis la fin du Moyen Âge : les guerres, l’affirmation de l’État, les révoltes et les révolutions, les mutations économiques et les crises, l’esclavage et la colonisation, les migrations, les questions sociale et nationale.

Extraits de l’introduction :

« L’ambition ultime de cette Histoire populaire de la France est d’aider les lecteurs non seulement à penser par eux-mêmes, mais à se rendre étrangers à eux-mêmes, car c’est le meilleur moyen de ne pas se laisser enfermer dans les logiques identitaires. »

« La démarche historique permet de retracer la genèse des grands problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui. C’est la raison pour laquelle, dans cette histoire populaire de la France, j’ai privilégié les questions qui sont au centre de notre actualité, comme les transformations du travail, les migrations, la protection sociale, la crise des partis politiques, le déclin du mouvement ouvrier, la montée des revendications identitaires. Le but étant de mettre cette vaste réflexion à la disposition du plus large public, j’ai adopté la forme du récit en m’efforçant de présenter sous une forme simple des questions parfois très compliquées. »

« Pour moi, le “populaire” ne se confond pas avec les “classes populaires”. L’identité collective des classes populaires a été en partie fabriquée par les dominants et, inversement, les formes de résistance développées au cours du temps par “ceux d’en bas” ont joué un rôle majeur dans les bouleversements de notre histoire commune. Cette perspective m’a conduit à débuter cette histoire de France à la fin du Moyen Âge, c’est-à-dire au moment où l’État monarchique s’est imposé. Appréhendé sous cet angle, le “peuple français” désigne l’ensemble des individus qui ont été liés entre eux parce qu’ils ont été placés sous la dépendance de ce pouvoir souverain, d’abord comme sujets puis comme citoyens. »

« Ce qui permet d’affirmer le caractère « populaire » de l’histoire de France, c’est le lien social, c’est-à-dire les relations qui se sont nouées au cours du temps entre des millions d’individus assujettis à un même État depuis le XVe siècle, et grâce auxquelles a pu se construire un « nous » Français. Les classes supérieures et moyennes ont été dans l’obligation de tenir compte des activités, des points de vue, des initiatives, des résistances, propres aux classes populaires, afin de mettre en œuvre des formes de développement autres que celles qu’elles avaient imaginées au départ. Et réciproquement, les représentations du peuple français que les élites ont construites au cours du temps, les politiques qu’elles ont conduites, ont profondément affecté l’identité, les projets, les rêves et les cauchemars des individus appartenant aux classes populaires. »

Gérard Noiriel

Historien, directeur d’études à l’EHESS, Gérard Noiriel a notamment travaillé sur l’articulation de l’immigration, de la nation et des sentiments xénophobes. Dernier livre paru, Une Histoire populaire de la France, synthèse de toute une vie de recherches et d’engagements.

Les livres de Gérard Noiriel chez Agone

Sommaire

1. Pourquoi Jeanne d’Arc malgré tout ?

Nos ancêtres furent des migrants / L’esclavage fut pendant près de mille ans la forme dominante d’exploitation des classes populaires en Europe / La féodalité s’imposa à partir du xie siècle comme un nouveau mode de domination de l’homme par l’homme / Les seigneurs de l’Île-de-France imposèrent progressivement leur domination sur un vaste territoire qui devint le royaume capétien / La guerre de Cent Ans mit en péril la construction de l’État capétien / La crise transforma les représentations dominantes de la pauvreté / C’est la naissance de l’impôt royal qui fabriqua le peuple français en tant que communauté d’individus assujettis à l’État / L’épopée de Jeanne d’Arc montra ce qui arrive au peuple quand il se porte au secours des puissants


2. Dire sa souffrance au nom de Dieu

La redécouverte de l’imprimerie par les Européens fut le point de départ d’une révolution de la communication à distance dont profita la Réforme / En Alsace, les paysans et les artisans s’approprièrent la critique luthérienne pour combattre l’exploitation dont ils étaient victimes / En France, le pouvoir royal réussit, dans un premier temps, à réprimer efficacement les dissidences religieuses / La politisation de la question religieuse et ses effets sur les classes populaires / Le peuple français accepta finalement de se soumettre au pouvoir souverain de l’État royal pour mettre fin aux atrocités de la guerre civile


3. Dans l’ombre de Jupiter

Le cardinal de Richelieu imposa la « raison d’État » à tous les Français / Les classes populaires se révoltèrent massivement contre le tour de vis fiscal / La Fronde fut la dernière tentative des aristocrates pour échapper à la souveraineté de l’État royal / La monarchie administrative s’imposa grâce à Colbert / L’invention de la « société de cour » permit à Louis XIV d’imposer son pouvoir sur la noblesse et la grande bourgeoisie / C’est la surexploitation des classes populaires qui permit à Louis XIV de se prendre pour le « Roi Soleil »


4. Codes noirs

Le pouvoir colonial tenta d’abord d’imposer une condition servile à des travailleurs pauvres recrutés en métropole / Avec le développement de la traite atlantique, l’esclavage devint la forme extrême / de l’exploitation des classes populaires / La domination coloniale donna progressivement naissance à une nouvelle classe de travailleurs / La catégorisation de la couleur de peau fut un moyen de renforcer la domination de l’élite coloniale / Les résistances collectives des « nègres marrons » obligèrent le pouvoir colonial à perfectionner l’art de gouverner les esclaves / Dès le xviiie siècle, plusieurs milliers d’esclaves émigrèrent en métropole et se fondirent dans la population française


5. Liberté, quand tu nous tiens…

Les « fils invisibles » du capitalisme / L’identification des personnes s’imposa peu à peu comme une nouvelle relation de pouvoir / La sociabilité populaire fut un obstacle qui entrava le développement de la domination à distance / Dans les années 1750–1760, l’émergence d’un nouvel « espace public » bouleversa la position du peuple sur la scène politique / L’émancipation des classes populaires : un processus contradictoire / La « guerre des farines » fut le premier grand combat collectif contre le libéralisme


6. L’invention de la citoyenneté

Doléances populaires / L’apprentissage de la démocratie par le bas / Vers la République / Robespierre et la sacralisation du peuple souverain / Mourir pour la patrie


7. Chapeau bas devant la casquette

« Vivre en travaillant, mourir en combattant » / La découverte du prolétariat / Un monde sans protection / En France, la classe cultivée ne s’intéressa que tardivement au principe des nationalités / Le printemps des travailleurs


8. Les usines à la campagne !

Les paysans sont-ils des hommes comme les autres ? / Des relations de pouvoir fondées sur le modèle domestique / Le tournant libéral des années 1860 / Le retour de la classe ouvrière


9. La nationalisation de la société française

La Commune de Paris ou l’ultime sursaut de la citoyenneté par les armes / L’intégration des classes populaires au sein de l’État républicain / La fait-diversion de l’actualité / Une crise de civilisation / La protection nationale comme solution de la « question sociale »


10. « Le devoir de la race »

La conquête de l’Algérie / Le tournant de 1885 / La fabrication des « indigènes » / Les voies diverses de la résistance


11. La guerre plutôt que la révolution

Genèse d’une nouvelle identité ouvrière / Genèse et enjeux de l’affaire Dreyfus / La bipolarisation de la vie politique française : la droite nationale-sécuritaire contre la gauche sociale-humanitaire / Le premier tournant sécuritaire de la IIIe République / Le fatal engrenage


12. Classe contre classe

« Bleu horizon » / La fabrication silencieuse d’un nouveau prolétariat / La crise des années 1930 / La radicalisation des droites / La crise des années 1930 contribua aussi à exacerber les contradictions de l’empire colonial / La parenthèse du Front populaire / La politisation des origines comme réponse à la lutte des classes


13. Le peuple « indésirable »

La conception républicaine de l’assimilation des étrangers / « La revanche des patrons » / Traquer les « indésirables » / La Charte du travail / Le basculement de 1942 / Les voies multiples de la Résistance


14. Le droit d’avoir des droits

La mise en place du compromis keynésien / Les séquelles de Vichy / L’intensification de la lutte des classes pendant la guerre froide / La génération singulière / La décolonisation de gré ou de force / La parenthèse (vite refermée) d’une France multinationale


15. « On a raison de se révolter »

Une société bouleversée / Balance ton corps / Les événements de mai-juin 1968
L’émergence des « nouveaux mouvements sociaux » / Comment reprendre d’une main ce qu’on a concédé de l’autre ?


16. La dernière nuit des prolétaires

La mondialisation des échanges et l’extension des chaînes d’interdépendance / Le travail en crise / Quand la gauche se replie sur la politisation des origines / Naissance d’une démocratie sécuritaire / Changer le nom du peuple à défaut de le dissoudre


Conclusion : de quel avenir Macron est-il le nom ?

Un usage public de l’histoire au service du libéralisme / Premier bilan / « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous » ?

Dossier de presse
Propos recueillis par Anne Brigaudeau
France Info, 9 décembre 2018
Propos receuillis par Frédéric Mouchon
Le Parisien, 8 décembre 2018
Propos recueillis par Naïri Nahapéthian
Alternatives économiques, 6 décembre 2018
Propos recueillis par Béatrice Bouniol
La Croix, 3 décembre 2018
Propos recueillis par Alexandra Schwatzbrod
Libération, 2 décembre 2018
Nathalie Lempereur
L'Histoire, décembre 2018
Propos recueillis par Nicolas Truong
Le Monde, 28 novembre 2018
Entretien avec Gérard Noiriel
Grozeille, 7 novembre 2018
Xavier Vigna
Lectures, 17 octobre 2018
Dominique Kalifa
Libération, 17 octobre 2018
Propos recueillis par Nicolas Bove
Les Inrocks, 15 octobre 2018
Véronique Servat
Aggiornamento, octobre 2018
Nicolas Dutent et Pierre Chaillan
L’Humanité, 21 septembre 2018
Benjamin Caraco
NonFiction.fr, 19 septembre 2018
Camille Coletta & Daniel Zamora
Lava, 21 avril 2017
En ligne : à regarder, à écouter

« Mélenchon, Noiriel : les mots du peuple », sur Public Sénat, « Livres & Vous… », diffusé le 14 décembre 2018 à 22:01

L’invité des Matins – France Culture« Comment naît la violence dans les mouvements sociaux ? », diffusé le 7 décembre 2018

Matières à penser – France Culture, « Au nom du peuple – Un désir de vérité », diffusé le 4 décembre 2018

La Grande table – France Culture – « “Gilets jaunes”, la nouvelle Jacquerie ? »:https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/gilets-jaunes-la-nouvelle-jacquerie, diffusé le 26 novembre 2018

C Politique – France 5Entretien avec Gérard Noiriel, diffusé le 25 novembre 2018

Là-bas si j’y suis« Entretien avec Gérard Noiriel et Laurence De Cock : une histoire populaire de la France. Propos recueillis par Daniel Mermet », 13 novembre 2018

Hors-série« Aux ressources », entretien du 22 septembre 2018 entre Gérard Noiriel et Laura Raïm : en 1881, quand des Italiens ont sifflé La Marseillaise…

Paroles d’histoire : Une Histoire populaire de la France, le 26 septembre 2018 au CICP : « Gérard Noiriel dialogue avec André Loez (historien) et Philippe Olivera

« Héritages et actualités de la socio-histoire : autour des travaux de Gérard Noiriel »
À l’occasion du colloque organisé les 14 et 15 juin 2018 à l’EHESS (Paris), André Loez et Nicolas Offenstadt rendent hommage à l’historien dans « Paroles d’histoire »

Sommaire : Présentation du colloque et de l’importance de Gérard Noiriel (0’30), les constantes dans l’œuvre de Gérard Noiriel, dont un éloge de son écriture claire et réflexive (3’), de sa réflexion sur la construction des objets (5’40), ses premiers travaux sur les ouvriers de Longwy (6’45), le lien entre histoire des ouvriers, histoire de l’immigration (8’), ouvrant la voie à une histoire de l’État, de l’identification, des catégorisations (10’20), ses apports à une histoire constructiviste de la nation (12’20), le lien noué avec la sociologie et la mise en avant de la socio-histoire (13’), appuyée sur une réflexion historiographique (Sur la « crise » de l’histoire, 1996) suivie de la création de lieux institutionnels pour avancer ces conceptions : une collection de livres chez Belin et une revue, Genèses (15’50), le dialogue intellectuel et la confrontation critique avec des traditions intellectuelles variées, de Marx à Bourdieu et Elias (20’50), la réflexion de Gérard Noiriel sur les intellectuels et les différentes modalités (militantes, critiques, pédagogiques) du rôle qu’il joue lui-même dans l’espace public (22’), ses formes d’intervention originales : le CVUH fondé en 2005 (28’) ainsi que son travail théâtral, à travers notamment l’histoire du clown Chocolat (33’).

Comment les « gilets jaunes » s'inscrivent dans l’histoire des révoltes populaires

Selon l’historien Gérard Noiriel, « la France, en tant qu’État, s’est construite autour de l’impôt », ce qui a suscité dès le début des révoltes des classes populaires.

Cela va-t-il suffire à éteindre la fronde ? Mercredi 5 décembre, Emmanuel Macron a annoncé que la hausse des taxes sur les carburants, prévue à partir du 1er janvier 2019, était « annulée », purement et simplement. Le gouvernement n’a finalement pas pu « tenir le cap » après trois semaines de blocages des « gilets jaunes » et de violences, notamment le 1er décembre à Paris. De quelle façon ce soulèvement s’inscrit-il dans l’histoire des révoltes populaires en France, alors que des manifestants dénoncent une dérive « monarchique » dans la présidence d’Emmanuel Macron ? Entretien avec l’historien Gérard Noiriel, auteur d’Une histoire populaire de la France.

Franceinfo : Le mouvement des « gilets jaunes » est né pour protester contre la hausse des taxes sur le carburant. Ce mouvement antitaxes s’inscrit-il dans une longue tradition ?

Gérard Noiriel : Oui. Dans mon Histoire populaire, j’ai montré que la France, en tant qu’État, s’est construite autour de l’impôt. Vous ne pouvez pas avoir d’État sans prélèvement d’impôts, ne serait-ce que pour payer les soldats ou la police. Dès que ce système se met en place, à l’époque de Jeanne d’Arc, on voit les paysans se révolter contre l’impôt royal. Ils se révoltent aussi contre ceux prélevés par les seigneurs ou par les curés qui prennent la dîme. Sous l’Ancien régime, ces révoltes peuvent prendre de l’ampleur, mais elles restent localisées, parce qu’elles passent par le bouche-à-oreille, et qu’elles sont durement réprimées. On va changer de dimension en 1789. Le roi Louis XVI convoque les États généraux parce que les caisses sont vides, et les cahiers de doléances (recueillies et rédigées pour l’occasion) vont exprimer de fortes revendications fiscales contre un système inégal. Les nobles, qui étaient les plus riches, ne payaient pas d’impôts tandis que l’impôt pesait constamment sur les plus pauvres.

Ce mécontentement fiscal va déboucher sur la Révolution ?

En 1789, les révoltes populaires vont s’articuler à une forme de contestation plus large, impulsées par les élites bourgeoises qui ont lu Rousseau, Voltaire ou Diderot, ce qui conduit à une radicalisation et une généralisation du mouvement imputable aux élites instruites. Celles-ci vont bouleverser le système politique en proposant la suppression de l’Ancien régime et des inégalités, notamment fiscales. C’est pourquoi la Déclaration des droits de l’homme de 1789 comporte un article très important : l’Article XIV. Le texte dit que le consentement à l’impôt est une dimension de la citoyenneté, et que tous les citoyens doivent savoir ce qu’on fait de cet impôt : « Tous les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d’en suivre l’emploi, et d’en déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée ». Avec le temps, on a perdu le souvenir de ce principe de base. Cette dimension explique aussi la révolte actuelle des « gilets jaunes » : les taxes augmentent alors que la suppression de l’ISF a provoqué un sentiment d’injustice fiscale. Les classes populaires se manifestent pour exprimer les souffrances qu’elles ressentent.

Quel est le bilan des grands mouvements sociaux dans l’histoire de France ?

Ils sont suivis de réactions conservatrices, mais ils laissent des acquis. En 1789, l’Ancien régime est renversé. Mais la contradiction qui se développe entre une révolution bourgeoise et une révolution populaire – entre les Girondins et les Jacobins, si vous voulez – va aboutir à la défaite de ceux qui étaient les plus proches des classes populaires, c’est-à-dire à la défaite de Robespierre (arrêté et guillotiné le 28 juillet 1794), et à la reprise du pouvoir par la bourgeoisie. La bourgeoisie va se tourner vers Napoléon, donc vers l’armée, pour liquider le mouvement des sans-culottes. Cette liquidation de la Révolution ne revient pas à l’Ancien régime, mais va finir par aboutir au régime dans lequel on vit aujourd’hui : une démocratie bourgeoise. Même chose après février 1848 : dès le mois de juin, les ouvriers qui ont fait la révolution sont fusillés et on retombe dans un régime conservateur, le Second empire (de 1852 à 1870). Mais le suffrage universel masculin, qui est l’un des principaux acquis de la révolution de février 1848, se met en place. Cet acquis va perdurer. A partir de la IIIe République, les mouvements qui obtiennent gain de cause réussissent parce qu’il y a un blocage de la production. Ce sera notamment le cas en 1936 et en 1968, avec les deux plus grandes grèves de l’histoire de France. En 1936, les ouvriers obtiennent, entre autres, les congés payés et la semaine de 40 heures. En 1968, ce rapport de force va faire céder le pouvoir et aboutir aux accords de Grenelle (avec une augmentation de 35 % du smic, comme le rappelle Le Monde). Le Front populaire était le fruit du front antifasciste mis en place en 1934 entre les représentants socialistes et communistes du mouvement ouvrier, et les radicaux qui fédéraient les classes moyennes. Le mouvement de Mai 68, lui, est parti des étudiants, mais il a été rejoint par les ouvriers sous l’égide des syndicats, encore très puissants.

On s’aperçoit que les « gilets jaunes » ont du mal à se faire entendre parce qu’on ne sait pas quelles sont leurs revendications. Est-ce nouveau ?

Le problème est celui-ci : pour se faire entendre dans l’espace public, comment les classes populaires vont-elles énoncer leurs souffrances multiformes dans des termes susceptibles de les rassembler ? Comme je l’ai déjà expliqué au Monde, aujourd’hui, les « gilets jaunes » crient « J’ai mal à la taxe » au lieu de dire « J’ai mal partout ». On rencontre tout le temps la question de la dignité : quelles que soient les périodes, les classes populaires ont le sentiment qu’elles ne sont pas respectées. En 1936, on a vu émerger des revendications liées à l’exigence d’une vie digne, qui ne soit pas uniquement vouée au travail. Elles ont donné lieu aux congés payés, à l’organisation de loisirs. Dans l’histoire récente, ces revendications ont été portées longtemps par les syndicats et les partis de gauche, mais il y a aujourd’hui une crise de cette représentation.

C’est effectivement un autre problème lié aux « gilets jaunes » : qui peut parler en leur nom ?

Il y a deux conceptions de la citoyenneté : une conception dominante, qui est la délégation du pouvoir avec un bulletin dans l’urne tous les cinq ans, et une conception populaire, qui est la participation directe. C’est celle des « gilets jaunes » qui disent : « Nous on ne veut pas déléguer notre pouvoir à des chefs qu’on ne connaît pas. » En 1871, la Commune de Paris a appliqué cette démocratie directe. Les citoyens parisiens se réunissaient physiquement dans des assemblées générales, et ils choisissaient des délégués, qui étaient révocables et devaient rendre compte de ce qu’ils faisaient. Cette forme de participation directe ne peut s’appliquer que dans une ville où tout le monde peut se rassembler en un même lieu, mais il en existe d’autres façons de mettre en œuvre la démocratie directe : votations, référendums, tirage au sort… Mais avec les réseaux sociaux, les “gilets jaunes” disposent de moyens que les générations précédentes n’avaient pas.

On a beaucoup parlé de violences après les manifestations du samedi 1er décembre. Violence de la part des manifestants, mais aussi de la part de forces de l’ordre. Qu’en pensez-vous, en tant qu’historien ?

Nous vivons dans une société beaucoup plus pacifique qu’auparavant, qu’on ne peut comparer avec les périodes antérieures. Il faut se rappeler que les grandes grèves de 1947–1948 ont fait une vingtaine de morts (notamment avec le sabotage d’un train Paris-Lille dans un contexte de mouvements sociaux des cheminots et des mineurs). Le changement réside dans les progrès technologiques : les réseaux sociaux, les chaînes d’info en continu, les gens qui filment eux-mêmes les manifestations avec leur smartphone. Mais on constate aussi historiquement qu’à chaque fois qu’il y a de la violence – et elle est récurrente – elle finit par faire peur à la majorité silencieuse qui se désolidarise du mouvement.

Le mouvement des « gilets jaunes » est-il sans précédent ?

La symbolique du gilet jaune, déjà, est inédite. Les mouvements sociaux ont besoin de se donner une identité avec des symboles nouveaux : sous la révolution française, le bonnet phrygien ; en 1936, le drapeau rouge et L’Internationale. Ce gilet jaune est bien vu, parce qu’il y a une adéquation forte entre le symbole choisi et les revendications. Au départ, le gilet jaune a été imposé par l’administration de la Sécurité routière pour la sécurité des automobilistes et là, il a été accaparé comme le symbole d’une détresse sociale. C’est une preuve d’intelligence collective et d’imagination populaire. Après coup, ce n’est pas surprenant ce qui se passe, même si, en France, les élites sont toujours surprises par les mouvements sociaux. Elles ne s’y attendent jamais. On se souvient de l’article d’un journaliste du Monde, Pierre Viansson-Ponte, intitulé « Quand la France s’ennuie » quelques semaines avant Mai 68. Je ne vous dirai pas que j’avais prévu ce nouveau mouvement, mais ce n’est pas étonnant. C’est presque sain qu’à un moment donné, les classes populaires se manifestent pour exprimer les souffrances qu’elles ressentent. C’est l’expression de la démocratie, même si ça prend des formes qu’on ne peut pas soutenir, comme celle des violences.

Propos recueillis par Anne Brigaudeau
France Info, 9 décembre 2018
Gilets jaunes : « Quelle ambiguïté autour du mot peuple ! »

Pour l’historien Gérard Noiriel, le mot « peuple », très utilisé depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, possède à la fois une dimension sociale et nationale.

Alors que les Gilets jaunes et Emmanuel Macron ne cessent de faire référence au « peuple » depuis le début du mouvement, l’historien Gérard Noiriel, auteur d’_Une histoire populaire de la France, de la guerre de Cent ans à nos jours_ (Editions Agone), revient sur les différentes utilisations de ce mot.

Les Gilets jaunes se revendiquent du « peuple ». Qu’est-ce que cette notion représente ?
Quand ils disent faire partie du « peuple des Gilets jaunes », c’est pour signifier implicitement qu’il y a « nous » et « eux ». Nous, ce sont les classes populaires qui représentent plus de 50 % de la population et « eux », c’est l’élite, les gouvernants accusés de ne rien connaître aux réalités populaires.

Emmanuel Macron a lui-même utilisé le mot mais en disant : « Je suis ici pour servir mon peuple ».
Utiliser l’adjectif possessif « mon » est malheureux car cela rappelle un peu Louis XIV et les rois de France qui parlaient des Français comme de leurs sujets.

Mais ne parle-t-on pas aussi du peuple français pour signifier que l’on fait tous partie de la même Nation ?
Si l’on se réfère à une définition purement politique et juridique, la notion de peuple est synonyme de Nation. Et en ce sens, on ne peut pas faire de procès d’intention à Emmanuel Macron quand il dit parler au nom du peuple français. Politiquement et juridiquement, que l’on ait voté pour lui ou pas, le Président de la République représente la Nation et donc l’ensemble du peuple français, notamment à l’étranger.

