Pourquoi repenser la race
Il y a bien longtemps, un soir de la fin des années 1950, deux familles rentraient d’un restaurant à Hyde Park, à Chicago. Les quatre adultes marchaient ensemble. Les deux enfants, un garçon et une fille, tous deux âgés d’environ quatre ans, marchaient également ensemble. La petite fille s’appelait Lisa. Sa mère était blanche et son père était blanc. Le petit garçon s’appelait Michael. Sa mère était blanche et son père noir.
Les deux enfants se sont alors dirigés vers la cour de récréation d’une école qu’ils traversaient. Ils ont été abordés par trois garçons de leur âge qui étaient noirs. L’un des trois garçons demanda à Michael : « De quelle couleur es-tu ? » Michael fut déconcerté. Il est certain que le petit garçon pouvait parfaitement voir de quelle couleur il était ! Il faisait encore jour, alors pourquoi demandait-il cela ? Que demandait-il ? Michael avait l’impression qu’on lui demandait quelque chose de plus que la couleur de sa peau, mais il ne savait pas exactement quoi. Il marmonna quelque chose à propos de sa couleur intérieure, une réponse qui lui parut boiteuse même à l’époque. Le garçon répondit de façon tout à fait raisonnable : « Bien, de quelle couleur es-tu à l’intérieur ? » On ne sait malheureusement pas ce que Michael répondit. Tout ce dont je me souviens – car le Michael de l’histoire, c’était moi – c’est que je ne savais pas comment répondre à la question.
Rétrospectivement, il est évident qu’on m’interrogeait sur ma compréhension de mon identité raciale : je pensais être qui et quoi ? Je tiens cet épisode pour le début de mes perplexités sur ce qu’est la race.
Qu’est-ce que la race chez les êtres humains, si tant est qu’elle existe ? En posant cette question, nous ne supposons pas que nous savons d’emblée si la race est biologique ou sociale. Nous ne supposons pas non plus que nous savons si les races existent ou n’existent pas, ou si la race est réelle ou irréelle. Nous ne supposons pas non plus que la race est une chose et une seule.
Pour y répondre, nous devons prêter une attention particulière aux différentes façons dont nous parlons de « race » et être conscients que nous sommes souvent confus et embrouillés à son propos. Pour y répondre, nous devons être prêts à effectuer le travail analytique détaillé qui est indispensable pour parvenir à une vision claire et précise. Ce travail est vital en raison de l’importance pratique de la race. Son contexte politique général est défini par les multiples conflits sociaux et politiques associés à la « race » qui affectent les États-Unis. Ces conflits – et le fait du racisme – confèrent une urgence pratique à la question métaphysique « Qu’est-ce que la race ? ».
Nous constaterons que la race est un phénomène complexe, mais que l’on peut tout de même l’appréhender et mieux le comprendre grâce à une série de quatre concepts distincts mais interdépendants :
1. Le concept racialiste de race : c’est le pernicieux et bien connu concept traditionnel, essentialiste et hiérarchique de race, concept qui est souvent identifié à tort comme le concept de race. Il soutient que les races ont des essences biologiques intrinsèques, qu’elles se distinguent par des traits normativement importants tels que l’intelligence et le caractère moral, et que l’on peut, en se fondant sur ces traits, les classer objectivement comme supérieures et inférieures.
2. Le concept minimaliste de race : c’est le concept ordinaire de race, réduit à sa plus simple expression. Il capture ce qui est « rationnel » dans le concept ordinaire : son « noyau logique ». Concept non racialiste – il n’invoque pas l’idée d’essences biologiques intrinsèques ou de caractéristiques normativement importantes, pas plus qu’il ne postule une corrélation entre ces caractéristiques et les caractères physiques visibles –, le concept minimaliste de race soutient ainsi que les races se distinguent par des différences dans les caractéristiques physiques visibles (couleur de la peau, texture des cheveux, forme du nez, etc.) correspondant à des différences dans l’ascendance géographique.
3. Le concept populationnel de race : c’est un concept non racialiste (non essentialiste, non hiérarchique) aspirant à la scientificité qui caractérise les races comme des groupes de populations appartenant à des lignées biologiques de filiation, se distinguant par des combinaisons de différences phénotypiques qui remontent à des populations fondatrices géographiquement séparées et isolées de façon extrinsèque sur le plan reproductif.
