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Néo-polar, mauvais genre ?

Lorsqu’est évoqué Mai 68, nombre d’images viennent à l’esprit : manifestations étudiantes et ouvrières, occupations d’usines et d’universités, répression policière, Sartre au théâtre de l’Odéon, etc. L’imaginaire soixante-huitard a pénétré la culture populaire – en général, et le roman policier en particulier.

C’est en 1971 que Jean-Patrick Manchette et son coauteur Jean-Pierre Bastid publient Laissez bronzer les cadavres. D’abord en plaisantant, il prétendra faire du « néo-polar ». « Néo », car il s’agit de rompre avec les codes du roman noir « classique » (structure d’enquête, personnage de détective, résolution finale, stéréotypes, etc.) et de porter un regard critique sur la société, marqué à l’extrême gauche. Le genre s’épanouit dans les années 1970 et 1980 avant d’être peu à peu remplacé par d’autres formes et sous-genres policiers dans les années 1990 (comme le thriller grand public). La première vague du néo-polar est menée, dans les années 1970, par Jean-Patrick Manchette, Pierre Siniac et A.D.G. La seconde vague, dans les années 1980, y associe Jean Vautrin, Frédéric Fajardie, Jean-Bernard Pouy, Thierry Jonquet et Hervé Prudon. Didier Daeninckx, lui aussi, est souvent rattaché au mouvement du néo-polar, même si son oeuvre relève davantage du polar classique.

Si le terme de « néo-polar » n’est pas tombé dans l’oubli, c’est le cas de la majorité de ses auteurs phares, à l’exception de Jean-Patrick Manchette. Il s’agissait pourtant d’une véritable tendance dans le monde de la littérature populaire, un phénomène que la presse s’attelait à régulièrement commenter et chroniquer. Alors pourquoi est-il aujourd’hui si mal connu ? On peut facilement imaginer que, très contextuel et présenté comme tel – c’est-à-dire le polar de l’après-68, à la fois engagé et désespéré, « bête et méchant », pour reprendre le fameux slogan du journal Hara-Kiri –, au lectorat, il ait été difficile de sortir, ensuite, de ce cadre historique très précis. Si le néo-polar était le roman noir de l’après-68 – et seulement cela –, alors il est compréhensible que sa pertinence ait diminué au fur et à mesure que changeait l’époque. Il faut également prendre en compte les critiques de Jean-Patrick Manchette, François Guérif ou encore Didier Daeninckx, qui n’ont pas manqué de restreindre le néo-polar à l’émanation brève d’une tendance un peu nihiliste du polar français. La réalité est en revanche plus complexe, et ce dès les origines du genre.

Héritier de l’influence que le roman noir américain a alors sur la production française, le néo-polar s’inscrit dans une tradition de réalisme critique : il s’agit d’exposer, par la fiction criminelle, les parts d’ombre de la société. Dès les années 1920-1930, des auteurs tels que Dashiell Hammett, Raymond Chandler, James M. Cain et Jim Thompson écrivent la corruption et la violence d’un pays bientôt ravagé par les conséquences de la Grande Dépression. En France, Mai 68 balaye le polar réactionnaire qui faisait alors la prospérité des éditions Fleuve noir. Les auteurs majeurs du néo-polar – sur lesquels se concentrera cet ouvrage – découvrent le genre policier au travers du roman hard-boiled américain 1L’adjectif hard-boiled, terme désignant la cuisson des œufs, semble acquérir son sens dérivé de « dur-à-cuire, endurci », pendant la Première Guerre mondiale, en référence au caractère bien trempé de certains soldats américains. Le terme est appliqué au domaine littéraire à partir des années 1920 et désigne toute forme de fiction mettant en scène des personnages hard-boiled – ce n’est que plus tard qu’il se limitera au polar. (alors publié dans la fameuse « Série noire »). Ils en retiennent la violence – physique comme symbolique – qui deviendra l’une des marques de fabrique du néo-polar. Le modèle du noir américain « classique » sera, en revanche, largement dépassé, mis à distance et traité avec ironie.

L’identité contestataire du hard-boiled américain est transposée dans une France marquée par un profond pessimisme et la violence sociale de la fin des Trente Glorieuses. C’est d’ailleurs là la première différence entre roman noir américain et néo-polar : ce dernier traite de la question politique et de la violence d’une manière bien plus ambivalente, faisant écho à ce qui fut perçu comme l’échec politique de Mai 68. Ses auteurs mettent un point d’honneur à se distancier d’une gauche qui aurait trahi et dont ils ne manqueront pas de faire une critique acerbe ; à ce titre, le néo-polar présente une politique du désespoir et une poétique de l’échec.

