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Obama doit trouver son Kansasien intérieur

16 octobre 2008|

En quête d’une autre perspective, j’ai décidé de me rendre à la Convention démocrate de Denver en roulant deux jours à travers le Kansas, l’un des États les plus rouges parmi les rouges*. Je viens du Kansas. J’ai grandi dans ses banlieues et je suis allé dans ses écoles publiques et je me pique de penser que j’en ai assimilé les valeurs et que je lui reste fidèle même si le Kansas et moi n’avons pas suivi le même chemin politique.

Pour me faire bien comprendre, je me permets de rapporter une conversation que j’ai eue samedi dernier dans la ville de Wichita. Une ville de cols bleus – très clairement –, certes adorable mais à peu près totalement sinistrée et qui a peu de chances d’accueillir un jour la convention nationale d’un parti*. Dale Swenson, avec qui j’ai parlé, est député du Kansas, porté à l’Assemblée par une des nombreuses vagues républicaines qui ont déferlé au cœur de l’État au cours des dernières décennies.

M. Swenson fut aussi durant des années syndicaliste et peintre chez Boeing, l’un des plus gros employeurs de la ville, qui le remercia, m’a-t-il confié, quand l’entreprise ferma son usine de Wichita en 2005.

À notre époque, un député au chômage est chose peu commune. M. Swenson dit parvenir ces derniers temps à joindre les deux bouts en puisant dans ses économies et boursicotant. Quand je l’ai rencontré, il finissait juste de faire sauter des hamburgers et des hot dogs chez un concessionnaire local de Harley Davidson, un boulot qu’il fait en échange d’un crédit au magasin et non contre rémunération, a-t-il précisé.

Plus rare encore est de rencontrer un législateur républicain qui a les idées de M. Swenson. Il n’aime pas notre président actuel, me dit-il, à cause de la honteuse prison de Guantanamo Bey, de la guerre en Irak, et de sa « volonté de liquider la sécurité sociale ». Pour ce qui est de John McCain, « ses valeurs sont inspirées par le monde des affaires. » Bill et Hillary Clinton ne trouvent pas meilleure grâce à ses yeux : « Je pense que je ne pardonnerai jamais aux Clinton ce qu’ils ont fait dans le domaine de la libéralisation du commerce. »

Même sur la question de l’IVG, domaine dans lequel les idées de M. Swenson sont plus conformes au conservatisme, il a une tendance sociale-démocrate, affirmant que les nations bénéficiant de soins de santé universels et de congés parentaux ont des taux d’avortement plus faibles. Comme je lui fais remarquer à quel point tout cela est inattendu dans la bouche d’un élu du Grand et vieux parti, il me rappelle que les auteurs du Davis-Bacon Act de 1931 qui garantit le « salaire de référence » local à tous les travailleurs sur les chantiers financés par l’État fédéral, étaient tous les deux républicains.

L’année dernière, le Parti républicain du Kansas institua un « comité de loyauté » pour exclure les dissidents de ses rangs, suite à une série de défections qui fit tanguer l’organisation. Mais si ce genre d’inquisition est certainement conforme aux pratiques du conservatisme d’aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de penser que Dale Swenson est plus proche des façons de faire typiques du Kansas, des traditions de l’État qui a contribué à faire connaître au monde John Brown* et le Parti populiste*.

Mais nous arrivons à la convention démocrate de Denver, passant du parlé rude et des villes balayées par les vents aux présentateurs et aux écrans géants. Passer de l’un à l’autre, c’est faire l’expérience d’un de ces chocs culturels typiques de notre époque : la politique se transforme en théâtre sous nos yeux. À Denver, on ne parle plus d’enjeux mais on spécule sur les coups tordus que les politiciens vont utiliser pour faire la différence, pour savoir si leur grand show unitaire tiendra debout, si le public sera sous le charme de l’illusion ou verra clairement à travers elle.

Ici, des millions de mots dissèquent des discours qui seront oubliés 24 heures plus tard. Tel discours est-il lourd du prochain rebondissement de la pièce ? A-t-il marqué un point ? A-t-il réconcilié les délégués hostiles ? Des analyses qu’on peut s’empresser d’oublier sont doublées par des données scientifiques assommantes, à l’instar de celles fournies par ce dispositif de CNN qui enregistre le volume sonore dans la salle sensé donner un verdict sans appel du succès ou de l’échec d’un orateur.

Ce n’est pas un événement politique mais une foire. Rien n’est décidé ici. Tout le monde le sait, mais pourtant tout le monde est là, les journalistes papotant sous leurs tentes climatisées géantes d’à quel point c’est creux. La seule réalité réellement concrète qui se manifeste, c’est la démonstration de force de la police tout de noir vêtue, avec ses brigades montées, cyclistes, ses hommes juchés sur des genres de marche-pieds de véhicules tout-terrains, bloquant les carrefours et brandissant à tout bout de champ des armes anti-émeutes peu rassurantes.

Le dimanche, alors que ces policiers m’imposaient la première de mes nombreuses déambulations dépourvues de sens autour de la forteresse du Pepsi Center, un journaliste étranger me résuma ce qui s’y déroulait en ces termes : « un village Potemkine de la démocratie ».

Cependant, dans le public là dehors, il y a au total un nombre non négligeable d’électeurs comme Dale Swenson de Wichita, des Républicains peu convaincus qui, si d’aventure un Libéral parlait le langage des Libéraux d’autrefois, pourraient bien au moins cette année l’écouter d’une oreille attentive. C’est un moment populiste, un moment dans le ton du Battle Hymn of the Republic*. Pour le capturer, Barack Obama devra faire exploser la bulle autour du Pepsi Center et trouver son propre Kansasien intérieur.

Thomas Frank

Wall Street Journal, 28 août 2008

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.