Qu’en est-il de la dimension sociale associée à l’utilisation du terme « peuple » ?
C’est toute l’ambiguïté du mot qui peut aussi bien signifier l’appartenance à une Nation qui intègre toutes les classes sociales que l’appartenance aux classes populaires. Le basculement a eu lieu au milieu du XVIIIe siècle avec les Lumières : le terme peuple s’est alors imposé dans le vocabulaire comme un synonyme de Nation. Mais lors de la révolution française, le terme prend une connotation plus sociale. Quand Robespierre parle du peuple, c’est alors pour désigner les sans-culottes.

Et cette connotation sociale a perduré ?
Lors de tous les mouvements de lutte sociale qui ont eu lieu en France, le terme peuple a été utilisé pour désigner les classes populaires. Chez Zola, le peuple, c’est la figure du mineur. En 1936, ce sont les métallos. Du côté politique, cette notion sociale est plutôt une tradition de la gauche et de l’extrême gauche, les marxistes identifiant le peuple à la classe populaire. Mais on voit bien que l’extrême droite aussi utilise le mot peuple en conjuguant la dimension sociale et nationale.

Propos receuillis par Frédéric Mouchon
Le Parisien, 8 décembre 2018
«  Le “populaire” est un rapport social qui lie les dominés et les dominants »

Dans Une histoire populaire de la France, ouvrage publié aux éditions Agone, l’historien et directeur d’études à l’Ehess, spécialiste et pionnier de l’histoire de l’immigration en France, dresse un portrait vivant et réflexif des luttes constituantes du peuple français depuis la fin de la guerre de Cent Ans jusqu’à aujourd’hui.

Au lendemain de l’arrivée au pouvoir d’un fasciste assumé au Brésil et dans l’ambiance actuelle de la montée des démagogues d’extrême droite aux États-Unis, en Europe et en France, notre situation historique semble se dramatiser de manière inquiétante. Dans le faisceau des événements économiques de 2008 comme dans celui de 1929, l’histoire est-elle en train de se répéter ?

Gérard Noiriel J’ai insisté peut-être un petit peu plus que je ne l’aurais fait dans un autre contexte sur Marx et sur la question des classes et de la lutte des classes. On voit bien aujourd’hui, même à l’intérieur du monde intellectuel, comment les logiques identitaires ont pris le dessus sur les questions économiques et sociales. Le but de ce livre, c’est de remettre l’accent, effectivement, sur cette dimension. Comme vous le suggérez, on voit bien que des causes économiques, la fuite en avant du capitalisme financier, ont des effets politiques et que nous sommes engagés dans un processus qui peut nous rappeler effectivement les années 1930, notamment à l’échelle mondiale. Il faut toujours avoir une vision mondiale des choses, car s’il y avait des violences mondiales, elles nous affecteraient aussi. Nous ne sommes pas à l’abri. Cela dit, dans le cadre actuel, si on se place uniquement au niveau européen, on voit bien que les mécanismes de régulation du capitalisme qui n’existaient pas encore dans les années 1930 (ce qui explique les dérives qui ont débouché sur la Seconde Guerre mondiale) permettent d’éviter la guerre, mais pérennisent la crise.

En quel sens avez-vous voulu écrire une histoire « populaire » de la France  ?

Gérard Noiriel Le premier point est que je ne confonds pas le « populaire » et les « classes populaires ». C’est, je pense, un point de mon livre qui me différencie de ce que Michelle Zancarini-Fournel avait écrit dans Les Luttes et les rêves sous-titrés « une histoire populaire de la France », il y a deux ans. Pour elle, c’est plutôt d’une histoire des classes populaires qu’il s’agit. Du fait même qu’elle a publié ce livre, cela m’a dispensé d’un certain nombre de développements. Ce qui me distingue, c’est aussi une démarche qui est celle du socio-historien. Pour moi, le « populaire » est un rapport social qui lie les dominés et les dominants. C’est un point très important. Je peux en donner une illustration en prenant, par exemple, la définition même que les classes populaires se donnent d’elles-mêmes. Cette définition, elles ne l’inventent pas. Elle se produit toujours dans une dialectique par rapport au regard que portent sur elles les classes dominantes. Dans mon livre, j’ai voulu montrer cette dialectique qui, je dirais, est pour moi une sorte d’adaptation du concept de lutte de classe qu’on pourrait trouver chez Marx, sauf que j’ai intégré beaucoup de travaux qui ont été faits depuis Marx. Je pense aussi que le concept de domination est plus puissant que celui que Marx a analysé comme rapport de classes économiques. Cela dit, au niveau du schéma, c’est cela. Il y a une dialectique. L’identité des dominés est construite en bonne partie par le regard des dominants.

Propos recueillis
L'Humanité, 7 décembre 2018
« Les luttes populaires ont souvent été des révoltes contre l’impôt »

Historien, spécialiste des classes populaires et de l’immigration, Gérard Noiriel a récemment publié Une Histoire populaire de la France (Agone, 2018). Il a a été l’un des premiers, sur son blog, à analyser le mouvement des « Gilets jaunes » au prisme des mobilisations populaires passées. Une démarche qui permet de mieux saisir la profonde originalité de ce mouvement, mais aussi la manière dont il perpétue une façon spécifiquement populaire de faire de la politique.

Les comparaisons du mouvement des « Gilets jaunes » avec d’autres mouvements historiques se sont multipliés au cours des dernières semaines : jacqueries paysannes, révolution de 1789, poujadisme, Mai 68… Lesquelles sont les plus pertinentes à vos yeux ?

J’essaie, en tant qu’historien, de prendre du recul par rapport à ces étiquetages spontanés. Et je conteste les termes dévalorisants comme celui de « jacqueries », utilisé par les élites pour caractériser des mouvements de protestation qui émergent dans le milieu rural en France durant une période très étendue qui va depuis la fin du Moyen Age jusqu’à la Révolution. Il s’agit d’un terme péjoratif qui implique l’idée d’une spontanéité et d’une sauvagerie du peuple.

Le poujadisme, quant à lui, est un mouvement plus récent qui au milieu du XXe siècle a dénoncé les taxes et notamment la TVA. Même si on retrouve avec les « Gilets jaunes » la contestation d’un impôt jugé injuste, ce n’est pas du tout comparable, puisque le poujadisme était très structuré, avec un chef, Pierre Poujade, des députés et des actions très coordonnées. Enfin, la comparaison avec les ligues d’extrême droite des années 1930, récemment faite par Bernard-Henri Lévy, est absurde ! Le 6 février 1934, ces groupes, qui étaient des organisations paramilitaires comptant de nombreux ancien combattants, ont menacé la République. Le seul point commun est que la manifestation du samedi 2 décembre a eu lieu sur les Champs-Elysées. Cela s’arrête là.

Les « Gilets jaunes » peuvent donc être comparés à des événements historiques du passé, mais pas à des mouvements ayant une étiquette politique précise. Et ce d’autant plus que les mouvements populaires sont l’objet de de très nombreux commentaires, notamment de la part des médias, qui ont en retour des effets sur l’orientation de ces mouvements.

Où voyez-vous une continuité ?

Les fortes contradictions internes et le refus de la récupération caractérisaient déjà d’autres révoltes populaires du passé. Au sein de la Commune de Paris, par exemple, il existait des tensions très vives entre les différents courants. De même, depuis la Révolution française, notre conception dominante de la citoyenneté, fondée sur la délégation de pouvoir et le système de la démocratie représentative, est contestée par une partie des classes populaires qui s’en sentent exclues, ne serait-ce que parce que les élites politiques du système représentatif ne recrutent pas parmi elles. Au sein même du Tiers-Etat, censé représenter le peuple, il y avait en effet peu de paysans et d’ouvriers !

Or, la désaffection des classes populaires vis-à-vis de la classe politique peut conduire à une montée de l’extrême droite comme dans les années 1930, mais aussi à des formes de démocratie directe. Comme les Sans-culottes durant la Révolution, mais aussi les révolutionnaires de 1848 et de la Commune de Paris, les « Gilets jaunes » veulent faire de la politique, mais avec leurs savoirs, leurs compétences. Ils et elles se choisissent des délégués et des représentants qui viennent de leur milieu et qu’ils peuvent révoquer. De même, le syndicalisme d’action directe, qui était hégémonique dans le mouvement ouvrier français avant 1914, a toujours été assez fort en France. Historiquement, il a contribué à la naissance des mouvements coopératifs et mutualistes, ce qui est très positif.

Mais précisément, les syndicats et autres corps intermédiaires ont été très peu présents dans les manifestations des gilets jaunes…

Différents facteurs ont contribué à affaiblir ces corps intermédiaires. Ainsi, « la démocratie de partis » est en crise. Elle tend à être remplacée par la montée de la « démocratie du public » décrite par le philosophe Bernard Manin dans Principes du gouvernement représentatif 1. Les mouvements de gauche sont en effet affaiblis par le fait que les partis politiques, mais aussi les syndicats, sont devenus très dépendants des médias dominants comme la télévision. Cela a donné lieu à un « dégagisme » qui a notamment contribué à l’élection d’Emmanuel Macron. Cette méfiance a aussi nourri un dynamisme nouveau des réseaux sociaux dans le domaine politique. D’ailleurs, les « Gilets jaunes » sont nés d’une poignée de personnes qui exprimaient leur « ras-le-bol » sur des réseaux sociaux comme Facebook et Twitter. Ces réseaux créent, au niveau national, voire international, la possibilité d’interagir directement en se passant des intermédiaires comme les partis et les syndicats.

Néanmoins, au tout début du mouvement, les « Gilets jaunes » ont bénéficié d’un fort soutien des médias, comme les chaînes d’information en continu. BFMTV ne leur a par exemple pas du tout réservé le même traitement qu’aux cheminots six mois auparavant ! Et on a même vu un journaliste de cette chaîne enfiler un gilet jaune juste avant que le mouvement prenne son ampleur. On parlait peu alors des automobilistes bloqués par ces manifestants sur ces chaînes. Depuis, évidemment, c’est sur les violences commises que ces médias se sont focalisés.

Quelle est la place du refus de l’impôt dans ce mouvement ?

Un grand nombre de luttes populaires ont été des révoltes contre l’impôt. Au XVIIIe siècle, avec la naissance du libéralisme en tant que doctrine économique, un courant s’est fait jour pour dénoncer le rôle de l’Etat dans l’économie et dénoncer les impôts comme une entrave à la libre entreprise. Au même moment, on a vu apparaître un autre type de revendication, plus populaire, exigeant une répartition moins inégalitaire de l’impôt. Or, dans la critique exprimée au sein des « Gilets jaunes » vis-à-vis de la suppression de l’Impôt de solidarité sur la fortune (ISF) par Emmanuel Macron, nous retrouvons cette revendication d’un autre impôt, plus juste.

Mais qui sont les « Gilets jaunes » ? Est-ce que ce mouvement réunit les classes populaires ou les classes moyennes ?

Dans l’introduction de mon Histoire populaire de la France, j’ai insisté sur le fait que le mot « populaire » n’était pas synonyme de « classes populaires ». Lorsqu’on étudie les grandes luttes populaires du passé, comme celle des Croquants du Périgord et les bonnets rouges bretons aux XVIIe siècle, les Camisards cévenols au XVIIIe siècle, ou même la révolution de 1789, on constate qu’à chaque fois, les symboles et le vocabulaire de la mobilisation des classes populaires puisent dans ce que les élites ont inventé, pour le transformer et en faire des revendications qui contraignent les élites à modifier leurs représentations des classes populaires.

Il s’agit d’une dialectique qu’on retrouve chez les « Gilets jaunes ». Ils n’ont pas inventé eux-mêmes leurs symboles (le gilet jaune est une invention de la Sécurité routière) et la représentation de leur mouvement est fortement dépendante des images diffusées par les médias. De même, c’est souvent la fraction la plus favorisée des classes populaires qui est à l’initiative de la mobilisation. On le retrouve par exemple lors des guerres de religions au XVIe siècle, où ce sont les artisans qui ont été à la pointe de la critique et de la contestation du catholicisme. Ainsi, les « Gilets jaunes » n’ont pas été lancés par les jeunes de banlieue ! Et tout l’enjeu aujourd’hui est de tisser des liens, avec les classes plus populaires, mais aussi avec une partie des élites.

Propos recueillis par Naïri Nahapéthian
Alternatives économiques, 6 décembre 2018
« Certains gilets jaunes refusent l’impôt, d’autres l’injustice de l’impôt »

À l’aune de son Histoire populaire de la France (1), Gérard Noiriel analyse le mouvement des gilets jaunes et l’irruption de violence qui l’accompagne.

— Quel regard portez-vous sur les violences qui ont émaillé la manifestation du 1er décembre  ?

— Du Moyen Âge au XXe siècle, c’est une constante  : la violence accompagne les luttes sociales. Dans l’histoire, l’aspiration à une démocratie directe, selon laquelle le peuple se bat avec ses propres armes et peut révoquer ses représentants par la force, a nourri des combats sanglants, lors de la Révolution Française, en 1848 ou sous la Commune de Paris par exemple.
  Jusqu’à la IIIe République, le France reste le pays des révolutions, et au début du XXe siècle, même si les luttes sociales s’inscrivent dans un cadre démocratique, elles se radicalisent souvent, notamment face à un refus de négocier, et sont durement réprimées. Ce recours à la violence, par ceux qui, longtemps n’ont pas maîtrisé le langage, pourrait se résumer ainsi  : « Face à la mort, on est tous à égalité  : nous allons sacrifier nos vies et vous forcer à venir sacrifier les vôtres. »
   Notre société a, bien entendu, très peu à voir avec celle de ces siècles passés. Mais nous en sommes les héritiers, comme d’une évolution sensible depuis les années 1980. Contre la stratégie syndicale classique, fondée sur la grève et l’occupation des usines, a émergé alors un mouvement centré sur des opérations « coup de poing », destinées à attirer l’attention des médias par leur violence.
   Par ailleurs, depuis la mort de Malik Oussekine, notre société, devenue très pacifique, impose aux forces de l’ordre de rester sur la réserve, de peur de causer des victimes. Les casseurs professionnels en profitent comme tous ceux qui, sur le moment, les rejoignent.

En dehors de cet usage de la violence, le mouvement des gilets jaunes a-t-il des traits communs avec les luttes passées  ?

— J’en suis convaincu mais pour les percevoir, il faut se méfier de certains termes comme « jacquerie ». Car souvent, c’est le discours porté sur ces mouvements populaires qui est resté dans la mémoire collective. Ainsi, au Moyen Âge, les élites ont surnommé les paysans « jacques » – c’est-à-dire lourds et stupides – et leur soulèvement « jacquerie » pour les dénigrer. Les archives montrent au contraire que les paysans se sont choisi des représentants issus de classes plus favorisées, sachant s’exprimer.
   Cette question de la représentation traverse l’histoire des classes populaires, divisées entre cette volonté de se donner une bonne image et l’aspiration à une démocratie directe. Souvent d’ailleurs ces mouvements échouent car ils ne sont pas capables de trouver des alternatives à la délégation du pouvoir. Les gilets jaunes, qui ont su faire émerger des porte-parole d’une grande diversité, affrontent à présent la même question.
   Autre point commun, l’étincelle de départ  : la question fiscale. L’impôt, c’est l’État et tout au long de l’histoire, le peuple s’est construit avec et contre lui. La Révolution française est née de l’injuste répartition de l’effort fiscal et le premier acte de l’Assemblée Nationale fut d’établir le consentement à l’impôt comme base de la nation.
   C’est toujours quand le peuple a le sentiment de payer et de ne rien recevoir en échange que la révolte prend. Sous l’Ancien Régime, par exemple, lorsque les seigneurs n’assurent plus la protection des paysans et réclament de nouvelles taxes. Quoi que l’on pense de sa pertinence économique, la suppression d’une partie de l’impôt sur la fortune par le gouvernement a redoublé l’injustice ressentie dans les milieux populaires.

— La diversité des revendications, comme des représentants des gilets jaunes, ne constitue-t-elle pas l’une des fragilités du mouvement  ?

— Au-delà des questions économiques, l’enjeu des luttes populaires, c’est la dignité. Car la souffrance est multiple. Et quand vous êtes interdit bancaire, l’humiliation est aussi forte que la fragilisation financière elle-même. Dans l’histoire, la religion, notamment le protestantisme au XVIe siècle, a su mettre des mots sur cette souffrance.
   Aujourd’hui, les gilets jaunes expriment un « ras-le-bol généralisé ». Leur discours, au départ centré sur la taxe, s’est élargi, dénonçant le mépris dont ils font l’objet. À ce sujet, il est significatif qu’Emmanuel Macron, qui convoque souvent l’histoire, n’ait jamais inclus de figure populaire dans son panthéon des grands hommes.
    Face à lui, les catégories populaires ont des logiques contradictoires, comme souvent dans l’histoire. En 1848, les intérêts des ouvriers des villes étaient très éloignés de ceux des paysans, par exemple. Et les « citoyens combattants » de février, qui ont obtenu le suffrage masculin, ont été fusillés par les conservateurs élus par les paysans en avril. Actuellement, les petits commerçants sont directement impactés par les blocages. Et au sein des gilets jaunes, certains refusent l’impôt, d’autres l’injustice de l’impôt.

— Que disent les gilets jaunes du moment politique dans lequel nous nous trouvons  ?

— À partir des années 1980, nous sommes entrés dans une nouvelle époque que nous peinons à comprendre et qui se caractérise par le passage d’une démocratie des partis à une « démocratie du public », selon les termes du philosophe Bernard Manin. Cela ne signifie pas que les partis n’existent plus mais qu’ils sont de plus en plus dépendants de l’opinion publique et de la construction médiatique des événements. C’est d’ailleurs un point commun entre l’élection d’Emmanuel Macron, un outsider sans parti, et le mouvement, spontané, des gilets jaunes.
   À présent, ce sont les réseaux sociaux et les chaînes d’information en continu qui permettent de coordonner une telle lutte et de renouer avec l’action directe passée. Avec une grande différence  : le bouche-à-oreille a été remplacé par une technologie qui conduit certains manifestants à se regarder en train de manifester.
   Ces nouvelles possibilités peuvent impulser des formes de participation inédites comme favoriser l’explosion de discours racistes et encourager les violences par un effet de contagion. Rien n’est pour l’instant tranché.

Propos recueillis par Béatrice Bouniol
La Croix, 3 décembre 2018
« Pour Macron, les classes populaires n’existent pas »

Spécialiste de l’histoire populaire, Gérard Noiriel voit dans le mouvement des « gilets jaunes » un retour de boomerang de la démocratie directe initiée par le Président lui-même. Où la question de la dignité est centrale. Historien spécialiste du monde ouvrier et de l’immigration, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, il vient de publier Une histoire populaire de la France (Agone).

— Comment situez-vous les « gilets jaunes » dans l’histoire des mouvements populaires ?

— Des éléments rappellent certaines grandes luttes populaires depuis le Moyen Age : un mouvement qui part relativement spontanément, ni encadré ni structuré. Dans ces formes de luttes s’expriment toujours des discours très contradictoires. On a entendu des « gilets jaunes » tenir des propos homophobes ou racistes, mais cela reste très marginal. De même, la violence a toujours été une dimension importante dans ces luttes populaires spontanées. Ce qu’il faut souligner, c’est que nous vivons dans une société bien plus pacifiée qu’autrefois. Notre « seuil de tolérance » à l’égard de la violence a beaucoup reculé. Les images diffusées en boucle depuis samedi donnent le sentiment d’un spectacle très violent. En réalité, il y a eu bien pire dans l’histoire des mouvements sociaux ! Par exemple, à Fourmies, dans le nord de la France, la manifestation ouvrière du 1er mai 1891 a été réprimée dans le sang par la troupe. Bilan : neuf morts. Plus près de nous, les grandes grèves de 1947–1948, présentées comme « insurrectionnelles », ont fait des dizaines de morts parmi les ouvriers. Aujourd’hui, la pacification des rapports sociaux conduit à une rationalisation de l’usage de la force, les policiers sont obligés de maintenir une retenue, ce qui encourage les casseurs. Le pire, pour le pouvoir, serait qu’il y ait une victime côté « gilets jaunes » imputable aux forces de l’ordre.

— Il y a un fait nouveau, c’est Internet…

— Le mouvement ouvrier a beaucoup fait pour discipliner les luttes sociales. Mais aujourd’hui, en effet, il y a en parallèle une crise de la représentation syndicale et une montée en puissance des médias et d’Internet qui permettent de coordonner le mouvement. Il y a une sorte de démocratisation de l’image, on le voit bien avec ces manifestants ou ces casseurs en train de se filmer. Cela n’a jamais existé de cette façon-là.

— Comment expliquer cette explosion ?

— On est passé, brusquement, d’une démocratie de parti – depuis la fin du XIXe siècle, la démocratie parlementaire reposait sur des partis qui avaient une vraie autonomie – à une démocratie du public – les politiques dépendent de plus en plus de l’actualité et des sondages. C’est le point commun entre l’élection d’Emmanuel Macron et le mouvement des « gilets jaunes ». Il était un outsider, extérieur aux partis politiques, il a gagné les élections en utilisant lui-même les réseaux sociaux. Ceux-ci, et les médias qui relaient l’actualité en continu, donnent de nouveaux moyens pour réactiver la démocratie directe, ce qui nous ramène à une époque antérieure au mouvement ouvrier structuré. Les « gilets jaunes » sont numériquement assez faibles mais d’emblée présents au niveau national. Le plus surprenant pour moi a été de voir l’éclosion brutale d’une multitude de petits groupes hétéroclites dispersés dans des milliers d’endroits différents. Ce qui me frappe dans le retour de cette démocratie directe, c’est la diversité des profils, des genres, des origines et des revendications. C’est une leçon adressée aux syndicats, qui n’ont pas réussi à mettre en œuvre cette diversité.

— On est loin de la taxe carburant…

— La question de la dignité est très importante, et aussi le refus de l’injustice. N’oublions pas que dans la Déclaration des droits de l’homme figure le consentement à l’impôt. Ce mouvement a deux facettes contradictoires : d’un côté le rejet de la taxe qui alimente le discours libéral classique « Non aux impôts », de l’autre le refus de l’inégalité face à l’impôt.

— Pourquoi Macron focalise-t-il la colère ?

— Dans la conclusion de mon dernier ouvrage, j’ai analysé son livre-programme, Révolution (XO, 2016). J’ai été frappé de constater que les classes populaires n’y avaient quasi aucune place. Dans son panthéon, il n’y a ni Jaurès ni Blum. Qu’un président chargé de représenter tout le peuple français puisse oublier à ce point les classes populaires en dit long sur une forme d’ethnocentrisme qui se retourne violemment contre lui. Ce n’est pas vraiment du mépris, c’est un aveuglement de classe. Il est le représentant des CSP +, passé directement de la banque Rothschild à Bercy puis à l’Élysée, avec la conviction que le pays va s’en sortir grâce aux start-up, aux managers et aux nouvelles technologies. Le fossé avec les classes populaires a été aggravé par le fait qu’il n’avait aucune expérience d’élu politique avant son élection, comme nombre de députés LREM. Voilà pourquoi, de la taxe carburant, on est passé à une explosion de colère avec une personnalisation des choses.

— Où sont les portes de sortie ?

