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Quarante-huit heures [Précaire-3]

20 juin 2024|

Je suis allé au pays de Mickey, puis j’ai vu la matrice, avant d’essayer de toucher les étoiles et de prendre un billet pour la France d’en haut. J’avais quarante-huit heures pour trouver le sens du placement mais je n’ai retrouvé que le quotidien d’un précaire installé des deux côtés de la ligne de confidentialité. En voici la suite…

Je venais de recevoir le dernier versement de mes indemnités de retour à l’emploi après avoir exercé pendant sept années la fonction de surveillant d’externat pour le rectorat de Paris. J’étais donc en fin de droit.

Mais le chômeur est rapide comme l’éclair : en quarante-huit heures chrono, il fait le tour du système, le tour de la misère, le tour de la précarité. Il passe par toutes les émotions : attente, anxiété, joie, crainte, haine et surtout (surtout) soulagement. En prime, il touche même un petit billet.

Ce matin-là je me levai tôt. J’avais le sentiment d’avoir passé une bonne nuit et j’étais heureux, pour une fois, d’être d’aplomb aux aurores. Dans un élan d’enthousiasme, ébloui par un beau rayon de soleil automnal, j’avais décidé que, coûte que coûte, quoi qu’il advienne, avant la tombée de la nuit, j’aurais trouvé du boulot. Je faisais le serment de ne pas rentrer à la maison sans un boulot ou une vraie promesse d’embauche : n’importe quoi, n’importe quel travail, mais du travail ! (Je sais, il y a mieux comme résolution. Mais bon, ça calme les ardeurs pour le reste du mois, jusqu’à la prochaine télé-déclaration aux Assedic.)

Alors je me lave le visage. (Ce matin-là, ça prenait le caractère d’une ablution sacrée.) À peine le temps d’avaler un café, direction le kiosque à journaux, je chope Le Parisien, je zappe l’actualité du jour et me focalise sur les annonces classées. Je jarte toutes les conneries d’offres d’emploi dans le commerce, la finance et les assurances pour me concentrer sur la manutention. (Pourquoi perdre du temps ?) Et là, là, j’en crois pas mes yeux, Prit-intérim propose un poste de conditionneur : il y a le numéro, je le compose aussitôt, je suis surexcité, je me mets à stresser. Il est à peine 9 heures : c’est sûr, je dois être le premier à appeler. Je ressens les mêmes symptômes que devant une machine à sous. (Bordel, c’est que de la manut’ !) Ça sonne.

— Allo, bonjour, je vous appelle suite à l’annonce concernant le conditionnement de produits numériques.

— Oui, où avez-vous trouvé l’annonce ?

(Je voulais lui répondre « En Laponie » ou « Un mormon de Salt Lake City m’a envoyé l’annonce par mail ». Mais il y avait le pacte, le pacte…)

— Dans Le Parisien.

— Eh bien, en effet, nous avons des postes à pourvoir, mais il faut avoir une bonne condition physique. Pas de mal de dos ?…

— Non. Et puis, je pratique la muscu’…

— Bien, très bien. Vous habitez où ?

— À Paris, dans le XIXe.

— Oh mais, monsieur, l’entreprise est beaucoup trop éloignée de chez vous, c’est bien trop loin! De plus, vous allez travailler en horaire décalé.

— Ça ne me dérange pas du tout, je suis véhiculé. (Le pacte…)

— Oui, mais vous devrez vous rendre dans le fin fond du 77, ça va vous faire loin, je vois que vous êtes motivé, je peux vous mettre en relation avec une de nos agences parisiennes, qui ont…

— Madame, j’ai toujours voulu travailler dans le 77. (J’en ai rêvé même.) Et, de toute façon, je vous ai déjà dit que les déplacements ne me dérangent pas. (Et accessoirement, j’ai besoin de travailler.)

— Bien monsieur, il faut donc venir à l’agence avec votre CV, votre CNI, ainsi que votre attestation de sécurité sociale, on vous fera remplir une fiche et on vous contactera. Les inscriptions se font l’après-midi, à partir de 14 heures.

— Alors à tout à l’heure, madame.

— À tout à l’heure.

Je me rends tout de suite à l’intérim.

À 13 h 50, mon museau était déjà collé à la porte. L’agence ouvre, j’entre, je suis seul, les employés semblent surpris de me voir, je me rends direct au comptoir.

— Veuillez patienter monsieur, laissez-nous quand même le temps de nous installer.

En fait, il faut leur laisser le temps, à ces connards, de digérer la timbale qu’ils viennent de se taper chez Buffalo Grill ou au Bistrot Romain. Ils allument leurs ordinateurs et se donnent de la contenance en rangeant quelques papiers. Puis soudain :

— Monsieur ?…

— Bonjour, c’est au sujet de l’annonce parue dans Le Parisien, je vous ai appelé ce matin, j’ai tous les papiers.

