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Pour ne pas en finir avec la nature [LettrInfo 24-IV]

8 février 2024|

En y allant à la serpe, pour ne pas dire à la faucille, on peut évaluer le recul de la critique sociale rationaliste à l’aune des avancées d’un avatar ou un autre du postmodernisme. Sans changer d’outil, mais en passant au niveau géopolitique, on peut voir ce recul comme un effet collatéral de la victoire sans partage du modèle de démocratie néolibérale, feuille de vigne du capitalisme.

Et pour conclure cette introduction de jardinier, on doit constater que, de champs de mines en champs de ruines, de manœuvres militaires en manœuvres académiques, de prestigieux séminaires en coups tordus, d’officines économiques en officines médiatiques, c’est à coups de marteau qu’y sont allés, pour commencer, comme pour finir, les vainqueurs de la guerre froide.

Dans le domaine des idées, on peut associer l’effondrement de l’hégémonie marxiste en matière de contestation politique et sociale à l’opprobre jetée sur l’universalisme, le rationalisme, la science et, tant qu’à faire, les Lumières, désormais accusées sans appel d’être les père, mère, frère ou sœur du racisme, du colonialisme, du nazisme, de l’écocide et autres « —cides ».

En lieu et place de ce fatras de concepts désormais canceled, tout un chacun et chacune dans l’air du temps se doit désormais, pour lutter contre le mauvais état du monde (incontestable), d’être relativiste, irrationaliste et surtout maudire dans le même élan la science et l’universel. Que la critique des Lumières et de ses conséquences (réelles ou chimériques) soient portée depuis la fin du XVIIIe siècle par tout l’héritage réactionnaire (de Joseph de Maistre à Martin Heidegger) soudé par la haine de la Révolution française, de la démocratie et de la raison ne semble pas troubler grand monde dans la nouvelle famille progressiste.

Non que la bataille culturelle progressiste et anti-capitaliste ne soit plus menée à gauche. Au contraire ! Qu’il s’agisse de féminisme, de racisme, d’écologie et des autres dominations longtemps qualifiées de secondaires par les tenants des rapports de domination de classe et économique. Mais l’avant-garde progressisme postmoderne, anticipant l’âge du militantisme numérique et des campagnes politiques sur rézosociaux, avait déjà pris une sorte de « raccourci linguistique » – manière de dépasser la lourdeur du militantisme syndical et partitaire, fait de tracts et de porte-à-porte !

Le racisme et le sexisme ne sont-ils pas aussi inscrits dans les langues ? Changeons donc les mots et les pensées : les choses suivront. De même pour les outrages faits à Gaïa. Du fait de leur « coloration eurocentrique », les concepts de « nature » et de « culture » n’auraient aucune « validité universelle », et l’opposition nature/culture aucune pertinence. Pour combattre les préjugés qui soutiennent tant d’injustices inhérentes à l’ordre institué, on exige donc de les abandonner. Est-ce bien judicieux ?

Sur cette question, en choisissant l’anthropologue Philippe Descola, le philosophe Patrick Dupouey ne va pas au plus facile – qui aurait été d’analyser plutôt les propos d’un quelconque continuateur. Ce qui aurait aussi rendu la démonstration moins intéressante qu’avec l’œuvre irréprochable de l’auteur de Par delà nature et culture. Qui semble avoir une haute idée de la valeur de la connaissance, notamment scientifique, mais dont il propose de larguer l’héritage au nom des échecs et des impasses de la modernité occidentale. Un problème aussi radical que séduisant, mais qui n’est pas sans poser quelques paradoxes.

Thierry Discepolo

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De Patrick Dupouey lire en ligne :
— « La nature existe-t-elle ? » (Au jour le jour, février 2024)