— Dans le passé, ces mouvements se terminaient toujours dans le sang. Même Georges Clemenceau, référence de Macron, a été haï par le peuple quand il a violemment réprimé la révolte viticole en 1907. Cette façon de liquider une lutte sociale n’est plus possible. Macron pourrait reconnaître qu’il s’est trompé et changer de programme, mais les politiques ont toujours peur de créer des précédents. S’il continue à expliquer que les Français l’ont mal compris, le divorce va s’aggraver. Autre possibilité, la violence se retourne contre le mouvement. Il est souvent arrivé dans l’histoire que la majorité silencieuse se retourne contre des manifestants par crainte de la violence. Cela va se jouer pour beaucoup dans les sondages. Car ce qui fait peur, aujourd’hui, ce n’est pas la révolution, c’est l’opinion publique.

— Comment éviter que cela dégénère ?

— Le mouvement pourrait prendre une autre tournure s’il était soutenu par des gens capables de proposer d’autres formes de spectacle que la violence. Je pense par exemple que les artistes, menacés par une remise en cause du statut des intermittents, pourraient se solidariser en renouant avec des formes anciennes de contestation populaire qu’on appelait, bien avant les mouvements ouvriers, les charivaris : l’humour permettait de contester le pouvoir en mobilisant le « rire carnavalesque ». Aujourd’hui, il faut faire le spectacle pour exister dans l’espace public. Si les « gilets jaunes » utilisaient ces ressources, les lieux de blocage deviendraient des lieux de convivialité, ce mouvement deviendrait encore plus populaire. Un mouvement, on lui donne du sens. Si on laisse les forces violentes et l’extrême droite prendre le dessus, il ne faut pas s’étonner si ça dégénère.

Propos recueillis par Alexandra Schwatzbrod
Libération, 2 décembre 2018
Gérard Noiriel : Fils du peuple

Avec son Histoire populaire de la France, l’historien du monde ouvrier et de l’immigration poursuit son analyse des relations de pouvoir au sein de la société.

C’était il y a une dizaine d’années : l’éditeur Agone, qui avait publié en 2002 la traduction française d’Une histoire populaire des États-Unis de Howard Zinn, propose à Gérard Noiriel de faire le même travail pour la France. Faire « une histoire par le bas » ; donner la parole aux « vaincus » : l’idée le séduit. Mais dans son entreprise, la définition du populaire ne se confond pas avec celle des classes populaires. On ne peut pas « isoler ces dernières du regard que les élites portent sur elles ». L’objectif est clair : abandonner le seul point de vue des dominés pour s’intéresser d’abord aux rapports de domination. Avec, pour finalité, de mieux comprendre « la manière dont les milieux populaires ont contribué au progrès des sociétés » depuis la fin du Moyen Age, tout comme « la diversité qui a construit la France telle qu’elle est aujourd’hui ».

Populaire, pour Gérard Noiriel, cela veut dire aussi qu’il s’adresse à un public qui va au-delà du public universitaire. D’où son choix d’une mise en récit sans notes de bas de page, dans un volume « acceptable » (« 800 pages quand même ! »). Mais il n’oublie pas sa dette : son livre est « un hommage à la communauté des historiens ».

Gérard Noiriel hésite toujours à mettre en avant le fait qu’il est lui-même issu d’un milieu très modeste, traversé par la violence. Il n’est pas dupe : « Ce qui est au début un obstacle peut devenir une sorte de capital. » Reste que ses origines ont orienté son regard sur le monde, après avoir contraint son éducation. Il a connu le dépaysement, le déracinement, lorsque la famille quitte les Vosges pour s’installer en Alsace. Enfant, il rêve d’être footballeur. A l’école, il est orienté vers une filière courte – « il n’y a pas encore le collège unique ». Il en a gardé une méfiance par rapport au jugement des autres, « un rapport pathologique au pouvoir » et confie se sentir proche de Charles Péguy et de ceux que le sociologue Erving Goffman nomme les « stigmatisés honoraires », ceux que les honneurs n’aideront jamais à apaiser complètement les blessures d’origine.

L’élève se forme à l’école normale d’instituteurs, passe sa première année de Deug d’histoire avec le télé-enseignement avant de poursuivre ses études à la faculté des lettres de Nancy. Encouragé par des professeurs d’histoire médiévale (Robert Fossier, Michel Parisse), il passe l’agrégation. Son engagement au moment de Mai 68 et les liens qu’il noue notamment avec le philosophe marxiste Étienne Balibar l’orientent vers l’histoire sociale. Très vite, il affirme sa double vocation d’historien et de sociologue. Surtout, il se sent en rupture avec le type d’histoire qu’on lui enseigne, « une histoire politique, Poincaré, Ferry, les relations internationales, etc. ». Des outils lui manquent. L’État n’est étudié par l’école des Annales que « comme une vague superstructure ». Or c’est en travaillant sur l’histoire de l’immigration qu’il comprend comment celui-ci « rentre dans la vie quotidienne des gens, modèle leur identité ». Il doit beaucoup à Weber et à Durkheim.

De Longwy à Paris

Une autre question le préoccupe depuis les grandes grèves de la sidérurgie de la fin des années 1970, lorsque les ouvriers se soulèvent contre la fermeture des usines : celle des « porte-parole ». Alors professeur de collège à Longwy, il est « à la fois acteur et observateur » de ce mouvement social qui met en crise les organisations syndicales. « Qui parle à la place des autres ? » Pierre Bourdieu, avec qui il prend contact au moment de la parution de La Distinction (Minuit, 1979) – « un livre qui a joué un rôle libérateur » -, et Michel Foucault l’ont beaucoup aidé dans cette réflexion.

Après sa thèse sur les ouvriers du fer, dirigée par Madeleine Rebérioux, il est recruté à l’École normale supérieure par Jean-Claude Chamboredon, un « grand frère » dans cette période de transition brutale entre deux mondes sociaux. En charge d’un DEA de sciences sociales, il invite tous les grands noms de la science française. Il les a lus. Il lui reste à les rencontrer. Avec Michel Offerlé et Christian Topalov, il fonde en 1990 la revue Genèses, qui affiche une manière de faire. « Nous voulions rompre avec la génération précédente, brillante mais dotée d’un certain narcissisme intellectuel. On a fait un collectif, pas de théorie, un petit manifeste et au travail. » Il est ensuite élu directeur d’études à l’EHESS, « une chance inouïe ».

« Je n’ai pas mis le drapeau dans ma poche », assure-t-il, même si « l’institution scolaire pousse à la docilité », et il n’hésite pas à entrer en dialogue, certains diront en conflit, avec des universitaires, comme dans Le Creuset français. Histoire de l’immigration, XIXe-XXe siècle _(Seuil, 1988), où il s’en prend à ceux qui, dans le sillage de Fernand Braudel, minimisent le rôle de l’immigration dans l’histoire de la construction de la nation française. Dans _Les Fils maudits de la République (2005), il fustige les « intellectuels de gouvernement », une catégorie dans laquelle il mêle Charles Seignobos, Pierre Renouvin ou René Rémond. Même quand ils sont de gauche, ils lui paraissent travailler toujours au maintien d’un ordre social.

« Je n’aurais pas pu me lancer à fond dans la recherche si je n’avais pas pensé que cela servait à quelque chose. » Ce besoin d’utilité est aiguisé par le sentiment de culpabilité qu’il éprouve à être sorti de sa classe : deux de ses frères sont ouvriers. Il a toujours eu un pied dans le secteur culturel et le monde associatif. Lorsqu’il rejoint le comité chargé de réfléchir à la mise en place de la Cité de l’immigration, autour de Jacques Toubon, il se pose la question de la transposition des connaissances historiques dans des langages artistiques. Jusqu’à sa démission en 2007, lorsque Nicolas Sarkozy fonde le ministère de l’Identité nationale.

Gérard Noiriel prolonge ce travail en créant, avec Martine Derrier, le collectif Daja, « Des acteurs culturels jusqu’aux chercheurs et aux artistes ». Il intervient dans les collèges, les médiathèques, les centres sociaux, crée des « conférences gesticulées » et monte sur scène pour conjuguer le savoir et les émotions. L’historien découvre la vie d’artiste, part en tournée avec l’histoire de Chocolat, un ancien esclave de La Havane, Rafael Padilla, qui fait les beaux jours du cirque sur les scènes parisiennes dans les années 1890, dont il a écrit la biographie. Son travail inspire une pièce de théâtre et un film.

Défendre tout ensemble l’autonomie de la science et l’utilité de l’histoire le met parfois « sur le fil du rasoir ». D’où son besoin de toujours préciser « d’où il parle ». En 2005, il fonde, avec Nicolas Offenstadt et Michèle Riot-Sarcey, le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire pour réagir à la loi du 23 février qui demande aux enseignants d’évoquer dans leurs cours « le rôle positif de la présence française outre-mer ». S’il pense que « les porteurs de mémoire ont un rôle essentiel », il répugne à voir des hommes ou des femmes politiques utiliser l’histoire. Son Histoire populaire se termine d’ailleurs par une critique de la façon dont Emmanuel Macron l’a mobilisée dans son programme présidentiel.

L’histoire, il l’a abordée par toutes les faces. « J’ai fait de l’histoire quantitative, de l’histoire des techniques, de l’histoire sociale et culturelle. J’ai tenu la rubrique “histoire” à la radio Lorraine Coeur d’acier, j’ai réalisé plus de 40 documentaires pour la télévision sur l’histoire de l’immigration. J’ai enseigné à des élèves allant de la maternelle à un public troisième âge », explique-t-il. Et, dans un sourire : « Mieux que Tintin, lui, c’est seulement 7 à 77 ans ! » Mais jamais il n’a perdu de vue la portée sociale de ses travaux. Parmi les figures avec lesquelles il a appris à penser, il y a aussi Brecht, qui l’a conduit à « se rendre étranger à soi-même ». Et Marc Bloch, pour qui l’histoire peut aider les hommes « à mieux vivre ». Les bases d’un programme, en somme.

Nathalie Lempereur
L'Histoire, décembre 2018
Les « gilets jaunes » replacent la question sociale au centre du jeu politique

Pour Gérard Noiriel, les « gilets jaunes » est un mouvement populaire qui tient plus des sans-culottes et des communards que du poujadisme ou des anciennes jacqueries. Historien et directeur d’études à l’EHESS, Gérard Noiriel a travaillé sur l’histoire de l’immigration en France (Le Creuset français. Histoire de l’immigration, Seuil, 1988), sur le racisme (Le Massacre des Italiens. Aigues-Mortes, 17 août 1893, Fayard, 2010), sur l’histoire de la classe ouvrière (Les Ouvriers dans la société française, Seuil, 1986) et sur les questions inter­disciplinaires et épistémologiques en histoire (Sur la « crise » de l’histoire, Belin, 1996). Il vient de publier Une histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours (Agone, 832 p., 28 euros) et propose une analyse historique du mouvement des « gilets jaunes ».

— Qu’est-ce qui fait, selon vous, l’originalité du mouvement des « gilets jaunes », replacé dans l’histoire des luttes populaires que vous avez étudiée dans votre dernier livre ?

— Dans cet ouvrage, j’ai tenté de montrer qu’on ne pouvait pas comprendre l’histoire des luttes populaires si l’on se contentait d’observer ceux qui y participent directement. Un mouvement populaire est une relation sociale qui implique toujours un grand nombre d’acteurs. Il faut prendre en compte ceux qui sont à l’initiative du mouvement, ceux qui coordonnent l’action, ceux qui émergent en tant que porte-parole de leurs camarades, et aussi les commentateurs qui tirent les « enseignements du conflit ». Autrement dit, pour vraiment comprendre ce qui est en train de se passer avec le mouvement des « gilets jaunes », il faut tenir tous les bouts de la chaîne.
   Je commencerais par la fin, en disant un mot sur les commentateurs. Étant donné que ce conflit social est parti de la base, échappant aux organisations qui prennent en charge d’habitude les ­revendications des citoyens, ceux que j’appelle les « professionnels de la parole publique » ont été particulièrement nombreux à s’exprimer sur le sujet. La nouveauté de cette lutte collective les a incités à rattacher l’inconnu au connu ; d’où les nombreuses comparaisons historiques auxquelles nous avons eu droit. Les conservateurs, comme Éric Zemmour, ont vu dans le mouvement des « gilets jaunes » une nouvelle jacquerie. Les retraités de la contestation, comme Daniel Cohn-Bendit, ont dénoncé une forme de poujadisme. De l’autre côté du spectre, ceux qui mettent en avant leurs origines populaires pour se présenter comme des porte-parole légitimes des mouvements sociaux, à l’instar des philosophes Michel Onfray ou Jean-Claude Michéa, se sont emparés des « gilets jaunes » pour alimenter leurs polémiques récurrentes contre les élites de Sciences Po ou de Normale Sup. Les « gilets jaunes » sont ainsi devenus les dignes successeurs des sans-culottes et des communards, luttant héroïquement contre les oppresseurs de tout poil.

— La comparaison du mouvement des « gilets jaunes » avec les jacqueries ou le poujadisme est-elle justifiée ?

— En réalité, aucune de ces références historiques ne tient vraiment la route. Parler, par exemple, de jacquerie à propos des « gilets jaunes » est à la fois un anachronisme et une insulte. Le premier grand mouvement social qualifié de jacquerie a eu lieu au milieu du XIVe siècle, lorsque les paysans d’Île-de-France se sont révoltés contre leurs seigneurs. La source principale qui a alimenté pendant des siècles le regard ­péjoratif porté sur ces soulèvements ­populaires, c’est le récit de Jean Froissart, l’historien des puissants de son temps, rédigé au cours des années 1360 et ­publié dans ses fameuses Chroniques. « Ces méchants gens assemblés sans chef et sans armures volaient et brûlaient tout, et tuaient sans pitié et sans merci, ainsi comme chiens enragés. » Le mot « jacquerie » désignait alors les résistances des paysans que les élites surnommaient « les Jacques », terme méprisant que l’on retrouve dans l’expression « Faire le Jacques » (se comporter comme un paysan lourd et stupide).
   Mais la grande jacquerie de 1358 n’avait rien à voir avec les contestations sociales actuelles. Ce fut un sursaut désespéré des gueux sur le point de mourir de faim, dans un contexte marqué par la guerre de Cent Ans et la peste noire. À l’époque, les mouvements sociaux étaient localisés et ne pouvaient pas s’étendre dans tout le pays, car le seul moyen de communication dont disposaient les émeutiers était le bouche-à-oreille.
   Ce qui a fait la vraie nouveauté des ­ « gilets jaunes », c’est la dimension d’emblée nationale d’une mobilisation qui a été présentée comme spontanée. Il s’agit en effet d’une protestation qui s’est développée simultanément sur tout le territoire français (y compris les DOM-TOM), mais avec des effectifs localement très faibles. Au total, la journée d’action du 17 novembre a réuni moins de 300 000 personnes, ce qui est un score modeste comparé à d’autres manifestations ­populaires. Mais ce total est la somme des milliers d’actions groupusculaires réparties sur tout le territoire.

— Comment peut-on expliquer qu’un mouvement spontané, parti de la base, sans soutien des partis et des syndicats, ait pu se développer ainsi sur tout le territoire national ?

— On a beaucoup insisté sur le rôle des réseaux sociaux. Il est indéniable que ceux-ci ont été importants pour lancer le mouvement. Facebook, Twitter et les smartphones diffusent des messages immédiats qui tendent à remplacer la correspondance écrite, notamment les tracts et la presse d’opinion, qui étaient jusqu’ici les principaux moyens dont disposaient les organisations militantes pour coordonner l’action collective; l’instantanéité des échanges restituant en partie la spontanéité des interactions en face-à-face d’autrefois.
   Néanmoins, les réseaux sociaux, à eux seuls, n’auraient jamais pu donner une telle ampleur au mouvement des « gilets jaunes . Les journées d’action du 17 et du 24 novembre ont été suivies par les chaînes d’information en ­continu dès leur commencement, minute par minute, en direct. Le samedi 24 novembre au matin, les journalistes étaient plus nombreux que les « gilets jaunes » aux Champs-Élysées. Si l’on compare avec les journées d’action des cheminots du printemps dernier, on voit immédiatement la différence. Aucune d’entre elles n’a été suivie de façon continue, et les téléspectateurs ont été abreuvés de témoignages d’usagers en colère contre les grévistes. Cet automne, on a très peu ­entendu les automobilistes en colère contre les bloqueurs.
   Je pense que le mouvement des ­ « gilets jaunes » peut être rapproché de la manière dont Emmanuel Macron a été élu président de la République, lui aussi par surprise et sans parti politique. Ce sont deux illustrations du nouvel âge de la démocratie dans lequel nous sommes entrés, et que Bernard Manin ­appelle la « démocratie du public » dans son livre Principe du gouvernement ­représentatif, (Calmann-Lévy, 1995). De même que les électeurs se prononcent en fonction de l’offre politique du ­moment et de moins en moins par fidélité à un parti politique , les mouvements sociaux éclatent aujourd’hui en fonction d’une conjoncture et d’une actualité précises. Avec le recul du temps, on s’apercevra peut-être que l’ère des partis et des syndicats a correspondu à une période limitée de notre histoire, l’époque où les liens à distance étaient matérialisés par la communication écrite.

— Le 24 novembre a mobilisé moins de monde que le 17, mais on a senti une radicalisation du mouvement, dans sa volonté d’atteindre l’Élysée. Certains observateurs ont fait le rapprochement avec les manifestants du 6 février 1934, qui avaient fait trembler la République en tentant eux aussi de marcher sur l’Élysée. L’analogie est-elle légitime?

— Cette comparaison n’est pas crédible non plus sur le plan historique. La France des années 1930 était infi­niment plus violente que celle d’aujourd’hui. Les manifestants du 6 février 1934 étaient très organisés, soutenus par les partis de droite, encadrés par des associations d’anciens combattants et par des ligues d’extrême droite, notamment les Croix de feu, qui fonctionnaient comme des groupes paramilitaires. Leur objectif explicite était d’abattre la République. La répression de cette manifestation a fait 16 morts et quelque 1 000 blessés. Le 9 février, la répression de la contre-­manifestation de la gauche a fait neuf morts. Les journées d’action des « gilets jaunes » ont fait, certes, plusieurs victimes, mais celles-ci n’ont pas été ­fusillées par les forces de l’ordre. C’est le résultat des accidents causés par les conflits qui ont opposé le peuple bloqueur et le peuple bloqué.

— Pourtant, ne retrouve-t-on pas aujourd’hui le rejet de la politique parlementaire qui caractérisait déjà les années 1930 ?

— La défiance populaire à l’égard de la politique parlementaire a été une constante dans notre histoire contemporaine. La volonté des « gilets jaunes » d’éviter toute récupération politique de leur mouvement s’inscrit dans le prolongement d’une critique récurrente de la conception dominante de la citoyenneté. La bourgeoisie a toujours privilégié la délégation de pouvoir : « Votez pour nous et on s’occupe de tout. » Néanmoins, dès le début de la Révolution française, les sans-culottes ont rejeté cette dépossession du peuple, en prônant une conception populaire de la citoyenneté fondée sur l’action directe. L’une des conséquences positives des nouvelles technologies impulsées par Internet, c’est qu’elles permettent de réactiver cette pratique de la citoyenneté, en facilitant l’action directe des ­citoyens. Les « gilets jaunes » qui bloquent les routes en refusant toute forme de récupération politique s’inscrivent confusément dans le prolongement du combat des sans-culottes en 1792–1794, des citoyens-combattants de février 1848, des communards de 1870–1871 et des anarcho-syndicalistes de la Belle-Époque.
  Lorsque cette pratique populaire de la citoyenneté parvient à se développer, on voit toujours émerger dans l’espace public des porte-parole qui étaient socialement destinés à rester dans l’ombre. Ce qui frappe, dans le mouvement des « gilets jaunes », c’est la diversité de leurs profils, et notamment le grand nombre de femmes, alors qu’auparavant la fonction de porte-parole était le plus souvent réservée aux hommes.
   La facilité avec laquelle ces leaders populaires s’expriment aujourd’hui devant les caméras est une conséquence d’une double démocratisation : l’élévation du niveau scolaire et la pénétration des techniques de communication audiovisuelle dans toutes les couches de la société. Cette compétence est complètement niée par les élites aujourd’hui ; ce qui renforce le sentiment de mépris au sein du peuple. Alors que les ouvriers représentent encore 20 % de la population active, aucun d’entre eux n’est présent aujourd’hui à l’Assemblée nationale. Il faut avoir en tête cette discrimination massive pour comprendre l’ampleur du rejet populaire de la politique politicienne.

— Si les chaînes d’information en ­continu ont joué un tel rôle dans le développement du mouvement, comment expliquer que des « gilets jaunes » s’en soient pris ­physiquement à des journalistes ?

— Je pense que nous assistons aujourd’hui à un nouvel épisode dans la lutte, déjà ancienne, que se livrent les politiciens et les journalistes pour ­apparaître comme les véritables représentants du peuple. En diffusant en ­boucle les propos des manifestants ­affirmant leur refus d’être récupérés par les syndicats et les partis, les médias poursuivent leur propre combat pour écarter les corps intermédiaires et pour s’installer eux-mêmes comme les porte-parole légitimes des mouvements populaires. Le fait que des journalistes aient endossé publiquement un gilet jaune avant la manifestation du ­17 novembre illustre bien cette stratégie ; laquelle a été confirmée par les propos entendus sur les chaînes d’information en continu présentant ce conflit social comme un « mouvement inédit de la majorité silencieuse ».
   Pourtant, la journée du 24 novembre a mis à nu la contradiction dans laquelle sont pris les nouveaux médias. Pour ceux qui les dirigent, le mot « populaire » est un synonyme d’audience. Le soutien qu’ils ont apporté aux « gilets jaunes » leur a permis de faire exploser l’Audimat. Mais pour garder leur public en haleine, les chaînes d’information en continu sont dans l’obligation de présenter constamment un spectacle, ce qui incite les journalistes à privilégier les incidents et la violence. Il existe aujourd’hui une sorte d’alliance objective entre les casseurs, les médias et le gouvernement, ­lequel peut discréditer le mouvement en mettant en exergue les comportements « honteux » des manifestants (comme l’a affirmé le président de la ­République après la manifestation du 24 novembre). C’est pourquoi, même s’ils ne sont qu’une centaine, les casseurs sont toujours les principaux personnages des reportages télévisés. Du coup, les « gilets jaunes » se sont sentis trahis par les médias, qui les avaient soutenus au départ. Telle est la raison profonde des agressions inadmissibles dont ont été victimes certains journalistes couvrant les événements. Comme on le voit, la défiance que le peuple exprime à l’égard des politiciens touche également les journalistes.

— Ceux qui ont qualifié de ­ « poujadiste » le mouvement des « gilets jaunes » mettent en avant leur revendication centrale : le refus des nouvelles taxes sur le carburant. Cette dimension antifiscale était en effet déjà très présente dans le mouvement animé par Pierre Poujade au cours des années 1950.

