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Prendre la morale au sérieux

22 mai 2024|

À un ami qui l’interrogeait pour savoir si sa vie avait été à la hauteur de ses espérances, le philosophe Derek Parfit a répondu ceci : « Ma vie est mon travail. Je crois que j’ai trouvé quelques bonnes raisons de croire que les valeurs ne sont pas simplement subjectives et que certaines choses ont une réelle importance. Si mes arguments ne sont pas concluants, ma vie aura été un beau gâchis. »

Qu’un philosophe puisse croire que certaines valeurs sont objectives et qu’on puisse argumenter en ce sens surprendra celles et ceux qui se prélassent dans les facilités superficielles du relativisme. Et on les entend ricaner devant notre philosophe qui voudrait qu’au moins une partie de l’éthique soit clarifiée afin de nous aider à identifier ce que nous devons faire. Ne sommes-nous pas libérés de ces lubies métaphysiques et morales, nous qui devons créer nos vies tels des artistes, plus ou moins ratés apparemment ?

Il n’est cependant pas si étrange ni si difficile d’admettre que des valeurs puissent être objectives.

Imaginons, nous dit Parfit dans Les raisons et les personnes, un hédoniste toujours soucieux de ce qui lui fait plaisir à une exception près : les mardis. Notre homme programme ses interventions chirurgicales le mardi et jamais un autre jour de la semaine. Il sait que les opérations sont très douloureuses, mais les douleurs ayant lieu le mardi l’indiffèrent. Notre hédoniste a une sensibilité bien particulière : il ne valorise pas les mardis comme les autres jours de la semaine. Est-il rationnel de pratiquer une telle exception ? Toute valorisation est-elle purement subjective ?

Qu’une douleur ait lieu un mardi n’est pas une bonne raison pour la négliger. Que les désirs et les impressions subjectives de notre hédoniste l’amènent à négliger ce qui lui arrive le mardi ne lui donne aucune bonne raison d’organiser sa vie ainsi. Nous serions nombreux à lui conseiller de mieux réfléchir à la situation.

Quiconque partage cette intuition semble reconnaître qu’il existe des raisons objectives d’agir. Ces raisons ne dépendent pas seulement de nos attitudes subjectives, elles s’imposent à nous, qui sommes (nous dit Parfit) des animaux comprenant et répondant plus ou moins correctement aux raisons.

Voici un autre cas plus réaliste introduit par un autre philosophe anglais, Bernard Williams.

Imaginons un mari sexiste, brutal et grossier à qui nous exposons, en vain, diverses bonnes raisons de montrer un peu plus de respect envers sa femme. Williams pensait que cet échec ne pouvait se comprendre qu’en reconnaissant que, malheureusement, cet homme n’a pas de raison de changer de comportement – ce qui ne veut, bien sûr, pas dire qu’il ne faut pas le forcer à changer.

Parfit admirait beaucoup Williams, tout en étant radicalement opposé à ses vues. Pour Parfit, le mari violent ne comprend pas et ne répond pas correctement à des raisons réelles et objectives de changer de comportement. Parmi ces raisons, il y a les souffrances de sa femme et, plus généralement, le respect dû à autrui. Qu’un sale type n’ait pas conscience de ces raisons n’implique pas qu’elles n’existent pas.

Mais reconnaître l’existence de ces raisons objectives n’est qu’une première étape. Il faut ensuite trouver les bonnes raisons d’agir. Dans le cas du mari violent, identifier les raisons de changer de comportement est assez facile. Mais un cas plus troublant jette le doute sur notre capacité à bien comprendre ce qu’il est rationnel de faire, en particulier pour le bien des générations futures.

Imaginons une adolescente de quatorze ans qui choisit d’avoir un enfant. Son jeune âge fait qu’elle risque de donner un mauvais départ dans la vie à son enfant. Un adulte raisonnable aura tendance à lui conseiller d’attendre quelques années pour que son enfant ait un meilleur départ dans la vie. Mais est-ce du même enfant dont il est question à chaque fois ?

Selon toute vraisemblance, l’enfant ne sera pas le même si l’adolescente a un enfant à quatorze ans ou si elle attend quelques années. Les gamètes ne seront pas les mêmes et son histoire sera différente – ce qui est d’ailleurs l’objectif de la personne qui conseille à l’adolescente d’attendre.

Dans ce cas, peut-on dire que, pour le bien de son enfant, l’adolescente devrait attendre quelques années ?

C’est équivoque. Si l’adolescente attend, l’enfant qu’elle aurait pu avoir à quatorze ans n’existera jamais. Si elle attend, un autre enfant, c’est-à-dire une autre personne, naîtra. Une fois devenue adulte, cette personne ne pourra pas dire : « Ma mère a agi pour mon bien en attendant de me concevoir. Si elle m’avait eu à quatorze ans, elle m’aurait causé un certain tort en me donnant un mauvais départ dans la vie. » Réciproquement, la personne née de la mère adolescente ne pourrait pas dire : « Si ma mère avait attendu, j’aurais eu un meilleur départ dans la vie. Elle m’a donc causé un certain tort. »

On croit comparer la vie d’une même personne dans deux scénario différents : naître d’une mère adolescente ou naître d’une mère adulte. En réalité, la comparaison porte sur deux enfants différents bien qu’ayant la même mère. Si tel est le cas, on ne peut comparer la vie d’une même personne future dans deux scénario. Mais alors l’adulte raisonnable ne peut plus conseiller à l’adolescente d’attendre pour le bien de son enfant car son argument repose sur une comparaison trompeuse entre deux vies d’un seul et même enfant.

Cette expérience de pensée vaut pour notre rapport aux générations futures.

Nous croyons que les décisions actuelles vont modifier les conditions de vie des personnes futures comme si les mêmes personnes futures pouvaient se retrouver dans des scénario différents. Nous nous interrogeons ainsi sur le tort ou le bien qu’on peut faire à ces personnes selon qu’elles vivront sur une Terre aux ressources rares ou sur une Terre aux ressources mieux préservées. En réalité, les décisions actuelles vont modifier la vie des personnes futures mais aussi leur identité : ce ne seront pas les mêmes personnes selon les décisions prises. Comme dans le cas de l’adolescente, il n’est pas rigoureux de comparer des situations pour les mêmes personnes futures. Il faut plutôt comparer des situations avec des personnes différentes.

Faut-il en conclure qu’il n’y a pas de bonnes raisons de choisir la préservation des ressources à leur épuisement ? Certainement pas. Mais nous devrons trouver un mode de raisonnement qui ne compare pas des personnes dans des scénario différents, ce que pourtant nous faisons assez spontanément. Nous devrons trouver les bonnes raisons d’agir et la tâche est beaucoup plus complexe qu’on le croit.

Cette difficulté, Parfit l’a baptisée « Le problème de la non-identité ». Il est un des nombreux problèmes qui se posent à propos des générations futures. La quatrième partie de son livre en contient de nombreux autres, qui sont tous des défis pour qui veut identifier correctement les raisons objectives d’agir. Ils constituent le cœur d’une discipline inaugurée par Parfit : l’éthique des populations.

Pendant les derniers années de sa vie, Parfit fut obsédé par le scepticisme de Williams. Mais il n’a pas gâché sa vie parce qu’il a argumenté en faveur des raisons de croire que les valeurs ne sont pas simplement subjectives. Il n’a pas non plus gâché sa vie parce qu’il a initié l’éthique des populations et en nous léguant la tâche de mieux comprendre ce qu’est agir pour le bien des générations futures.

Yann Schmitt
À propos du livre de Derek Parfit, Les raisons et les personnes, qui vient de paraître.