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Professeur contractuel en Seine-Saint-Denis

À l’issue d’une dizaine d’années d’inscriptions désordonnées à l’université, Mustapha Belhocine obtient en 2012 un master de sociologie à l’EHESS. Sous l’intitulé « Une expérience littéraire en milieu précaire », il y délivre le portrait de son quotidien, fruit d’une pratique assidue de la prise de note et de la mise en récit. Quatre ans plus tard, ce travail est édité sous le titre  Précaire ! Nouvelles édifiantes. À l’époque, après trois ans dans diverses structures d’accompagnement des toxicomanes à la Goutte d’or (Paris), il travaille entre 2015 et 2019 comme enseignant contractuel en Seine-Saint-Denis. Ce sont quelques moments de cette nouvelle expérience de précaire qu’il croque ici. En 2019, Belhocine obtient le concours de professeur des écoles. Il est aujourd’hui instituteur à Saint-Ouen.

Il fait froid, le ciel gris se confond avec le bitume. J’ai mal au ventre, je suis un peu stressé, je viens de sortir du tramway ligne T2, en provenance de la basilique de Saint-Denis. Ce n’est pas le moment mais je pense aux rois de France, je me dis qu’il faudrait bien que je visite un jour le caveau des rois dans la basilique. Pour l’instant, j’ai une vue imprenable sur la bretelle de sortie de l’autoroute A1, je longe une cité désaffectée qui fait face à l’hôpital Delafontaine. C’est déprimant, les barres sont vides, des gravats jonchent le sol, tous les murs sont tagués, délavés, fatigués.

J’appréhende cette journée, dans une nouvelle école, je ne sais pas à quel sauce le nouveau contractuel que je suis devenu va être mangé. L’école est de l’autre côté de la nationale, il faut faire un sacré détour pour la rejoindre, en fait elle n’est facilement accessible qu’en voiture. Il y a un passage piéton sous-terrain pour couper la route : deux pas sous le tunnel et je rebrousse chemin : c’est sombre, ça pue la pisse, et d’ailleurs personne ne l’emprunte. J’opte pour le détour. En attendant les feux de la sortie d’autoroute, je pense aux parents qui accompagnent leurs gamins dans ce cadre…

Comme à chaque remplacement, j’ai une petite boule au ventre. Comment vont être les élèves ? Quel accueil de la part de mes « collègues » ? Le code photocopieuse ? Est-ce que je vais pouvoir gérer ma classe ? Quel travail vais-je leur donner ? Je n’ai pas regardé tous les programmes au Bulletin Officiel. Ma petite valisette de contractuel est encore bien mince. Mais j’ai quelques fiches à « balancer ».

Cette fois j’ai de la chance, la collègue que je remplace m’a laissé du travail en quantité. Mais pas le temps de lire les documents, j’ai cinq minutes pour intégrer, digérer, analyser ce travail. Comble du luxe, une collègue, binôme de l’enseignante absente, prend le temps de m’expliquer, elle me propose même un temps de travail pour la pause méridienne.

Ce cas de figure aura été un moment exceptionnel dans ma trajectoire de vacataire : pour les autres remplacements, il fallait faire preuve d’imagination, improviser et faire souvent face à l’hostilité des enseignants titulaires.

La Seine-Saint-Denis a besoin de vous

Sûr de moi, j’envoie mon CV. Très vite, j’obtiens un rendez-vous pour un entretien. Je prépare un peu mon entrevue, bien que, s’il faut croire ce qu’on dit dans les journaux, ils sont tellement en galère qu’ils recrutent sans rien demander. L’heure n’est pas à l’exigence pour suivre nos charmantes têtes blondes, non, il faut répondre très rapidement à une demande politique des élus, des parents d’élèves…

D’un naturel inquiet après des années de précarité, je me mets à potasser quelques classiques. Je mâte un peu François Dubet et j’essaie d’éliminer toute trace du classique de Bourdieu et Passeron, je revois un peu la pédagogie… Je prépare une tenue de prof – un jean brut, une chemise, un cardigan – et je me rends à l’Académie pour mon entretien. L’hôtesse d’accueil me fait patienter. Je suis juste un peu pensif, mais l’hôtesse interprète ma méditation comme de l’anxiété : « Ne vous inquiétez pas, Monsieur, je vois votre nom sur la liste, vous êtes affecté sur Saint-Denis, l’entretien est juste une formalité… »