— Là encore, je pense qu’il faut replacer le mouvement des « gilets jaunes » dans la longue durée pour le comprendre. Les luttes antifiscales ont toujours joué un rôle extrêmement important dans l’histoire populaire de la France. L’État français s’est définitivement ­consolidé au début du XVe siècle, quand Charles VII a instauré l’impôt royal permanent sur l’ensemble du royaume. Dès cette époque, le rejet de l’impôt a été une dimension essentielle des luttes populaires. Mais il faut préciser que ce rejet de l’impôt était fortement ­motivé par le sentiment d’injustice qui animait les classes populaires, étant donné qu’avant la Révolution française les « privilégiés » (noblesse et clergé), qui étaient aussi les plus riches, en étaient dispensés. Ce refus des injustices fiscales est à nouveau très puissant aujourd’hui, car une majorité de Français sont convaincus qu’ils payent des impôts pour enrichir encore un peu plus la petite caste des ultra-riches, qui échappent à l’impôt en plaçant leurs ­capitaux dans les paradis fiscaux.
   On a souligné, à juste titre, que le mouvement des « gilets jaunes » était une conséquence de l’appauvrissement des classes populaires et de la disparition des services publics dans un grand nombre de zones dites « périphériques . Néanmoins, il faut éviter de réduire les aspirations du peuple à des revendications uniquement matérielles. L’une des inégalités les plus massives qui pénalisent les classes populaires concerne leur rapport au langage public. Dans les années 1970, Pierre Bourdieu avait expliqué pourquoi les syndicats de cette époque privilégiaient les revendications ­salariales en disant qu’il fallait trouver des mots communs pour nommer les multiples aspects de la souffrance populaire. C’est pourquoi les porte-parole ­disaient « J’ai mal au salaire » au lieu de dire « J’ai mal partout ». Aujourd’hui, les « gilets jaunes » crient « J’ai mal à la taxe » au lieu de dire « J’ai mal partout ». Il suffit d’écouter leurs témoignages pour constater la fréquence des propos exprimant un malaise général. Dans l’un des reportages diffusés par BFM-TV, le 17 novembre, le journaliste voulait ­absolument faire dire à la personne ­interrogée qu’elle se battait contre les taxes, mais cette militante répétait sans cesse : « On en a ras le cul », « On en a marre de tout », « Ras-le-bol généralisé .
   « Avoir mal partout » signifie aussi souffrir dans sa dignité. C’est pourquoi la dénonciation du mépris des puissants revient presque toujours dans les grandes luttes populaires, et celle des « gilets jaunes » n’a fait que confirmer la règle. On a entendu nombre de propos exprimant un sentiment d’humiliation, ­lequel nourrit le ressentiment populaire à l’égard d’Emmanuel Macron. « L’autre fois, il a dit qu’on était des poujadistes. J’ai été voir dans le dico, mais c’est qui ce blaireau pour nous insulter comme ça ? » Ce témoignage d’un chauffeur de bus, ­publié par Mediapart le 17 novembre, ­illustre bien ce rejet populaire.

— Comment expliquer cette ­focalisation du mécontentement sur Emmanuel Macron ?

J’ai analysé, dans la conclusion de mon livre, l’usage que le candidat ­Macron avait fait de l’histoire dans son programme présidentiel. Il est frappant de constater que les classes populaires en sont totalement absentes. Dans le panthéon des grands hommes à la suite desquels il affirme se situer, on trouve Napoléon, Clémenceau, de Gaulle, mais pas Jean Jaurès ni Léon Blum. Certes, la plupart de nos dirigeants sont issus des classes supérieures, mais jusque-là, ils avaient tous accumulé une longue ­expérience politique avant d’accéder aux plus hautes charges de l’État ; ce qui leur avait permis de se frotter aux réalités populaires.
   Emmanuel Macron est devenu président sans aucune expérience politique. La vision du monde exprimée dans son programme illustre un ethnocentrisme de classe moyenne supérieure qui frise parfois la naïveté. S’il concentre aujourd’hui le rejet des classes populaires, c’est en raison du sentiment profond d’injustice qu’ont suscité des mesures qui baissent les impôts des super-riches tout en aggravant la taxation des plus modestes.

— On a entendu aussi au cours de ces journées d’action des slogans racistes, homophobes et sexistes. Ce qui a conduit certains observateurs à conclure que le mouvement des « gilets jaunes » était manipulé par l’extrême droite. Qu’en pensez-vous ?

N’en déplaise aux historiens ou aux sociologues qui idéalisent les résistances populaires, le peuple est toujours traversé par des tendances contradictoires et des jeux internes de domination. Les propos et les comportements que vous évoquez sont fréquents dans les mouvements qui ne sont pas encadrés par des militants capables de définir une stratégie collective et de nommer le mécontentement populaire dans le langage de la lutte des classes.
   J’ai publié un livre sur le massacre des Italiens à Aigues-Mortes, en 1893, qui montre comment le mouvement spontané des ouvriers français sans travail (qu’on appelait les « trimards ») a dégénéré au point de se transformer en pogrom contre les saisonniers piémontais qui étaient embauchés dans les salins. Je suis convaincu que si les chaînes d’information en ­continu et les smartphones avaient existé en 1936, les journalistes auraient pu aussi enregistrer des propos xénophobes ou racistes pendant les grèves. Il ne faut pas oublier qu’une partie importante des ouvriers qui avaient voté pour le Front populaire en mai-juin 1936 ont soutenu ensuite le Parti populaire français de Jacques Doriot, qui était une formation d’extrême droite.

— Comment ce mouvement peut-il évoluer, selon vous ?

— L’un des côtés très positifs de ce mouvement tient au fait qu’il replace la question sociale au centre du jeu politique. Des hommes et des femmes de toutes origines et d’opinions diverses se retrouvent ainsi dans un combat commun. La symbolique du gilet jaune est intéressante. Elle donne une identité commune à des gens très différents, identité qui évoque le peuple en ­détresse, en panne sur le bord de la route. Néanmoins, il est certain que, si le mouvement se pérennise, les points de vue différents, voire opposés, qui coexistent aujourd’hui en son sein vont devenir de plus en plus visibles.
   On peut, en effet, interpréter le combat ­antifiscal des ­ « gilets jaunes » de deux façons très différentes. La première est libérale : les « gilets jaunes » rejetteraient l’impôt et les taxes au nom de la liberté d’entreprendre. Selon la seconde interprétation, au contraire, ils combattent les inégalités face à l’impôt, en prônant une ­redistribution des finances publiques au profit des laissés-pour-compte.
   L’autre grand problème auquel va se heurter le mouvement concerne la question de ses représentants. Les nombreux « gilets jaunes » qui ont été interviewés se sont définis comme les porte-parole de la France profonde, celle qu’on n’entend jamais. Issus des milieux ­populaires, ils sont brutalement sortis de l’ombre. Leur vie a été bouleversée et ils ont été valorisés par les nombreux journalistes qui les ont interviewés ou filmés. Beaucoup d’entre eux vont ­retomber dans l’anonymat si le mouvement se donne des porte-parole permanents. Ce qui risque d’affaiblir la dimension populaire de la lutte, car il y a de grandes chances que ces représentants soient issus de la classe moyenne, c’est-à-dire des milieux sociaux ayant plus de facilité pour s’exprimer en public, pour structurer des actions collectives, etc.

Parution initiale dans Le Monde

Propos recueillis par Nicolas Truong
Le Monde, 28 novembre 2018
Quand l’histoire chante un air populaire

Entretien avec Gérard Noiriel autour de son livre Une Histoire populaire de la France.

Dans un présent où les inégalités ne cessent de croître, où la planète est en danger, où les luttes ne parviennent pas à marquer le coup, on ne saurait se passer d’un travail historique. Parce que l’histoire, loin d’être un simple vecteur de « leçons », est bien plutôt un immense réservoirs d’inspirations. C’est qu’en effet, les luttes ne repartent jamais de zéro. Bien plutôt, elles sont le fruit, encore et toujours à mûrir, d’un héritage. Mais l’histoire est aussi un outil de critique décisif, sur lequel nous devons nous appuyer pour orienter nos perspectives, et éviter les pièges d’un engagement trop embourbé dans son actualité.

Grozeille – Pour commencer, on voudrait vous poser une question sur un passage de votre livre, Une histoire populaire de la France. Vous y dites que l’universitaire, en particulier l’historien, peut engager sa position de deux manières. Ou bien il participe implicitement au pouvoir en place, ou bien il prend le parti d’expliquer la colère d’un peuple mais sans décider à sa place. On sait par ailleurs que vous avez souvent été engagé dans votre vie. Comment, donc, articulez-vous votre engagement et cette exigence d’historien ?

*Gérard Noirel*– Il faut d’abord expliquer ce que l’on entend par la notion d’engagement. Dans un précédent livre sur les intellectuels et le pouvoir (1), j’avais essayé de distinguer trois profils « d’intellectuels ». L’intellectuel en tant que personnage est apparu en France avec l’affaire Dreyfus (1894–1906). Mais il s’incarne immédiatement en plusieurs figures divergentes. Il y a d’abord ce que Charles Péguy appelait les intellectuels de gouvernement. Pour prendre des exemples actuels, on pourrait mettre dans cette catégorie quelqu’un comme Jacques Julliard, qui est de ces gens qui vont, avec leur casquette d’historien, défendre leur point de vue de citoyen. Personnellement je m’oppose à cette pratique. Je trouve que c’est un abus de pouvoir : les citoyens devraient être tous à égalité sur le plan politique. On ne devrait pas tenter d’imposer son point de vue au nom d’une « compétence », quelle qu’elle soit. Deuxièmement, on a les intellectuels révolutionnaires (qui sont devenus aujourd’hui des « intellectuels critiques »). Ils prennent aussi position selon leur savoir universitaire, mais dans une perspective de critique systématique du pouvoir. On pourrait prendre à ce titre l’exemple actuel d’Éric Fassin.

Je me sens évidemment plus proche de cette seconde figure que de la première, mais je me situerais moi-même suivant un troisième profil qui a été historiquement incarné par des sociologues comme Durkheim ou Bourdieu, Foucault également. C’est d’ailleurs de lui que vient la formule pour le nommer : « intellectuel spécifique ». Je conçois donc mon engagement dans la mesure où je ne me contente pas de produire des connaissances, chose que je suis censé faire suivant ma profession d’enseignant-chercheur. J’essaye aussi de transmettre les connaissances que j’ai produites, dans un langage adapté à des publics qui ne sont pas spécialistes. Beaucoup de chercheurs restent dans la sphère universitaire : ils sont ce que j’appelle des « savants purs ». Je n’ai rien à leur reprocher mais personnellement je n’ai pas pu me limiter à cela. Pourquoi vouloir partager mes travaux ? Marc Bloch disait : « pour aider les gens à mieux vivre ». Voilà : l’histoire, et certains travaux « intellectuels » en général, peuvent aider des gens à s’orienter dans leur vie, en politique, dans leurs choix, leurs affiliations, etc. Ce que je cherche par mes écrits, c’est une logique d’émancipation plutôt qu’une logique de porte-parole.

J’ai décidé de lancer un blog (intitulé « Le populaire dans tous ses états ») parce que j’en ai assez de tous les débats très peu argumentés dans lesquels les gens s’insultent et qui n’apportent rien. Je pense que c’est important de construire un espace dans lequel on peut réfléchir, avec du recul, pour ne pas être aussitôt pris dans toutes ces polémiques. Même dans les mouvements de lutte, ce genre de problème dessert la plupart du temps les militants. Si vous n’avez pas la connaissance d’une réalité, comment voulez-vous vous orienter ? Ce n’est pas le plus grand service à rendre à un mouvement politique que d’adopter exactement sa rhétorique. Moi et ceux de ma génération avons vécu quelque chose de similaire avec le stalinisme. Le stalinisme, c’était une entreprise de culpabilisation des intellectuels. On leur répétait à tout bout de champ : « vous êtes des bourgeois, nous on est le peuple militant, la classe ouvrière ». Bien sûr, c’était les dirigeants qui le disaient. Mais beaucoup d’intellectuels sont entrés dans cette logique, ce qui a abouti à une catastrophe pour la pensée et pour les mouvements politiques. S’ils avaient conservé leur lucidité, les intellectuels auraient sans doute pu éviter les dérives que l’on a connues dans le mouvement ouvrier. Cette expérience de jeunesse m’a conduit à accorder une grande importance au problème des porte-parole. Toute ma vie, je me suis posé la question : qui parle à la place des autres ? Bien entendu cette critique me met en porte-à-faux avec beaucoup de gens puisque, plus généralement, je suis contre le pouvoir des porte-parole de toutes les espèces.

Par exemple, dès mes premières années d’enseignement en Lorraine dans les années 1979–1980, il y a eu une immense lutte ouvrière à Longwy. Ce qui était marquant, c’est que les combats ont tout de suite révélé que les dirigeants syndicaux étaient en porte-à-faux par rapport à la base. À l’époque, Bourdieu venait de publier la Distinction et il posait les premières références pour la définition d’un nouveau type d’intellectuels. J’en ai gardé un principe auquel je me suis constamment tenu : je pense qu’il faut toujours qu’il y ait des gens qui viennent interroger les porte-parole, qui viennent questionner ceux qui parlent à la place des autres. Ça ne veut pas dire pour autant qu’ils viennent discréditer les luttes. Une critique scientifique n’est pas une critique politique. Elle n’est pas là pour discréditer les gens mais pour expliquer ce qu’il se passe.

G – Vous écrivez à plusieurs reprises dans votre Histoire populaire que toutes les véritables révoltes dans l’histoire se sont déclenchées au croisement d’un feu qui couve dans le peuple et d’une étincelle qui vient des classes dominantes. Pensez-vous qu’un travail intellectuel comme vous le faites peut servir ainsi d’étincelle ?

N – Ce qui est certain, c’est que les plus dominés n’ont, historiquement, jamais été à l’initiative des luttes. Ils peuvent par contre s’y engager par la suite. Je montre dans mon livre qu’à chaque fois que le « petit peuple » s’est lancé dans l’action, ça a « fait mal » comme on dit. À chaque fois, tout a explosé. C’est lorsque les dominés se soulèvent vraiment que les dominants, qui étaient à l’origine de la révolte, retournent leur veste et commencent à avoir peur, comme lors de la révolution française (2). Néanmoins une révolte véritable suppose une mise en forme des affects de détresse et de colère. Je trouve cela très clair dans un passage où Bourdieu explique pourquoi, dans les années 1970, les syndicats privilégiaient les revendications salariales. En disant « j’ai mal au salaire » au lieu de dire « j’ai mal partout », ils cherchaient à unifier, grâce au langage, les souffrances multiples qui affectent les classes populaires. Au XVIe siècle par contre, les classes populaires ne disaient pas « j’ai mal au salaire » mais « j’ai mal à la foi ». La Réforme (3) ouvre la voie à toute une série de révoltes qui, si elles n’expriment pas forcément un malaise chrétien, passent par les canaux religieux.

La souffrance sociale est multiforme et insaisissable. Il faut un langage pour la nommer et ce langage doit pouvoir rassembler les gens. Je pense que pour faire correctement de l’histoire, il faut accorder une place très importante au langage. Il se joue toujours des choses vitales et très politiques à travers le langage. Les porte-parole sont justement des gens qui vont être capables de nommer la souffrance des classes populaires. Mais ils vont la nommer en sélectionnant certaines revendications, certains aspects de leur identité, au détriment des autres. Lorsqu’ils « touchent juste » comme on dit, les porte-parole réussissent à convaincre ceux qui sont privés du langage public. C’est comme cela que les classes populaires vont se « retrouver » dans un type de discours et donner une forme et une force politique à leurs affections. Toute une dimension subjective et émotionnelle entre dans ces mécanismes de l’identification. De ce fait, n’importe quelle manipulation est possible.

G – Quand vous parlez de la montée du Front National et des discours nationalistes depuis les années 1980, vous y voyez le même type de mécanisme à l’œuvre ?

N – Bien sûr. C’est pour cela qu’au lieu de parler des « intellectuels », je préfère dire les « professionnels de la parole publique ». C’est une expression qui permet d’élargir ce dont on parle. Est-ce qu’on va dire que Zemmour est un intellectuel ? Ce serait pousser le bouchon vraiment loin. Je pense qu’aujourd’hui se joue quelque chose de déterminant pour la physionomie de l’espace public. La séparation entre le domaine privé et le domaine public est de plus en plus occultée. Cela est notamment dû au fait que les journalistes ont intérêt à ce qu’on ne fasse plus la différence. L’usage des sondages est typique de cette occultation : certains journalistes viennent récolter à la va-vite des informations dans un espace privé et en font le réceptacle de la « parole publique ». On sait tous les biais des sondages. Mais surtout j’insiste sur la distinction entre la sphère privée et la sphère publique. On ne pense ni ne dit la même chose dans ces deux endroits. Une certaine forme de journalisme (car il ne faut pas généraliser) consiste de plus en plus à s’approprier la substance d’une de ces sphères pour la mettre en forme dans l’autre selon ses propres prétentions.

Dans les périodes où le mouvement ouvrier avait le vent en poupe, notamment grâce au parti communiste, les classes populaires entendaient que si elles étaient malheureuses c’était la faute aux bourgeois. Vous savez : « patrons buveurs de sang » et tous ces trucs-là. Ça fonctionnait et les classes populaires reprenaient le discours sur la lutte des classes. Mais puisqu’actuellement les choses ont changé et que les formules redondantes sont plutôt du type : « c’est la faute des immigrés », « c’est la faute des juifs », « c’est la faute de telle ou telle communauté », un certain nombre de gens s’approprient ces signifiants. Ils en ont besoin pour nommer leur mal-être et trouver des responsables.

Je crois que ce qu’on appelle aujourd’hui la montée des populismes vient de l’effondrement du discours marxiste traditionnel. Il était certes parfois caricatural, mais il avait le mérite de fédérer ceux qui souffraient d’une même exploitation économique et de les tourner contre les gens qui détiennent effectivement le pouvoir. Mon grief contre les « intellectuels critiques » vient de là également. Je pense que l’on se trompe si on se focalise uniquement sur le thème des minorités ou des identités. Bien entendu ces combats sont importants. Le mouvement ouvrier a raté nombre de ces problèmes. Mais il est capital de les articuler désormais avec l’ensemble de la conflictualité sociale. Sinon ce sont des gens comme Trump qui récupèrent l’intégralité du discours social. Et même chez nous : la « manif’ pour tous » de 2013 se déroulait pendant les grèves à Aulnay contre la fermeture de PSA. Je me souviens qu’il y avait des gens qui manifestaient avec des pancartes « La priorité c’est Aulnay pas le mariage gay ». C’est quelque chose qui peut avoir un impact chez les ouvriers. Je pense donc qu’il est important de faire désormais un travail pour clarifier et connecter ensemble la question des minorités et les questions sociales.

G – À propos de la notion de peuple telle que vous la mettez en lumière dans votre Histoire populaire, on a souvent l’impression que ce qui est le plus manifeste c’est qu’en réalité le peuple n’existe pas. Le peuple auquel se réfèrent autant les discours dits « populistes » que ceux dits « élitistes », ce référent que veulent s’approprier les politiques semble toujours n’être qu’une construction mentale et politique plutôt qu’une constante historique. Pensez-vous que l’on devrait plutôt parler de classes populaires que de peuple ?

N – J’ai choisi de faire commencer mon livre au XVe siècle en me posant la question de la différence entre une population et un peuple. Une population désigne simplement un ensemble d’individus sans liens particuliers. À l’inverse, un peuple désigne des individus qui sont liés entre eux. Au XVe siècle, l’État français, qui avait pris naissance dans les siècles précédents s’impose définitivement. Un lien existe désormais entre tous les sujets du roi de France : c’est ce qu’on appelle la souveraineté. L’État désigne principalement cela : un rapport de commandement et d’obéissance. C’est ainsi que Max Weber définissait la souveraineté, le peuple français naît à ce moment-là. Tous les individus qui le composent ont d’abord quelque chose de commun en tant qu’ils sont tous assujettis au roi. A partir de 1789, ils deviennent des citoyens, le lien qui les constitue en peuple se modifie, mais ils dépendent toujours de leur État. Le populaire, dans mon esprit, ne peut pas être confondu avec les classes populaires prises hors de tout rapport. Le populaire c’est la relation de pouvoir (à l’origine du doublet domination-solidarité) qui lie les dominants et les dominés. Voilà pourquoi quand on y regarde de près, les classes populaires ne sont jamais maîtresses des représentations qu’elles ont d’elles-mêmes. Mais elles s’approprient les images publiques produites par les dominants, elles les transforment et les enrichissent pour en faire des instruments de luttes contre les élites. Et finalement, ces dernières sont obligées de s’adapter en modifiant à leur tour leur vision du peuple. C’est ce qu’on appelle un mouvement dialectique et c’est ce mouvement qui est le moteur de l’histoire populaire. Dans mon livre, j’ai voulu adapter le schéma de la lutte des classes en l’enrichissant par rapport à ce qui apparaissait chez Marx. Principalement parce que je prends en compte diverses formes de rapports de pouvoir autres que les rapports de production.

G – A partir de certains passages de votre livre, il semble qu’on pourrait distinguer deux grands types de périodes selon la relation entre les dominants et dominés. D’un côté, il y aurait des époques et lieux dans lesquels les dominés tendent plutôt à vouloir rejoindre et ressembler aux dominants (par exemple les mulâtres dans les colonies qui, loin de combattre la domination des blancs sur les noirs, vont plutôt essayer de se rapprocher des blancs, voire de devenir des quasi-blancs). Et de l’autre des situations plutôt caractérisées par la recherche d’une unité des dominés qui voudraient rompre avec le système et ses dominants, par exemple dans le cas des mouvements ouvriers ou des solidarités locales au Moyen Àge.

N – Je pense qu’il ne faut pas voir ce processus uniquement comme une succession de périodes car on retrouve une composition des deux logiques dans toute situation. Mais ce que vous dites est juste. Quand les dominés réussissent à s’organiser collectivement, ils ont plus de capacité à s’opposer de manière frontale aux dominants, et à produire leurs contre-discours. Alors que dans les périodes où la résistance est atomisée, les résistances doivent prendre une autre forme. Prenez les femmes dans les colonies : elles subissaient une forme spécifique de domination dont la forme la plus extrême tenait aux nombreux viols commis par les colons. Mais dans le même temps, elles ont souvent utilisé l’arme de la sexualité comme une forme de résistance, notamment parce que les enfants nés des rapports sexuels entre colons blancs et esclaves noires mettaient en crise le schéma colonial, qui est un schéma racial. C’est ce qui a finalement fait exploser le système colonial à Saint-Domingue par exemple. Les mulâtres formaient une catégorie intermédiaire, de « sang mêlé » comme on disait. Une partie d’entre eux a acquis des richesses et du pouvoir. Ils sont devenus ainsi une menace pour les colons blancs qui ont réagi violemment pour empêcher l’atténuation de la frontière entre les Blancs et les Noirs. Cet exemple nous montre que l’effort que font parfois les dominés pour ressembler aux dominants peut aussi tenir lieu de pratique subversive.

Or, dans le schéma classique de la littérature critique, il y a toujours cette idée que si on essaye de ressembler aux dominants, on a démissionné de notre responsabilité. Mais la réalité est plus complexe. Je ne dis pas que ces stratégies étaient théorisées : elles tenaient plutôt de l’ordre du comportement. Ce qui se passe dans la sphère domestique, c’est très important. Dans mon livre sur le clown Chocolat, j’avais essayé de montrer que, dès qu’on rentre dans la sphère domestique, on rentre aussi dans une logique de familiarité. Les catégories construites rationnellement et intellectuellement explosent : vous ne verrez plus seulement des « races » : le nègre, ou le noir, ou le juif, parce que vous faites face à une personne qui est définie par de multiples critères. C’est là où je suis en désaccord avec d’autres courants de la recherche sur ces questions : ce qui compte pour moi, ce sont les individus, « la société des individus » comme disait Norbert Elias. De ce fait, je pars aussi de la diversité des critères identitaires. Chacun d’entre nous est le produit de nombreux critères identitaires qui se combinent différemment à chaque fois. Si l’on ne s’intéresse qu’à l’un d’entre eux, on tombe dans le piège de l’essentialisme. Essentialisme que l’on retrouve autant dans l’extrême droite que dans l’extrême gauche identitaire. J’ai donc choisi de parler de ces formes paradoxales de résistance plutôt que d’autres formes plus connues, comme le marronnage (fuite d’un esclave hors de la propriété de son maître).

