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Pourquoi une histoire de France populaire

La France est un pays où l’on adore l’histoire. Tout le monde connaît à peu près les principaux évènements de l’histoire de France, ne serait-ce que parce que l’école nous les a transmis. Ils font régulièrement l’objet d’émissions télévisées, de podcasts, de bandes dessinées, de romans historiques, etc.

Ainsi, avons-nous toutes et tous en tête un déroulé de l’histoire de France. Ce récit, que nous aimons écouter et qui agit comme une madeleine de Proust chez la plupart d’entre nous, s’appelle « récit national », car il s’agit d’une histoire de la construction de la France comme nation. On en parle aussi en termes de « roman national » tant il se rapproche parfois de la fiction. Il raconte une belle histoire, c’est sa principale fonction d’ailleurs, même si on sait que beaucoup d’évènements sont faux, ou plutôt qu’ils ont été plus ou moins déformés.

Le récit national propose de faire remonter le début de l’histoire de France à la Gaule. Dans la plupart des manuels scolaires de la fin du XIXe siècle, on trouve la fameuse formule : « Il y a deux mille ans, notre pays s’appelait la Gaule et ses habitants les Gaulois. » De cette phrase, souvent transformée, on préfère aujourd’hui l’expression « Nos ancêtres les Gaulois ». Car le récit national a pour objectif de fournir une origine et une identité aux Français. Il cherche à les convaincre qu’ils constituaient déjà une nation voilà deux mille ans, quand ils étaient Gaulois. Et comme dans toute belle histoire, il faut de l’aventure, des héros, des drames. Nous connaissons toutes et tous par cœur la guerre des Gaules, le baptême de Clovis, l’invention de l’école par Charlemagne, le sacre d’Hugues Capet, le bon roi Saint-Louis rendant la justice sous son chêne, Jeanne d’Arc « boutant » les Anglais hors de France, François Ier victorieux à Marignan, le Roi Soleil à Versailles, etc.

Ce récit est resté quasiment immuable pendant deux cents ans, c’est-à-dire depuis qu’il a été élaboré, au début du XIXe siècle, par des historiens qui n’avaient pas accès aux sources dont on dispose aujourd’hui. Mais aussi des historiens qui ne faisaient pas encore tout à fait la différences entre la fiction et l’histoire comme une science humaine et sociale. Et comme certaines choses perdurent, c’est encore ce récit qu’on trouve en grande majorité dans les livres d’histoire pour le grand public et pour les enfants.

Car le récit national est puissant. Il est facile à raconter, il demande peu d’efforts de compréhension, il s’apprend non par cœur mais par le cœur, disait l’historien Ernest Lavisse, qui en est un des principaux théoriciens et colporteur de la fin du XIXe au début du XXe siècle. Ce récit fournit, facilement et à peu de frais, de l’orgueil national à celles et ceux qui aiment s’inscrire dans de grandes lignées éternelles. Mais il est surtout biaisé et ignore l’essentiel des connaissances accumulées depuis par les professionnels de la recherche historique.

Le récit national laisse aussi de côté les hommes et les femmes « ordinaires » en mettant l’accent sur les personnages « extra-ordinaires », essentiellement des hommes. Ce qui laisse penser que le moteur de l’histoire est aux mains de ceux qui ont le pouvoir, que les autres doivent se contenter de subir leurs décisions, qu’ils n’en prennent jamais eux-mêmes, qu’ils n’ont aucun poids dans les changements historiques et ne jouent aucun rôle dans les basculements de l’histoire. Cette vision du passé est une vision politique. Elle porte un regard sur l’histoire depuis le haut du monde social, jamais depuis sa base. En somme, c’est une histoire confisquée par les puissants, qui fait disparaître 99 % des acteurs du passé. Ce qui fait beaucoup d’absents – et surtout d’absentes.

Le récit national minore également de multiples autres aspects de la réalité historique. D’abord, il suit une approche purement évènementielle, faite des « grandes dates qui ont fait la France ». Il ne dit donc rien du mode de vie des gens, de leurs pratiques économiques, sociales, culturelles : comment on cultivait la terre ; comment on se déplaçait ; comment on se nourrissait ; comment on réglait les conflits au quotidien ; comment on élevait les enfants ; comment on naissait et comment on mourrait.

Ensuite, c’est un récit où la France a existé quasiment de toute éternité. Les tribus gauloises avaient-elles le sentiment d’appartenir à un même « pays » ? Certainement pas ! Et il faut attendre très longtemps pour que ce que le territoire qu’on appelle « France » corresponde aux frontières d’aujourd’hui.

