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Politiser l’enfance

23 octobre 2024|

L’école n’étant pas un sanctuaire – ce qui est heureux , il est très fréquent que les élèves expriment leur opinion sur tel ou tel sujet, à fortiori politique. Et ce, dès l’école primaire. Dès lors, les mots et les images qu’ils mobilisent révèlent un monde de l’enfance, avec ses normes, ses codes, sa langue et ses gestes. Trop souvent, ces expressions sont délégitimées par des rappels à l’ordre professoraux : « On ne dit pas ça… On ne parle pas comme ça… Ce que tu dis n’a aucun intérêt… Cesse de faire ton intéressant… »

C’est cet univers de compréhension enfantine que sont allés sonder Julie Pagis et Wilfrid Lignier dans leur ouvrage magistral L’Enfance de l’ordre – Comment les enfants perçoivent le monde social, paru en 20171Lire aussi la bande dessinée de Julie pagis et Lisa Mandel, Prézizidentielle, Casterman, 2017.. Cette année-là, Emmanuel Macron se présente pour la première fois à la présidence de la République, et les enfants commentent allègrement l’actualité, comme à leur habitude. Les sentences tombent : il y a les candidats gentils et les méchants ; les moches et les beaux ; ceux qu’on dessine en train de faire pipi pour les ridiculiser ; ceux qui font pleurer maman ; et puis celle qui fait peur parce qu’elle veut renvoyer les gens dans leur pays.

De plus en plus de travaux de sociologie interrogent le rapport ordinaire des enfants à la politique, leur grille de décryptage du monde. Bien sûr, ils montrent l’importance de la socialisation enfantine dans l’environnement familial. Mais ils fournissent aussi des clés pour décoder ces jugements enfantins et ces expériences sensibles du politique.

À la lecture de ces travaux, on ne peut que s’interroger sur les manquements de l’école dans l’accueil de la parole enfantine : une institution qui, d’un côté, surinvestit une éducation à la citoyenneté pétrie de rituels et d’apprentissages formels aussi désincarnés qu’éloignés du monde de l’enfance (dont les élections de délégués sont l’un des exemples les plus emblématiques) ; et, de l’autre, une institution qui sanctionne toute parole considérée comme déviante, comme si les mots d’enfants avaient le même poids que ceux des adultes. Des manquements qui, par exemple, ont mené des enfants à se voir accusés d’« apologie de terrorisme ».

Parmi la littérature publiée sur le sujet, un ouvrage paru plus récemment en appelle à « politiser l’enfance ». Il est dédié au philosophe Tal Piterbraut-Merx, qui avait entamé un doctorat sur ce sujet avant de mettre fin à ses jours, le 25 octobre 20212Comme le font ses ami.es,  je vais alternativement genrer Tal Piterbraut-Merx  au masculin et féminin.. Le livre est un assemblage de contributions aussi bien juridiques que poétiques, artistiques, philosophiques, sociologiques, militantes ou pédagogiques. C’est un livre inclassable. D’abord dans sa matérialité. Produit d’une  conception éditoriale originale, l’objet en jette à double titre : de bric et de broc (comme l’est souvent le monde des enfants) mais, plus encore : il jette un pavé dans la mare.

L’univers enfantin est une question qui taraude les pédagogues depuis très longtemps. Plus personne, en théorie, ne considère l’enfant comme un vase vide à remplir, ce dont se chargerait l’institution scolaire. Dans la mouvance de l’éducation nouvelle, certains pédagogues comme – le couple Freinet ou Roger Cousinet dans leurs revues, La Gerbe, Enfantines ou L’Oiseau bleu – ont cherché à légitimer les expressions propres des enfants, par le biais de textes ou dessins libres. Ce faisant, ils ont posé les premiers jalons d’une pensée de l’enfance en soi, c’est-à-dire qui ne soit pas tendue uniquement vers le devenir adulte, « téléologique » comme l’écrit Tal Piterbraut-Merx. Une réflexion féconde pour interroger l’institution scolaire :  permet-elle aux enfants d’être soi en tant qu’enfants ? L’élève est-il encore un enfant ?

