Skip to main content

Peaux noires, masques blancs

De Martin Luther King au Black Panther Party for Self-Defense, les militants de l'égalité raciale ont réclamé une assurance santé universelle à l’européenne et défendu le paradigme de la santé comme « droit humain fondamental ». La pandémie de Covid n’a fait que révéler l’ampleur de cette carence aux États-Unis.

On le sait depuis les premières statistiques publiées par le Centre de contrôle et de prévention des maladies (CDC) : les Noirs américains sont outrageusement surreprésentés parmi les victimes du Covid : représentant 13 % de la population, ils constituent près de 35 % des morts liées au virus. À Chicago, ils sont un tiers de la population et deux tiers des victimes. À New York, ils meurent deux fois plus que les Blancs. Pour quiconque connaît les États-Unis, cette triste statistique n’est pas surprenante : les Afro-Américains sont structurellement surexposés au risque (pollution, logement ségrégué, surincarcération, surreprésentation dans les emplois au contact, concentration géographique dans des espaces relégués, à la fois déserts alimentaires et médicaux), ils sont également sous-protégés. Avant l'Obamacare, ils représentaient 20 % des Américains sans assurance et encore aujourd’hui ils sont près de 10 % de la population nationale sans assurance, le double de la proportion des Blancs. Ces deux paramètres, la surexposition et la sous-protection sont désormais connus.

Les discours ne manquent pas pourtant qui rationalisent la surmortalité noire en déplorant la prévalence du diabète, de la pression artérielle ou de l’asthme de ces communautés comme s’il s’agissait de survenues naturelles, spontanées, immanentes.

D’aucuns parmi les plus cyniques les appellent ainsi à la responsabilité individuelle, suggérant qu’un peu plus de sport ou de légumes verts serait la moindre des prophylaxies. On s’interroge moins sur ce que la situation révèle de la longue histoire des politiques de santé racistes dont on aurait tort de croire qu’elle est révolue : une étude de 2016 révélait que la moitié des étudiants en médecine américains croyait en une ou plusieurs idées reçues racistes sur la spécificité biologique du corps noir telles que leur supposée meilleure tolérance à la douleur, la plus grande épaisseur de leur peau, le caractère génétique de leur accoutumance aux drogues… autant de suppositions qui se traduisent par une pratique médicale à deux vitesses, un biais racial systématique lors des soins. L’académie de médecine a révélé par ailleurs qu’à niveau social comparable, les patients afro-américains se voient moins proposer d’antidouleurs que les patients blancs, ont un moindre accès à la médecine préventive, sont plus tardivement recommandés à un médecin spécialiste, reçoivent moins de dialyses, de radiothérapie et de transplantations cardiaques. Ils sont finalement jugés moins dignes d’être sauvés. La philosophe Judith Butler parle d’un droit inégal à être pleuré. Certains ne méritent pas le deuil, ils ne vont pas manquer.

Ce racisme structurant de la vie américaine relève de la « violence atmosphérique » dont parlait Frantz Fanon en contexte colonial. A chaque épidémie, la biopolitique raciste a soupesé la valeur de la vie noire avec dubitation, a fortiori lorsqu’elle succédait à un progrès de l’égalité raciale : aux premières heures de l’émancipation des esclaves noirs et de l’abolition de l’esclavage, arrachée après quatre ans de guerre civile, les États-Unis sont frappés par une épidémie de variole qui, entre 1865 et 1867, fauche des milliers d’Américains et, au premier chef, les anciens esclaves. Une agence fédérale, le Freedmen’s Bureau, fut chargée d'aider à l’intégration sociale de ces derniers et le service médical de cette agence, première initiative fédérale de santé publique, tenta un temps de leur apporter les soins médicaux nécessaires. Mais au Sud, où l'épidémie sévissait le plus et où les Africains-Américains se trouvaient en majorité, les réflexions étaient d'une autre nature : des Noirs en bonne santé pouvaient s'insurger contre les anciens maîtres mais les laisser mourir privait d'une main-d'œuvre bon marché susceptible de retourner sur les plantations. Il fut finalement décidé de renoncer aux agences de santé, de concentrer les malades noirs dans des camps de fortune où le virus prospéra. Le sort déciderait de qui serait épargné. De toute façon, n'étaient-ils pas par essence le lieu même de la pathologie ?

Depuis ce laisser-mourir et ce faire-mourir inaugural, les Noirs américains n’ont cessé de militer pour un droit inconditionnel à la santé et pour la déconstruction de la notion de race en médecine, un « racialisme sociomédical » justifiant le mépris pour leur organisme au sein de l'hôpital et leur assujettissement en dehors. Mais lorsque la mal nommée « grippe espagnole » frappe les grandes villes des États-Unis en 1918, les Noirs, de nouveaux surreprésentés parmi les victimes, sont refusés dans les grands hôpitaux et contraints de se rassembler dans les ghettos où l’épidémie s’enflamme naturellement (non sans ironie, c'est à la Venise du XIVe siècle que l’on doit l’invention de la quarantaine et celle du ghetto). Dans le même temps, des inspecteurs du ministère de la Santé publique furent mandatés pour perquisitionner des dizaines de milliers de domiciles afin de contrôler le respect de la quarantaine. Cette brigade sanitaire, alliance du masque blanc et du képi, sema la terreur dans les communautés noires pour lesquelles l'espace privé constituait le seul refuge face à la discrimination et à l’exploitation quotidienne. En les condamnant – au nom du bien commun – au surconfinement et à l'abandon, ces masques blancs ont accéléré la transformation des ghettos en mouroirs.

