Quand le Rassemblement national censure la mémoire ouvrière
La nouvelle municipalité de Liévin, passée aux mains de l’extrême droite, a interdit la prise de parole des syndicats, en mairie, le Premier Mai, journée internationale des travailleurs et des travailleuses, qualifiant ce rituel de « meeting d’extrême-gauche ». Traditionnellement, les syndicats y remettaient la « médaille du travail » et transmettaient des doléances à la mairie. Mais Dany Paiva, élu à 55 % dans cette ancienne ville minière, n’a autorisé que la remise de gerbe en l’honneur des 42 mineurs morts dans la plus grande catastrophe minière d’après guerre, le vendredi 27 décembre 1974.
La décision n’est pas seulement une énième démonstration de l’hostilité du Rassemblement nationale vis-à-vis des syndicats. Ni de l’illustration de sa politique répressive observable, dans toutes les municipalités qu’elle tient1Table ronde « L’extrême droite contre les travailleurs », Oned, 30 avril 2026. C’est une décision qu’il faut interpréter plus largement : cette confiscation du passé, dans cette ville en particulier, révèle de la vision antisociale de l’extrême droite et de son souci de gommer de la mémoire collective toutes les luttes qui fondent la fierté du mouvement ouvrier.
Ce 27 décembre 1974, à 6 heures 19, deux jours après noël, 42 mineurs succombent à ce qu’on appelle un « coup de poussière », c’est-à-dire une explosion de particules de charbon en suspension dans les galeries2Voir « Catastrophe de Liévin : un coup de poussière incriminé », Ina, 27 décembre 1974. Ce n’est pas la première fois que cela arrive. Celle de 1967 avait déjà provoqué dix morts. Mais celle de 1974 fut la plus meurtrière.
Il faut imaginer à quel point la mémoire de cet évènement est encore vivace. Le milieu des années 1970, c’était hier. Et dans une ville comme Liévin, cela signifie que tout le monde est corrélé à l’évènement d’une manière ou d’une autre. Les noms sur les stèles des défunts sont ceux des fils, frères, pères, amis. Et l’évènement est emblématique de la double tragédie que subissent les bassins miniers : la fermeture progressive des mines et le mépris des sociétés houillères, qui poursuivent leurs activités, peu soucieuse de ces drames humains. En 1981, après une bataille judiciaire acharnée des familles, la Société des houillères du Nord et du Pas-de-Calais avait été déclarée civilement responsable ; une reconnaissance annulée en appel qui a nourri l’amertume3« Liévin, il y a 51 ans : la plus grande catastrophe minière d’après-guerre », Région Haut-de-France, 28 décembre 2025..
C’est dire si tout ce qui touche à la mémoire des mineurs y est sacré. Et cela ne peut se réduire au dépôt d’une gerbe à chaque anniversaire. Le Premier Mai permet en effet de situer cet évènement dans une mémoire ouvrière plus vaste, délocalisée ; un hommage international où la mémoire ouvrière se rappelle au monde des puissants. Ce n’est pas rien. Et c’est sans doute pour cela que le Premier Mai est attaqué par tout l’arc de la droite à l’extrême droite.
Le Rassemblement national, dont le leader parade aux bras d’une des plus riches héritières, sait que cette mémoire menace son socle idéologique. Parmi les ouvrières et les ouvriers, les « gueules noires » sont, avec les cheminots, parmi les plus emblématiques de l’histoire populaire. Les carreaux de mines et les terrils ont marqué des territoires entiers, dans le nord, le centre et le sud du pays. Les mineurs y ont travaillé souvent jusqu’à la mort pour que le pays se couvre de rails puis s’industrialise à marche forcée. De cette œuvre, ils en ont tiré d’abord de la gloire. Puis de la honte, lorsque la désindustrialisation les a privés du travail et de la dignité qui l’accompagne.
On connaît bien cette histoire qui, dans certaines villes et corons, se transmet plus encore par les familles que dans les manuels scolaires. Une mémoire vibrante, faite de grèves, de luttes, de souvenirs d’un temps où la couleur de peau disparaissait derrière le masque de charbon. Cette mémoire du peuple, tissée de solidarités, est tout ce qu’exècre l’extrême droite, qui a toujours soutenu la répression des récalcitrants et fonde son programme sur la division par la race et le dépassement des solidarités de classe par l’étendard de l’identité nationale.
Aussi cette décision du maire de Liévin s’inscrit-elle dans un projet plus global d’invisibilisation de l’histoire des luttes sociales. Le Rassemblement national ne crache pas sur le passé : il s’efforce de le réécrire pour en gommer les aspérités et transformer l’histoire de France en une épopée de souches et de racines. À l’image du folklore réactionnaire du Puy-du-Fou et de tous les projets « culturels » financés par les milliardaires Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin.
Dans cette histoire, les hommes et les femmes ordinaires sont réduits au silence, ensevelis sous des décisions de puissants que nous avons perdu les moyens de contestées. On n’honore plus ces femmes et ces hommes ordinaires qu’une fois morts. Un service minimum : le silence et le dépôt rapide d’une gerbe sur leurs tombes. Comment la population de Liévin peut-elle encore croire, après ça, aux balivernes sociales d’un maire dont le premier geste fut de piétiner l’honneur de leurs ancêtres ?
Laurence De Cock
Une première version de ce texte est parue sur 4 mai 2026 le site de l’ONED.
De la même autrice, lire Histoire de France populaire. D’il y a très longtemps à nos jours, Agone, 2024
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- 1Table ronde « L’extrême droite contre les travailleurs », Oned, 30 avril 2026 ↩︎
- 2Voir « Catastrophe de Liévin : un coup de poussière incriminé », Ina, 27 décembre 1974 ↩︎
- 3« Liévin, il y a 51 ans : la plus grande catastrophe minière d’après-guerre », Région Haut-de-France, 28 décembre 2025. ↩︎