Mais une politisation de l’enfance irait encore plus loin en pointant l’un des impensés de notre société : la nature et les conséquences des rapports de pouvoirs de l’adulte sur l’enfant, notamment en ce qui concerne les violences, sexuelles, mais pas seulement. Ce faisant, le travail rejoint le petit opus publié l’année dernière par Laelia Benoît parlant d’« infantisme » pour qualifier les discriminations subies par les enfants.

Quelles seraient les particularités de ce rapport de domination ? Il va de soi qu’il n’est pas comparable en tout point à d’autres formes de dominations incarnées dans le sexisme, les racismes ou le validisme. Car il s’agit précisément d’enfants, et qu’on se trouve sur une ligne de crête entre la nécessité de détacher la figure de l’enfant de sa projection comme « adulte en devenir ». Tout en reconnaissant une forme de vulnérabilité qui nous oblige, nous les adultes. Mais nous oblige à quoi ? De même, il n’existe aucun autre rapport de domination dans le cadre duquel le dominant ait à ce point fait l’expérience du dominé. Or nous avons toutes et tous été des enfants.

Les pistes posées dans l’ouvrage en hommage à Tal Piterbraut-Merx peuvent gêner aux entournures3Ces pistes sont longuement dépliées dans une conférence de Tal Piterbraut-Merx. Et l’édition d’un ouvrage conçu à partir de son doctorat, inachevé, est prévue le 25 octobre prochain.. Elles restent à creuser. Mais on en voit le potentiel émancipateur.

D’abord, elles ne plaident pas pour l’abolition d’une domination qui place l’enfant à égalité de statut avec l’adulte – ce qu’ont pu faire les libertaires des années 1970, dont on connaît les dérapages en matière de banalisation de la pédocriminalité. Ensuite elles prennent à bras le corps la douloureuse question des violences intrafamiliales (Tal Piterbraut-Merx ayant été elle-même victime d’inceste), autant que celle du paradigme dominant de la « protection de l’enfance », qui repose sur un modèle « développementaliste » conférant aux adultes la responsabilité de protéger l’enfant de sa fragilité.

Sur le plan pédagogique, la réflexion ouvre bien des vannes également puisque le rapport de domination entre le maître et l’élève est à l’intersection de celui entre l’adulte et l’enfant et de ce que produit l’institution scolaire comme effet d’autorité. Tout cela reste à approfondir. Dans ce livre, un dialogue fécond (mais interrompu) entre le sociologue Ghislain Leroy et Tal Piterbraut-Merx nous invite à le faire. Pour ma part, j’y vois l’opportunité de travailler la relation pédagogique autrement, à la suite des réflexions de Jacques Rancière sur Le Maître ignorant, où il plaide lui pour une horizontalité totale des relations entre maître et élève ; ainsi que de porter un regard critique sur les expériences anti-autoritaires qui restent encore les marottes de certaines critiques radicales de l’école comme l’expérience de l’école de Summerhill.

L’école restant un espace de socialisation par l’apprentissage de savoirs, à quelles conditions ces apprentissages peuvent-ils se faire sans s’accompagner de micro-sabotages de l’enfance ? Et comment l’école peut-elle accompagner – sans troubler – l’enfant dans ses propres choix, jugements, consentements ?

Dit autrement, quand accepterons-nous que l’école soit transformée par l’enfance qu’elle y accueille ? Et non l’inverse.

Laurence De Cock
Une première version de ce texte est parue au Café pédagogique, le 8 octobre  2024.
De la même autrice sur ces sujets, derniers livres parus, École publique et émancipation sociale et Une journée fasciste. Célestin et Élise Freinet, pédagogues et militants (Agone, 2021 et 2023).
De la même autrice, à paraître le 15 novembre 2024, son Histoire de France populaire. D’il y a très longtemps à nos jours — en souscription jusqu’au 30 octobre.

livre(s) associé(s)

Une journée fasciste

Célestin et Élise Freinet, pédagogues et militants

Laurence DE COCK