G – Pour caractériser le champ social et politique de notre époque, vous parlez à la fois de l’affaiblissement des solidarités ouvrières, entraînant la disparition de ce qui constituait une sorte de front populaire, et de la fait-diversion de l’actualité. Comment s’articulent ces deux logiques ?

N – La fait-diversion apparaît à la fin du XIXe siècle, dans la presse de masse. Le monde de la IIIe République est à ce titre très important, c’est celui à partir duquel notre présent a été fabriqué. La fait-diversion est une technique médiatique utilisée par les journalistes pour intéresser les classes populaires à la politique. En effet ces classes populaires sont souvent tenues à distance de la politique, si ce n’est le droit de mettre un bulletin dans l’urne tous les 5 ans. Pour les intéresser, les journalistes ont utilisé la technique qui marchait le mieux, celle des faits divers : un assassin, une victime, un policier. Ce schéma a été utilisé pour parler de politique nationale et internationale. Ce n’est donc pas une invention récente. Mais elle a pris une importance décuplée aujourd’hui avec le développement de l’audiovisuel et l’info spectacle. Cette importance, on peut la voir dans de nombreux domaines : par exemple, dans le monde entier, les gens ont tendance à surestimer la violence. Lorsque je dis que l’époque dans laquelle on vit est la plus pacifique qui ait jamais été, je suscite toujours l’incrédulité générale. Forcément quand on entend tous les jours à la télé que telle bande a commis tel meurtre, agressé telle personne… Mais la génération des gens qui ont plus de 55 ans aujourd’hui est la première qui n’a jamais connu la guerre depuis le Moyen Age, et même au-delà. Même aujourd’hui, toutes les statistiques montrent qu’on a en réalité bien plus de chance de se faire assassiner par un membre de sa famille que par un terroriste. Mais l’impact du terroriste est extrême parce qu’il est diffusé par la télévision pour susciter l’identification du public.

On peut aussi, comme vous l’avez dit, y ajouter la décomposition du mouvement ouvrier. Ce dernier n’a évidemment jamais rassemblé toutes les classes populaires, loin de là. Il y a toujours eu des divisons au sein de celles-ci : paysans, petits artisans, commerçants, ouvriers ne partagent pas une identité commune, il y a des clivages. Mais autrefois, il y avait une puissance ouvrière liée aux rassemblements des ouvriers dans les grandes industries. Aujourd’hui, elle n’existe plus. Ce qui ne veut pas dire que le prolétariat a disparu : on le trouve encore dans l’industrie, mais aussi chez les employés. Il suffit d’aller voir le travail des aides-soignant·e·s dans les EHPAD, des caissièr·e·s de supermarché, des travailleur·se·s dans les hôpitaux. Elles ont des conditions de travail terribles et des salaires très faibles. C’est une certaine réalité de ce prolétariat contemporain : la dépossession, les difficultés pour s’en sortir et pour bien vivre. Peut-être que leurs conditions se sont encore aggravées avec les nouvelles formes de contrôle modernes. On ne peut plus faire quoi que ce soit aujourd’hui sans être surveillé. Un flicage général, si je puis dire. Mais cette aggravation de la domination capitaliste profite de l’atomisation des collectifs qui rend plus difficiles les résistances. Je pense que si l’on arrivait à remettre l’accent sur la dimension sociale et à fédérer à l’intérieur de ce vaste ensemble les autres types de souffrance et de domination, on pourrait peut-être avancer davantage. Voilà mon grand espoir.

G – Comment expliquer que, après un siècle de bouleversements politiques récurrents, la IIIe République4 ait pu supporter la Grande Dépression économique sans s’écrouler ? Quels mécanismes politiques sont en jeu ?

N – D’abord il y a une stratégie républicaine, explicite chez Jules Ferry et Gambetta par exemple. Leur stratégie politique, c’était l’intégration des classes populaires dans un État national. De fait, les Républicains ont mis en place des lois pour la démocratisation de la vie politique et scolaire, entre autres. Cette stratégie se déploie au moment où éclate la Grande Dépression, et elle vient ouvrir de nouveaux espoirs pour les classes populaires : la République apparaît encore comme ce qui deviendra ensuite le socialisme. C’est seulement quand il y aura déception à son égard, à partir de la fin des années 1880, qu’on voit émerger une nouvelle extrême-droite nationaliste qui menace très sérieusement la République.

Les Républicains ont aussi des stratégies d’intégration au national au travers des manuels scolaires et de la presse de masse. Ce qui entraîne cette logique que j’ai résumée dans le titre de l’un de mes chapitres : « La guerre plutôt que la révolution ». En effet, la Première Guerre mondiale répond aussi aux intérêts des dominants. A ce jeu, les Français ne sont évidemment pas les seuls en cause. En Allemagne, la montée du SPD et du mouvement ouvrier, très brutale, fait peur aux conservateurs qui vont donc pousser au nationalisme. Toujours est-il que d’un bord comme de l’autre, les dominants vont profiter du nationalisme pour encourager la militarisation et repousser les dynamiques révolutionnaires qui se profilent. Certes la République a survécu, mais au prix d’une guerre mondiale.

D – Que penser, donc, des nationalismes de gauche dont la logique sociale semble parfois franchement contrebalancée par une obsession nationale potentiellement aliénante ?

N – Cette question du national a toujours traversé la gauche. Avant 1914, les partis socialistes sont membres de la IIe Internationale et pacifistes. Pourtant, quand la guerre éclate, chacun des partis rejoint l’unité nationale de son pays respectif. J’essaye d’expliquer cela sans jugement de valeur. Au début du XXè siècle, je crois que le national enveloppe assez largement le social. Les classes sociales sont structurées dans le cadre d’un État national. Les classes n’ont pas la même forme en France et en Allemagne. La langue non plus n’est pas la même. Donc au moment fatidique où se produit la mobilisation générale, le facteur national s’impose sur le facteur social. On ne peut pas mobiliser les gens uniquement avec des arguments rationnels, il faut jouer sur leurs émotions. Dans le cas de la Première Guerre mondiale, la crainte de voir les Allemands envahir la France était beaucoup plus forte que la solidarité sociale, donc le nationalisme l’emporte même chez des gens qui sont socialistes et syndiqués. Et je suis certain que cela se reproduirait aujourd’hui, même en France, s’il y avait une guerre ou un autre événement de ce genre. Tant que nos sociétés seront organisées sur une base nationale, elles fonctionneront de cette manière.

Même si les rapports sociaux sont aujourd’hui plus pacifiques qu’autrefois, une autre contradiction s’est aggravée : la contradiction entre un espace politique qui est encore national et une culture et une économie qui sont déjà mondialisées. Dans un contexte de mondialisation, les flux migratoires se développent à grande vitesse. Mais les États nations sont toujours structurés autour d’un « nous » national, ce qui met les hommes politiques, même les démocrates, dans une position difficile. Si l’électorat ne suit pas, il montre forcément une certaine inquiétude.

G – Pensez-vous qu’il existe aujourd’hui, dans certains mouvements ou discours, une ébauche d’un populaire qui dépasserait les frontières des nations ?

N – Je pense en tout cas qu’une telle perspective devient indispensable. Je soutiens tous ceux qui s’engagent dans cette voie. En tant qu’universitaires, nous devons nous-mêmes faire notre autocritique. Lorsque j’étais prof à l’ENS, j’ai créé un réseau européen de chercheurs travaillant sur la question du racisme. Mais ce réseau n’a eu qu’une existence éphémère : nous étions plus tournés vers les États-Unis que vers l’Europe. Nous n’avons pas été capables de construire cette Europe, même pas à l’échelle intellectuelle. Certes il y a Erasmus mais c’est loin d’être suffisant. Si, donc, nous qui avons beaucoup de possibilités et bougeons beaucoup n’avons pas su le faire, on ne peut que difficilement le reprocher aux partis politiques. Mais je crois qu’il est nécessaire d’avancer. Un seul pays comme la France ne peut pas aujourd’hui faire grand-chose face à la mondialisation du capitalisme et des flux financiers. Tout cela se structure au moins au niveau européen, et il faut donc une Europe populaire. Malheureusement on n’en prend pas le chemin.

G – Vous disiez qu’aujourd’hui la gauche n’avait pas de discours qui puisse réellement séduire, au contraire de la droite qui a su se trouver des idées qui rassemblent. Avez-vous en tête un type de discours qui pourrait séduire plus largement à gauche et réunifier autour de la question de la domination des classes populaires ?

N – Sur ce point aussi, avant de faire la leçon aux politiques, il faudrait que nous donnions l’exemple. Les intellectuels qui se situent à gauche sont incapables aujourd’hui d’intégrer les luttes contre les inégalités raciales, sexuelles ou autres au sein d’un combat plus global qui tienne compte des inégalités sociales. Ceux qui, comme moi, considèrent que la lutte des classes reste une réalité majeure de notre époque sont souvent accusés de mettre l’accent sur le social pour minimiser les problèmes minoritaires. Je suis frappé de voir à quel point les milieux de gauche sont fragmentés, fractionnés. Je veux bien que chacun fasse son blog, sa chaîne télé, sa revue, mais au bout du compte, on ne parle plus que pour soi-même. Donc c’est aussi un élan collectif qu’il faut créer, même si ce n’est pas évident.

En ce qui concerne les partis politiques, j’ai souligné dans mon livre la responsabilité du Parti socialiste au début des années 80. C’est à ce moment-là qu’il abandonne les travailleurs immigrés pour se tourner vers la « deuxième génération », définie en termes ethniques (les « Beurs »). C’est très représentatif d’un déplacement d’une cause sociale vers les problèmes de l’identité, illustré notamment par le mouvement SOS Racisme. En se plaçant sur ce terrain, le Parti socialiste ne pouvait qu’être perdant face à la droite qui a exploité elle aussi le discours identitaire, mais pour dénoncer les « terroristes islamistes ». Donc, dès le début des années 1980, la gauche de gouvernement a scié la branche sociale sur laquelle elle était assise. Et les socialistes en ont payé le prix. Aujourd’hui c’est donc le bon moment pour relancer une dynamique privilégiant les questions sociales.

G – Vous distinguez un pôle social-humanitaire (gauche), et un pôle national-sécuritaire (droite). Or, j’ai l’impression que, au moins depuis 1938, le pôle national-sécuritaire de droite est aussi fondamentalement libéral-économique. Et ce pôle se maintient malgré ses paradoxes : quid du national quand les dominants sont en permanence dans l’évasion fiscale ? De la sécurité quand on accepte n’importe quoi tant que ça rapporte beaucoup ? Comment donc ce pôle peut-il se maintenir, alors que la gauche semble devoir se retransformer en permanence pour trouver la moindre crédibilité ?

N – Vous avez raison. Au début de la IIIe République, les nationalistes comme Maurice Barrès étaient partisans du protectionnisme économique. Il y a une évolution qu’on peut voir clairement avec la politique du ministre des finances Paul Reynaud en 1938, deux ans après le Front populaire : quand ça concerne le marché on est libéral, mais quand ça concerne le déplacement des hommes là on est pour le protectionnisme national.

Cette contradiction apparente entre nationalisme et libéralisme s’explique de manière tout à fait standard : le propos est nationaliste pour séduire les classes populaires mais les dominants défendent le capitalisme libéral dans les faits. Le capitalisme est depuis bien longtemps international. L’enjeu, c’est toujours l’électorat populaire, car c’est lui qui fait la majorité. Comme les conservateurs savent que la question nationale a un impact, ils exploitent cette fibre.

Du côté de la gauche, effectivement, c’est plus compliqué, parce que la question nationale traverse aussi son électorat. Donc, selon les périodes, la position de la gauche change. Je pense que les périodes qui ont été les plus intéressantes pour elle, c’est quand elle est parvenue à faire converger le pôle social et le pôle humanitaire. Dans de telles situations, la gauche a de grandes chances de gagner les élections (cf. les exemples de 1902, 1936, 1981). Au contraire, dans les périodes de crise, l’articulation entre social et humanitaire explose. Ce clivage est, à mon avis, une matrice qui a perduré un siècle : la droite nationale-sécuritaire d’un côté, la gauche sociale-humanitaire de l’autre. Évidemment c’est un schéma assez grossier, car on peut trouver des centristes qui combinent des éléments venant des deux pôles, mais habituellement quand on qualifie une politique de « droite » ou de « gauche », c’est par rapport à ces catégories qu’on le fait. Je pense que cette matrice a explosé , à la fin des années 1980 : on l’a vu avec les gouvernements socialistes (Hollande et Valls), qui tenaient des discours plus conservateurs que ceux de la droite, sur la déchéance de nationalité par exemple. Donc ce clivage est beaucoup moins net aujourd’hui, et c’est l’une des causes du déclin d’une certaine gauche aujourd’hui.

J’étais content de voir que Jürgen Habermas, dans un texte que j’ai lu il y a peu, disait qu’au lieu d’être « ni de droite ni de gauche », il fallait que les partis se repositionnent clairement sur les deux pôles qui structurent le champ politique. Car cette tendance au « ni de droite ni de gauche » a correspondu à une évolution malheureuse de la sociale-démocratie en Europe : Schroeder en Allemagne, Tony Blair en Angleterre. Ces gens-là ont repositionné la gauche du côté du libéralisme. Je crois qu’on est en train de sortir de cette phase. Même une fraction du capitalisme se rend compte qu’on va droit dans le mur. C’est qu’il y a aussi des tensions internes au capitalisme, les dominants ne sont pas tous unis, ils ont des intérêts divergents ! Et donc il y a des opportunités qui peuvent s’avérer positives pour ceux qui aspirent à ce que le monde change et soit moins injuste…

G – Par rapport à votre conclusion sur Macron, vous dites qu’il ignore et même qu’il méprise les classes populaires. Vous pensez que c’est une nouvelle manière d’exercer le pouvoir ?

N – Franchement, je ne crois pas, même si j’ai appelé le chapitre « De quel avenir Macron est-il le nom ? ». J’ai analysé dans ma conclusion le programme présidentiel d’Emmanuel Macron, intitulé Révolution, car il fait une grande place à l’histoire de France. J’ai été frappé de constater que dans son programme il occulte complètement le rôle que les classes populaires ont joué dans notre histoire. Je pense que sa vision politique reflète d’une forme d’ethnocentrisme de classe, plutôt que d’une stratégie. Macron est quelqu’un qui a toujours vécu dans le même monde depuis son enfance, qui a eu des parents médecins, qui a été scolarisé chez les jésuites, puis il a fait l’ENA, il a travaillé dans le monde de la finance, etc. Macron a toujours baigné dans une sphère « CSP+ », comme on dit, et donc il croit sincèrement à ce qu’il dit ! Pour lui, les gens qui n’ont pas fait de longues études sont des ignorants et des incapables. Je ne pense pas qu’il y ait un avenir pour ce genre de programme politique. D’ailleurs on le voit au niveau de sa popularité, à 28 % (rires)…

G – Du coup vous êtes plutôt optimiste vis-à-vis de notre avenir politique ?

N – Optimiste, c’est un bien grand mot. Je n’en parle sans doute pas assez dans mon livre, mais la question écologique est devenue très importante. Cette question pourrait permettre de reconfigurer bon nombre de choses, notamment dans le domaine des luttes populaires : on peut trouver des alliés, chez des gens qui disent « le capitalisme ne peut plus continuer comme ça »…

Autre question importante : il ne faut pas considérer la France comme un îlot, nous sommes tous pris dans des formes d’interdépendance beaucoup plus vastes. Les délocalisations d’entreprise auxquelles on assiste depuis 30–40 ans ont provoqué un déplacement du prolétariat industriel, mais il n’a pas disparu. Je suis allé enseigner quelque temps en Chine. J’ai pu constater que les contrastes de classe étaient là-bas infiniment plus grands qu’en France. Et je me dis que les dominants ont beau essayer de contrôler le système, notamment en muselant Internet, ils n’y arriveront pas indéfiniment. J’imagine que les soulèvements les plus violents et les plus massifs viendront de ces pays. Et de fait, nous serons aussi impliqués, car aujourd’hui tout est mondialisé. D’où le thème de la solidarité que l’on doit développer ou redévelopper avec les luttes qui se mènent dans ces pays-là.

Marx disait que l’humanité ne se posait que des problèmes qu’elle peut résoudre. Je le rappelle dans mon livre pour paraître un peu optimiste, mais c’est un peu à vous, les jeunes, de prendre tout ça en charge… L’avenir sera ce que vous en ferez ! Je vous souhaite bien du courage.

1. Dire la vérité au pouvoir : les intellectuels en question
2. L’exemple des Thermidoriens est significatif, voir par exemple le dernier livre de Marc Belissa et Yannick Bosc Le Directoire.
3. La réforme protestante, également appelée « la Réforme », amorcée au XVIe siècle, est une volonté d’un retour aux sources du christianisme et aussi, par extension, un besoin de considérer la religion et la vie sociale d’une autre manière. Commencée le 31 octobre 1517, par Martin Luther, alors moine catholique, dans le Saint-Empire et plus tard Jean Calvin à Paris et Genève, elle aboutira à un schisme religieux qui existe toujours.
4. La IIIe République est proclamée en 1870, pendant une guerre avec la Prusse qui participe à l’effondrement du Second Empire. Elle est le premier régime dont la longévité dépasse 50 ans depuis 1789, et subsiste même, légalement, jusqu’en 1940, ce qui en fait un tournant décisif dans l’histoire politique française.

Entretien avec Gérard Noiriel
Grozeille, 7 novembre 2018
À la recherche du populaire

À côté de grandes œuvres collectives et polyphoniques, des historiennes et historiens font le choix risqué d’un opus magnum qu’ils/elles préparent pendant de longues années. Ce ne sont plus ces monumentales thèses d’État, mais des œuvres personnelles qui couronnent de longues décennies de recherche, où se reconnaissent une démarche, un style, une manière d’écrire l’histoire. À la fin de l’année 2016, Michelle Zancarini-Fournel proposa Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours (1). Deux ans plus tard, Gérard Noiriel livre à son tour Une histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours. Même si le titre s’inspire de l’œuvre pionnière de l’historien américain Howard Zinn (2), le livre imposant de Noiriel, annoncé et attendu depuis plusieurs années, s’en démarque assez nettement dès l’introduction.

Les vertus de la socio-histoire

Revendiquant la démarche de la socio-histoire qu’il a contribué à fonder, l’historien entend demeurer à distance d’une histoire des dominés pour privilégier « l’analyse de la domination, entendue comme l’ensemble des relations de pouvoir qui lient les hommes entre eux. » (p. 9). De cette perspective matricielle découle toute une série de choix, et d’abord celui du terminus a quo. Noiriel choisit en effet de commencer sa fresque à la fin du Moyen-Âge quand l’État français se structure et qu’il rassemble sous sa férule un peuple français. De ce fait encore, la catégorie de populaire dans le livre ne correspond guère à des groupes ou à des segments sociaux mais plutôt aux populations que l’État, tout au long de son histoire, domine et soumet, contrôle, réprime ou émancipe. Par là, cette histoire populaire n’est pas une histoire des classes populaires, même si son auteur aborde largement ces groupes sociaux. Car le récit vise à « mettre en évidence la dialectique des interactions liant ceux d’en haut et ceux d’en bas » (p. 259). C’est aussi pourquoi, l’historien insiste par exemple, sur la domestication nobiliaire qui s’est opérée avec la construction de la monarchie absolue au XVIIe siècle, alors même que les nobles ne relèvent guère du populaire au sens social.

En socio-historien, Noiriel se montre attentif au processus continuel de construction de l’État, à sa croissance et aux formes de contrôle qu’il est progressivement en mesure de déployer. Une telle histoire des dominations traque donc l’essor d’une bureaucratie en mesure de lever l’impôt, d’identifier les populations, d’instruire aussi ou d’offrir une protection sociale. La fresque que Noiriel peint est d’ailleurs plus attentive à souligner les procédures de contrôle ou de fichage qu’à restituer les épisodes de violence, même si l’appareil d’État sait réprimer, et parfois avec férocité – spécialement dans l’Empire colonial. C’est pourquoi, l’historien mobilise ses auteurs de prédilection, Norbert Elias et Michel Foucault surtout, Marx souvent, mais aussi Max Weber ou Pierre Bourdieu. Ce choix vise aussi à interdire toute identification entre un acteur du passé et un lecteur présent. Comme Noiriel le proclame dès la fin de l’introduction, il s’agit de « ne pas se laisser enfermer dans les logiques identitaires » (p. 12). Il conçoit en effet son « histoire populaire de la France » comme « un travail de déconstruction des identités collectives » (p. 146). Sans surprise, Noiriel récuse donc le discours sur « nos ancêtres les Gaulois » avec un paragraphe inaugural au titre malicieusement provocateur : « Nos ancêtres furent des migrants » (p. 16) ; mais il récuse tout autant le discours indigéniste et doloriste contemporain sur « nos ancêtres les esclaves » et s’efforce d’interdire toute revendication misérabiliste d’une histoire du malheur noir (et/ou immigré) et de la domination blanche.

Un livre de Gérard Noiriel

Au-delà du truisme, figure un trait essentiel du livre, lequel correspond largement à son auteur. Celui-ci est constamment présent dans son ouvrage, évoquant sa mère, brodeuse à domicile (p. 341), sa stupéfaction quand il découvrit Johnny Halliday à la télévision en 1960 (p. 648–649) puis sa perception des contestations de 1968 alors qu’il était en terminale, élève instituteur à Mirecourt dans les Vosges (p. 658). Cette présence avait déjà été revendiquée dans un texte courageux publié en 2003 : « Un désir de vérité » retraçait une enfance et un parcours (3), alors que la pratique de l’égo-histoire était encore fort peu répandue, a fortiori dans l’évocation de douleurs.

Au-delà de cette présence, deux thématiques nourrissent cette histoire populaire, correspondant à la place qu’elles occupent dans la trajectoire intellectuelle de Noiriel : ce sont d’abord l’immigration, et plus précisément, les politiques publiques de gestion des flux migratoires ainsi que les processus d’identification et de contrôle des populations étrangères. Ce premier fil rouge, présent dans les travaux de l’auteur depuis l’ouvrage pionnier Le Creuset français publié en 1988 (4), se retrouve derechef dans ce récit. Noiriel s’attarde ainsi sur un projet de taxe sur les étrangers en 1697 – finalement avorté – dont il fait un moment clé dans « l’histoire de l’identification administrative des personnes » (p. 122). De même, il consacre une analyse fouillée à la « révolution identitaire » qui commence au début du XVIIIe siècle, avec le perfectionnement des identités de papier et la mise en place d’un savoir-faire pratique, policier notamment (p. 195 sq.). Il reprend cette thématique centrale des années 1880–1900 avec le perfectionnement de toute une technologie de l’identification des personnes fondée sur des papiers et des fichiers, et dont témoigne par exemple la création du service de l’identité judiciaire (p. 489). Il souligne aussi tout au long de l’ouvrage combien des « étrangers » furent présents précocement sur le territoire national, avec quelques 5 000 hommes et femmes de couleur en métropole dès 1777 (p. 182), puis avec l’arrivée croissante de travailleurs étrangers à compter du XIXe siècle : il rappelle que les 70 000 Allemands dominent le Paris étranger à la fin du IInd Empire (p. 377). Dans ce cadre, l’historien du massacre d’Aigues-Mortes en 1893 (5) est attentif aux violences xénophobes : il signale le caractère pionnier des « Vêpres marseillaises » en 1881 – des violences déchaînées faisant trois morts après que des Italiens auraient sifflé l’hymne national lors d’un défilé militaire – dans la construction d’un « problème de l’immigration » (p. 401 sq.) et reprend les travaux de Laurent Dornel (6) – dont il a dirigé la thèse – pour souligner la récurrence des violences contre les ouvriers étrangers jusqu’à la Première Guerre mondiale (p. 469).

