Jamais je ne me serais imaginé que Marseille fût une si grande ville.
Jack Kerouac


Si longtemps calomniée dans l’Hexagone, Marseille devint subitement à la mode au milieu des années 1990 : au moment où la ville, désormais privée de ses ressources et désertée par nombre de ses habitants, semblait s’offrir, sans défense. Dix ans après, on ne peut que regretter cette mauvaise réputation, qui attirait le voyageur et faisait fuir le touriste. Car si Marseille, dure et sans apprêt, avait au moins le mérite d’être une ville qui ne mentait pas, cette mode nous fait au contraire respirer le mensonge à plein nez.

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Marseille passe pour la dernière grande ville populaire de France. Et les mêmes qui, hier, constataient ce fait en se pinçant les narines, semblent aujourd’hui le voir comme quelque chose de fort positif… D’autres, plus avisés, disent que Marseille nivelle par le bas. De fait, aussi bien l’élément proprement endogène de la culture locale que les apports des différentes immigrations y semblent comme neutralisés, en vertu d’une cohabitation minimale. Comme si cette ville n’arrivait pas à assumer sa propre richesse humaine. Cela s’explique simplement : on trouvera peu de villes, en Europe occidentale, qui aient subi un tel rejet de la part de leurs élites, et qui soient peuplées à ce point de gens qui ont fait, d’une manière ou d’une autre, l’expérience du mépris. Voilà qui définit l’identité de Marseille plus sûrement que les poncifs et stéréotypes habituels.
Aussi n’est-il pas fortuit qu’à l’inverse ce soit dans les milieux socialement modestes que l’on affiche le plus virulent sentiment d’appartenance à la ville. Comme si le fait d’appartenir aux classes subalternes de la société se conjuguait avec celui de se vouer à une ville elle-même méprisée. En même temps, Marseille n’ayant cessé de décliner depuis cinquante ans, un tel sentiment s’exprime de façon contradictoire par l’amertume, la rancœur et, sur un mode plus insidieux, la fuite. Et ceux qui sont restés savourent parfois une jubilation féroce dans l’autodévalorisation : ils ont fini par ramasser le mépris des autres pour s’en faire un drapeau.
Beaucoup de jeunes « fiers d’être marseillais » aiment proclamer, dans les virages du stade Vélodrome ou ailleurs, que « Marseille, c’est pas la France ». Immigrés et voyageurs s’accordent avec eux là-dessus. Les Espagnols trouvent qu’elle ressemble davantage à une ville italienne qu’à une ville française; les Italiens à une ville espagnole… Et les Nord-Africains qui débarquent à la Joliette ne s’y sentent pas vraiment en pays étranger. Mais chez les gens de la haute société, le jugement a toujours été rien moins que positif. « Le voisinage d’Alger a rendu Marseille trop barbare », écrivait en 1647 la très délicate Mlle de Scudéry. Plus sécuritaire, l’Intendant de Provence proclamait en 1788 : « Marseille est l’abord des étrangers de toutes les Nations; tous les brigands des lieux voisins s’y rassemblent et sont d’autant plus portés au désordre et au libertinage qu’ils sont en quelque sorte assurés de l’impunité. » Cinq ans après, un conventionnel montagnard chargé de mettre la ville au pas pouvait proclamer : « Marseille est incurable à moins d’une déportation de tous ses habitants et d’une transfusion d’hommes du Nord. » La mode actuelle ne signifie pas la fin du mépris, bien au contraire. En novembre 2003, l’adjoint au maire délégué à l’urbanisme, un dénommé Claude Valette, déclarait : « On a besoin de gens qui créent de la richesse. Il faut nous débarrasser de la moitié des habitants de la ville. Le cœur de la ville mérite autre chose.1 » Avec l’arrivée des Franchimands venus s’installer au soleil, le souhait des Valettes de tout poil semblerait trouver un début d’accomplissement
Il n’est pas inopportun de rappeler, en ces temps de crispation hexagonale généralisée – à droite comme à gauche –, que, bien longtemps après l’annexion de la Provence, les habitants de cette ville ont continué de considérer la France comme un pays étranger : ce que justifiait le statut particulier de Marseille dans le royaume et, plus généralement, la profondeur des différences culturelles. Au XIXe siècle, Victor Gelu relatait un procès où un pêcheur, cité à comparaître, pouvait répondre en toute bonne foi au président, qui lui avait demandé s’il était de nationalité française : « Nanni, Monsur, sièu pas francès, sièu de Sant-Joan.2 » À cette époque, les Marseillais disaient, quand il leur fallait entreprendre un voyage au-delà d’Avignon, qu’ils allaient « en France ». En retour, Marseille ne provoquait au Nord que mépris, agacement ou moquerie : « La ville la plus calomniée aux yeux des Français », constatait à la fin du XIXe siècle Peire Bertàs – et c’était pourtant bien avant que le cinéma ne s’empare du sujet.