En ce temps-là, celui du racisme légal et systémique, il fallait aux Noirs porter un contre-masque, celui dont parlait l'écrivain noir Paul Laurence Dunbar dans son poème de 1896 We Wear the Mask : faire figure docile pour désamorcer la terreur blanche, sourire, acquiescer, jouer au Noir Banania, garder sa révolte pour les siens… « Nous portons le masque qui grimace et ment / Il cache nos joues et assombrit nos yeux / […]. / Avec des cœurs déchirés en sang, nous sourions / […] Nous portons le masque. » Ce masque est celui dont parlera Frantz Fanon, celui qui satisfait le désir raciste de voir l’autre se fondre dans l’imaginaire racial, agir en « nègre », désirer devenir blanc. Se désaliéner, justement, c'est brûler les masques.

A peine moins que la police ou la prison, l’hôpital a longtemps été perçu par les Afro-Américains comme le bras armé (même d’une seringue) de la violence d’État. Ces derniers demeurent méfiants à l’endroit d’une institution médicale qui a structurellement dévalué leurs vies quand elle ne les a pas utilisés comme des rats de laboratoire : de 1932 à 1972, les services de santé publique ont ainsi suivi à leur insu près de 500 hommes noirs, pauvres et syphilitiques résidant à Tuskegee dans l’Alabama. On leur faisait croire qu’ils étaient soignés alors qu’il s’agissait d’observer comment la maladie progressait sans traitement. Pour de nombreux historiens de la médecine, le traumatisme causé par la révélation de cette expérience raciste pourrait expliquer la défiance encore viscérale aujourd’hui des hommes noirs vis-à-vis du système hospitalier américain et participer de leur moindre espérance de vie au regard de celle des Blancs.

Très tôt, les militants de l'égalité raciale ont réclamé une assurance santé universelle à l’européenne et défendu le paradigme de la santé comme « droit humain fondamental ». « De toutes les formes d'inégalité, affirmera plus tard Martin Luther King, l'injustice dans le domaine de la santé est la plus choquante et la plus inhumaine. » Préserver les corps noirs et assurer leur survie physique comme morale en articulant santé pour tous, égalité et politique fut un des aspects les plus glorieux et les plus méconnus de la lutte pour la libération noire américaine. Le « mouvement des droits civiques médicaux » articula ainsi sa demande de déségrégation de l’hôpital à l'adoption d'une couverture santé universelle qui ne vint jamais. Le Black Panther Party for Self-Defense lança au même moment son programme révolutionnaire en dix points dont la santé gratuite constituera une doléance primordiale. Dès 1970, au cri de « Servir le peuple corps et âme », les Panthères ouvrent des dispensaires et des cliniques gratuites pour les plus pauvres de la communauté noire, offrent service d'ambulance comme médecine préventive, soignent le diabète et détectent l'hypertension et les cancers. Ces «cliniques du peuple» sont la forme viscérale de l'autodéfense, une politique de la survie qui consiste à épargner les corps noirs de la prévalence des maladies mortelles comme des pathologies chroniques qui gâchent la vie. Mais c'est aussi combattre l'idéologie bioracialiste de l'hôpital qui objectifie les patients noirs et les maltraite. Enfin, en mettant des visages noirs, le plus souvent des infirmières, derrière le masque blanc, les Panthères tentèrent de susciter la confiance dans le corps médical, irréductiblement perçu comme raciste, coercitif et autoritaire.

Aujourd’hui, pour survivre face au virus, on enjoint les Noirs de porter eux aussi un masque : celui qui couvrira leur nez et leur bouche dans l’espace public. Or cette injonction n’est pas plus aveugle à la race que l’épidémie. Les réseaux sociaux comme les grands journaux se font l’écho des tourments de jeunes hommes noirs terrifiés à l’idée de sortir masqués, tant la précarité de leur existence tient parfois simplement à ce qu’un morceau de tissu sur le visage évoquera un policier plus tendu que les autres. Déjà un médecin noir masqué molesté par la police alors qu’il testait des sans-abri à Miami, déjà des dizaines de Noirs interpellés dans des grandes surfaces parce qu’ils déambulaient masqués donc suspects. Lorsque faute de pouvoir accéder au masque chirurgical standardisé, certains Noirs recyclent un bandana et se font un masque artisanal, ils multiplient instantanément leur risque de contrôle policier dont l’issue est fatale dans 2,5 fois plus de cas que s’ils étaient blancs. Or on sait aujourd’hui que le degré de stress auquel sont soumis les Noirs dans l’espace public est un facteur significatif dans la survenue des maladies chroniques. Craindre la violence policière affaiblit l’organisme et pourrait partiellement expliquer la vulnérabilité noire au Covid. Revêtir le masque peut condamner à la mort brutale, le refuser à la mort plus lente. Cette aporie tragique que les Noirs américains doivent résoudre est symptomatique d’un racisme d’État à ce jour incurable.

Sylvie Laurent
Préfacière de Black Lives Matter, en librairie le 21 octobre prochain.
Tribune initialement parue dans Libération le 14 mai 2020.