L’autre fil rouge correspond au « premier Noiriel », historien des mondes ouvriers (7), et se traduit par une attention constante au travail et aux travailleurs. Il met ainsi judicieusement en regard le travail servile et le calendrier dans les plantations au XVIIe siècle : « Aux Antilles, la période où l’on cultivait la canne s’étendait de juillet à décembre. Les esclaves devaient préparer les sols, planter la canne, sarcler, etc. Ensuite commençait la période de la coupe (de janvier à juillet), et enfin venait le moment où la canne était transformée en mélasse. Il existait une forte division du travail entre ceux qui travaillaient dans le grand atelier, où étaient regroupés les esclaves les plus vigoureux, et ceux qui étaient affectés aux petits ateliers pour effectuer les tâches annexes (ramassage des herbes, transports, nettoyages, etc.), réservées aux femmes, aux vieillards et aux enfants. Ce sont également les femmes qui nourrissaient le moulin ; travail dangereux car les roues pouvaient écraser les doigts, voire les bras » (p. 161). Il reprend ensuite les analyses célèbres de Gérard Gayot sur les cabales des tondeurs de Sedan au milieu du XVIIIe siècle, développe l’ampleur de la proto-industrialisation au siècle suivant, etc. : le livre constitue assurément une contribution à l’histoire des mondes du travail.

Il y a, par ailleurs, des notations éparses récurrents sur le théâtre et ses usages (dès la Révolution, p. 276) ou l’éducation populaire. Il y a enfin un goût de la polémique et des coups de griffe, contre « les adeptes de l’histoire monarchique » (p. 35) quand il évoque le Moyen-Âge, contre « la nouvelle génération d’historiens [qui] a privilégié les aspects subjectifs de l’histoire : l’imaginaire, le sentiment d’appartenance, l’“angoisse eschatologique” (Denis Crouzet), etc. » (p. 60) à propos des guerres de religion, contre « l’histoire quantitative » qui a mal cerné le problème de la pluriactivité au XIXe siècle (p. 337), etc. Il n’y a pas de doute : cette Histoire populaire porte bien la marque de Gérard Noiriel.

Du populaire au politique

Ce livre, qui se revendique de la science, est saturé de politique. En effet, il ne cesse d’aborder le conflit inauguré sous la Révolution entre deux conceptions de la citoyenneté, qui sont aussi deux revendications antagoniques de légitimité : l’une qui se déploie au travers de la représentation nationale, se cale sur le calendrier électoral et fonctionne sur la délégation ; l’autre qui envisage une citoyenneté plus active, qui ose l’action directe et qui se manifeste dans des mouvements sociaux, voire des contestations révolutionnaires, impitoyablement réprimées en juin 1848 ou lors de la Commune de Paris. Surtout, Noiriel réinvestit le schème marxiste dans l’interprétation de l’histoire : ainsi, le chapitre deux intitulé « Dire sa souffrance au nom de Dieu », consacré aux guerres de religion, introduit une causalité et un – presque – déterminisme économique, assez étonnants puisque l’auteur considère que « les guerres dites “de religion” furent l’une des principales conséquences des transformations économiques et techniques de l’époque que l’on appelle la “Renaissance” » (p. 60). Dès lors, il considère que le vocabulaire religieux est le seul idiome que les masses peuvent mobiliser pour exprimer (mais aussi travestir, inévitablement) leurs souffrances réelles : « Si les guerres religieuses prirent une telle importance au XVIe siècle, c’est parce que les classes populaires n’avaient alors pas d’autre choix que d’affirmer : “j’ai mal à la foi” au lieu de dire “j’ai mal partout” » (p. 61). De même, il fait des luttes de classes une des composantes essentielles de l’histoire la plus contemporaine, quitte à souligner les diversions ou les falsifications que les dominants ou leurs porte-plumes tentent. À cet égard, Noiriel rappelle qu’au XIXe siècle l’essor de la presse et sa mise en avant des faits divers participent d’une fait-diversion (terme qu’il emprunte à Bourdieu, p. 389) qui vise à appâter le lecteur, en même temps qu’un nouveau sens du populaire s’invente « pour désigner les personnes, les causes, les œuvres, les récits capables de séduire le plus grand nombre » (p. 387). Populaire, Édouard Drumont, le publiciste antisémite, l’est quand il publie La France juive en 1886, ouvrage dans lequel figurent « les grandes recettes qui ont fait, depuis cette date, le succès des best-sellers dans le domaine des essais politiques. Drumont inventa la forme pacifique du terrorisme qui consiste à lancer des “bombes” dans l’espace public pour attirer le regard des journalistes en se distinguant ainsi de la masse des auteurs anonymes » (p. 462). L’analyse sonne juste et évoque les saillies xénophobes d’un plumitif à succès. Noiriel sait aussi jouer de la concordance des temps en citant un article de Jaurès dans La Petite République du 12 octobre 1899 : « Quand les patrons émettent la prétention de discuter directement et sans intermédiaire avec leurs ouvriers, ils savent bien que ceux-ci, étant donné leur dépendance immédiate, ne pourront se défendre aisément. Ils savent bien aussi qu’ainsi isolés ils succomberont aisément. Par le syndicat ouvrier, les travailleurs d’une usine sont rattachés à tous les travailleurs d’une même corporation et c’est cette action d’ensemble qui fait la force du mouvement ouvrier » (p. 473). Évidemment, le lecteur contemporain songe aux lois adoptées sous le dernier quinquennat socialiste et prolongées ensuite par le président Macron, contre lequel Noiriel dresse un réquisitoire. De fait, le livre entier est traversé par l’hypothèse que l’analyse des classes et des conflits de classes constitue un outil heuristique et un levier politique. C’est d’ailleurs pourquoi il achève son livre sur la « nécessité de replacer la question sociale au centre du débat public » (p. 749).

Du populaire dans l’histoire sociale

Cependant, l’ambitieux projet de Gérard Noiriel d’écrire une socio-histoire de la domination néglige trop une institution centrale, l’armée, et l’expérience militaire qui devient parfois une expérience radicale de la domination : celle de la guerre, quand des officiers supérieurs exposent les soldats à être tués. Certes, il souligne qu’au XVIIIe siècle la conscription est un puissant facteur de mobilité géographique et de brassage social pour les classes populaires, puisque ceux qui tiraient un mauvais numéro devaient faire un service militaire qui les éloignait de chez eux pendant trois ou quatre ans (p. 199). Mais il saute à pied-joints par-dessus le Consulat et l’Empire qui mobilisèrent des millions d’hommes, comme il néglige le rôle du service militaire et de la caserne dans la construction des citoyens ainsi que dans la construction des masculinités aux XIXe et XXe siècles (8). Au-delà, si Noiriel prétend écrire une histoire des dispositifs de contrôle et de domination, il est clair alors que l’histoire du développement des bureaucraties d’État comme des bureaucraties d’entreprises est inachevée. De même, en regard du projet de l’auteur, on s’étonne que la question d’un habitus national – centrale chez Norbert Elias, notamment dans son dernier livre consacré aux Allemands (9) – ne soit pas davantage thématisée pour la France.

La lecture du livre suscite surtout deux questionnements massifs. Le premier pourrait être formulé en empruntant son titre à un texte célèbre de Gayatri Chakravorty Spivak : Les subalternes peuvent-elles parler ? (10). Car cette histoire populaire non seulement ne laisse guère la parole aux dominés mais surtout n’envisage pas leur point de vue ou leurs expériences. Ou plutôt, il ne le fait qu’à une seule occasion (p. 523), en reproduisant une lettre xénophobe d’un ouvrier lorrain dans les années 1930 ; s’il privilégie le point de vue surplombant de l’ingénieur Frédéric Le Play, pionnier des enquêtes, ou du médecin royaliste Jacques Valdour qui fit l’ouvrier dans le premier tiers du XXe siècle, il ne cite pas le vitrier parisien Ménétra au XVIIIe siècle, ignore l’immense presse ouvrière du premier XIXe comme les nombreuses autobiographies postérieures pour évoquer la condition ouvrière et ses évolutions. De fait, les sources contemporaines émanant des classes populaires abondent littéralement, mais l’auteur n’en tient guère compte. Ce faisant, Noiriel semble revenir sur les apports considérables que l’histoire par en bas (history from below), impulsée par Thompson (11) et toute l’historiographie britannique des années 1960, avait encouragée mais, plus fâcheux, il omet aussi la parole des femmes.

Il y a, me semble-t-il, une tension, voire une contradiction, à vouloir écrire une histoire de la domination qui ne tient pas compte du point de vue des dominé.e.s (et ici, l’écriture inclusive s’impose tout particulièrement) et plus encore à prétendre faire une histoire populaire. Car l’histoire de la domination est aussi celle de la manière dont elle est subie, vue, perçue et contestée. Il y a d’ailleurs quelque ironie à s’inspirer du titre du livre de Jacques Rancière, La nuit des prolétaires(12), dans le dernier chapitre, quand la démarche s’en écarte radicalement. De même, on remarque l’absence de référence aux travaux de l’anthropologue James Scott, notamment aux Arts de la résistance (13). Sur ce point, l’ouvrage de Noiriel diffère de l’histoire populaire de Michelle Zancarini-Fournel, si soucieuse de restituer les paroles des dominé.e.s, y compris dans l’Empire colonial. Mais cette mise sous le boisseau de la prise de parole (ou de la prise d’écriture) populaire traduit un recouvrement partiel du protagonisme populaire lui-même, que Noiriel envisage surtout à travers ses organisations syndicales et politiques. Là encore, d’autres propositions plus audacieuses étaient possibles comme celle de Selina Todd qui, dans une histoire de la Grande-Bretagne parue il y a quelques années, choisit de suivre une protagoniste ordinaire (14).

Cette énonciation par en haut conduit aussi à négliger certains questionnements et certains développements féconds, notamment la prise en compte d’expériences ordinaires qui font la trame du quotidien : celles des logements et de l’habitat, des consommations et des pratiques, notamment des pratiques de sociabilité, et de leurs articulations selon les genres, les générations, les activités professionnelles et les classes sociales, ou encore selon les territoires. Certes, Noiriel y consacre des notations éparses ici ou là, mais son point de vue initial le conduit à dédaigner ces expériences, à la fois sociales, politiques voire culturelles, sur lesquelles toute une génération d’historiennes et d’historiens a écrit. On aurait mauvaise grâce à reprocher à Gérard Noiriel de ne pas avoir tout lu. Mais on regrette vivement qu’il ignore toute une génération de collègues dix-neuviémistes : François Jarrige, Mathilde Larrère, Emmanuel Fureix, Stéphanie Sauget, Quentin Deluermoz, Odile Roynette, Maurizio Gribaudi, Claire Fredj, Thomas Le Roux, Anaïs Albert, Arnaud-Dominique Houtte, Sylvain Venayre et j’en passe (15). De même, on comprend mal pour quelle raison l’auteur continue à reprendre benoîtement l’expression de « Trente glorieuses » (p. 641, 647, 655, 697, etc.) que toute une historiographie s’attache à déconstruire depuis quelques années. Étrange encore la reprise sotto voce de toute une histoire mythologique d’obédience communiste, notamment dans l’évocation des années 1940, qui aboutit à plusieurs approximations.

Toutefois, ne faisons pas la fine bouche. L’ouvrage est un de ceux qui rend intelligible un processus séculaire particulièrement complexe et qui arme ses lecteurs pour comprendre et agir dans notre présent. Si L’Histoire populaire de Gérard Noiriel n’est pas la seule possible, elle est une invite, suggestive et salutaire, à susciter d’autres travaux d’histoire sociale des mondes populaires.

1. Michelle Zancarini-Fournel, Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours, Paris, La Découverte, coll. « Zones », 2016 ; compte rendu de Laurent Dartigues pour Lectures : https://journals.openedition.org/lectures/23332.
2. Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours, Marseille, Agone, 2002.
3. Gérard Noiriel, Penser avec, penser contre. Itinéraire d’un historien, Paris, Belin, 2003, p. 249–278.
4. Gérard Noiriel, Le Creuset français, Paris, Seuil, 1988.
5. Gérard Noiriel, Le massacre des Italiens. Aigues-Mortes, 7 août 1893, Paris, Fayard, 2010.
6. Laurent Dornel, La France hostile. Socio-histoire de la xénophobie (1870–1914), Paris, Hachette, 2004.
7. Sa thèse dirigée par Madeleine Rebérioux fut publiée sous le titre, Longwy, immigrés et prolétaires 1880–1980, Paris, PUF, 1984, avant qu’il ne publiât deux ans plus tard une synthèse qui fit date : Gérard Noiriel, Les ouvriers dans la société française, XIXe-XXe siècle, Paris, Seuil, coll. « Points », 1986.
8. Odile Roynette, Bons pour le service. La caserne à la fin du XIXe siècle, Paris, Belin, 2002.
9. Norbert Elias, Les Allemands, Paris, Seuil, 2017.
10. Gayatri Chakravorty Spivak, Les subalternes peuvent-elles parler ?, Paris, Éd. Amsterdam, 2006.
11. Edward P. Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Le Seuil, coll. « Points », 2012 [1963]. Je renvoie à l’introduction de François Jarrige pour la mise au point historiographique.
12. Jacques Rancière, La nuit des prolétaires. Archives du rêve ouvrier, Paris, Fayard, 1981.
13. James C. Scott, La domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Paris, Éd. Amsterdam, 2008.
14. Selina Todd, The People. The rise and fall of the working class, London, John Murray, 2015.
15. Ainsi Maurizio Gribaudi, Paris ville ouvrière. Une histoire occultée 1789–1848, Paris, La Découverte, 2014 ; les thèses voisines de Arnaud-Dominique Houtte, Le Métier de gendarme au XIXe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010 et Quentin Deluermoz, Policiers dans la ville. La construction d’un ordre public à Paris (1854–1914), Paris, Publications de la Sorbonne, 2012. Pour un panorama historiographique récent, Emmanuel Fureix et François Jarrige, La modernité désenchantée. Relire l’histoire du XIXe siècle français, Paris, La Découverte, 2014.

Xavier Vigna
Lectures, 17 octobre 2018
Avec Noiriel, sept siècles de dominations nous contemplent

Influencé par Karl Marx, Norbert Elias et Pierre Bourdieu, l’historien analyse dans Une histoire populaire de la France les formes d’assujettissement des classes laborieuses et les relations de pouvoir.

Inauguré en 1980 par l’Américain Howard Zinn (1), relancé en 2016 par Michelle Zancarini-Fournel (2), le genre « histoire populaire de… » s’était jusqu’ici attaché à retracer le destin des petites gens, à rendre aux exclus des récits canoniques – pauvres, femmes, esclaves, indigènes et autres «subalternes» – une place et une dignité dans le mouvement de l’histoire. Celle que publie Gérard Noiriel est d’une autre nature : « Plutôt que d’adopter le point de vue des dominés, j’ai privilégié l’analyse de la domination, entendue comme l’ensemble des relations de pouvoir qui lient les hommes entre eux. »

Pressions.
Les quelques 800 pages de son livre revisitent sous cet angle sept siècles d’histoire de France : depuis l’instauration au XIVe siècle d’un État monarchique, soucieux de placer sous sa dépendance les populations du royaume, jusqu’aux mécanismes actuels du capitalisme financier qui s’attachent à détricoter les identités collectives. Chemin faisant, le récit met au jour les multiples formes d’assujettissement des classes populaires, par l’impôt puis par l’armée royale, par l’extension continue de la bureaucratie administrative, par la fabrication des indigènes et de la servitude noire, par la nationalisation de la société, assortie de très puissants corollaires comme l’identification des individus ou l’invention de la catégorie « indésirable ». Les résistances ou les révoltes que ces pressions suscitèrent font également l’objet d’analyses minutieuses.

Le résultat est un livre dense, très informé, souvent très juste, mais qui prend par endroits le risque d’écraser son objet initial dans un récit surplombant et très synthétique. Car quelle histoire n’est pas le produit des relations de pouvoir ? Ce parti pris est encore accentué par la nature «socio-historique» du propos, placé sous le triple patronage de Marx, d’Elias et de Bourdieu. En insistant davantage sur les structures et les « contraintes objectives » que sur les individus (« le diagnostic de l’historien ne doit pas porter sur des hommes, mais sur une forme particulière de relation de pouvoir », écrit Gérard Noiriel), le récit finit par effacer presque complètement les acteurs « populaires », réduits au rang de sujet collectif et désincarné.

Nuancier.
Ce choix, Gérard Noiriel le justifie à deux égards. Héritier d’une histoire sociale soucieuse d’identités collectives, il refuse de porter trop d’attention à l’infini nuancier des attitudes, des comportements ou des psychologies, incapable selon lui de rendre compte de réalités signifiantes. Surtout, convaincu que «la multiplication des catégories de victimes dans l’espace public a contribué à marginaliser la défense des classes populaires», il plaide aujourd’hui pour une histoire qui délaisse les causes identitaires ou les stratégies mémorielles au profit de perspectives plus globales, plus relationnelles, à même de mettre au jour «les rapports de domination entre ceux d’en haut et ceux d’en bas». Ce qui est évidemment un argument que l’on peut entendre.

1) Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours (Agone, 2002).

2) Michelle Zancarini-Fournel, Les Luttes et les Rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours (La Découverte, 2016).

Dominique Kalifa
Libération, 17 octobre 2018
Comment un historien peut changer la société : entretien avec Gérard Noiriel

Retour avec Gérard Noiriel sur le rôle et la perception de l’histoire dans la société française à l’occasion de la parution de son livre “Une histoire populaire de la France”. Un entretien sur l’histoire populaire plutôt que communautaire.

Gérard Noiriel est l’auteur, en 2018, d’Une histoire populaire de la France, une histoire “de la domination, entendue comme l’ensemble des relations de pouvoir qui lient les hommes entre eux”. L’historien français, directeur d’étude à l’EHESS (l’École des Hautes Études en Sciences Sociales), croit en “l’émancipation par la connaissance”. Son ouvrage a été écrit pour “aider les lecteurs, non seulement à penser par eux-mêmes, mais à se rendre étrangers à eux-mêmes, car c’est le seul moyen de ne pas se laisser enfermer dans les logiques identitaires”.

Un tel discours, une telle ambition, abordés avec une sérénité certaine, une volonté d’honnêteté intellectuelle indéniable nous ont fait éprouver le besoin d’aller à la rencontre de cet universitaire. Il s’est fait une règle de consacrer une partie de son travail à faire le pont entre le monde de la recherche universitaire et du grand public. Il est l’auteur de Chocolat, clown nègre, qui fut adapté au cinéma par Roschdy Zem avec Omar Sy dans le rôle titre. L’homme, qui se revendique de ce qu’il appelle les “transfuges sociaux” – il vient d’un milieu modeste – se soucie de ses lecteurs et de “la fonction sociale de l’histoire”, quitte à, parfois, se faire violence, pour être entendu dans l’espace public.
Revenant à la fois sur son ouvrage et sur des questions d’actualité, nous avons échangé, avec Gérard Noiriel, par écrit. Il a été question des minorités, des liens entre politique et savoir, du monde scientifique… Sans jugement – une pratique que Marc Bloch tenait pour étrangère au travail historique – il nous parle ici de l’abrutissement par “l’information-spectacle”, là de la figure de l’intellectuel, tout en déplorant le retour des conservateurs et en se souciant de l’évolution la plus récente de l’enseignement de l’histoire. Toujours, le discours est réfléchi et mesuré. L’outrance et la polémique passent leurs chemins.

Dans votre livre, face aux histoires “des minorités”, vous essayez de préserver “l’histoire des classes populaires” en vous attachant au primat de la lutte des classes : cette démarche d’historien est-elle, aussi, politique ?

Gérard Noiriel – Non ce n’est pas une démarche “politique”, même si je défends la fonction civique de l’historien. A partir de 1968, les intellectuels ont étendu abusivement le sens du mot “politique”. Plutôt que d’affirmer, comme beaucoup d’entre eux, que “tout est politique”, je préfère dire que toute relation sociale est une relation de pouvoir. Mais j’utilise ce dernier terme dans un sens neutre, sans jugement de valeur. Une relation de pouvoir peut déboucher sur des rapports de domination, mais aussi sur des liens de solidarité entre les gens. C’est à partir de cette grille de lecture que j’ai construit mon Histoire populaire de la France. Ce n’est pas une histoire des classes populaires, mais une histoire des relations de pouvoir entre les dominants et les dominés. Je montre dans ce livre que la définition même du “populaire” a été un enjeu de lutte constant depuis le Moyen Âge. C’est cette dialectique, souvent arbitrée et codifiée par l’État, qui a été le moteur de notre histoire nationale.

L’historien doit tenir à distance les jugements de valeur, mais il est évident que l’histoire s’écrit toujours à partir d’un point de vue particulier. Comme Max Weber l’avait fortement affirmé dès la fin du XIXe siècle, l’Objectivité avec un grand O n’existe pas. L’histoire personnelle et les engagements propres à celle ou à celui qui écrit l’histoire conditionnent évidemment son regard sur le passé. Néanmoins, dans mon Histoire populaire de la France, je ne défends aucune cause et je ne dénonce personne. Le but civique de ce livre n’est pas de dire aux citoyens ce qu’ils doivent penser, encore moins de choisir à leur place leurs affiliations identitaires. Le but est de leur fournir des outils pour les “aider à mieux vivre” (comme disait aussi Marc Bloch), c’est-à-dire pour qu’ils s’orientent dans leur vie de façon plus lucide. Ce processus d’émancipation exige que chacun soit capable de combattre ses propres préjugés. C’est ce que j’appelle dans mon livre “se rendre étranger à soi-même”. Je reste convaincu que la production et la diffusion des connaissances sont des outils essentiels pour progresser dans cette voie.

Vous dénoncez les “logiques identitaires” qui sont présentes dans la vie publique et celle universitaire : connaissons-nous une fragmentation du monde des chercheurs ? Avec quel écho dans la société ?

C’est plus un constat historique qu’une “dénonciation”. Il faut commencer par rappeler que la grande majorité des chercheurs en sciences sociales, comme c’est le cas pour les sciences physiques, n’interviennent pas dans les polémiques qui agitent constamment le landernau politique. Ceux qui le font sont des intellectuels, c’est-à-dire des gens qui estiment que les compétences qu’ils ont acquises dans l’exercice de leur métier d’enseignant-chercheur légitiment leur intervention dans la vie publique, bien qu’ils n’aient été mandatés par personne. Historiquement, les intellectuels ont connu leur heure de gloire grâce au mouvement ouvrier (le plus souvent comme “compagnons de route”) et dans leur combat contre l’antisémitisme.

Aujourd’hui, l’affaiblissement du mouvement ouvrier et la multiplication des causes qui sont défendues dans l’espace public conduisent effectivement à une fragmentation qui affecte le monde des chercheurs. Je montre dans mon livre que depuis le XVIe siècle et les guerres dites de “religion”, les dominants ont exploité les clivages identitaires pour diviser les mouvements sociaux qui contestaient leurs privilèges. Je pense qu’il en va de même aujourd’hui. C’est pourquoi les intellectuels qui parlent au nom des “minorités” en occultant les facteurs socio-économiques rendent un mauvais service à la cause qu’ils prétendent défendre.

Qu’avez-vous pensé de cette expérience de chercheurs américains étant parvenu à publier des articles “absurdes”, mais “suffisamment à la mode politiquement” ?

