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Pour ceux qui ont connu les horizons fermés et la crainte de l’avenir

Fils d’un chauffeur de locomotive de Newcastle, Jack Common est un des rares auteurs à avoir écrit sur la condition ouvrière « de l’intérieur ». Tour à tour mécanicien en usine, vendeur dans un magasin de chaussures et employé dans une étude d’avoué, ce véritable Jack of all trades s’installe à Londres en 1928. Il vient d’avoir vingt-cinq ans.

Deux ans plus tard, il signe un article dans The Adelphi, revue littéraire et politique où il fait rapidement son chemin : d’abord contrôleur des ventes, il deviendra directeur adjoint en 1932 puis directeur de 1935 à 1936. Il y écrit éditoriaux, articles politiques et sociaux, mais aussi des critiques de livres – également pour nombre d’autres périodiques. En 1938, il préface et édite le recueil Seven Shifts, dans lequel sept ouvriers décrivent leur journée de travail.

C’est dans les bureaux de The Adelphi qu’il rencontre notamment E. M. Forster et Dylan Thomas, mais surtout George Orwell, avec qui il sympathise – comme en atteste leur abondante correspondance*. Ce dernier, qui ne comptait pas tant de « vrais prolétaires » parmi ses amis, trouvait sans doute une précieuse source d’informations sur la vie ouvrière dans ce compagnon qui prendra le temps de lui faire visiter le Londres populaire.

Premier volet de la trilogie romanesque envisagée par Common, Kiddar’s Luck paraît en 1951, un an après la mort d’Orwell. Rien dans leur correspondance ne laisse supposer qu’il en ait fait lire des passages à l’auteur de 1984, mais celui-ci avait très favorablement salué les essais de Common, dont le recueil The Freedom of the Streets : «Jack Common est un auteur qui n’a pas la notoriété qu’il mérite. C’est pourtant, virtuellement, une sorte de Chesterton de la gauche, […] la voix authentique de l’homme ordinaire*. »

Alors que l’importance de l’œuvre d’Orwell fait aujourd’hui l’unanimité, Common, faute de reconnaissance, n’a pas même pu achever sa trilogie, et ses romans sont épuisés.

Pourtant, dans The Independent, le critique littéraire Richard Kelly parle de Kiddar’s Luck comme d’un « chef-d’œuvre négligé », saluant sa « maîtrise linguistique et sa vision de la vie des travailleurs, sans illusions ni faux héroïsme »*. L’écrivain et historien Ken Worpole range Common parmi les grands romanciers populaires, aux côtés de Lewis Grassic Gibbon et de Jack Jones, voyant en lui un Billy Liar avant la lettre, qui s’adresse « directement à tous ceux qui ont connu les horizons fermés et la crainte de l’avenir. […] Par l’abondance de détails et par l’analyse, Common était en avance sur son temps à bien des égards […] – c’était un écrivain d’une clarté et d’une vigueur étonnantes* ».

Mais à parution, passant à côté de ce qu’il y a d’universel dans le roman, la critique ne vit en Kiddar’s Luck qu’un tableau naturaliste de « l’autre Angleterre », le nord du pays. Inclassable, très loin de la pesanteur didactique du réalisme social, Common n’a jamais été considéré – faute de perspective marxiste – comme un représentant tardif de l’école des écrivains prolétariens des années 1930. Il ne s’est pas non plus joint aux « angry young men », les « jeunes gens en colère » de la nouvelle génération de romanciers et d’auteurs dramatiques – John Osborne, Kingsley Amis, Harold Pinter, Alan Sillitoe, etc. – qui, à la fin des années 1950, revendiquaient une écriture réaliste et sociale, loin des idéologies, tant communiste que libérale.