— Veuillez remplir cette fiche.

Je remplis méticuleusement les cases pendant que l’employée fait des photocopies. Elle se concerte avec son collègue puis se tourne vers moi.

— L’employeur est très exigeant, il s’agit de conditionner des produits de grande valeur, des appareils photos numériques, des imprimantes… Ils veulent des gens sérieux, de confiance.

— Je commence quand ?

— Nous allons contacter l’employeur, il va évaluer ses besoins puis nous vous contacterons. Vous avez bien laissé vos coordonnées, mmh… oui ! Eh bien, on vous appelle incessamment sous peu. Voilà, à très bientôt.

— Ça va prendre combien de temps ?

— Très vite ! Ne vous inquiétez pas. (J’ai l’air inquiet ?) Au revoir.

— Au revoir !

Tout ça pour ça! À quoi ça sert d’être réactif ? d’être le premier sur l’annonce ? d’en vouloir ? Et puis, et puis je repense au pacte, à mon serment, je ne vais peut-être jamais rentrer chez moi, mais c’est une question d’honneur, il faut que je rentre avec du boulot, je ne peux pas renier ma parole. (Kabylie, quand tu nous tiens…) J’ai peur !

En sortant, je rejoins un bar situé dans un centre commercial tout proche. Je me pose, je prends un café et décortique encore les annonces du Parisien, histoire de me remettre dans les starting-blocks. Et puis je me mets à rêvasser. (C’est ma grande spécialité.) Je pense à tout et à rien, puis mes rêveries se précisent, je rêve de ces rêves qui anesthésient la douleur, de ces rêves qui permettent de tenir, de supporter la misère. Je gagne cent millions d’euros à l’Euromillion : le but du jeu, c’est gérer l’ensemble de mes dépenses, l’achat de la Porsche, de la baraque dans le Sud, mon bateau, et les investissements. Ce songe est comme une injection de morphine qui se propage dans tout le corps : je me sens plus léger, j’oublie tout, je me sens bien, j’oublie… j’oublie Le Parisien, l’intérim, les Assedic, je rêve… Mon délire de junkie social est interrompu par la sonnerie de mon téléphone portable.

— Allo ?

— M. Belhocine, oui ?

— C’est l’agence d’intérim. Vous commencez demain à 14 heures.

— Ce sera pour une mission de combien detemps ?

— Ça dépendra de votre degré de soumission… Euh, je voulais dire du nombre de commandes. Mais l’entreprise a du travail pour six mois minimum. Vous savez, il y a un boom du numérique… Vous avez des chaussures de sécurité ?

— Non.

— Vous chaussez du combien ?

— En Adidas, du 46, en Nike, je taille petit, du 44. Mais à mon humble avis, pour ce type de chaussures, il faut de l’espace pour le pied, l’orteil doit être à l’aise. (Bordel, je ne vais pas lui dire du 48 !) Disons 45, 46 ?

— Eh bien, vous avez des grands pieds ! (Elle me fait le coup du Petit Chaperon rouge ou quoi?) Passez demain entre 10 et 12 heures et je vous fournirai les chaussures. On en profitera pour signer le contrat. Ok ?

— Ok !

— Alors bonne fin de journée et à demain.

— À demain !

Putain, j’y crois pas, ça a marché ! Il suffisait d’y croire ? En moins de vingt-quatre heures, je trouve un boulot, je change de statut. Ça y est, j’ai gagné mon pari. Y’a rien à dire, je ne suis pas un looser !

Le lendemain, je passe donc à l’intérim pour récupérer mes chaussures de sécurité, je signe les documents sans lire puis on me donne l’adresse de l’entreprise avec un plan précis.

Je me rends directement sur les lieux : un gigantesque hangar, en pleine campagne, au milieu de nulle part, absolument déprimant, il fait froid et tous les efforts du soleil échouent à embellir le décor. Sur le parking, bien qu’en plein jour, je croise des ombres, des zombies. On se croirait dans un film de série Z : les traits sont marqués, les dos courbés, et ils marchent en silence, peinant à mettre un pas devant l’autre. L’un des types a sa caisse garée à côté de la mienne, il est encore en bleu de travail, ouvre son coffre, sort un sac et se change sur le bitume, ouvrant sa portière pour se donner un semblant d’intimité. Je l’interpelle :

— Excusez-moi ! Vous travaillez ici ?

— Oui, je suis de l’équipe du matin. Et toi, tu commences à 14 heures ?

— Oui, c’est mon premier jour. Et le boulot, alors, c’est dur ?

