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Nouvelle avancée de l’école de la maltraitance

12 avril 2024|

On doit voir les dernières mesures promues par le binôme Attal-Belloubet comme une nouvelle capitulation face à l’ambition de démocratisation scolaire. Mais la volonté affiché de réduire encore l’accès des élèves les plus fragiles aux diplômes relève d’une atteinte au droit à l’éducation, qui les laissera déclassé face au monde du travail…

En 2023, 89 % des élèves de Troisième ont obtenu leur brevet. Certes avec des mentions différentes. Mais toutes et tous sont sortis du collège avec un premier diplôme. Plus qu’un bout de papier, un document qui témoigne d’une première partie de scolarité achevée pour préparer la suite.

Bien sûr tout le monde sait que l’examen est plutôt facile et qu’il est convenu, dans la profession, de se montrer généreux. Sans doute parce que le plaisir de voir un enfant sourire fait partie du jeu. Quel mal y a-t-il à ça ?

La plupart des jeunes qui n’obtiennent pas cet examen ont soit traversé d’importantes difficultés personnelles pendant leur scolarité, soit accumulé des difficultés scolaires très lourdes qu’une seule année n’a pu rattraper. On peut se féliciter qu’ils soient peu nombreux. Mais on ne peut pas non plus faire comme s’ils n’existaient pas…

Par exemple, en Seine-Saint-Denis, le taux d’obtention n’est que de 84 % ; en Guyane de 75 %. La corrélation entre le niveau social des enfants et l’obtention du brevet est sans appel : les inégalités territoriales restent fortes. Ce pourquoi il existe un système de correctif académique des notes.

Mais on peut déjà parler de cette organisation au passé. Car, dans la mallette du « choc des savoirs » que promet et promeut Gabriel Attal assisté par Nicole Belloubet se trouve une mesure qui constitue l’un des nombreux signaux de la contre-démocratisation scolaire en marche dont on semble se réjouir en haut lieu.

Fidèle à sa méthode de flatterie de l’opinion publique réactionnaire sur fond de lieux communs, le Premier Ministre a tenu à annoncer solennellement que, dès cette année, et encore plus en 2025, le taux de réussite au brevet allait fortement baisser. D’abord par un système de changement de notation : la fin de la prise en compte des compétences et le retour à la note. Ensuite par la suppression du correctif académique. Le pire étant qu’il serait désormais impossible d’entrer au lycée sans le brevet…

La déclaration n’ a pas semblé émouvoir outre-mesure. Beaucoup se sont même empressés d’y voir du bon sens, et, quel soulagement, de saluer le retour de la sacro-sainte note. Inutile de revenir sur l’absurdité qui consiste à penser qu’une note est plus objective que l’évaluation d’une compétence – d’autres l’ont fort bien expliqué. Plus important est la satisfaction que le gouvernement laisse deviner à l’idée que plus d’élèves finiront leur scolarité sans diplôme. Autrement dit, la capitulation sans état d’âme, voire jubilatoire, face à l’ambition de démocratisation.

En 1985, le ministre Jean-Pierre Chevènement avait fait la démarche inverse. Refusant de se contenter d’un taux de réussite de 67 % au Bac (mais seulement pour un tiers d’une cohorte d’adolescents), il avait fixé pour objectif d’emmener 80 % vers l’obtention de l’examen. Le bac professionnel a d’ailleurs été instauré à cette fin. Ce faisant, il ne s’agissait pas seulement d’inverser la courbe de l’échec et de nourrir une plus grande estime de soi pour les jeunes lauréats – même si cet objectif était déjà fort louable. Il s’agissait aussi de qualifier professionnellement plus de jeunes, car l’entrée dans le monde du travail et le salaire découlent en grande partie des diplômes qu’ils et elles peuvent présenter.

À cette date, le taux de grincheux hostiles à tout ce qui ressemble à leurs yeux à un « nivellement par le bas » était déjà assez fort. Et la mesure du ministre socialiste n’avait pas manqué de susciter ironie et mépris de classe. Toutefois, peu oseraient aujourd’hui remettre en question la création du Bac professionnel comme une avancée en termes d’opportunité de qualification pour les jeunes. Ce faisant, Chevènement – qu’on peinerait à considérer comme le parangon des « pédagogistes » – ne faisait que se mettre dans les pas des politiques éducatives précédentes qui, toutes (à l’exception de Vichy), avaient comme boussole de garder les enfants le plus longtemps possible, et ensemble, dans le système éducatif afin d’élever le niveau général de qualification. Que le Bac soit général, technologique, ou professionnel, l’élève devenait bachelier. Et ce n’était pas rien.

On l’aura compris, les gouvernements d’Emmanuel Macron se sont engagés à contre-sens. En juin prochain, nous aurons droit aux statistiques pour bien vérifier que le taux de réussite soit en baisse. Les ministres trouveront sans doute que ce n’est pas encore assez : « Peut mieux faire ! Objectif 10 % de baisse en plus pour l’année 2025 ! » Le cauchemar.

On a beau tenter de leur rappeler sous tous les tons que les enfants ne sont pas réductibles à des chiffres ou des niveaux, rien ne semble freiner la Macronie dans l’ignominie.

Le plus prévisible étant l’envolée du décrochage scolaire, les chargés de com’ du ministère ont eu l’idée d’une formule qui clignote sur le papier : des prépas-lycées. Il y aurait ainsi une classe prépa-lycée dans chaque lycée pour accueillir les élèves sans brevet.

D’abord, c’est matériellement impossible puisqu’il a été annoncé que l’école serait l’une des premières institutions touchées par l’austérité. Ensuite, les dotations étant laissées aux mains des rectorats, il y a fort à parier que certaines régions devront se contenter d’une seule classe pour un immense secteur géographique – ce qui conduira immanquablement à l’abandon par les élèves trop éloignés de leur lieu de scolarisation. Enfin, et surtout, on a là une voie de garage supplémentaire, car rien ne garantit l’intégration au lycée de celles et ceux qui auront passé un an dans ces classes de relégation dont on ne voit pas bien d’autre finalité que celle de servir de salle d’attente jusqu’à la fin de la scolarité obligatoire.

En plus de renforcer à terme le tri social, cette mesure est donc une atteinte au droit à l’éducation. C’est peut-être désormais en termes de maltraitance qu’il faut regarder ce « choc des savoirs » et sous l’angle de la protection de l’enfance qu’il faut penser la riposte.

 

Laurence De Cock
Une première version de ce texte est parue, sous le titre « Le taux de réussite va baisser et Gabriel Attal s’en réjouit », au Café pédagogique, le 2 avril 2024. De la même autrice sur ces sujets, derniers livres parus, École publique et émancipation sociale et Une journée fasciste. Célestin et Élise Freinet, pédagogues et militants (Agone, 2021 et 2023).