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Petite histoire des luttes urbaines à Marseille (2018-2023)

5 avril 2024|

Cinq après que la ville de Marseille ait été endeuillée par la mort de locataires sous les gravats de leurs taudis, tout semble oublié : on se prépare désormais à recevoir un nombre toujours plus grands de candidats à l’installation venus voir si la vie y est vraiment plus belle. Traditionnellement, la cité phocéenne attirait plutôt l’immigrant et le voyageur que le touriste. Les choses auraient-elles changées à ce point ? Avec son enquête socio-historique, Victor Collet revient sur les désillusions et les espoirs d’une résistance à la dépossession urbaine des classes populaires menée avec le concours plus ou moins volontaire de la petite-bourgeoisie.

Quatre heures du matin. La chaleur est suffocante, fin de mois d’août brûlante à Marseille. Pas même un mince filet d’air. Et ce bruit qui résonne, toutes les demi-heures. La lourde porte d’entrée de l’immeuble enfoncée qui claque en se refermant et provoque systématiquement le même sursaut. La même angoisse. Elle remonte les étages.

Les coups de pied approchent. Font craquer le vieux bois orangé des portes palières. Dans l’une des plus petites rues de Marseille, à l’abri des regards – sauf celui de la vierge qui veille depuis la grande peste sur ce coin d’immeuble jauni –, la porte ouverte aux grands vents a fait le tour du voisinage. Le tout-venant admire chaque soir l’immeuble en perpétuels travaux. Trois ans déjà. Sans occupant ou si peu, hall noirci par les départs d’incendie et les rénovations bâclées, cage d’escalier défoncée assortie d’énormes poutres métalliques, appartements vidés, câbles électriques jusqu’au sol… L’immeuble fait les délices du quartier. Et la vie nocturne au carrefour de l’église des Réformés regorge d’âmes en perdition, surtout aux heures les plus chaudes de l’été, où chaque hère cherche un brin d’air jusqu’à l’aube.

En quelques nuits, l’immeuble s’est transformé en salle de shoot improvisée. Seringues, petites cuillères et élastiques au milieu des gravats et des sacs de ciment, dans les escaliers ou les appartements. En hôtel de passe aussi, avec ses appartements répartis par des macs qui enfoncent les portes pour les travailleuses à toute heure de la nuit. Et cette porte qui claque. Dans l’immeuble vidé, le rôle de gardien improvisé, sans sommeil, s’avère des plus risqués. Les nouveaux occupants ont vite saisi l’isolement du bâtiment et la solitude de l’habitant. Perdu au milieu de la cour des miracles qui campe sur ses positions. Et fait les trois-huit.

Quand la nuit de débauche s’achève, la journée d’embauche prend la relève.

7 h 30. Les ouvriers débarquent au milieu des mines patibulaires sur le perron d’en face. Les uns feignent de ne rien voir et s’engouffrent dans l’immeuble. Les autres guettent les attardées qui finissent leur passe et fument une dernière cigarette à la fenêtre puis filent à l’anglaise quand retentissent les premiers coups de masse du chantier. À faire trembler les murs. Et ce bruit sourd qui tape désormais jusque sur l’oreiller. Le sommeil, marchandise longtemps prisée au paradis de l’insalubrité marseillaise, semble comme un lointain souvenir, rangé au placard de ce qui faisait de ce magnifique appartement fin xixe et de ce coin bordélique du Ier arrondissement de Marseille le parfait « bon plan »…

De la place, un prix imbattable, pour qui n’est pas trop regardant sur la dose de bordel… Le bon plan a viré depuis un moment au cauchemar. Face sombre de la gentrification et du tourisme de masse comme des rénovations qui emplissent les rues de Marseille. Du changement de propriétaire aussi. Travaux à marche forcée, expulsions, départs contraints, périls qui s’enchaînent et carences en tous genres. Une chose est sûre : on achève toujours bien le quotidien des habitants, dans ce centre ancien, pauvre et dit « immigré », entièrement ou presque aux mains du privé.

« Oh ! On aurait pu coller un arrêté de péril et virer tout le monde. On attend juste que la vieille, elle crève. On rénove tout, on divise les appartements et on double les prix », avait affectueusement glissé cet agent immobilier aux cheveux blonds soignés et souliers pointus, pendant une visite du local miteux du rez-de-chaussée. Charmant.

Une agence qui rechignait à louer, laissait l’immeuble, squatté dans les grandes largeurs, se dégrader, pas une lumière dans la cage d’escalier, tendance noir complet pendant un an. On aurait pu se douter. Mais le bon plan tenait. D’autres locataires, moins adeptes des cambriolages à répétition, avaient plié bagage. D’autres vieux Marseillais avaient pris la poudre d’escampette devant les fissures assez larges pour passer la main chez le voisin ou en découvrant les commerces (et les caves) gorgés d’humidité. C’était peu après les effondrements. Rue d’Aubagne.

2018. À y réfléchir, tout s’est accéléré à partir de là. La mort de la « vieille » depuis longtemps sous tutelle : trois des quatre squats vidés à grands renforts de policiers, des rénovations qui démarrent tambour battant avant d’être brutalement stoppées. Tout à revoir huit mois plus tard. Depuis un moment dans le viseur de la Ville, refusant toute recommandation de ses experts dépêchés sur place, le propriétaire un brin autoritaire a pris la peine maximale : arrêté de péril ordinaire, dit « de mise en sécurité simple », avec maintien des locataires dans les lieux (sans loyer à verser le temps des travaux).

Entre-temps, les « anciens », isolés au premier et au dernier étage, sont morts ou partis à l’hôpital. Sans être remplacés : le péril n’autorise pas la location. Et le projet s’est vite révélé tout autre. De renforcements en nuisances continues, de jours fériés en occupations nocturnes et en départs de feu, la seule trentenaire célibataire en capacité de le faire a acheté un peu plus loin. Sont restés les parents isolés, l’intellectuel précaire ou l’accompagnante de jeunes handicapés. Un concentré du brutal changement dans l’hypercentre marseillais.

Au fil des travaux, le propriétaire s’est révélé avant tout soucieux d’un « précieux » immeuble qu’il venait contempler tous les matins. Et l’apparente sénilité du bonhomme cachait une société civile immobilière aux reins assez solides pour tenir des travaux pendant trois ans. Cédée en partie au fiston, changeant de nom, elle a vite fait disparaître le fâcheux arrêté de péril de son pedigree une fois celui-ci levé.

Moyennant de lourds travaux sur les structures, de l’eau parfaitement colorée, deux départs d’incendie et des chutes de pierre de deux kilos sur le petit lit de l’ado du deuxième étage, la rénovation a repris. Découpage d’appartement, mutation des commerces en studios meublés, portes blindées sur les caves et les appartements inoccupés, mais portes en toc pour les locataires encore là. Et l’entrée toujours ouverte aux grands vents. De là à n’y voir qu’une manière de faire fuir les derniers occupants… Ils demeuraient en tout cas, comme leurs récriminations, parfaitement invisibles – et inaudibles – pour le propriétaire. Bien contraints d’attendre et d’observer le sort du bâtiment, devant l’impossibilité de se reloger avec l’explosion des prix des loyers dans le quartier.

Victor Collet
Prologue à son livre, Du taudis au airbnb. Petite histoire des luttes urbaines à Marseille (2018-2023), qui vient de paraître.

livre(s) associé(s)

Du taudis au airbnb

Petite histoire des luttes urbaines à Marseille (2018-2023)

Victor COLLET