L’entretien est court, en effet : deux ou trois questions. Je me sens quand même obligé de faire un retour sur mon expérience, mais :
– « Vous pouvez commencer demain ?
– C’est-à-dire, je l’ai précisé dans ma candidature, je suis actuellement en poste, et j’ai donc un préavis d’un mois à effectuer…
– Ok, on a besoin de vous Monsieur. »

C’est à peine si on me parle de pédagogie. Idem pour les diplômes et l’extrait de casier judiciaire :
– « Ne vous inquiétez pas, vous ne serez pas jeté dans le bain comme ça, vous aurez une semaine d’observation au minimum, avant d’être confronté seul face aux élèves. »

J’ai donc un mois, la durée de mon préavis, pour me former et revoir les accords du participe passé.

Une journée à l’école

Quand on est contractuel et qu’on n’est pas en poste fixe, on tourne ! Oui, on tourne… La journée commence plus tôt que pour les autres enseignants. On doit, dans un premier temps, se rendre à l’inspection, on fait un petit coucou pour se faire remarquer, puis on attend d’être dispatché. La salle d’attente commence à être trop petite, tant la brigade des contractuels est nombreuse. Et puis on attend notre tour, en espérant éviter les écoles les plus difficiles, les CM2 les plus intenables, les Francs-Moisins… On se met à rêver, à imaginer une observation tranquille, mais ça n’existe pas vraiment des observations à Saint-Denis, il y a toujours du travail. Et puis
la sentence tombe : quelle classe ? quel niveau ? Maternelle, élémentaire, petite section, CM2, CP ? Surprise !

On passe d’un extrême à autre et à la dernière minute. Avec un peu de chance, on apprend le niveau du remplacement la veille, vers 18h. On a alors un peu le temps de regarder sur le net (de nombreux sites existent). Il faut espérer avoir des séances déjà prêtes, car très souvent rien n’est prévu. À l’inspection, il n’y a ni livres, ni fiches à « emporter », il faudra improviser, et pas de photocopieuses en libre accès pour les contractuels. Il faut espérer qu’on nous fournisse le code à l’école.

Allez, un post-it avec l’adresse, le nom de l’enseignant à remplacer, le niveau de la classe et c’est parti en bus, en tramway, en métro. Il faut faire vite, les élèves nous attendent.

On arrive devant l’école, on actionne l’interphone à la loge, on se présente. Parfois le gardien nous accompagne au bureau du directeur. Et là, ça peut tout de suite s’avérer très difficile : personne ne vous calcule, on se sent seul, très seul, on pénètre dans la salle des maîtres. « Bonjour », ma salutation me revient en écho… Silence total, nouvelle tentative :
— « Euh, bonjour, je suis contractuel, je viens remplacer madame X. J’ai préparé un peu de travail, je voudrais faire des copies pour les élèves. »
– Il faut demander au directeur, le code photocopieuse est personnel, je ne peux pas vous fournir le mien, nous avons un nombre de copies limité. Bonne journée. »

Oui, ça va être une bonne journée…

On arrive dans la classe, on cherche des indices pour vérifier les progressions, on regarde le « cahier journal », des cahiers, des livres. Driiing ! Trop tard, ça vient de sonner, les élèves débarquent. Et c’est à ce moment-là qu’un collègue passe dans la classe pour vous rappeler que vous êtes de service de cour, on verra donc plus tard avec les élèves,pour le travail. Là, il faut préparer une belle mise en scène. Les élèves ne vous connaissent pas, vous ne connaissez pas les élèves, les élèves en profitent pour vous tester, il faut tout de suite prendre le dessus et rompre avec leurs habitudes. Car toutes les cinq minutes, ils vous rappellent qu’avec leur maîtresse ils ont le droit de tout faire, qu’ils font de la poésie le lundi, de la géographie le mardi, des jeux libres entre 10h et 11h, qu’il y a le responsable de la distribution des cahiers, le responsable des cahiers (Dolto est passée par là). Sauf qu’on arrive vierge de toute information, qu’on ne sait rien et que, par ailleurs, on n’a aucun travail à leur fournir pour la journée, alors freestyle !