Contre mauvaise fortune est une évocation de l’enfance de Willie Kiddar dans les rues du quartier populaire de Heaton, à Newcastle, avant la Première Guerre mondiale. Le roman offre, entre autres, une extraordinaire galerie de portraits, du père cheminot bourru à l’oncle Robin, autodidacte éclairé, en passant par la grand-mère bigote et victorienne ou la mère obsédée par sa mauvaise étoile. Sans noirceur ni misérabilisme, Common dépeint avec un humour décapant le monde de la rue, ses périls, ses plaisirs et ses valeurs – à commencer par la solidarité.

Il n’y a guère que le nom du protagoniste qui relève de la fiction, au point que la parution du « roman » entraîna une brouille durable entre Common et sa famille – mais aussi avec un certain nombre de voisins, qui n’eurent aucun mal à se reconnaître. Si les scènes orageuses entre ses parents sont parfois tragiques, il est difficile d’échapper au fou rire à la lecture d’épisodes comme celui du « gang des mères » : des ménagères alcooliques qui mettent leur mobilier au clou pour aller se soûler au pub. D’une couleur plus tendre, les souvenirs d’enfance parlent de liberté, de camaraderie, de bagarres, de bêtises… et d’école buissonnière, pour échapper à un système d’éducation absurde qui enseigne avant tout aux enfants d’ouvriers à supporter l’ennui qui sera leur lot une fois adultes – une fois ouvriers. Common nous plonge dans le spectacle de la rue, avec sa sensualité et sa drôlerie – le festival d’odeurs des marchés couverts aux sandwiches dégoulinant de saindoux, la cacophonie des marchands ambulants, les pétarades de la nuit de Guy Fawkes… Il nous introduit aux secrets d’alcôve du dimanche, quand les parents expédient leur progéniture au catéchisme pour faire leur sieste crapuleuse… Créativité débordante de l’enfance, amour précoce pour le cinéma: le héros invente même le cinéma d’animation par grattage de la pellicule un demi-siècle avant Norman McLaren ! En dehors des moments de lecture – très tôt entrée dans la vie du narrateur par le biais d’une Bible illustrée offerte par sa grand-mère pieuse –, l’univers décrit par Common est celui du quartier, de la rue.

D’une manière ou d’une autre, Common n’a jamais cessé de donner la parole à ceux et celles qu’on n’entend ni ne voit jamais en acteurs de leur vie. Dans Tyneside Story (1944), film documentaire de Gilbert Gunn sur les chantiers navals de sa région dont Common écrit le scénario, il détourne la propagande de guerre de cette commande publique : ses personnages s’insurgent contre les employeurs qui avaient mis les ouvriers au chômage pendant la Grande Dépression.

« Je suis de la rue, de naissance ; alors je sais très bien que chez nous, le succès individuel – à moins qu’il ne soit le fruit du hasard – a toutes les chances de vous couper des autres. » La chance ouvre le livre, le referme, et elle s’affiche en couverture : Kiddar’s Luck, la « chance de Kiddar », qui n’a pas eu celle de naître sous une bonne étoile.

Aucune bonne fée ne s’est non plus penchée sur le romancier : l’éditeur du deuxième volet de sa biographie, The Ampersand (L’Esperluette) paru en 1954, fait faillite deux ans plus tard. Un dernier volume, Riches and Rare, devait clore la trilogie avec les tribulations de Willie Kiddar à Newcastle pendant la grève générale de 1926. Mais le manque de reconnaissance et la nécessité de subvenir aux besoins de sa famille empêchent Common d’en finir la rédaction.

Mort à Newport Pagnell (Buckinghamshire) le 20 janvier 1968, Common laisse derrière lui quantité d’essais, de romans, de poèmes, de journaux intimes et de lettres non publiés, qui sont conservés à la bibliothèque Robinson de l’université de Newcastle. En 1974, John Mapplebeck lui consacre un documentaire, Common’s Luck*. Vingt ans plus tôt, un discret hommage lui était rendu par le sculpteur Laurence Bradshaw, qui a donné à son buste de Karl Marx au cimetière de Highgate, dans le nord de Londres… les sourcils de Jack Common.

Laure Mistral

Préface de la traductrice au roman de Jack Common, Contre mauvaise fortune.