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Persistance de Pierre Bourdieu (V). Le Savant et le politique (3)

30 octobre 2021|

Le moment auquel Bourdieu a été soupçonné d’avoir abandonné la position du savant pour celle du militant politique se trouve être justement celui auquel il jugé nécessaire d’insister encore plus qu’auparavant sur le fait que la science a ses propres exigences, avec lesquelles il faut rappeler sans cesse qu’il n’est pas possible, même pour les raisons politiques les plus respectables qui soient, de transiger.

Le dernier cours qu’il a donné au Collège de France peut être considéré, à bien des égards, comme un plaidoyer en faveur de l’autonomie de la science et de la cité savante, et un appel à la défendre contre les dangers qui la menacent aujourd’hui de plus en plus. Il y a une singulière ironie dans le fait que lui, qui a été accusé régulièrement de pratiquer une forme de réductionnisme sociologisant et même sociologiste, ait terminé son enseignement par une réaffirmation de la croyance – qui a en réalité toujours été la sienne – à la capacité qu’a le monde de la science de s’autoréguler selon des principes qui lui sont propres et qui ne sont pas réductibles à des déterminations économiques, sociales et culturelles qui s’imposent à lui de l’extérieur.

Or c’est justement, d’après Bourdieu, une réduction de cette sorte qui est probablement en train de s’effectuer insidieusement dans la période actuelle, comme toujours à l’insu et avec la collaboration d’un bon nombre de ceux qui auraient justement les meilleures raisons d’y résister :

« Je crois en effet, nous dit-il, que l’univers de la science est menacé aujourd’hui d’une redoutable régression. L’autonomie que la science avait conquise peu à peu contre les pouvoirs religieux, politiques ou même économiques, et, partiellement au moins, contre les bureaucraties d’État qui assuraient les conditions minimales de son indépendance, est très affaiblie. Les mécanismes sociaux qui se sont mis en place à mesure qu’elle s’affirmait, comme la logique de la concurrence entre les pairs, risquent de se trouver mis au service de fins imposées du dehors ; la soumission aux intérêts économiques et aux séductions médiatiques menace de se conjuguer avec les critiques externes et les dénigrements internes, dont certains délires “postmodernes” sont la dernière manifestation, pour saper la confiance dans la science et tout spécialement la science sociale. Bref, la science est en danger et, de ce fait, elle devient dangereuse *. »

En ce qui concerne la question de la dépendance par rapport aux médias, et en particulier de la relation à l’actualité, au sens médiatique du terme, Bourdieu souligne que les problèmes et les conflits qui mobilisent à un moment donné les journalistes et les essayistes sont rarement ceux auxquels sont confrontés réellement les chercheurs dans le champ scientifique concerné, et il n’hésite pas à parler d’une certaine intemporalité de l’espace de la recherche :

« L’espace dans lequel se situe le chercheur n’est pas celui de l’“actualité”, qu’il s’agisse de l’actualité politique ou de l’actualité “intellectuelle”, comme on dit, en entendant par là ce qui se discute dans les “pages livres” des quotidiens et des hebdomadaires : c’est l’espace relativement intemporel – Marx et Weber, Durkheim et Mauss, Husserl et Wittgenstein, Bachelard et Cassirer en font partie autant que Goffman, Elias ou Cicourel –, et tout à fait international, de tous ceux qui ont contribué à produire la problématique à laquelle il se trouve affronté et qui n’a rien à voir, bien souvent, avec les problèmes que se posent – et que lui posent – ceux qui ont les yeux rivés sur l’actualité immédiate * . »

Bourdieu désigne du nom de « Realpolitik de la raison » une entreprise qui se sert des acquis de la science sociologique et historique « pour tenter de renforcer tout ce qui, dans chacun des différents champs, est de nature à favoriser le règne sans partage de sa logique spécifique, c’est-à-dire l’indépendance à l’égard de toute espèce de pouvoir ou d’autorité extrinsèque – tradition, religion, État, forces du marché * ». La revendication de l’autonomie du champ scientifique ne fait, bien entendu, chez lui, aucune concession à l’idéalisme. Ce n’est pas sur un amour désintéressé et exclusif de la vérité, qui animerait intrinsèquement les chercheurs, que peut reposer cette autonomie, mais, au contraire, justement sur la logique du champ elle-même. Il y a des univers qui, comme les champs de production culturelle, du fait de leur logique paradoxale, « favorisent l’apparition de dispositions désintéressées, à travers les récompenses qu’ils accordent à l’intérêt au désintéressement * ».

Bourdieu prenait toujours un air à la fois un peu ironique et un peu réprobateur quand il m’arrivait d’évoquer la possibilité que, pour expliquer certains aspects ou certains épisodes de l’histoire des connaissances humaines, il soit nécessaire de faire intervenir quelque chose comme un désir de vérité ou un intérêt que l’être humain est capable de ressentir pour la vérité elle-même. C’est le genre d’hypothèse dont il ne pensait pas avoir besoin et qu’il cherchait même par-dessus tout à éviter. Le désir de vérité, là où il est présent, était, pour lui, un effet local qui résulte de causes, et notamment de causes sociales, diverses, plutôt qu’une cause.

« Si l’universel avance, explique-t-il, c’est parce qu’il existe des microcosmes sociaux qui, en dépit de leur ambiguïté intrinsèque, liée à leur enfermement dans le privilège et l’égoïsme satisfait d’une séparation statutaire, sont le lieu de luttes qui ont pour enjeu l’universel et dans lesquelles des agents ayant, à des degrés différents selon leur position et leur trajectoire, un intérêt particulier à l’universel, à la raison, à la vérité, à la vertu, s’engagent avec des armes qui ne sont autre chose que les conquêtes les plus universelles des luttes antérieures *. »

Si la raison et l’universel avancent, ce ne peut être que parce qu’il y a des profits de rationalité et d’universalité, et que « les actions qui font avancer la raison et l’universel font avancer du même pas les intérêts de ceux qui les accomplissent * ». Dans le cas de la science, ce n’est pas la vertu des acteurs, mais la logique de la concurrence, qui donne à la vérité des chances supérieures à celles de l’erreur.

