Ne rien admettre tant qu’on n’est pas touché personnellement [LettrInfo 26-XVII]
En 1933, à Vienne, l’écrivain et satiriste Karl Kraus répond à l’arrivée des nazis au pouvoir en Allemagne par un portrait de la situation, qu’il écrit en quelques mois. Entre autres effets d’une lecture de ce portrait, bientôt un siècle plus tard, la certitude qu’il a été largement complété après 1945 – mais l’auteur étant mort en 1936…
Plus étonnant encore est sans doute l’évidence que, s’il ne faut pas retirer aux nazis les mérites de leurs succès (provisoires), il faut être irresponsable pour ne pas voir l’aide dont ils ont bénéficié. Ce qui laisse penser qu’au moment où l’on semble s’inquiéter qu’une (pas si) nouvelle extrême droite s’approche du pouvoir, et où quelques-uns s’activent au sein d’un bienvenu « Observatoire des extrêmes droites », il est grand temps de songer à lancer aussi un « Observatoire de l’extrême centre ». Car à lire Kraus, au moment où l’on s’inquiète de l’extrême droite au point d’institutionnaliser son observation, s’il n’est pas trop tard (il n’est jamais trop tard), c’est bien tard. Et, surtout, comme on dit, mieux vaut prévenir que guérir, s’attaquer aux causes plutôt qu’aux symptômes.
Les trois cents pages de Troisième nuit de Walpurgis ont été rédigées en cinq mois, et seulement trois après la nomination de Hitler au poste de chancelier par Hindenburg, le 30 janvier 1933. Mais déjà Kraus semble avoir tout compris de ce qui se préparait : non pas pressenti ou anticipé, car ce n’est pas le livre d’un voyant mais celui de quelqu’un qui simplement sait regarder.
Les documents sur lesquels il s’appuie, tout le monde pouvait en disposer. Kraus n’avait pas de sources d’information secrètes ni privilégiées. Il lisait simplement les journaux, écoutait la radio – « Souvent il suffit d’écouter la radio quand on recherche la vérité” –, opérait des recoupements, vérifiait, classait. Il donne d’ailleurs expressément ses sources d’informations : l’Arbeiter-Zeitung, le Berliner Tageblatt, la Neue Freie Presse, la Reichspost, la Berliner Illustrierte et (modérément, comme il le dit) Mein Kampf – car qui sait lire n’a pas besoin d’en faire son livre de chevet pour voir quelle idéologie il colporte et quel but il poursuit.
Dès 1933 donc, Kraus parle longuement des préparatifs de guerre de l’Allemagne nazie, de ses visées expansionnistes, de l’antisémitisme affiché et brutal, de la structure préfasciste de la société allemande, des camps de concentration (le premier, Oranienburg, a été ouvert en février 1933, suivi par celui de Dachau en mars de la même année), des tortures, des exécutions sommaires, des sévices perpétrés contre les femmes accusées de “se commettre” avec des Juifs, de la “détention préventive” comme incarcération arbitraire et sans jugement permettant de mettre rapidement les opposants à l’écart.
Si Kraus est prophétique, c’est dans quelques phrases qui résument la nature profonde du nazisme – dont il ne verra pourtant jamais toute l’horreur puisqu’il est mort en 1936, deux ans avant l’Anschluß, dont il honnissait l’idée :
C’est un moment, dans la vie des nations, qui ne manque pas de grandeur dans la mesure où, en dépit de l’éclairage électrique et même de tous les expédients de la radiotechnique, on renoue avec l’état primitif et où un bouleversement de toutes les conditions de vie passe souvent par la mort. […] Simultanéité d’électrotechnique et de mythe, de désintégration atomique et de bûcher, de tout ce qui existe déjà et n’existe plus !
Comment prétendre alors qu’on ne savait pas, qu’il était impossible de savoir ? Ces « millions de gens qui ont tout sous les yeux et ne remarquent rien »… La seule explication pour Kraus est qu’on ne voulait pas savoir, qu’on se refusait à imaginer comme possible ce qui arrivait aux autres, parfois au vu et su de tous :
Les rites très stricts de la préventive […] subsistent en vertu de la fidélité des zélateurs à leur foi et plus encore parce que ceux qui dorment dans des lits ne veulent pas y croire.
Ne pas admettre les choses tant qu’elles ne nous touchent pas personnellement. C’est ainsi que le président du Pen Club autrichien, lui-même juif, déclare qu’il n’a rien à reprocher (personnellement) aux nazis et qu’on ne lui a jamais rien demandé sur sa judéité, répétant qu’il n’a jamais été importuné par les nazis et que c’est leur faire un bien mauvais procès d’intention que de les suspecter de visées aussi horribles que les interdictions professionnelles, les camps de concentration et les tortures.
Ce qui semble avoir initialement profité au nazisme est moins le fait que la population ait été tenue à l’écart qu’elle ait été intégrée dans une orchestration du mensonge ; elle a favorisé son installation au pouvoir avant de refouler et de dénier sa participation.