Il me fixe des yeux sans répondre puis il ferme son coffre et s’installe au volant, met le contact et se tourne vers moi : « Ça fait deux mois que je bosse ici, et j’ai jamais vu ça. Tu vas voir, dans ce hangar, c’est l’enfer ! »

Sur le parking, le silence est pesant. (Où est donc passée la gouaille ouvrière ?) Bien qu’arrivé en avance je décide d’entrer dans le hangar, je longe un long corridor obscur, puis, d’un coup, j’entends un bruit lourd, assourdissant, c’est celui des machines. Au bout du couloir, je passe un premier sas, une personne m’interroge : « Vous êtes nouveau ? Vous n’avez pas de badge ? Suivez-moi ! » On passe un deuxième sas, puis un troisième. Je remarque les caméras. Le lieu est ultra sécurisé. Il y a des agents de sécurité partout, que redoute-t-on ? Et puis là, devant moi, je n’en crois pas mes yeux : un hall gigantesque, divisé en cages grillagées sur toute la hauteur. Des cellules, comme dans une vraie prison : on ne peut passer d’une cage à l’autre, les ouvriers sont véritablement enfermés, chaque porte est surveillée par un agent de sécurité et seuls les contremaîtres peuvent ouvrir, interdiction formelle de quitter son poste de travail ! De toute façon, c’est impossible, c’est un travail à la chaîne et si un seul maillon cède, tout s’arrête.

Je suis une file d’ouvriers. On ouvre une cellule, une fois que nous sommes tous rentrés, on ferme la porte derrière nous. Le chef d’équipe nous installe aux différents postes de travail. Je suis devant un tapis roulant long de trente mètres au moins, qui serpente comme un labyrinthe dans la cellule. Une boîte tombe du ciel, un carton arrive devant moi et je dois mettre la boîte dans le carton qu’un ouvrier avant moi avait préparé et qu’un autre après moi va emballer. Et tout ça en moins de trente secondes. On ne peut pas s’arrêter, sinon les cartons et les boîtes s’empilent sur le plan de travail et tout se renverse sur toi, les alarmes s’enclenchent, les sirènes hurlent. J’ai l’impression de me retrouver à la place de Chaplin dans Les Temps modernes, en bien plus violent. Au bout de cinq minutes de « tapis roulant », je suis déjà épuisé, comment je vais tenir jusqu’à 21 heures ? Comment je vais tenir tout court ? Comment peut-on tenir plusieurs mois ? En plus, quand on a été placés à nos différents postes, on ne nous a rien dit sur les pauses, les repas, la localisation des toilettes, rien : tout simplement parce qu’il n’y a pas de pauses, pas de toilettes dans nos cellules. Comment aller aux toilettes sans interrompre la machine ? Impossible. Il faut tenter d’interpeller un des nombreux chefs d’équipe qui, comme par hasard, ne vous remarquent pas quand vous les appelez. Vous pouvez hurler lorsqu’ils passent devant vous, ils restent sourds à votre demande. Par contre, ils viennent régulièrement dans votre dos et vous haranguent pour accélérer la cadence :

— Allez on y va ! On y va ! On emballe, vous êtes trop lents ! Mais qu’est-ce que vous êtes lents ! On a encore cinq tonnes de marchandises à emballer ! Bordel, vous n’êtes pas prêts d’avoir une pause !

Ces connards privilégient néanmoins les filles : « Ça va, tu n’es pas trop fatiguée ? »

À 19 heures les machines s’arrêtent d’un coup. Je ne fais pas gaffe et prends une boîte dans la gueule, surpris par l’arrêt brusque du tapis roulant. Allez ! Pause ! Je ne sentais plus mes jambes, je ne sentais plus mes bras. Cinq heures de taf non-stop. Escortés par les chefs d’équipe, nous marchons d’un pas lent, en file indienne. On ouvre les portes puis on nous regroupe à cinquante dans une petite salle crasseuse. Il n’y a pas assez de chaises. De toute façon, je n’aurais pas eu la force de m’asseoir. C’est la première fois que je peux observer les visages : comme d’hab’, des Arabes, des Noirs et des Asiatiques, qui d’ailleurs se regroupent entre eux, ils sont souriants, je ne comprends pas. À peine le temps d’aller pisser cinq minutes quand le responsable pénètre dans la salle.

— Écoutez, je sais que vous avez beaucoup travaillé, ça fait à peine cinq minutes que vous êtes en pause, mais on vient de recevoir de la marchandise ! Alors on y retourne, vous récupérerez une heure ce soir, mais pour ça, faut emballer et faire ça bien !