4. Le concept de racesociale : c’est le concept non racialiste, critique et émancipateur de race, qui a pour objet les groupes sociaux qui sont considérés comme des races racialistes.
Pris ensemble, ces termes fournissent un langage qui permet de penser et de parler de la race de manière cohérente.
Le contexte polémique immédiat de ce livre est défini par l’éliminativisme de la race, le point de vue dominant dans la discussion sur la race à l’heure actuelle. Celui-ci soutient que les éléments suivants sont vrais :
(i). ‘Race’ et RACE appliqués aux êtres humains devraient être éliminés de notre vocabulaire1À la suite du choix de Michael Hardimon dans ce livre, on distinguera le mot ‘race’ entre apostrophes, le concept RACE en petites capitales et la catégorie race soulignée. Les guillemets permettent de faire référence aux usages des mots et aux expressions linguistiques, et parfois ils permettent de prendre des distances à leur égard. [nde].
(ii). La catégorie biologique race appliquée aux êtres humains devrait être éliminée de notre ontologie.
Éliminer ‘race’ et RACE de notre vocabulaire, c’est les supprimer de la liste des mots et des concepts que nous sommes disposés à utiliser. Éliminer race de notre ontologie, c’est l’éliminer de notre liste officielle de ce qui existe.
La raison fondamentale que les éliminativistes invoquent pour éliminer race de notre ontologie est empirique. La science, affirment-ils, a montré que les races humaines n’existent pas. Il n’y a pas de races. De même que nous avons éliminé phlogistique de notre ontologie, de même, et pour la même raison, nous devrions nous débarrasser de race.
En ce qui concerne l’élimination du mot et du concept, la première raison invoquée par les éliminativistes est d’ordre sémantique (au sens philosophique du terme) : le mot et le concept ne renvoie à rien. ‘Race’ et race sont « vides » : il n’y a pas de races ; la deuxième raison invoquée est d’ordre moral : ‘race’ est « virulent ».
Il en va de même pour RACE. Les utilisations passées du mot et du concept ont joué un rôle central dans le racisme, l’esclavage moderne, le colonialisme et les génocides ; son utilisation actuelle est une source permanente de souffrances et d’injustices dans le monde contemporain.
Cette considération morale met en évidence une raison normative supplémentaire, qui renforce le désir d’éliminer cette catégorie de notre ontologie : tant que race aura une place dans notre ontologie, ‘race’ et race conserveront forcément leur place dans notre vocabulaire et notre pensée, continuant de favoriser des pratiques sociales racistes. L’élimination de race de notre ontologie est un impératif moral urgent.
L’adhésion des éliminativistes aux raisons empiriques et normatives en faveur de l’élimination du concept de race est illustré par l’affirmation bien connue du biologiste évolutionniste éliminativiste Richard Lewontin selon laquelle « la classification raciale humaine n’a aucune valeur sociale et est réellement destructrice ».
Repenser la race se veut une réponse critique à l’éliminativisme. On soutient que, bien que les races racialistes n’existent pas, les races minimalistes et les racessociales existent et qu’il est très probable que les races populationnelles existent également. Il soutient que ‘race’ devrait être conservé pour permettre d’exprimer RACE MINIMALISTE, RACE POPULATIONNELLE et RACESOCIALE (concepts qui devraient tous être conservés) et pour faire référence aux races minimalistes, aux racesociales et, éventuellement, aux races populationnelles.
Cependant, de façon cruciale, le livre reconnaît que l’éliminativisme contient une parcelle de vérité importante : il existe un concept de race spécifique qui devrait être supprimé de notre vocabulaire, à savoir RACE RACIALISTE, et une catégorie biologique spécifique qui devrait être supprimée de notre ontologie, à savoir race racialiste. Ce que les éliminativistes disent du concept de race est vrai du concept racialiste de race. Ce qu’ils disent de race est vrai de de race racialiste. RACE RACIALISTE est vide au sens où ils affirment que RACE est vide. De fait, il n’y a pas de races racialistes. Aucun groupe humain n’est une race racialiste. Aucun être humain n’est membre d’une race racialiste. La science (la génétique des populations) nous dit vraiment que les choses sont ainsi. RACE RACIALISTE est une catégorie pernicieuse précisément au sens où les éliminativistes le disent de race.
