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« Nostalgie du néolithique »

16 mars 2011|

Le grand anthropologue que fut Alfred Métraux invoquait volontiers la « nostalgie du néolithique » pour expliquer l’intérêt soutenu que les sociétés contemporaines portent aux civilisations « primitives ». L’homme de notre temps garderait au fond de lui comme un sourd regret de s’être éloigné d’un univers séparé de nous, plus encore que par les millénaires, par la perte d’une forme d’innocence, de naïveté du sentiment et de simplicité des mœurs, bref, par la disparition d’un ensemble de traits devenus progressivement incompatibles avec la poursuite de la révolution néolithique.

Nous continuerions donc à croire que dans ses premiers commencements, cette culture, en dépit des contraintes matérielles et des maux liés au sous-développement et à la pénurie, était capable de mettre suffisamment de sens dans la vie de nos lointains ancêtres pour enchanter leur vision du monde et de leur destinée, alors que nous, populations privilégiées d’un monde « développé » mais atomisé par le progrès et frappé d’anomie, nous ne savons plus ce que nous faisons ni où nous allons. Ce serait en quelque sorte la trace de ces temps bénis, le secret d’un accord originel entre les hommes et leur milieu naturel, que nous chercherions à retrouver en étudiant ce qui reste aujourd’hui de sociétés traditionnelles, où les rapports de force ne l’auraient pas encore emporté sur les rapports de sens et où la valeur économique ne serait pas devenue la mesure de l’homme.

Alfred Métraux avait quant à lui conscience de la dérive possible de cette « nostalgie » vers ce qu’il appelait un « rousseauïsme facile », c’est-à-dire une version un peu niaise de la mythologie du « bon sauvage » ou de la croyance au bonheur adamique d’avant la chute. Pourtant, malgré sa lucidité, ou à cause de sa lucidité même, Métraux ne manquait pas d’ajouter : « Il me semble que l’humanité a peut-être eu tort d’aller au-delà du néolithique. »

On imagine aisément les réactions qu’une telle interrogation peut provoquer aujourd’hui chez nos apôtres de la croissance ininterrompue et nos doctrinaires du développement illimité. L’idée exprimée par Métraux ne peut être entendue par eux que comme une profession de foi passéiste un peu folle, un désir insensé de retour à la hutte de branchages et à la lame de silex. Et nos modernistes de ricaner : « Ces écolos nostalgiques, quels poseurs !…Au premier furoncle à la fesse ils seront bien contents de se précipiter chez leur médecin pour avoir des antibiotiques ! »

Le principe de générosité commande de prêter à des esprits de la force d’un Métraux une conception un peu plus dialectique de la notion de progrès. Douter que l’humanité ait bien fait de sortir du néolithique, cela ne revient nullement à regretter qu’elle ne soit pas restée à ce stade. Cela signifie plutôt qu’il est permis de penser, au vu des conséquences, que le « choix » de la voie du développement technologique à outrance n’était peut-être pas le meilleur possible. Cela signifie surtout que ce que l’on est en droit de regretter, c’est que le choix de la civilisation mécanique – toute détermination enveloppant une négation – ait fermé toujours davantage l’accès à d’autres voies et détourné l’humanité d’inventer d’autres formes de progrès moins ruineuses matériellement et spirituellement à long terme. Quelles formes ? On ne peut que fantasmer sur ce qui aurait pu advenir. Mais cela n’empêche pas que nous gardions la conviction que d’autres cheminements civilisateurs étaient possibles, sans doute plus riches en sapience et en humanité.

Ce n’est évidemment pas une raison pour tomber dans un « rousseauïsme facile » en se donnant une vision idyllique de l’ « état de nature ». A fortiori pour cultiver l’illusion de pouvoir le ressusciter. Ce serait là la niaiserie. Nous devons plutôt nous inspirer de Rousseau lui-même, qui ne s’en est pas tenu à sa fiction du « bon sauvage » (si tant est qu’elle ait jamais été pour lui autre chose qu’un artifice rhétorique de démonstration), mais qui a proposé un moyen inédit pour débloquer la société enlisée dans la barbarie féodale régnante : le Contrat social, qui instituait inséparablement l’individu citoyen et le peuple souverain.

Il appartient aux humains d’aujourd’hui de concevoir le nouveau pacte social capable de nous faire oublier la « nostalgie du néolithique » en combattant la barbarie moderniste sur toute la planète, et de nous faire regarder l’avenir avec une confiance retrouvée.

Alain Accardo

Chronique initialement parue dans le journal La Décroissance, du mois de mars 2011. —— Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), Le Petit Bourgeois Gentilhomme (2009), Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010) (2011).