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Nous ne sommes pas encore tous des disciples de Friedman

16 octobre 2008|

Il était une fois un récit dominant et une petite théorie sur tout encore plus parfaite et comme on n’en avait jamais vue. Au temps de son âge d’or, au XIXe siècle, elle fondait rationnellement la possession des possédants et imposait la soumission des pauvres, prêchée depuis l’autel, le journal et la chaire du professeur.

On l’appelait le marché, et si vous lui manquiez tant soit peu de respect, vous n’aviez plus qu’à vous en remettre à vous même concernant votre avenir professionnel. En 1895, l’économiste Edward Bemis en fit l’expérience quand il fut renvoyé de l’université John D. Rockfeller de Chicago en raison de ses « positions sur l’utilité publique et les questions ouvrières », comme il l’écrivit dans une lettre à Upton Sinclair. Un peu partout, d’autres professeurs payèrent du même prix leur indépendance intellectuelle.

Mais cette orthodoxie perdit son pouvoir de vie et de mort. L’Université construisit des garde-fous pour protéger les chercheurs qui prônaient des idées impopulaires. L’Université Rockfeller de Chicago devint le lieu de recherche prédominant du pays, un temple de la recherche libre aimantant tous les prix Nobel. C’est là que je fis mes études et que j’ai aimé son atmosphère de débats sans fin.

Mais aujourd’hui, ce vieux récit dominant est de retour sous une forme plus soft. Loin d’intimider les chercheurs, le marché les guide dans certaines directions, lucratives. Par exemple, on rapporte qu’un contrat entre la Commonwealth University de Virginie et Philip Morris donne à cette compagnie un droit de veto sur les publications de certains professeurs. Le New York Times se fait l’écho d’un éminent pédo-psychologue de Harvard qui chante les bienfaits de certains médicaments tout en touchant de grosses sommes comme consultant pour des firmes pharmaceutiques. On pourrait citer des exemples similaires par douzaines.

Et aujourd’hui, grâce à l’Université de Chicago, on peut se faire une idée de ce que sera l’étape suivante. Comme je le mentionnais il y a quelques mois, l’Université a lancé un institut du nom de Milton Friedman, le fameux économiste et prix Nobel.

Cela ne me pose pas de problème qu’on appelle quoi que ce soit du nom de Milton Friedman. L’American University a bien eu un bâtiment baptisé Adnan Kashoggi*. À West Virginia University, il y a une chaire de marketing Kmart* et à l’Université de Memphis une chaire Arthur Andersen d’excellence en expertise comptable.

Mais ce qui devrait nous alarmer cependant, c’est que le projet apparent de l’Institut Milton Friedman est de transformer l’orthodoxie du marché libre en un produit intellectuel lucratif. Et ce qui à l’évidence va ainsi partir à la pêche aux dollars n’est pas de la recherche mais de l’idéologie.

Si j’écris « apparent » et « évidemment », c’est que l’Institut n’ouvrira pas ses portes avant cet automne. Mais le texte du projet à l’origine de son lancement est vraiment de part en part politique. Un institut voué à l’économie, oui, mais à une forme particulière d’économie : celle qui « s’inscrit dans la tradition de l’École de Chicago et dans la lignée de travaux parmi les plus intéressants de Milton Friedman, notamment son […] engagement en faveur de solutions de marché comme alternative à des politiques pathologiquement conçues. »

Bruce Lincoln, un professeur d’Histoire des religions qui a contribué à organiser la protestation au sein de l’Université contre la création de cet institut, m’a confié que le projet « grave dans le marbre, une fois pour toutes, que le marché est le seul acteur rationnel, à la différence des États, des ONG et autres qui font tout simplement n’importe quoi […] C’est une pérennisation de l’orthodoxie d’ultra-droite, étroite, idéologique et militante. »

Mais quel serait l’intérêt de défendre l’orthodoxie du marché libre si pour ses partisans, cela ne relevait pas du marché ? L’institut Milton Friedman a peut-être la réponse, à travers une organisation connexe, la Milton Friedman Society – qui selon un site web universitaire permettra aux « donateurs pour un montant de un à deux millions de dollars » de participer aux activités de l’institut.

En fait, ces grandes fortunes ne font pas un don, elles payent le prix de l’orthodoxie qui sécurise leur richesse. « Il suffit de penser à la grande bataille entre le socialisme et le marché libre, s’émerveillait le Doyen de l’école de commerce de Chicago dans une interview au réseau Bloomberg. [Friedman] a conduit l’assaut au nom de l’Université de Chicago. Il y a beaucoup de gens qui payeront la note sur son nom, en raison de ses efforts et de son héritage. »

Y-aura-t-il place à l’Institut pour de vrais débats académiques ? L’administrateur de l’université, Thomas Rosenbaum, m’a assuré que celui-ci accueillerait tant des économistes keynésiens que friedmaniens, et que cela « fera[it] de l’Université de Chicago un lieu d’accueil pour des chercheurs couvrant tout le spectre. » De plus, il ajouta : « à l’Université, aucune entreprise intellectuelle ne sera jamais à vendre. »

Cependant, à considérer la remarque de M. Snyder sur « la grande bataille », on peut en douter. Toutes sortes de disciplines académiques sont concernées par l’économie, toutes sortes de penseurs ont des idées défendables sur le sujet. Mais apparemment, le seul débat qui ait jamais compté est celui entre le socialisme et les marchés, et désormais celui-ci est clos. Le cartel intellectuel est de nouveau bien en selle, et aucun doute que les possédants sableront le Champagne en hommage à sa pertinence de vues, comme au bon vieux temps.

Thomas Frank

Wall Street Journal, 20 août 2008

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.