Un siècle après, on constate aisément que rien n’a changé. À la fin des années 1980, un animateur de la télé nationale pouvait déchaîner sur le plateau de son émission une hilarité de commande avec cette plaisanterie douteuse : « Quelle est la première ville arabe que traverse le Paris-Dakar? — Réponse : “Marseille.” » À un moment où déjà le racisme s’institutionnalisait à travers la montée du Front national, il n’y avait vraiment pas de quoi rire… Quant à la plupart des intellectuels, supposés aller au-delà des préjugés et stéréotypes diffusés par les médias, leur connaissance de Marseille se limite, le plus souvent, à la répétition de lieux communs.
Au voyageur, Marseille apparaît comme une énigme : une ville fondée voici 2600 ans et qui semble au premier abord n’avoir pas d’histoire, ou si peu. Un des poncifs les plus ressassés prétend précisément que Marseille n’aurait jamais cessé de faire table rase de son passé. On invoque alors pour preuve le fait que la plupart des Marseillais sont issus, de près ou de loin, de l’immigration; oubliant – ou, le plus souvent, ignorant – que ces immigrés ne débarquaient pas dans une ville-champignon et que, bien au contraire, une véritable culture citadine s’était perpétuée au fur et à mesure des vagues d’immigration, que celles-ci assimilaient, tout en l’enrichissant, en l’espace d’une ou deux générations. Faculté d’assimilation qui fonctionne nettement moins bien depuis qu’on a désintégré la ville, sa culture, son tissu social et urbain.
L’absence de mémoire ne signifie évidemment pas l’absence d’histoire mais simplement que cette dernière est écrite par les vainqueurs; et que Marseille, en tant que cité, a été vaincue. Cette absence est donc elle-même un fait historique. Aucun Napolitain n’ignore qui était Masaniello ni aucun Barcelonais qui était Pau Claris. Mais combien de Marseillais savent qui était Cazaulx? (Un autre lieu commun est d’ailleurs que Marseille ressemble à Naples et à Barcelone : mais ces deux villes ont été des capitales, alors que Marseille est une capitale manquée.)
Une politique d’annexion efficace suppose que soit anéanti tout ce qui pourrait porter la conscience de soi des pays annexés, jusqu’à rendre leur existence improbable. C’est ainsi qu’après avoir pris possession de la quasi-totalité des pays de langue d’oc la France inventa, à la fin du XVIIIe siècle, le « Midi », remplacé tout récemment par le « Sud » : ces pays n’existaient plus que par leur position relative à la capitale française. En plein « Midi », Marseille ne fait pas exception à cette réduction.
Écrire l’histoire de Marseille à partir de la cité revient donc à jeter un éclairage inédit sur cette construction politique et culturelle qu’est la France. On peut même dire qu’à cet égard Marseille offre un point de vue imprenable… Pour le reste, l’histoire de la ville a bien sûr déjà été écrite par ce qu’on appelle des « historiens locaux » – le premier d’entre eux, Antoine de Ruffi, écrivant après l’échec de la Fronde marseillaise des années 1650, l’avait rédigée à l’intention de Louis XIV. Mais ils écrivirent du point de vue des vainqueurs, qui veut qu’en France le local n’accède pas à la dignité de l’universel, et demeure ainsi provincial.
Inversement, le sentiment d’appartenir à une ville ne signifie pas que notre vision du monde se rétrécisse mais, bien au contraire, qu’elle s’enrichit de toute l’expérience humaine qui s’y concentre. La ville démultiplie les possibilités d’action en même temps qu’elle aiguise le regard de chacun sur les autres. Parlant des villes médiévales, Leonardo Benevolo dit très justement : « Ce sont des décors exigus, mais d’envergure mondiale : au centre d’univers économiques et culturels différents et même opposés, ils prouvent qu’il est possible de réduire un monde aux dimensions familières d’un lieu.3 » Marseille sera ici envisagée dans cette optique.