« Il est parfaitement possible, écrit Bourdieu, d’affirmer la spécificité et l’autonomie du discours scientifique sans sortir des limites du constat scientifique et sans avoir besoin de recourir aux différentes espèces de deus ex machina qu’on invoque traditionnellement en pareil cas. Les champs scientifiques, ces microcosmes qui, sous un certain rapport, sont des mondes sociaux comme les autres, avec des concentrations de pouvoir et de capital, des monopoles, des rapports de force, des intérêts égoïstes, des conflits, etc., sont aussi, sous un autre rapport, des univers d’exception, un peu miraculeux, où la nécessité de la raison se trouve instituée à des degrés divers dans la réalité des structures et des dispositions. Il n’existe pas d’universaux transhistoriques de la communication, comme le veulent Apel ou Habermas ; mais il existe des formes socialement instituées et garanties de communication qui, comme celles qui s’imposent en fait dans le champ scientifique, confèrent leur pleine efficacité à des mécanismes d’universalisation comme les contrôles mutuels que la logique de la concurrence impose plus efficacement que toutes les exhortations à l’“impartialité” ou à la “neutralité éthique” 7. »

C’est donc la simple observation du mode de fonctionnement du champ scientifique lui-même qui « oblige à adhérer à un réalisme critique et réflexif, en rupture à la fois avec l’absolutisme épistémique et avec le relativisme irrationaliste * ». Bourdieu a toujours insisté sur le fait que la logique du champ scientifique n’est pas celle d’un champ politique, et c’est ce qui permet d’échapper aux conséquences relativistes qui semblent résulter d’une description réaliste de son mode de fonctionnement. « La fermeture sur soi du champ autonome constitue le principe historique de la genèse de la raison et de la genèse de la normativité *. » C’est grâce à elle qu’il est possible d’expliquer comment « la science peut avancer sans cesse vers plus de rationalité sans être obligée de faire appel à une sorte de miracle fondateur * ».

À la différence de beaucoup d’autres, qui se croient plus réalistes et plus sociologues que lui, Bourdieu ne cède jamais à la tentation de mettre sur le même plan « les stratégies scientifiques et les intrigues pour obtenir des fonds ou des prix scientifiques » ; et il ne conçoit pas « le monde scientifique comme un univers où l’on obtient des résultats grâce au pouvoir de la rhétorique et à l’influence professionnelle » * . Le fait que ceux qui défendent ce genre d’idée pratiquent généralement en même temps ce qu’ils décrivent et puissent même, ce faisant, obtenir momentanément (au moins du point de vue sociologique) certains résultats ne prouve rien en faveur de leur thèse.

Dans son dernier cours, Bourdieu cherche avant tout à établir qu’une sociologie réaliste du monde scientifique est compatible avec une théorie de la connaissance et une épistémologie réalistes et que, d’une certaine façon, elle implique même une théorie de la connaissance et une épistémologie de cette sorte. Il n’est pas facile de décider dans quelle mesure il a effectivement réussi à établir cette connexion et quel genre de réalisme scientifique, éclairé par la sociologie, il essayait d’opposer aux épistémologues post-modernistes et aux constructivistes sociaux. […]

Ce n’est évidemment pas un hasard si Bourdieu a choisi de dédier son dernier cours à la mémoire de Jules Vuillemin, dont il dit qu’« il incarnait une grande idée de la philosophie, une idée de la philosophie peut-être un peu trop grande pour notre temps, trop grande en tout cas pour accéder au public qu’il aurait mérité * ». De tous les philosophes français contemporains, Vuillemin était, en effet, probablement celui qui professait la conception la plus radicale et la plus ombrageuse de l’autonomie de la recherche philosophique et le refus le plus intransigeant de toute concession à des préoccupations comme celles de l’efficacité et du succès, aux sollicitations et à la pression des médias et, de façon tout à fait générale, à l’esprit du temps * .

Même si Bourdieu ne pensait pas que cette solution extrême puisse être aujourd’hui la bonne et si ce n’est pas celle qu’il a adoptée, je l’ai toujours entendu parler avec la plus grande admiration de Vuillemin, de l’importance considérable de la contribution qu’il a apportée la philosophie de notre époque et de la grandeur de l’exemple qu’il nous a donné. Cela ne peut sembler paradoxal que si l’on oublie qu’un des objectifs principaux que Bourdieu a poursuivis d’un bout à l’autre de son itinéraire intellectuel était d’utiliser les méthodes et les acquis de la science sociale, non pas seulement pour déterminer les conditions de possibilité et les limites de l’autonomie du monde savant, mais également pour améliorer les chances que nous avons de réussir à la préserver. […]

(À suivre…)

Jacques Bouveresse

Extrait de la troisième partie du texte d’une communication au colloque « Bourdieu français — Bourdieu allemand » (Berlin, 12-14 juin 2003), paru dans Bourdieu, savant et politique (Agone, 2004).

De Pierre Bourdieu, à paraître en janvier 2022, la réédition d’Interventions, 1961-2001. Science sociale et action politique.

(La série « Persistance de Pierre Bourdieu » est illustrée de portraits issus du documentaire de Pierre Carles, La sociologie est un sport de combat, CP-Production, 2001.)