L’éliminativisme nous enseigne que la philosophie de la race doit commencer par la réfutation du concept racialiste de race. À moins que ce concept pernicieux de race ne soit soumis à une critique approfondie, il y a un risque qu’il s’infiltre subrepticement dans notre pensée et qu’il agisse à notre insu. La réfutation du concept racialiste de race dans le chapitre I prépare le terrain pour ce qui suit. Tout ce qui est dit par la suite doit être compris à partir de cet arrière-plan.
Bien que l’éliminativisme contienne une parcelle de vérité, les éliminativistes (en tous cas, certains d’entre eux) commettent une erreur. Cette erreur consiste à identifier RACE avec RACE RACIALISTE et race avec race racialiste. Les éliminativistes qui commettent cette erreur ne reconnaissent pas cette identification comme relevant d’une stratégie, et encore moins comme une erreur. Pour eux, RACE est simplement RACE RACIALISTE ; il n’y a pas d’autre concept de race qui mérite cette appellationv. De la même manière, ils considèrent que la catégorie race est identique à celle de race racialiste.
Mon point de départ consiste à rejeter cette forme d’éliminativisme. Je commence par l’observation selon laquelle le concept racialiste de race n’est pas identique au concept de race: RACE RACIALISTE ≠ RACE.
Le concept racialiste de race n’est qu’un concept racial parmi d’autres. Il existe d’autres concepts non racialistes de race qui ne supposent pas que les races ont des essences biologiques intrinsèques, qu’elles se distinguent par des caractéristiques normativement importantes telles que l’intelligence et le caractère moral, et qu’elles peuvent être classées comme supérieures ou inférieures en se fondant sur ces caractéristiques. Parmi ces concepts figurent les concepts non racialistes de race sur lesquels ce livre se concentre. Ces trois concepts – le concept minimaliste de race, le concept populationnel de race et le concept de racesociale – n’ont pas les caractéristiques pernicieuses du concept racialiste et n’encouragent pas les actes et les institutions racistes.
Si la première étape vers une meilleure compréhension de la race consiste à reconnaître qu’il n’existe pas de races racialistes, l’étape suivante consiste à reconnaître que RACE et RACE RACIALISTE ne sont pas identiques.
Je ne veux pas suggérer que l’élimination de la race se réduit à l’opposition à la race racialiste. Il existe des éliminativistes qui reconnaissent l’existence de concepts non racialistes de races populationnelles et qui soutiennent que les races ainsi comprises n’existent pas non plus. Je veux encore moins suggérer que la reconnaissance de la non-identité de RACE et de RACE RACIALISTE établit en soi la réalité biologique de la race. L’accent mis sur la non-identité de RACE et de RACE RACIALISTE a pour objectif pédagogique spécifique d’ouvrir un espace permettant d’envisager la possibilité que la race (c’est-à-dire la race minimaliste et la race populationnelle) puisse être biologiquement réelle.
La non-identité de RACE et de RACE RACIALISTE peut être établie si l’on réfléchit au concept minimaliste de race. Ce concept, qui capture le « noyau logique » du concept ordinaire de race, peut être conçu comme étant déflationniste par rapport au concept racialiste. Il « purge » celui-ci de ses éléments essentialiste et hiérarchique. L’identification de cette manière non racialiste de comprendre ce qu’est la race permet de commencer à repenser la race.
Michael O. Hardimon
Extrait de l’introduction à son livre, Repenser la race, qui vient de paraître.
Traduit de l’anglais par Luc Faucher & Vincent Guillin.
Sur ces questions, lire les réflexions de Yann Schmitt : « De la magie conceptuelle », Antichambre, 16 octobre 2024.
livre(s) associé(s)
- 1À la suite du choix de Michael Hardimon dans ce livre, on distinguera le mot ‘race’ entre apostrophes, le concept RACE en petites capitales et la catégorie race soulignée. Les guillemets permettent de faire référence aux usages des mots et aux expressions linguistiques, et parfois ils permettent de prendre des distances à leur égard. [nde] ↩︎
