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Parler pour les vaincus

Paru au milieu du printemps 2022, Mousquetaires et Misérables, l’essai d’Évelyne Pieiller sur le roman populaire comme politique sort lentement de l’ombre dont la pensée officielle recouvre tout ce qui pourrait laisser croire que la littérature est autre chose qu’un supplément d’âme quand elle est grande, sinon une distraction pour enfants de tous les âges. C’est au milieu de l’automne que Jean-Luc Porquet a donné au Canard enchaîné sa lecture claire et enthousiasmante.

Pourquoi ces deux romans – Les Trois Mousquetaires, d’Alexandre Dumas, et Les Misérables, de Victor Hugo – restent-ils incroyablement populaires malgré tous les mépris et méprises ? D’où vient la force de ces grands livres ? quel rêve portaient-ils et portent-ils encore ? que touchent-ils en nous ? Pour répondre à ces questions, Évelyne Pieiller explore le XIXe siècle, et on a l'impression de ne jamais l’avoir si bien compris. Et on s’interroge forcément sur le nôtre, de siècle.

1814 : avec Louis XVIII, la France connaît de nouveau un trône, un roi, un écrasement. C’est, vingt-cinq ans après la Révolution de 1789, la Restauration. Retour « au point de départ, ou plutôt à sa caricature ». Tout au long du XIXe siècle, la Révolution et la République, sa fille, vont hanter les imaginaires : cette dernière n’a-t-elle pas inscrit dans la loi que tous les hommes étaient égaux en droit ? « C’est vertigineux. » Le peuple existe enfin. Si brièvement.

« C’est beau à en être vexant de voir comment ça remue alors dans les esprits, comment la question de la Révolution est sans cesse réactivée, comment les combattants ne désarment pas, comment la misère et ses morts troublent chacun, y compris les “créateurs”. » Lesquels rêvent de lui rendre un avenir : « Il y a une sorte d’horizon tenu à bout de bras. » Mais 1830 douche les espoirs : « La Révolution est escamotée. »

Fils d’esclave devenu général, Dumas est le premier à dégainer, en 1844, avec ses Mousquetaires et leur « inusable, multilingue » slogan : « Tous pour un, un pour tous. » Dumas « a choisi son camp. Celui des “autres”, les trahis, les abandonnés, les non-conformes ». D’un mot, Pieiller résume : « Les Trois Mousquetaires, c’est une émeute. À quatre. »

Hugo met plus de temps. « Carriériste qui a fait carrière », longtemps il reste « obstinément hostile à la plèbe et à ses désordres ». Mais, quand vient ce grand moment tragique, 1848 et ses milliers de morts, Hugo décide de parler pour les vaincus. Dans Les Misérables, ce « roman impur, bâtard, monstre » publié en 1862, que tous ses confrères trouvent « vulgaire », il affirme résolument ceci : « La grandeur n’est plus dans le grand homme mais dans la piétaille. » Chez Cosette, chez Gavroche…

Une fois refermé cet essai passionné qui a du souffle, et régénère, on n’a qu’une envie : rêver avec Dumas d’un « esprit de fraternité pirate », avec Hugo d’« ouvrir l’avenir, debout sur les barricades, réelles ou mentales ». Rêver aussi que s’ouvrent les imaginaires et que « les avenirs empêchés deviennent des mondes à explorer »…

Jean-Luc Porquet

Texte paru dans Le Canard enchaîné du mercredi 2 novembre 2022.