J’interpelle un mec à côté de moi : « Putain ! C’est pas possible, ils n’ont pas le droit ! C’est interdit ! Ils ne font pas ça tous les jours ? »

— Si ! Tous les jours c’est comme ça !

Les Asiatiques sont les premiers sur le pont ! Je ne sais toujours pas comment ils font… Ils sont trop forts ! À partir de ce moment- là, on n’a plus qu’une seule idée en tête, emballer le plus de marchandises pour en finir le plus vite possible avec tous ces cartons, pour sortir le plus vite possible de cet enfer ! Je ne pensais plus, je n’étais plus un être humain, je ne faisais plus qu’un avec la machine, j’étais la machine, je suis une machine, j’emballe les boîtes ! Le temps n’existe plus, je ne me souviens pas d’avoir arrêté le boulot ce jour- là, je ne me souviens plus de rien. Je me retrouve vers 20 heures sur le parking. Un vent froid me lacère la peau, ça me rappelle à mon humanité. Je ne retrouve plus l’emplacement de ma voiture, j’ai l’impression d’avoir passé un mois dans ce maudit hangar. J’ouvre le coffre, je récupère mes godasses et balance mes chaussures de sécurité, je ferme le coffre et je m’installe au volant, allume le contact. Un type frappe à ma vitre, je la descends.

— Excuse-moi ! Tu vas vers où ? Ça te dérangerait pas de me raccompagner ?

Je reconnais un des sales connards de chefs d’équipe ! On est seuls sur le parking, il fait nuit, il n’y a pas de témoins, on est au milieu de nulle part, mon Opinel est tout près de moi dans le vide-poche. C’est bon, ce soir, il va payer pour tous les oppresseurs, les exploiteurs ! Je vais le zigouiller.

— Je vais à Paris. Si c’est sur ta route, y’a pas de problème.

— Oui, c’est un petit village à moins de trois kilomètres d’ici.

— Allez monte !

Il a à peine vingt-cinq ans, c’est jeune pour mourir, il me parle du boulot, il est poli et a l’air bien sympathique, quelle triste fin pour sa belle petite gueule. Il m’explique que son oncle est un des responsables du hangar… Et puis on croise trois de mes collègues qui font du stop. Je les fais monter, là il y a trop de témoins, je voulais l’étriper, ce connard. (Je ne l’aurais jamais fait bien sûr, c’était juste pour l’atmosphère.) Je raccompagne tout le monde à bon port.

Arrivé chez moi, je n’arrive pas à faire le bilan de ma journée, malgré la fatigue je trouve difficilement le sommeil, je repense à ma vie de merde. Pourquoi je n’ai pas assez travaillé à l’école ? Pourquoi je n’ai pas un métier normal ? Je finis par m’endormir les larmes aux yeux en pensant à ma deuxième journée de travail. Le lendemain matin, mon téléphone sonne. Encore groggy après ma nuit agitée, je réponds.

— Allo !

— Bonjour monsieur, Prit-intérim. Voilà, ce n’est pas que vous n’avez pas fait du bon travail mais l’entreprise souhaite interrompre votre mission. Elle préfère employer des femmes, elles sont plus efficaces. (Surtout les Asiatiques.) Nous sommes vraiment désolés! (Je n’avais jamais ressenti une telle joie !)

— Il n’y a aucun problème !

— Nous vous rappellerons en cas…

— Sans problème! Je vous rapporte les chaussures de sécu…

— Vous pouvez les gar…

— Ok ! Au revoir madame !

En raccrochant, je me promis de ne plus jamais prendre de résolutions. Je suis retourné dans mon lit, heureux, et j’ai dormi pendant quarante-huit heures au moins ! Y’a pas mieux que le chômage !

(À suivre…)

Mustapha Belhocine
Extrait de Précaire ! Nouvelles édifiantes, Agone, 2016.

À l’issue d’une dizaine d’années d’inscriptions désordonnées à l’université, Mustapha Belhocine obtient en 2012 un master de sociologie à l’EHESS. Sous l’intitulé « Une expérience littéraire en milieu précaire », il y délivre le portrait de son quotidien, fruit d’une pratique assidue de la prise de note et de la mise en récit. Quatre ans plus tard, ce travail est édité sous le titre  Précaire ! Nouvelles édifiantes. À l’époque, après trois ans dans diverses structures d’accompagnement des toxicomanes à la Goutte d’or (Paris), il travaille entre 2015 et 2019 comme enseignant contractuel en Seine-Saint-Denis. De cette nouvelle expérience de précaire, il donne un portrait sous le titre « Professeur contractuel en Seine-Saint-Denis ». En 2019, Belhocine obtient le concours de professeur des écoles. Il est aujourd’hui instituteur à Saint-Ouen.

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