Je me présente, pour perdre quinze minutes et gagner du temps pour réfléchir à une activité. Je leur demande de prendre une feuille, d’y inscrire leur prénom, de plier la feuille de façon à pouvoir la poser sur la table. Pendant ce temps, j’essaie de choper la « tête pensante » de la classe et l’interpelle pour savoir où ils en sont. Tout le monde parle en même temps, hurle. Je rappelle le cadre :
— « Écoutez, aujourd’hui je remplace votre enseignante et, pour toute la journée, je suis votre maître. Les règles que vous avez l’habitude d’appliquer avec votre enseignant, je ne les connais pas, donc aujourd’hui c’est moi qui décide, je suis le référent de la classe pour toute la journée. Primo, on ne parle pas à tort et à travers, on lève la main, c’est très simple et je vous donne la parole. Deuxio, le seul responsable ici, c’est moi. Tertio, vous prenez votre cahier de brouillon et si vous n’avez pas de cahier de brouillon, vous prenez une feuille et si vous n’avez pas de feuille, je vais vous en trouver une. Et c’est parti pour une série de calculs simples. »

Je ne laisse aucun répit aux élèves, direction le tableau noir, ça va me laisser encore du temps pour poursuivre ce cours improvisé. Mais, ouf, c’est déjà la récréation.

Contractuels versus titulaires

La scène se déroule dans la cour d’une de ces nombreuses écoles où il n’est pas nécessaire de tendre l’oreille pour entendre le bruit des voitures sur l’autoroute.

La sonnerie vient de retentir : c’est la fin de la récréation, j’attends devant le plot de ma classe que les élèves se rassemblent, deux par deux, avant de retourner dans la classe. Bon gré mal gré, ils se rassemblent, j’impose le silence, quand la directrice de l’école s’approche d’un pas décidé :
— « Bonjour tout va bien ? Ça se passe bien avec la classe ?
— Oui, oui les élèves sont à l’écoute.
— Écoutez, je viens vous voir, ne le prenez pas mal, mais on en a marre des contractuels. Ce n’est pas contre vous, mais là, il y a un ras-le-bol, ce n’est plus possible. On répartit des nouveaux diplômés sur trois écoles, nous avons besoin de gens formés pour nos enfants. Écoutez, on est fatigué de cette politique où tout le monde est perdant, vous comme nous. Est-ce que je peux vous poser quelques questions ? »

Les élèves commencent à s’impatienter, et moi aussi d’ailleurs…
– « Madame, je voudrais bien, mais là, vous voyez, la récréation est finie, je dois retourner en classe, il n’y a plus personne dans la cour, les élèves commencent à s’agiter. Ce n’est peut-être pas le meilleur moment…
– Mais non, il n’y a pas de problème, c’est normal, c’est des enfants. »

Elle s’adresse aux enfants :
– « Allez les enfants, restez calmes, je dois parler à votre maitre.

Puis elle se tourne vers moi :
— Comment s’est passé votre entre- tien ? Nous avons eu des échos…
– Écoutez madame, je n’ai pas à vous donner d’informations sur un entretien privé, ça ne vous concerne pas et puis, tout comme vous, je suis soumis à une certaine discrétion.
– Ah oui, c’est important le secret professionnel, surtout vis-à-vis des parents, mais là, ne vous inquiétez pas, j’ai vu que vous faites bien votre travail, je suis très satisfaite. Mais je suis déléguée syndicale, vous ne m’avez
pas vue à la télé ? C’est très important pour moi. Alors votre entretien ?
– Si vous insistez, et bien ça s’est très bien passé. C’est vrai, ça n’a pas duré bien longtemps, mais j’ai l’expérience des enfants, j’ai été pion, animateur, éducateur….
– C’est bien tout ça. Vous avez un diplôme ?
– Oui, un master en sociologie à l’EHESS. »

Les enfants n’en peuvent plus.