Ce type d’expérience agite régulièrement le petit monde des universitaires. Il y a une vingtaine d’années, le physicien Alan Sokal avait proposé un article absurde à une revue d’études culturelles post-moderne. Cet article ayant été publié, il déclencha une intense polémique. Cela prouve que les chercheurs en sciences sociales, qui se présentent pourtant comme des savants, ont du mal à fabriquer un langage commun, ce qui est pourtant une nécessité quand on exerce ce type de métier. C’est une question que j’avais abordée dans un livre ancien (Sur la “crise” de l’histoire, Belin, 1996), sans susciter beaucoup d’écho.

En fait les disciplines universitaires (philosophie, sociologie, histoire, etc) sont des étiquettes administratives qui masquent une multitude de petits réseaux d’enseignants-chercheurs n’ayant guère de rapports entre eux. Au sein de ces petits groupes, les chercheurs partagent un langage commun et respectent le plus souvent les règles du travail scientifique. Les exemples que vous évoquez ne concernent qu’une infime minorité d’universitaires, mais ils sont mis en avant par ceux qui cherchent à discréditer les sciences sociales dans leur ensemble.

Quel rôle attribuez-vous aux professeurs d’histoire ? Sont-ils des serviteurs de la République encore aujourd’hui ?

J’ai enseigné pendant dix ans dans des collèges et lycées de banlieue, avant d’entrer dans la carrière universitaire. Je sais d’expérience combien ce métier est difficile. Mais à l’instar de toutes celles et tous ceux qui travaillent dans les centres socio-culturels, les médiathèques, les associations sportives, etc, les enseignants constituent à mes yeux les intermédiaires culturels dont le rôle est absolument vital pour maintenir la cohésion sociale et pour résister à l’abrutissement général que nous infligent désormais chaque jour les professionnels de “l’information spectacle”.

Des voix, d’enseignants notamment, se sont fait entendre dans les médias récemment contre des programmes d’histoire jugés rétrogrades, excluant l’histoire de l’immigration, quel regard portez-vous sur ce sujet ?

Les nouveaux programmes sont encore en gestation, mais les premières informations qui ont filtré sont en effet très inquiétantes. Dans les années 1980, j’ai moi-même participé à plusieurs commissions visant à réformer l’enseignement de l’histoire pour que la question de l’immigration y trouve enfin sa place, ce qui semblait tout à fait légitime puisqu’au XXe siècle la France a été l’un des premiers pays du monde pour le taux d’immigration. Les progrès qui ont été accomplis dans cette direction au cours des deux dernières décennies sont aujourd’hui remis en cause par les nouvelles orientations du ministère de l’Éducation nationale.

*En 2005, suite à la loi sur les effets positifs de la colonisation, vous aviez cofondé le CVUH (Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire), qu’en est-il aujourd’hui ? *

Nous avons fondé le CVUH pour combattre les manipulations de l’histoire que pratiquent les acteurs de la scène publique pour défendre et légitimer leurs intérêts partisans. La première action de notre comité a été de s’opposer à la loi qui voulait contraindre les enseignants à souligner les “aspects positifs de la présence française outre-mer”. À mes yeux, la fonction principale d’un comité comme le CVUH est de défendre l’autonomie de la recherche historique (et son enseignement) face aux multiples pressions mémorielles que nous subissons chaque jour. J’aurais réagi de la même manière si on avait voulu nous obliger à présenter les aspects négatifs de la colonisation car si l’on veut respecter les règles de notre métier, nous devons, en tant qu’historiens, nous tenir à distance de ce que Marc Bloch appelait “la manie du jugement”.

La Nouvelle librairie a ouvert ses portes dans le quartier latin voulant se réapproprier le lieu, Marion Maréchal a ouvert son institut et on parle d’un groupe de réflexion “conservateur” dans les milieux intellectuels de droite : la vie intellectuelle est-elle en passe de devenir un lieu de conflit politique et mémoriel ?

Après la Seconde Guerre mondiale, les universitaires engagés dans la vie publique ont rallié massivement le camp des “intellectuels de gauche”. Du coup, on a oublié qu’en France surtout, les conservateurs avaient mené un virulent combat pour apparaître comme de véritables savants aux yeux de l’opinion publique. Je montre, dans mon dernier livre, qu’au cours des années 1930, l’intensité de la lutte des classes a eu des répercussions considérables dans la vie intellectuelle française avec pour principal enjeu la définition légitime du peuple français. Le clivage entre les sociologues (plutôt de gauche) et les médecins ou les anthropologues (plutôt de droite ou d’extrême droite) a atteint alors son paroxysme. Alexis Carrel, qui avait obtenu en 1912 le prix Nobel de médecine, devient à ce moment-là le chef de file de ceux qui dénoncent la sociologie comme une fausse science et prétendent la remplacer par une science de la société fondée sur la race et les “lois” de la biologie. Son ouvrage, L’Homme cet inconnu, est plébiscité par la grande presse et devient l’un des plus grands best-sellers du XXe siècle. L’institut Alexis Carrel, fondé sous Vichy, se donnera pour objectif d’appliquer son programme “scientifique”.

Aujourd’hui, le retour en force des conservateurs dans la vie intellectuelle française se situe dans un contexte heureusement plus pacifique que celui des années 1930. Mais il repose sur une stratégie comparable : mobiliser les clivages identitaires en les déconnectant des réalités socio-économiques pour tenter de séduire l’électorat populaire.

Au temps des fake news et des vérités alternatives, quel rôle peut remplir un historien voulant s’inscrire utilement dans sa société ? Et comment ?

Il faut bien distinguer les deux types de rôle que peut remplir un historien dans l’espace public. Le premier concerne les enjeux de connaissance. Il s’agit de défendre l’autonomie de la recherche savante car nous avons tous besoin de connaissances pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. Le second rôle qu’un historien peut jouer dans la société concerne la transmission du savoir. Le problème majeur qui se pose à nous est d’ordre pédagogique : il faut “traduire” les connaissances savantes dans des langages qui puissent être accessibles aux non-spécialistes et susciter leur intérêt. Depuis plus de trente ans, j’ai multiplié les expériences pour avancer dans cette voie : documentaires pour la télévision, expositions, bandes dessinées, spectacles vivants, etc.

J’ai été l’un des cofondateurs du musée de l’immigration dont j’ai démissionné en 2007, avec 7 collègues, pour protester contre la création du ministère de l’identité nationale par Nicolas Sarkozy. J’ai fondé ensuite le collectif DAJA (Des acteurs culturels jusqu’aux chercheurs et aux artistes), une association d’éducation populaire qui regroupe des chercheurs en sciences sociales, des artistes et des militants associatifs. Le but est de transmettre au sein des classes populaires des connaissances savantes sur des sujets sensibles, en mobilisant des formes artistiques susceptibles de toucher le public auquel on s’adresse. Nous avons ainsi sorti de l’oubli dans lequel elle était tombée, l’histoire extraordinaire du clown Chocolat. Nous en avons fait un spectacle, qui tourne toujours aujourd’hui dans les médiathèques, les centres socio-culturels, les théâtres.

J’ai raconté ensuite l’histoire de cet artiste dans un ouvrage, lequel a été adapté au cinéma par Roschdy Zem, avec Omar Sy dans le rôle titre. Le souci de toucher un public qui ne lit pas les livres des historiens nous conduit aujourd’hui à organiser des “conférences gesticulées” pour présenter, sous une forme ludique, les grands thèmes de mon Histoire populaire de la France.

Ce genre d’engagement est difficile, souvent ingrat, très peu soutenu par les pouvoirs publics et généralement ignoré (pour ne pas dire plus) par les intellectuels. Néanmoins, si l’on veut rompre avec l’entre-soi que pratiquent habituellement les élites, il faut en passer par là.

Propos recueillis par Nicolas Bove

Propos recueillis par Nicolas Bove
Les Inrocks, 15 octobre 2018
Une histoire populaire de la France

L’histoire populaire de la France de Gérard Noiriel est sortie en librairie il y a un peu plus d’un mois et l’ouvrage a d’ores et déjà suscité beaucoup de débats, commentaires et chroniques. Le temps nous dira à quel point il fait date, sa lecture confirme qu’il est important.

On l’a maintes fois souligné, L’histoire populaire de la France rejoint la grande famille des ouvrages d’histoire sociale, dite « par le bas ». Se noyer dans le référencement n’est pas d’un grand intérêt mais la portée de l’ouvrage ne peut se mesurer sans mentionner quelques compagnonnages et affiliations. Publié chez Agone, avec en couverture ce quartor aérien de peintres attelés à l’embellissement de la Tour Eiffel, L’histoire populaire de la France fait un clin d’oeil appuyé à celle qu’Howard Zinn écrivit pour les États-Unis dans les années quatre-vingt et qui fut ensuite traduite, pour les éditions Agone, en 2003. Il n’en est pourtant pas une simple transposition pour l’hexagone.

Michelle Zancarini Fournel en a repris le titre pour son ouvrage Nos luttes et nos rêves, une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours [1]. Celle de G. Noiriel diffère par ses bornes chronologiques ce qui annonce, là encore, une problématique sensiblement différente. Finalement plus qu’une autre histoire populaire, c’est une nouvelle proposition qui permet d’enrichir la réflexion, les approches et d’initier des suites. Ainsi, l’objet « histoire de France », déjà dépoussiéré par les éditions du Seuil pour l’époque contemporaine, par les édition Belin à l’aide d’un riche outillage iconographique et historiographique, ou encore sous la direction de P. Boucheron pour L’histoire mondiale de la France, bénéficie d’une grande attention dans toutes les sensibilités académiques et éditoriales. A celles et ceux obsédés par une histoire de France figée dans la cryptonite, qui poussent des cris d’orfraie sur la maltraitance dont elle ferait l’objet, ce tableau des travaux publiés ces dernières années répond magistralement : il s’écrit aujourd’hui non une mais des histoires de France, cet objet est vivant et ce sont les historien.nes qui lui donnent, selon des focales variées et fécondes, de nouvelles colorations. Dans le contexte actuel, c’est une précieuse bouffée d’oxygène, et une action qu’on qualifierait volontiers de militante tant elle revient à batailler en terrain miné, à armes inégales.

Prendre cette Histoire populaire de la France par les deux bouts permet de pointer quelques unes des finalités de l’ouvrage. Le premier chapitre, intitulé Pourquoi Jeanne d’Arc malgré tout ?, s’ouvre sur une citation de J. Bainville, un des incontournables Historiens de garde [2]. La confrontation immédiate des temporalités – entre Moyen Age, dix-neuvième siècle et temps présent – nous rappelle que l’histoire réactionnaire n’est pas morte avec les années 30, et qu’il faut continuer d’en dénoncer les pratiques. L’une des plus courante chez ses adeptes est d’en faire la chasse gardée de pseudos gardiens du temple. Deutsch, Bern, et autres Casali ne peuvent la confisquer. En s’emparant de Jeanne d’Arc, Noiriel s’installe sur leur terrain de jeu. En choisissant une narration sans notes infrapaginales, l’auteur opte pour une écriture de l’histoire moins conventionnelle, qui, sans être forcément accessible à tou.tes, n’en constitue pas moins une tentative pour diffuser les derniers acquis de la recherche affranchie du corset habituel de la production des savoirs scientifiques. L’exercice n’est pas facile car l’Histoire populaire est une somme, synthèse d’années d’investigations, de réflexions et de lectures. Le travail est imposant et érudit, confrontant les classiques de l’historiographie, de Michelet à Legoff, toutes périodes confondues, avec les thèses les plus pointues, récentes, ou plus anciennes, parfois d’histoire locale dont les références sont directement insérées dans le texte. La masse d’informations manipulées, parfois contestées ou réinterprétées, donne un résultat très ample mais aussi un peu écrasant pour prétendre être tout public. En outre, comme me l’a fait remarquer un lecteur avisé du livre, le choix respectable du récit, dans lequel très peu de citations sont insérées fait disparaître la parole directe de celles et ceux dont l’historien se fait alors le porte parole. La narration dense aurait été quelque peu aérée en leur laissant des espaces d’expression directe plus nombreux.

La conclusion titrée De quel avenir E. Macron est il le nom ? esquisse une étude de la conception de l’histoire tel que l’actuel président de la République la délivre dans l’espace public. G. Noiriel en relève quelques traits saillants : les classes populaires n’y ont pas leur place, invisibilisées par un regard déformé sur le passé, celui d’un quadragénaire issu de la classe moyenne supérieure et de sa cour. Enfermé dans sa catégorie sociale, E. Macron opte pour une politique qui répond à ses exclusives préoccupations : acceptation du libéralisme avec lequel on compose plus qu’on ne combat, recentrage sur l’identité et la sécurité. Or, L’Histoire populaire de la France est animée par la logique inverse : l’auteur s’éloigne des crispations identitaires, des assignations et appartenances, pour plonger dans les interdépendances humaines. En effet, en décalage vis à vis d’Howard Zinn et de Michelle Zancarini Fournel, Gérard Noiriel, plutôt que d’adopter le point de vue des dominés, (privilégie) l’analyse de la domination entendue comme l’ensemble des relations de pouvoir qui lient les hommes entre eux [3]. Cette focale lui permet de tenir dans sa plume l’ensemble des groupes sociaux, de celles et ceux qui oppressent, à celles et ceux qui sont oppressés, sachant que ses relations de domination sont mouvantes et multiples. Leurs fréquentes mutations et confrontations insufflent un dynamisme vigoureux à son récit. Tout au long de l’ouvrage, au fil de l’histoire, ces jeux de pouvoir évoluent, se copient, sont appropriés, suscitent réactions, mobilisations, résistances. À maintes reprises, on constate à quel point cela permet de déjouer la segmentation que l’on déplore parfois dans les études menées sur les subalternes (les femmes, les esclaves, les étrangers…) : l’effet produit, sans mauvais jeu de mots, en celui d’une histoire sociale en marche, englobante et ouverte à la fois.

Reste à savoir ce qui s’écrit entre l’introduction dédiée à Jeanne d’Arc et la conclusion consacrée à Emmanuel Macron. Sans dévider chapitre après chapitre les apports du livre, soulignons quelques aspects structurants. Gérard Noiriel déplie au fil des pages les modalités de domination de l’état sur le territoire soumis à son contrôle et les populations qui y vivent : l’armée (ou la guerre) et l’impôt, sont les plus classiques et visibles. D’ailleurs, c’est pour cette raison que son Histoire populaire débute à la guerre de Cent Ans : L’histoire de France a donc bel et bien débuté à l’époque de Jeanne d’Arc puisque c’est à ce moment là que l’état royal s’est vraiment imposé. Le double monopole de l’impôt et de la force publique transforma les liens d’homme à hommes qui caractérisaient le féodalisme en une dépendance collective. Voilà pourquoi on peut affirmer on peut affirmer que le XVè siècle fut aussi le moment où émergea la peuple français [4]. Il insiste aussi sur l’importance de l’écrit qui utilisé pour l’enregistrement des identités, devient un redoutable moyen pour fixer les populations sur un territoire. Cela permet à l’auteur de travailler dans la foulée la question de l’évolution des migrations au prisme des « nationalités », de l’espace, du temps long et des nécessités économiques.

Bien des thèmes classiques de l’histoire nationale sont relus avec la lunette des classes sociales et des luttes qui les relient : le siècle de Louis XIV est l’occasion d’une étude de la société de cour. S’y dévoilent les mécanismes qui conduisent les catégories sociales les plus élevées à se soumettre au roi, donc à l’état, en échange de la conservation de leurs privilèges, au dépends des classes les plus modestes. Un chapitre savoureux, jalonné de piques assassines lancées en direction des courtisan.es de notre temps. Celui sur le long XIXè siècle et son industrialisation s’affranchit définitivement de la « révolution industrielle ». On suit Gérard Noiriel chez les ouvriers-paysans de la proto-industrie, on entre dans leurs ateliers, où s’opèrent de lentes transformations du travail ; d’autres, plus radicales, sont impulsées par un patronat qui s’évertue à contrôler les classes laborieuses. Bon nombre de ces chapitres sont irrigués et, a fortiori enrichis, de l’expertise de l’auteur sur les questions relatives à l’immigration, aux nationalités, dans leurs articulations avec les questions de citoyenneté et des droits. On pourrait mentionner le chapitre sur la Grande Guerre, ou encore celui sur Vichy qui fait du STO une clé de lecture centrale de la période qui permet de voir comment cette mesure a réarmé les communistes, modifié les relations état-patronat-ouvriers, et stimulé la résistance bousculant irréversiblement le rapport de force en défaveur de Pétain.

Les relations complexes et mouvantes entre les différents groupes sociaux, dans lesquelles les résistances, rebellions et mobilisations des dominés font tanguer les puissants, sont à l’origine de ruptures majeures, motrices de changements historiques : les épisodes révolutionnaires, l’invention de la citoyenneté, la lente élaboration du modèle républicain sont des jalons qui permettent à G. Noiriel d’en étudier les mécanismes. L’espace joue toujours un rôle déterminant dans ses réflexions. Ainsi, de la France post féodale à la France à l’heure du monde [5], les échelles se multiplient et s’emboitent : l’atelier, l’usine, la ville, le bassin d’emploi, la province ou la région, le territoire français (englobant colonies et terres ultra marines selon l’appellation actuelle) désormais indéfectiblement lié à d’autres territoires sont autant de postes d’observation des rapports sociaux et de leurs métamorphoses. Tandis que certaines catégories s’effacent au fil du temps (les paysans par ex.) d’autres émergent et acquièrent une place de premier plan. Il en va ainsi des intellectuels qui se hissent au plus près du pouvoir, partie prenante d’inflexions politiques majeures (le retour du conservatisme dans les années quatre-vingt, par exemple). Le tableau est foisonnant et l’ampleur du projet fait qu’on s’attache, dans un premier temps, à certains chapitres, dépoussiérés par l’angle d’attaque choisi. Pour d’autres, on se laisse la possibilité d’y revenir car la lecture est exigeante, voire déstabilisante. Il faut se laisser le temps d’en mesurer la portée.

L’histoire populaire de la France ouvre donc de belles pistes pour d’autres modalités d’écriture de l’histoire, de diffusion et d’appropriation des connaissances historiques sans en rabattre sur les avancées historiographiques les plus récentes. C’est un ouvrage stimulant, qui nous pousse à reconsidérer de nombreuses questions sous un angle neuf sans que les interrogations initiées ne soient uniquement des outils pour relire le passé. Au contraire, l’ouvrage résonne avec force dans nos débats présents qui, réinsérés dans des processus plus longs, s’éclairent différemment. La centralité octroyée aux classes sociales, à leurs relations, à leurs mobilisations, à leurs luttes, nous rappelle de manière fort opportune qu’il n’y a pas de fatalité, mais qu’au contraire, au bout de celles-ci, il y a parfois la concrétisation de nos rêves. De nos rêves d’émancipation.

[1] M. Zancarini Fournel, Nos luttes et nos rêves, une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours, Paris, Zones/La Découverte, 2016. Bien que publié antérieurement, le titre de l’ouvrage de G. Noiriel était annoncé ainsi chez Agone bien avant.
[2] A. Chery, W. Blanc, C. Naudin, Les Historiens de garde, Libertalia, 2016
[3] G. Noiriel, Une histoire populaire de la France, Agone, 2018, p. 9
[4] ibid., p. 56
[5] Titre emprunté au dernier volume de la nouvelle histoire de la France Contemporaine des éditions du Seuil. L. Bantigny, La France à l’heure du monde, Paris, Seuil, 2013

Véronique Servat
Aggiornamento, octobre 2018
Table ronde. Quel enseignement du fait colonial  ?

Avec Laurence De Cock Historienne, professeure en lycée, chargée de cours à l’université Paris Diderot, auteure de Dans la classe de l’homme blanc (PUL) Stéphane Beaud Sociologue, professeur à l’université de Poitiers et auteur de la France des Belhoumi (la Découverte) Gérard Noiriel Historien et auteur d’ Une histoire populaire de la France (Agone)

Vous revenez sur les contradictions entre la mémoire et l’enseignement de la guerre d’Algérie. La reconnaissance par l’État français du crime commis à l’encontre de Maurice Audin aura-t-elle des implications dans votre travail ?

Laurence De Cock Il faut commencer par souligner l’importance de cet acte de reconnaissance. C’est le produit et le fruit de décennies de combat. Pierre Vidal-Naquet y a joué un rôle essentiel. C’est un travail à la fois militant et de terrain. Lorsque l’État français reconnaît sa responsabilité dans un crime, ça fait toujours sens, dans la mesure où ça rend justice, ça redonne une dignité à ceux qui ont été niés ou oubliés. On peut toujours critiquer des choses à la marge, reste que politiquement c’est un geste majeur. Quant à l’implication de ce fait marquant sur mon travail, mes sujets de recherche, c’est difficile d’en juger. La torture en Algérie était déjà présente dans les manuels scolaires et mentionnée comme une responsabilité de l’armée française à la fin des années 1970-début des années 1980. Pendant cette décennie, cette mémoire ne posait pas tant de problème. Elle n’est pas débattue socialement. Ça devient problématique lorsque la guerre d’Algérie devient un enjeu lié à l’immigration et à la place des immigrés dans les établissements scolaires. Tout à coup, l’institution se dit : « Tiens, si on enseigne aux enfants issus de la colonisation la guerre d’Algérie, est-ce que ça ne va pas créer des problèmes dans les classes  ? » À partir de là, l’enseignement de la guerre d’Algérie devient un contenu d’enseignement sous surveillance politique. L’institution commence à édulcorer ses propos. Si la déclaration majeure de Macron pouvait déjà remettre dans les programmes et dans les manuels scolaires la torture comme un système d’État de l’époque.

Stéphane Beaud, vous retracez la trajectoire de huit enfants issus d’une famille immigrée algérienne. Qu’est-ce que ça dit du rôle que s’assignent les enseignants  ?

Stéphane Beaud La figure de l’institutrice est majeure. C’est une famille de huit enfants dont le père a commencé à travailler en 1971. Sa famille le rejoint en 1977. Les trois premiers enfants sont nés en Algérie, les cinq autres en France. Sur ces huit enfants, les cinq filles obtiennent des niveaux de diplôme équivalents à bac + 3, voire bac + 4. Elles connaissent une belle réussite scolaire tandis que les garçons n’obtiennent pas le bac général. À partir de là, je commence à m’interroger. Qu’est-ce qui fait que les unes réussissent et pas les autres ? Ce livre essaie non pas tant de rendre hommage à l’école primaire que de démontrer l’importance de l’institution scolaire. Le passeport, pour tous ces enfants dont les parents n’avaient pas toujours les moyens ou les ressources pour suivre leur apprentissage, c’est bel et bien l’école. Il est bon de dire et de rappeler ce rôle de soutien, de pivot, que remplissent les institutrices. Quand elles voient arriver les nombreuses familles algériennes, leur attention envers les filles est très soutenue car ces filles sont mariées assez tôt. D’une certaine manière, les institutrices veillaient au grain pour assurer à ces filles le meilleur avenir scolaire possible car les enseignants savaient que c’est par l’école qu’on pouvait repousser l’échéance du mariage soit forcé, soit arrangé.

Dans Une histoire populaire de la France, vous, Gérard Noiriel, incluez tous les territoires sous souveraineté française. La relative marginalisation de la période coloniale ou que cette question devienne problématique dans l’espace public, n’est-ce pas lié à une marginalisation plus générale de l’histoire populaire et ouvrière  ?