C’est aussi la porosité avec la littérature dite « classique » qui fait du néo-polar un objet littéraire à part. Les auteurs du mouvement brouillent la limite entre « populaire » et « légitime ». Car au fond, se demandent-ils, qu’est-ce que la littérature légitime ? Celle désignée comme telle par des institutions artistiques élitistes et poussiéreuses ? Elle est en tous cas vue comme une littérature bourgeoise, qu’il ne faudrait pas avoir peur de « bâtardiser » avec la littérature populaire qu’est le noir. Grâce à sa virtuosité stylistique, ses intrigues renouvelées et sa forte dimension contestataire, le néo-polar s’affirme par le dépassement du roman noir français d’après-guerre. Ce dernier, représenté par Albert Simonin, Auguste Le Breton, José Giovanni et, dans une certaine mesure, Léo Malet, se concentrait sur des histoires de milieu, de braquages, de crimes passionnels et de gangstérisme dans la pègre parisienne, sans discours politique ou critique. L’ambiance du néo-polar, au contraire, est réflexive, pessimiste et désabusée. C’est ensuite sous la bannière de « polar gauchiste » qu’il sera vendu – un argument marketing profitant de l’hégémonie culturelle de gauche de l’époque, tout en rejetant l’assimilation du polar au divertissement.

Le néo-polar n’est donc pas un simple roman de gare. Ses auteurs entendent non seulement renouveler un genre qui s’était englué dans les stéréotypes réactionnaires, mais également le débarrasser de son étiquette de « littérature populaire », largement péjorative à l’époque. Jean-Patrick Manchette en tête, les romanciers du mouvement forgent un style d’écriture nouveau, déroutant et humoristique, avec une démarche consciente de rupture. La littérature de genre offre davantage de liberté stylistique et narrative que la « littérature blanche » (son opposée), malgré les avant-gardes et quelques auteurs pionniers (comme Louis-Ferdinand Céline, Raymond Queneau et Boris Vian) qui exerceront une influence notable sur les romanciers du néo-polar. Mais pour ces derniers, elle est surtout l’espace où la critique sociale se dit le mieux, où elle peut être la plus radicale, car moins soumise à l’étiquette et aux rituels des prix de littérature prestigieux. Jean-Bernard Pouy, par exemple, estime que le polar est « une littérature qui peut être lue par le plus grand nombre parce qu’elle ne met pas en avant des présupposés culturels ». Ainsi, le néo-polar s’empare de sujets nouveaux, en résonance avec l’actualité : isolement social des banlieues, précarité des populations issues de l’immigration, guerre d’Algérie, violences policières, dérives de certains milieux institutionnels comme la police ou la psychiatrie, etc.

Le néo-polar finira par s’attaquer à tous les aspects de la vie quotidienne, dans l’ombre d’une crise politique et morale sans précédent. Plus encore que les conditions de vie des classes populaires, c’est tout un modèle importé des États-Unis que le mouvement dénonce : société de consommation, individualisme et industrie du divertissement sont mitraillés par la provocation, la moquerie et le mauvais goût intentionnel. Décrivant un roman type de cette mouvance, l’écrivain Hervé Prudon s’en délecte en 1979 :

Mal écrit, mal ficelé. Cheap. Et malsain, sadique, sans coeur ni idéal, plein de meurtres atroces. Vivant, quoi. Goûteux, savoureux, tendre comme un croûton-pistache. Un recueil d’immondices, un pain perdu de pourriture. Mettez votre feuille blanche dans les vieilles chiottes publiques le matin, et revenez le soir. Le monde y est imprimé, sui generis. Authenticité garantie. La vraie vie. Portrait de l’artiste en soupeur2 Le soupeur est une personne prenant plaisir à ingérer l’urine d’autrui, par exemple en mangeant des bouts de pain laissés dans les urinoirs publics (d’où le terme argotique de « croûtonnard »)..

Le roman néo-polar ne doit rien cacher de la violence, de l’outrance et de la perversité de l’époque. Il est revendiqué comme un « mauvais genre », développant une esthétique du sordide et du cynique au service d’une critique radicale de la société.

C’est le rapport entre le néo-polar et la critique sociale que ce livre se propose d’éclairer, à partir de lectures, d’échanges, d’examens minutieux des textes et d’entretiens inédits avec certaines de ses principales figures. Il s’agira d’identifier précisément le mouvement, ses auteurs et leurs trajectoires, ses formes littéraires autant que la particularité de son discours contestataire, finalement bien éloigné du gauchisme naïf dont on l’a souvent taxé.

Sybila Guéneau
Extrait de l’introduction à son livre Roman noir et luttes sociales, à paraître le 17 mai 2026.