– « Mais c’est super tout ça. Ce n’est pas le cas de tout le monde, je comprends le contexte… Mais il y en a trop qui ont vu de la lumière, et puis voilà. Enseigner c’est un métier, ça ne s’improvise pas. Alors oui, il y a le chômage, j’aurais fait pareil. Mais on ne peut pas tout accepter, parce que vous, ça va, vous êtes bien, mais moi, dans mon école, j’ai reçu des sacrés numéros : ils parlaient mal aux élèves, ils ne savent même pas le minimum… Alors moi, je ne me mêle pas de ce qui se passe dans la classe, les programmes, tout ça, mais quand même, j’ai reçu tant d’incompétents, et là je n’ai aucun état d’âme, j’ai fait mon rapport à l’inspection, ils n’ont rien à faire dans une école.
– Et les titulaires incompétents ? Parce que j’ai deux ou trois choses à vous dire. Quand vous venez avec du travail pour les élèves et qu’on vous empêche de faire des photocopies, quand vous pénétrez dans la salle des maîtres, que vous dites bonjour une, deux, trois fois et que personne ne vous répond, quand on vous laisse seul, sans aucune transmission avec des élèves difficiles… Je comprends les difficultés du corps enseignant, le contexte particulier de la Seine-Saint-Denis, mais quand même… Écoutez madame, je serai ravi de poursuivre cette échange avec vous, de parler de sociologie, autour d’un petit café, mais là ce n’est pas le moment. »

Cet échange est assez révélateur des rapports entre titulaires et contractuels. Dès mes premières vacations, j’ai senti une franche hostilité de la part des enseignants titulaires. Il faut néanmoins préciser que cette hostilité est surtout présente dans les écoles élémentaires (il y a déjà une distinction, chez les enseignants du premier degré, entre ceux de l’élémentaire et ceux de la maternelle). Elle se traduit surtout lors des échanges informels dans la salle des maîtres (quand on vous adresse la parole), mais ça peut se traduire également par le refus de vous aider ou de faire des photocopies, ou même en vous empêchant de rejoindre votre classe.

Il faudrait faire une enquête sociologique plus approfondie pour comprendre cette hostilité. C’est au détour d’une des demi-journées de formation que j’ai eu quelques éléments de réponses. Il y a un profil-type des
nouveaux contractuels et, par certains aspects, j’y corresponds : la quarantaine, d’origine étrangère, surdiplômé et ayant subi un déclassement social. Ingénieur nigérien, géologue vietnamienne, sociologue malienne, universitaire qui, n’ayant pas trouvé d’emploi correspondant à leur compétence, ont « profité » de ce dispositif pour pouvoir enfin s’épanouir professionnellement. On imagine aisément le clash socio-culturel, avec des enseignants titulaires. L’aigreur et les sentiments d’infériorité, qui ne peuvent que susciter des tensions.

Épilogue

Je me suis toujours senti mal à l’aise dans la salle des maîtres, ce lieu « où tout se passe ». J’essayais de m’y rendre le moins possible, juste pour vérifier les affichages, les infos importantes du jour. J’ai pourtant bien essayé de m’intégrer. J’ai même tenté d’y prendre mes repas. Mais je ne supportais plus les échanges. C’était trop violent pour moi.

J’ai entamé mon parcours de contractuel lors de la rentrée de janvier 2015 : j’étais donc présent pendant les « événements ». On n’avait pas la télé, mais j’y avais le droit en direct live grâce aux textos que les collègues se transmettaient, puis j’ai été interpellé. (Pourquoi moi ?) Tout le monde commentait les événements, comment on peut en arriver à des actes aussi odieux, comment, comment ?… Une collègue s’est approchée (très près de moi) :
– « Tu peux m’expliquer toi com- ment on en arrive là ? Ce n’est pas l’Islam, ça ? Hein, ce n’est pas possible, ça vient des parents ? L’éducation c’est important, vous êtes français… et puis Charlie… Tu en penses quoi, toi, de tout ça ?
– Ben écoute, je ne sais pas quoi te dire, j’ai envie de te dire que je n’ai rien à voir avec tout ça. Et puis tu sais, les premières victimes, ce sont les musulmans eux-mêmes… »

Un collègue qui savait que j’écrivais un peu était très inquiet de me voir griffonner sur des carnets dans la salle des maîtres. Un soir après le boulot, il m’a interpellé :
– « Tu sais, la salle des maîtres, c’est un peu particulier. Je vais te parler franchement, je sais que tu publies, tu prends des notes et ça me gêne. La salle des maîtres, c’est un lieu où on peut tout dire ! On ne doit pas se sentir observé, épié… Tout ce qui se dit, ça doit rester entre nous. »

Mustapha Belhocine
Texte paru dans Savoir/Agir, 2018/1, n° 43, p. 111-116.
Du même auteur, lire Précaire ! Nouvelles édifiantes, Agone, 2016.

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