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Dans l’Hexagone, on est d’abord français, et ensuite citadin. C’est l’approche inverse qui sera développée ici. Car la ville demeure – malgré tout – le lieu où se construit, pour ses habitants, leur rapport quotidien au monde. Et celui-ci passe par une appartenance commune, certes altérée par l’adhésion à l’État-nation, mais à partir de laquelle il est possible de revenir au concept fondamental, celui de la cité. En effet, l’Europe occidentale a été porteuse d’une expérience unique, caractérisée par le fait que l’urbs et la civitas aient pu y coïncider4. Après sa renaissance vers l’an mil, sur la base d’un héritage antique adapté à des circonstances nouvelles, la ville se donna une existence politique, ses habitants constituant une communauté originale, la cité.
Cependant, cette communauté ne fut jamais égalitaire : une élite confisqua très vite le pouvoir à son profit. Si les rapports de dépendance personnelle qui liaient les plus démunis aux plus opulents faisaient accepter cette inégalité, il n’en allait pas de même dans les périodes de crise, où elle engendrait un conflit ouvert. Par la suite, l’élite, dont la divergence d’intérêt avec le reste de la cité se faisait toujours plus criante, trouva dans la constitution de l’État-nation une issue à ce conflit toujours latent. C’est alors que la plèbe apparut comme l’élément proprement citadin de la ville, toujours en avant dans les séditions contre le pouvoir central.
En se rapprochant de l’État au point d’en intégrer les structures, l’élite ne renforçait pas seulement sa position dans la ville, elle voyait aussi s’ouvrir un espace autrement plus vaste. En effet, si les prémices du capitalisme apparurent dans les cités médiévales les plus puissantes puis dans les villes-mondes du XVIIe siècle, son développement effectif n’a pu se faire qu’aux XIXe et XXe siècles à travers l’affirmation de l’État-nation. À cet égard, la nation n’offrait pas seulement un marché intérieur, elle commandait aussi la dissolution de toutes les formes de communautés existantes et reposait sur l’allégeance de l’individu atomisé à l’État, unique médiation universelle. C’est dans ce cadre que put se constituer un marché du travail où l’individu se retrouvait seul, sans attaches et sans protections.
À partir de là commença la liquidation de la ville proprement dite. On pourrait dire, en schématisant, que si la liquidation de la civitas fut le fait de l’État, celle de l’urbs fut le fait du capitalisme. En tout cas, si la première phase avait pris plusieurs siècles, la seconde alla beaucoup plus vite. Dans la cité, les différentes classes de la société locale avaient contribué, chacune à sa manière, à façonner le visage de la ville. Le rejet des valeurs aristocratiques, fondées sur la dépense somptuaire, alla de pair – au XVIIe siècle – avec celui des valeurs plébéiennes, fondées sur l’occupation communautaire de l’espace. L’hégémonie de la bourgeoisie dans la ville s’exprima dès le XIXe siècle dans la conception utilitariste, à l’œuvre dans les stratégies successives de réaménagement urbain – et achevée à présent dans la transformation de la ville elle-même en marchandise globale.
Pour l’essentiel, la ville a été bâtie de façon artisanale : selon un rythme lent et mesuré, à échelle humaine – à Marseille, cela s’exprime dans la combinaison de la ruelle et du cours : la première est d’inspiration moyenâgeuse et le second baroque. (Le fond de culture et de sensibilité urbaines qui subsiste de nos jours se rattache souvent à des lieux et à des usages de ces temps révolus – souvent revitalisés par l’arrivée des immigrés, issus de sociétés préindustrielles.) L’époque de l’industrialisation imposa une nouvelle définition de l’urbanité, qui s’exprima dans le grand boulevard propre au XIXe siècle. Néanmoins, cette mutation laissa intacte une grande partie de l’héritage antérieur et ne put totalement éliminer les formes locales de la culture urbaine. Mais la modernité triomphante voyant dans la ville un intolérable archaïsme, les discours modernistes commencèrent à répandre, dans l’entre-deux-guerres, l’idée qu’il fallait faire table rase et tout reconstruire; idéologie qui allait s’exprimer finalement dans la rocade autoroutière et le zonage de l’espace. Ce réaménagement autoritaire, conçu comme une véritable entreprise industrielle, engendra alors un chantier sans fin. La ville finit par succomber à la démesure des rapports marchands, devenue son unique mesure. Elle disparaît alors au profit de l’agglomération, dont la seule caractéristique identifiable est de s’étaler à l’infini.
Le modèle de l’agglomération correspond au capitalisme mondialisé. En effet, la désintégration de l’urbs et l’atomisation de ses habitants vont de pair avec une concentration et un éloignement du pouvoir sans précédent dans l’histoire moderne; état de fait qui nous ramène aux empires de jadis, où les villes n’étaient que les relais d’un système de domination qui se voulait universel. La rupture avec mille ans d’histoire urbaine occidentale semble alors consommée.