Enfin, et c’est peut-être le plus important, le récit national est un récit de vérité, qui ne provoque aucune interrogation, aucun doute, aucune réflexion. Or faire de l’histoire, c’est surtout poser des questions au passé : pourquoi ? qui ? comment ? où ? quand ? Il faut pouvoir s’étonner, accepter d’être dérangé dans ses certitudes. Il faut sursauter en se disant : « Tiens, je n’avais jamais pensé les choses comme ça. »

Pour toutes ces raisons, de nombreux historiens ont remis en question le récit national et proposé de nouvelles manières d’écrire l’histoire. Pas seulement en France. On peut citer le cas d’Howard Zinn, historien américain qui, au début des années 1980, publie un ouvrage intitulé Une histoire populaire des États-Unis. Dans ce livre, Zinn change le point de vue du récit, partant des histoires de celles et ceux dont on ne parle jamais : les peuples autochtones (c’est-à-dire déjà là lorsque les Européens sont venus coloniser le territoire américain, ceux qu’on appellera « Amérindiens » après l’arrivée de Colomb), les esclaves, les insurgés, les déserteurs, les ouvriers et les ouvrières, les syndicalistes, les immigrés. Autrement dit les « sans-voix », auxquels Zinn, en écrivant l’histoire depuis les rôles qu’ils y ont tenu, leur rend leur place et leur redonne la parole. Ce faisant, il bouleverse tous les mythes fondateurs des États-Unis. À commencer par la vision de ce qu’on appelle encore trop souvent les « grandes découvertes », c’est-à-dire l’arrivée des Européens dans les Caraïbes et en Amérique. Zinn montre la politique d’extermination des peuples premiers et la réduction en esclavage des quelques populations survivantes lors de la colonisation. Du point de vue des Autochtones, il s’agit d’un crime contre l’humanité, pas d’une « découverte ». Cet ouvrage de plus de huit cent pages a fait beaucoup de bruit aux États-Unis car c’était la première fois qu’un historien se permettait de contredire le grand récit triomphateur américain. Certains l’ont détesté et contesté, principalement les conservateurs, mais de nombreux progressistes y ont vu une opportunité d’en finir avec leur « roman national ». Le récit établi par Zinn leur paraissait rétablir un équilibre, une sorte de justice.

Un autre historien, français cette fois, a tenté une expérience comparable, Gérard Noiriel. Auteur d’une vingtaine de livres, il a principalement consacré son travail à l’histoire sociale, celle du monde ouvrier et de l’immigration. Mais lorsque, dans les années 2010, Noiriel se lance dans l’aventure d’Une histoire populaire de la France, il ne transpose pas au cas français le travail de Zinn. Il donne une autre définition de l’histoire populaire, qui n’est pas réductible à l’histoire des oubliés de l’histoire officielle. Il part pour cela d’un constat évident : on est toujours le ou la dominée de quelqu’un. Dit autrement, selon la situation sociale, on peut se retrouver en position de dominant ou de dominé. Ce qui compte, c’est donc plus de s’intéresser à la domination, à la forme qu’elle prend : qui s’empare du pouvoir ? comment l’exerce-t-il ? quelles réactions cela provoque-t-il ? comment se libérer d’une domination ? Cette approche est très intéressante car elle modifie la définition de ce qu’on appelle « peuple ». En effet, le peuple n’est pas un groupe homogène et inerte de dominés subissant le pouvoir des dominants. Le peuple est toujours en mouvement. Surtout, il est en permanence traversé par des divisions et des alliances. Il en résulte que le « populaire » ne cesse de se transformer au cours de l’histoire.

Cette Histoire de France populaire s’inspire autant de la démarche de Zinn que de celle de Noiriel. Nous partons nous aussi à la recherche du « populaire », pris dans les mécanismes de dominations, en revisitant les épisodes du récit national, mais en y ajoutant d’autres moments historiques, et surtout d’autres acteurs, et actrices.

Il faudra lire ce livre comme une aventure faite de luttes, de résistances, de désenchantements, de soumissions, d’émancipations, de défaites et de victoires. Une épopée tantôt joyeuse, tantôt triste et sanglante, et qui se déroule jusqu’à nos jours. Car on ne peut éviter de se poser la question : où est le populaire aujourd’hui ? et quel est son destin ?

À ces définitions du populaire nous en rappelons une autre : une histoire est populaire si elle est accessible à toutes, à tous mais principalement à celles et ceux qui ne sont pas familiarisés avec l’histoire savante. Aussi ce livre s’adresse-t-il en priorité à tous les profanes, jeunes et moins jeunes, qui veulent qu’on leur raconte une autre histoire que les versions plus ou moins actualisées de ce bon vieux récit national, une histoire qui leur parle un peu plus d’eux-mêmes et d’elles-mêmes. Une histoire populaire parce qu’elle leur fait une vraie place, justement.

Un peu comme un antiquaire qui dépoussière un vieil objet et y découvre des facettes cachées, des couleurs ternies, des angles émoussés, il vous faudra vous débarrasser des idées reçues qui encombrent votre imaginaire pour accepter de cheminer autrement dans le passé de la France.

Laurence De Cock

Prologue à son livre, à paraître le 15 novembre 2024, Histoire de France populaire. D’il y a très longtemps à nos jours, illustré par Fred Sochard.

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Histoire de France populaire

D'il y a très longtemps à nos jours

Laurence DE COCK