Gérard Noiriel J’ai beaucoup travaillé sur l’immigration, le rôle en particulier de l’immigration dans la constitution de la nation française. Trente ans après ce qu’on peut qualifier de creuset français, on assiste à un passage des recherches universitaires vers le grand public, et c’est une satisfaction. Reste que des dangers m’ont poussé à écrire cette histoire populaire. Le danger le plus grand est identitaire et aboutit à fractionner des gens qui ont des intérêts communs. En tant que citoyen, cela me préoccupe beaucoup. J’appartiens à une génération qui s’est engagée en politique dans les années 1970 où on pouvait encore observer une convergence des luttes, entre les luttes sociales, le féminisme, l’antiracisme, etc. On avait l’impression de tous tirer dans le même sens.

On s’aperçoit aujourd’hui que les divisions semblent l’emporter. Par ce travail, et tout en prolongeant des questions qui me préoccupent depuis presque quarante ans, j’aborde la dimension coloniale comme un aspect majeur de l’histoire populaire de la France. Dès le XVIIe siècle et le premier Empire colonial français, on trouve des formes de catégorisation des personnes qui visent à occulter les solidarités populaires. On peut faire référence à la reconnaissance, par Macron, de l’assassinat d’Audin, mais il faut aussi rappeler le côté solidaire : c’était un militant communiste engagé avec et pour le FLN. Ce lien social a existé à toutes les époques, vis-à-vis de toutes les dominations. C’est pourquoi j’ai choisi de mettre l’accent sur la solidarité.

En tant qu’enseignante, Laurence de Cock, quelle est votre liberté pédagogique par rapport aux programmes  ?

Laurence De Cock La question de la liberté pédagogique est très évolutive. Il y a peu d’années, on profitait davantage de cette liberté. Aujourd’hui, l’école est soumise, comme dans n’importe quel domaine professionnel, à des coercitions, des punitions, des caporalisations telles que je ne conseillerai désormais à aucun de mes étudiants de désobéir aux programmes. J’insiste sur ce point car on me dit parfois, des retraités souvent  : les programmes, on s’en fiche, on les contourne ! Je leur réponds qu’ils ont eu cette possibilité mais que ce n’est plus vrai aujourd’hui. Il faut ruser à présent. Les programmes, c’est un peu comme les recettes de cuisine : on peut faire un repas complètement raté, banal, et on peut faire un plat chef-d’œuvre, savoureux, grâce aux quelques épices que nous y ajouterons. Il est possible de ruser avec les programmes, mais c’est dangereux de nos jours de désobéir ostensiblement à l’institution. Des formes de lutte existent, et je ne crois pas que ce soit la plus efficace.

Avez-vous déjà rencontré dans vos classes des revendications mémorielles de la part des jeunes générations  ?

Laurence De Cock Concernant les revendications identitaires, Gérard Noiriel disait dans un autre débat qu’il fait de l’histoire pour se rendre étranger à lui-même. Cette posture me paraît très intéressante. Moi, je suis une jeune bourgeoise, mes deux parents sont médecins, je suis en province et je suis baignée dans un milieu extrêmement militant, maoïste même. On se bat pour les droits des sans-papiers. J’ai passé mes concours d’enseignement et j’arrive à Nanterre dans le collège le plus relégué de la ville. Je comprends immédiatement que tout mon bagage militant de bourgeoise provinciale ne va pas beaucoup m’aider. Je commence à lire des travaux de sociologues tel Sayad pour essayer de comprendre qui j’ai en face de moi, sans les « exotiser » pour autant. Pendant une période assez longue, je fais pas mal de bourdes et l’une d’entre elles me conduit vers mon sujet de thèse. Pour moi, ces enfants se reconnaissaient naturellement comme des héritiers de l’histoire coloniale, comme des descendants d’esclaves comme on l’entend dire dans les textes de rap. C’était clair tout autant que les enfants de parents algériens connaissaient les tenants et aboutissants de ce qui opposa la France à l’Algérie, qu’ils étaient logiquement revanchards… Je lance donc plein de projets dans le sens de cette restitution et d’un approfondissement de l’histoire coloniale. Eux me regardent, l’air de dire : «  Mais qu’est-ce que vous racontez  ? De quoi vous parlez  ?  » Je projetais ainsi sur eux des revendications identitaires qu’en réalité ils n’ont pas. Je faisais une espèce d’effraction mémorielle. Je supposais qu’ils étaient tous revendicatifs, qu’ils maîtrisaient parfaitement leur histoire, que ça circulait bien dans les familles… Les mémoires de ces histoires-là sont au contraire bloquées. J’inverse donc ma réflexion et en viens à me demander : qu’est-ce qui s’est passé pour que je me mette à penser et à agir ainsi, avec cette bienveillance maladroite de gauche  ? Mon travail de thèse est parti de là. C’est ma manière de répondre que je n’ai pas rencontré de revendications identitaires, mais des réactions, avec les plus jeunes du collège, de colère et de forte hostilité quand je les ai contraints de se penser uniquement avec un critère racial.

Comment les dits et les non-dits de cette histoire contribuent-ils à forger nos représentations du Maghrébin  ?

Stéphane Beaud Ce qui me frappe, et Laurence De Cock l’a bien dit, c’est qu’on présuppose trop autour de la réception et de la transmission de l’histoire coloniale. Au cours de mon enquête assez longue, lorsqu’on posait la question aux enfants de savoir comment les parents transmettaient leur histoire, on n’entendait souvent que du silence. Ou ils répondaient que le père, ce qui assez classique dans les milieux populaires, ne parle pas beaucoup. C’est l’enquête qui a produit un effet de mémoire, et le père, face à l’instigation de ses enfants, a commencé à raconter davantage. Dans un premier temps, seules les filles aînées ont réussi à obtenir quelques récits en biaisant, mais toutes confiaient que le père cherchait à les protéger, en France. Ce qui s’est passé en Algérie, les pères ont eu tendance à ne pas le dire. C’est ainsi que j’ai appris, à la toute fin de l’enquête, que l’un des frères issus de cette famille pauvre et rurale a été capturé par l’armée française et torturé. Le père ne l’a jamais dit. À part chez les parents algériens très militants, les Algériens arrivés en France n’avaient pas forcément le souci de transmettre cette mémoire parce qu’elle est dure, difficile. Dans un premier temps, pour permettre une intégration tranquille de leurs enfants, cette histoire a pu être largement occultée. Il y a de nombreux débats entre historiens et sociologues, mais on voit bien, au-delà de ce que l’on a défini comme la « mémoire souffrante », que l’on navigue ici entre transmission et occultation.

Gérard Noiriel, vous abordez la question des identités sociales. On parlait au XIXe siècle de « canaille », de « populace »… Quelles représentations circulent aujourd’hui autour des héritiers de l’immigration postcoloniale  ?

Gérard Noiriel Je suis socio-historien. Je ne travaille pas sur les identités mais sur les identifications. C’est un processus et une relation de pouvoir. Je pars du principe, que je dois à des sociologues comme Norbert Elias, que chaque individu est le produit d’une multitude de critères identitaires. L’identification renvoie à des enjeux qui isolent un critère identitaire pour en faire un personnage. Une bonne partie de ce qu’on appelle le racisme, ce sont de telles constructions. La question du refoulement du passé traumatisant, on la retrouve dans une multitude de récits autobiographiques juifs, chez les Arméniens, etc. Des phénomènes transcendent donc le conjoncturel et il faut réinscrire ces cas dans une histoire plus globale. Ce qui m’intéresse, c’est d’analyser sans choisir à la place des gens ce qu’ils veulent commémorer. Je cherche à dégager des processus qui permettent des constructions mémorielles auxquelles les gens vont s’identifier ou non. J’ai commencé mes recherches avec Abdelmalek Sayad. Nous étions sur la même longueur d’onde sur le concept de «  travailleur immigré  ». Après 1983, on a vu toute une opération, y compris de la gauche socialiste, pour faire disparaître le mot «  travailleur  ». Il ne restait plus qu’immigré. On était alors engagé dans un processus où la dimension sociale allait être occultée. La mémoire des immigrés, oui. Et la mémoire de la condition ouvrière  ? La mémoire du travail et du statut des ouvriers immigrés, qu’est-ce qu’on en fait  ? C’est pour ça que j’ai toujours du mal lorsque l’on veut me faire prendre position pour ou contre la mémoire de la colonisation. Dans la réalité, c’est beaucoup plus compliqué. Stéphane Beaud le montre très bien dans son livre. Laurence De Cock l’évoque aussi dans les difficultés de l’enseignant. On se bat constamment contre les instances et les médias dominants qui fabriquent du stéréotype.

Laurence De Cock Historienne, professeure en lycée, chargée de cours à l’université Paris Diderot, auteure de Dans la classe de l’homme blanc (PUL)
Gérard Noiriel Historien et auteur d’ Une histoire populaire de la France (Agone)
Stéphane Beaud Sociologue, professeur à l’université de Poitiers et auteur de la France des Belhoumi (la Découverte)

Nicolas Dutent et Pierre Chaillan
L’Humanité, 21 septembre 2018
Une histoire française des rapports de pouvoir

« L’Histoire populaire de la France» de Gérard Noiriel est la synthèse et le couronnement d’une œuvre engagée et pionnière dans le domaine de la socio-histoire. »

Il y a deux ans, l’historienne Michelle Zancarini-Fournel publiait Les Luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours. Cette année, c’est au tour de Gérard Noiriel de se livrer au même exercice. Son Histoire populaire de la France couronne et synthétise une carrière consacrée à l’histoire des ouvriers, de l’immigration, du racisme, de la nation et à la défense et à l’illustration des méthodes de la socio-histoire. Ce parcours de chercheur colore les propos et les angles retenus par G. Noiriel dans cette somme.

En gestation depuis une dizaine d’années, ce livre a pour modèle l’Histoire populaire des États-Unis de l’américain Howard Zinn, également publiée en France par l’éditeur marseillais Agone en 2002, la version américaine datant de 1980. H. Zinn ambitionnait alors d’écrire l’« histoire par le bas » afin de donner la parole aux vaincus de l’histoire. Depuis, de nombreux travaux historiques ont creusé un tel sillon appliqué à différentes périodes et espaces. G. Noiriel relativise l’originalité d’une telle démarche en 2018 et souligne également la différence de contexte d’écriture : si l’Américain conçoit son projet dans la foulée du triomphe du progressisme après Mai 68, le Français écrit alors que celui-ci recule et que la « crise du mouvement ouvrier a considérablement affaibli les luttes sociales au profit des conflits identitaires. »

Une histoire de la domination en France

En conséquence, G. Noiriel abandonne le seul point de vue des dominés, qui risque d’ailleurs de « laisser dans l’ombre des formes oubliées du malheur social », pour privilégier « l’analyse de la domination, entendue comme l’ensemble des relations de pouvoir qui lient les hommes entre eux. » Autrement dit, dans le cadre français, il propose une histoire des rapports de pouvoir, de tout ordre, et notamment des interactions et de la dialectique à l’œuvre entre gouvernants et gouvernés.

Parmi les influences revendiquées de G. Noiriel, où se croisent les outils conceptuels de Marx et Bourdieu, l’on retrouve la démarche socio-historique du sociologue Norbert Elias. Ce dernier a mis en avant l’extension des « liens d’interdépendance » entre les individus qui constituent autant de « relations de pouvoir ». Une telle perspective a une implication chronologique. G. Noiriel fait commencer son histoire populaire à la fin du Moyen Âge, période à partir de laquelle l’État monarchique s’impose et lie tout un ensemble d’individus par l’exercice de sa souveraineté. Pour sa part, M. Zancarini-Fournel commençait son récit en 1685, avec la révocation de l’édit de Nantes et la promulgation du « Code Noir ».

Un autre parti-pris guide l’entreprise de l’auteur du Creuset français : reconstituer la genèse d’enjeux contemporains à partir du passé. Il se focalise donc sur les « transformations du travail, les migrations, la protection sociale, la crise des partis politiques, le déclin du mouvement ouvrier, la montée des revendications identitaires. » L’ancien président du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire prête cependant attention aux enjeux mémoriels liés à ces événements, afin d’éviter toute confusion entre histoire et mémoire. Il fait aussi le choix du récit, de la simplicité dans l’exposition des faits et des problèmes. Dans un même souci de lisibilité, il se passe de notes de bas de page et cite directement les historiens mobilisés, proposant une bibliographie raisonnée pour chaque chapitre.

D’emblée, G. Noiriel ajoute une note personnelle sur son parcours de « miraculé social » (Bourdieu) issu d’un « milieu modeste ». Il égrène d’ailleurs quelques souvenirs personnels dans les derniers chapitres, à propos de Mai 68 vécu dans les Vosges. Conscient que la domination ne se réduit pas à sa dimension économique, G. Noiriel n’idéalise pas le peuple et souligne que le « clivage entre les nationaux et les étrangers » est l’une des incarnations les plus puissantes du diviser-pour-mieux-régner au profit des « dominants ».

Enfin l’historien, fidèle en cela à la tradition des Lumières, réaffirme sa croyance dans le rôle joué par la connaissance dans l’émancipation et dans la libération des déterminismes (le « dévoilement » de Bourdieu). G. Noiriel estime que le retour sur soi et la distance par rapport à soi-même sont les seules opérations à même de nous de sortir des « logiques identitaires » qui minent les luttes sociales d’ampleur.

Nouveaux regards sur l’histoire des Français

G. Noiriel offre à la fois un récit renouvelé de l’histoire de France et une réflexion sur l’écriture de l’histoire, sur les choix opérés lors de sa construction, qui valorisent ou rejettent dans la pénombre certains événements en fonction des enjeux du moment, fournissant autant de grilles de lecture en puissance. Le recul et les menaces planant sur les acquis sociaux guident en partie sa démarche. Il revient sur les luttes et les conditions d’obtention de tels droits, livrant de nouvelles interprétations d’épisodes pourtant bien connus de l’histoire de France. Ainsi, il aborde l’assentiment des paysans au régime du Second Empire, longtemps considéré comme le résultat de leur aliénation alors qu’il faut y lire le contentement de certains intérêts par Napoléon III (comme le développement de l’industrie dans le monde rural). Le spécialiste du monde ouvrier est bien sûr plus prolixe sur l’époque contemporaine que sur le Moyen Âge ou l’époque moderne. Son propos est également moins focalisé sur le genre que M. Zancarini-Fournel, sans être pour autant absent, quand les problématiques relatives au monde du travail et à la colonisation occupent une place équivalente.

À plusieurs reprises, G. Noiriel revient sur une série de couples conceptuels à l’origine de tensions dans cette histoire. La relation, déjà évoquée, entre national et social est souvent convoquée, de même que, dans le domaine politique, l’antagonisme entre participation directe/active et représentation. Celui-ci influe sur la définition de la citoyenneté, liée un temps à l’engagement militaire. L’historien nous rend aussi attentifs à l’articulation entre les échelles internationale et nationale. L’évolution du parcours de Georges Clemenceau en témoigne. Parti de la gauche (maire pendant la Commune de Paris, dreyfusard de la première heure), le Tigre glisse ensuite vers la répression brutale des conflits sociaux. Une telle attitude se comprend mieux à l’aune du contexte international de l’époque et des contraintes qu’il fait peser sur le jeune régime. Entourée par des régimes autoritaires belliqueux, la République se doit de montrer qu’elle ne se laisse pas faire à l’intérieur et qu’elle saura ainsi résister en cas de conflit extérieur. G. Noiriel souligne par ailleurs le rôle des médias dans la dialectique dominant/dominés et la construction ambivalente des problèmes publics. Empruntant à Dominique Kalifa son concept de « fait-diversification » et à Bourdieu son mot de « fait-diversion », il rappelle que les médias attirent et détournent à la fois le public des grandes questions du moment, par exemple au sujet des étrangers ou de la sécurité.

Distanciation et/ou engagement

Même si un tel objectif n’est pas énoncé directement dans ses propos liminaires, on retrouve à de nombreuses reprises la volonté de dégager quelques leçons de l’histoire, à valeur politique. Par exemple, alors qu’il aborde les guerres de religions du xvie siècle, dont une partie des motifs sont en fait politiques, G. Noiriel avance des considérations plus générales sur la tendance des hommes à se tromper d’ennemi dans l’histoire : « Ils s’en prennent alors à des gens qui sont encore plus faibles qu’eux sans atteindre les vrais responsables. »

La majeure partie de son récit fait preuve de distance et de nuances, à l’image d’un chapitre très réussi sur les « Codes noirs » qui restitue toute la complexité des relations entre race et classe, ou encore de développements subtils sur les sans-culottes. Toutefois, G. Noiriel laisse par moments apparaître ses préférences personnelles, surtout lorsqu’il écrit sur des épisodes dont il a été le contemporain. Il évoque ainsi la « République du vide » de François Furet, Jacques Julliard et Pierre Rosanvallon, au lieu de la République du centre, leur essai sur l’effacement du clivage droite-gauche et la fin de la lutte des classes : un tel lapsus est symbolique de la difficulté à maintenir par endroits un juste équilibre entre distanciation et engagement.

L’épilogue de cette histoire populaire est révélateur d’une telle tension : G. Noiriel tire un premier bilan de l’élection d’Emmanuel Macron et de sa pensée à l’aune d’une lecture de son programmatique Révolution et de sa première année au pouvoir. Présentée comme une rupture, l’historien voit dans cette élection davantage de continuité : le nouveau pouvoir s’inscrit dans la lignée des gouvernements en phase avec la « logique économique libérale » depuis 1980. Qui plus est, E. Macron concevrait les classes populaires comme un fardeau et non comme une potentielle richesse, jouant un rôle important dans l’histoire.

Face à cet échec programmé du consensus, G. Noiriel rappelle que « seules les luttes collectives avaient permis au peuple d’améliorer son sort », car « notre histoire a amplement montré que les classes dominantes ne renoncent à leurs privilèges que lorsque le rapport de force les contraint à ces concessions. » Ainsi, la « solidarité et l’action collective restent aujourd’hui les meilleures armes pour desserrer l’étau et faire en sorte qu’un jour, chacun puisse se sentir lui-même comme un autre. » Il serait alors plus que nécessaire de remettre la question sociale – la lutte contre les inégalités et les injustices – au cœur de la politique.

Au terme de cette Histoire populaire de la France passionnante, impressionnante mais aussi personnelle, on ne peut que souhaiter que l’avenir démentisse l’une des remarques de G. Noiriel : « Malheureusement, l’historien des classes populaires remplit bien souvent un rôle ingrat car il intervient quand le combat est terminé et que le peuple a été vaincu. »

Benjamin Caraco
NonFiction.fr, 19 septembre 2018
Entretien : « Pour une histoire populaire »

Alors qu’il prépare Une histoire populaire de la France, l’historien Gérard Noiriel revient avec nous sur la manière d’écrire l’histoire, sur la « crise » des réfugiés, sur les défis de l’antiracisme et sur le rôle des intellectuels.

Lava : J’aimerais vous interroger sur votre nouvel ouvrage, Une histoire populaire de la France, qui devrait sortir prochainement. C’est un projet très ambitieux qui traverse, en quelque sorte, l’ensemble de votre travail. Qu’est-ce qui a motivé une telle entreprise et comment l’avez vous abordée en tant que sociologue et historien ?

Gérard Noiriel : J’ai longtemps été fort occupé par l’histoire de Chocolat, cet esclave noir cubain devenu un clown célèbre dans le Paris de la Belle époque. J’ai vécu cette expérience à fond puisque je lui ai consacré cinq ans de ma vie et deux livres. L’histoire de Chocolat est intéressante parce qu’il s’agit d’un fait mineur. Il m’a fallu retrouver l’histoire d’un personnage au sujet duquel on dispose finalement de très peu de sources.

Mais à partir de son histoire singulière, j’ai tenté d’interroger la question coloniale, celle de notre rapport à l’identité ou à l’histoire nationale. Avec un tel travail, j’espérais toucher d’autres publics que celui du monde scientifique au sens strict. Par la suite, j’ai eu envie de faire l’inverse… Finalement, je pense que c’est cela le métier d’historien : varier les exercices et essayer de tester ses compétences sur différents enjeux et à des échelles différentes.

Ce qui est important à mes yeux, dans une histoire populaire, ce n’est donc pas tellement le niveau sur lequel on porte le regard mais la manière de raconter. L’histoire doit être populaire dans le sens où elle doit toucher un public qui ne lit pas les ouvrages universitaires. Voilà la perspective de la socio-histoire telle que je la défends : s’efforcer d’interroger le passé pour comprendre le présent, penser l’histoire comme une genèse. J’essaie de montrer les enjeux actuels et de comprendre comment ils s’enracinent dans le temps : de la déchéance de la nationalité, en passant par la loi El Khomri, jusqu’à la mondialisation.

L’autre motivation de ce livre est d’ordre plus intellectuel. Je suis arrivé à un moment où j’éprouve le besoin de rassembler un certain nombre de choses que j’avais écrites sur l’histoire de la France. Je suis intervenu sur l’histoire de l’identité nationale, sur les classes sociales, sur les ouvriers, sur l’histoire intellectuelle, sur les papiers d’identité. C’est donc aussi une manière de… je ne dis pas de faire un testament (rires). Mais je pense que ce sera un de mes derniers gros livres.

La suite de l’entretien est à lire sur Lava.

Camille Coletta & Daniel Zamora
Lava, 21 avril 2017
Conférence gesticulée de Gérard Noiriel : « On a raison de se révolter »
Le samedi 15 décembre 2018    Nantes (44)
Rencontre croisée Gérard Noiriel et Laurence De Cock
Le vendredi 7 décembre 2018    Paris (75)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le mercredi 5 décembre 2018    Montpellier (34)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le samedi 1 décembre 2018    Marseille (13)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le vendredi 30 novembre 2018    Toulon (83)
Conférence gesticulée de Gérard Noiriel : "Nos ancêtres les migrants"
Le samedi 24 novembre 2018    Auch (32)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le vendredi 23 novembre 2018    Auch (32)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le mercredi 21 novembre 2018    Grenoble (38)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le mardi 20 novembre 2018    Caen (14)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le vendredi 16 novembre 2018    Dijon (21)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le jeudi 15 novembre 2018    Paris (75)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le mercredi 14 novembre 2018    Bordeaux (33)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le mardi 13 novembre 2018    Le Mans (72)
Conférence gesticulée de Gérard Noiriel : « On a raison de se révolter »
Le mardi 13 novembre 2018    Le Mans (72)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le samedi 10 novembre 2018    Limoges (87)
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Le mercredi 7 novembre 2018    Brest (29)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le mardi 6 novembre 2018    Nantes (44)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
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Le vendredi 26 octobre 2018    Marmande (47)
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Le samedi 13 octobre 2018    Blois (41)
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Le samedi 6 octobre 2018    Saint-Denis (93)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le mercredi 3 octobre 2018    Toulouse (31)
Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le mardi 2 octobre 2018    Poitiers (86)
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Rencontre avec Gérard Noiriel : « Une histoire populaire de la France »
Le jeudi 27 septembre 2018    Strasbourg (67)
« Une histoire populaire de la France » : soirée de lancement au CICP
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Le vendredi 21 septembre 2018    Béziers (34)
Gérard Noiriel à la Fête de l'Humanité pour « Une histoire populaire de la France »
Du samedi 15 au dimanche 16 septembre 2018    La Courneuve (93)
Gérard Noiriel aux AMFiS pour « Une histoire populaire de la France »
Le vendredi 24 août 2018    Marseille (13)
Gérard Noiriel au festival d'Uzeste pour « Une histoire populaire de la France »
Du mercredi 15 au vendredi 17 août 2018    Uzeste (33)
Tournée « On a raison de se révolter » : conférence gesticulée de Gérard Noiriel
Le lundi 14 mai 2018    Gennevilliers (92)
Réalisation : William Dodé