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Si la fin du XXe siècle a vu Marseille reléguée en périphérie, cela s’est fait par le truchement de l’un des États les plus centralistes du monde, qui a fait de cette ville un simple pion sur l’échiquier de sa politique économique. En supprimant méthodiquement toute forme de communauté locale, l’État-nation a fait franchir un saut qualitatif énorme aux mécanismes d’éloignement et de concentration du pouvoir. Il a ensuite généré ces formes de modernité accélérée qu’ont été les empires coloniaux et les deux guerres mondiales, sans lesquelles le capitalisme n’aurait pu unifier la planète. Par la suite, seule l’intervention massive de l’État dans l’activité industrielle, commerciale et financière de la nation permit de balayer les obstacles à cette unification. Aussi est-il piquant de constater qu’à présent, face à la puissance universelle du capital, chaque État n’est plus que l’intendant général d’une province de l’Empire…
Si l’on regarde le monde à partir de ce lieu déterminé qu’est la ville en prenant la peine de lever le voile que l’idéologie nationale a tendu entre le local et l’universel, on arrive à identifier où et comment agissent les mécanismes de la domination. La cité médiévale inspira les révolutionnaires du XIXe siècle qui voyaient dans l’expérience d’émancipation dont elle avait été porteuse la preuve que la démocratie ne vient pas d’en haut, de l’État, mais d’en bas, de la commune. À présent que la ville elle-même est en voie de désintégration rapide, et que nous nous trouvons contraints à vivre dans un environnement disloqué, comment est-il possible de partir du local pour atteindre à l’universel? Cette histoire d’une ville, de ses rapports contradictoires avec l’État-nation puis avec la mondialisation, veut simplement contribuer à répondre à cette question.

Alèssi Dell’Umbria, prologue à
Histoire universelle de Marseille. De l’an mil à l’an deux mille



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1 Interview parue dans Le Figaro, 18 novembre 2003.

2 « Non, Monsieur, je ne suis pas français, je suis de Saint-Jean » – c’est-à-dire un « Sant-Janenc », habitant du quartier des pêcheurs sur la rive nord du Vieux-Port, le plus ancien de Marseille jusqu’à sa destruction en 1943.

3 Leonardo Benevolo, La Ville dans l’histoire européenne, Seuil, 1993, p. 45.

4 « Urbs » désigne la forme bâtie, « civitas » l’entité politique.

Réalisation : William Dodé