Loin d’être une catastrophe surgie de nulle part, le nazisme a su s’appuyer sur les attentes, les peurs et les désirs refoulés de tout un peuple qui, dans une large part et depuis les années d’après la Première Guerre mondiale, y a trouvé son compte. Plusieurs fois Kraus s’insurge contre la léthargie ambiante et contre cette abdication de la conscience :
Les Allemands ne se rendent-ils pas compte – car les autres s’en rendent compte –, non seulement qu’aucune nation ne se réfère aussi souvent qu’elle au fait qu’elle en est une, mais que le reste du monde n’emploie pas aussi souvent en une année le terme de “sang” que ne le font les radios et les journaux allemands en une journée ? […] Ces voix et ces visages ne devraient-ils pas au moins permettre à celui qui est né d’une mère de voir juste ?
Mais la langue étant pour Kraus le lieu de la justice, ses cibles privilégiées sont les professionnels de la manipulation des mots – principaux responsables de la diffusion d’une réalité déformée. Il mettait au-dessus de tous trois groupes de responsables – ou d’irresponsables : les journalistes et les écrivains, les leaders politiques (notamment ceux de la social-démocratie) et le chef de la propagande nazie, l’« intelligent Goebbels ».
Ils sont peu nombreux, parmi les gens de lettres, ceux qui ont toujours condamné la violence d’État et qui d’emblée et sans équivoque se sont opposés à la montée du nazisme sans essayer d’abord d’en profiter, au mépris des victimes qui déjà s’amoncelaient, pour ne réagir qu’au moment où ils devenaient victimes à leur tour. En plus de Brecht, Einstein et Tucholsky, que Kraus évoque à plusieurs reprises, il cite
ceux qui se sont élevés contre la mise sous tutelle d’une vie intellectuelle de plus grande envergure, protestation suffisamment insistante pour au moins couvrir de honte le silence ; des savants comme Franck et Stein, Planck et Koehler se sont dressés avec courage contre le tohu-bohu qui réclame que l’université soit un champ de tir et un antiséminaire ; des artistes comme Liebermann et Ricarda Huch se sont opposés à la mission qui voulait donner aux muses une orientation héroïque.
Face l’ampleur de la tâche, Kraus est bien conscient qu’« il ne faut pas croire qu’on arriverait en un tournemain à débrouiller la toile sophistiquée de cette araignée porte-croix ». Car la propagande mélange une chose et son contraire – « renaissance d’une nation »… « amour de la liberté »… « défense des valeurs germaniques »… –, ralliant le plus grand nombre autour d’idéaux flous. « C’est dans son essence de ne jamais être ce qu’elle paraît et d’intégrer toutes les antithèses, de sorte qu’elle agit de façon plus forte en se reniant que par ce qu’elle renie. » La raison n’est plus maître du jeu mais une sorte de « magie » (le mot est de Kraus) : identification à un groupe par dénégation émotionnelle qui permet de mieux en exclure d’autres – notamment les Juifs. Stigmatisation qui ne vient pas tant de préjugés que du désir de s’attacher au puissant : faire œuvre de lâcheté pour ne pas risquer d’être traité de lâche par le dominant. Qu’importent alors les actes des exclus, qui n’entrent pas en compte puisqu’ils ne sont pas jugés pour ce qu’ils font mais pour ce qu’ils sont.
C’est pourquoi Kraus s’attaque sans hésitation aux illusions des Juifs qui, dérision suprême, s’efforcent d’être plus allemands que les Allemands afin de s’attirer les bonnes grâces des nazis. Celui qui chasse la bêtise pour ses conséquences désastreuses, aussi bien générales que particulières, ne voit aucune raison de faire l’impasse sur la responsabilité des victimes – qu’elles soient juives, communistes ou franc-maçonnes.
En propageant l’idée que les Juifs, les marxistes, les cyclistes tout comme les adeptes de la relativité sont cause de tous les malheurs et aussi de l’issue de la guerre, on a causé quelques troubles dans les esprits.
Mais il y a un sujet sur lequel Kraus n’exerce jamais son ironie, c’est la souffrance humaine, les vies brisées au nom des idées. Après l’apocalypse que fut à ses yeux la Première Guerre mondiale, Kraus voit venir une nouvelle ère de barbarie, comme si personne n’avait rien appris, comme si l’imagination s’était tarie.
Kraus peut faire rire de la presse et de ses formules toutes faites, ses fausses attaques et ses mensonges, il peut railler discours et stratégies politiques. Mais il est intraitable quand le prix se compte en vies humaines, quand les plaintes corporatistes sur les petits soucis des nantis remplacent la dénonciation des atrocités, emprisonnements, tortures et assassinats. Lui qui passe pour un intellectuel hautain, un formaliste outrancier, un analyste froid ne s’est jamais trompé sur les urgences, sur la hiérarchie des valeurs :
La moindre des vies humaines, ne serait-ce même qu’une heure arrachée à la plus misérable des existences, vaut bien une bibliothèque brûlée.
Extraits du prologue à sa traduction de Troisième nuit de Walpurgis (2005, 2025)
Lire en ligne sur Antichambre un extrait de la préface de Johann Chapoutot : « Un tableau à l’eau-forte de l’Allemagne en 1933» (27 avril 2026)



