Quelconque théorie. Lettre ouverte à Virginie Despentes à propos de l’« affaire Grasset »
Après le flot de complaintes des grands auteurs, des grands éditeurs et de leurs employés relayés par les grands médias, accompagnées des tribunes complaisantes des libraires et des éditeurs indépendants relayées par les médias indépendants ; après les performances de divas médiatiques qui ont médusé, sidéré, paralysé leur public ; cette lettre ouverte, fraîche comme la première pêche, est tombée comme un coup de fouet sur le dos d’un troupeau endormi.
Virginie Despentes, qui jadis écrivait « pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées », parle aujourd’hui pour Olivier Nora, Frédéric Beigbeder, Richard Malka, Simon Liberati et toute une clique de pleurnichards surmédiatisés qui voudrait bien que le monde entier s’agenouille devant son petit drame de chapelle. En réponse aux moqueries que certains, dans le monde de la littérature indépendante et ailleurs, ont formulées au sujet du battage médiatique autour de l’affaire Grasset, Virginie Despentes a pris la peine de dire, à la Grande Librairie, un « très beau texte », « droit dans les yeux ».
Il ne faudrait pas rire de cette situation, nous dit madame Despentes, parce que Vincent Bolloré n’est pas seulement un capitaliste dégueulasse comme un autre, pas un patron comme on en connaît tous, non : c’est un « prédateur ». C’est un « agresseur », même, dont les auteurs Grasset sont les « victimes » ; c’est un violeur en « position de pouvoir » face à des auteurs qui seraient donc en position de faiblesse, nous dit-elle sur le plateau d’Augustin Trapenard, après être passée lundi chez Yann Barthès en portant un t-shirt « anarchie1 Il nous a été dit que le symbole affiché sur ce vêtement n’était pas le « A » de « Anarchie » mais celui du groupe Ausgang, de la rappeuse Casey, amie et collaboratrice de Virginie Despentes. Le second est identique au premier, à une barre près. ». Vincent Bolloré n’a pas seulement viré un DG pour en foutre un plus con, il a commis un « abus de pouvoir pour dépouiller l’Autre de son humanité ».
Voici, donc, ce que la caution « de gauche » de la maison Grasset trouve à répondre ! Voilà ce qui se cache derrière le nom qu’on nous balance dès que l’on rejette en bloc toute la sale bande à couverture jaune pisse ! Voici ce à quoi la Punk Toute Officielle en est rendue pour défendre son patron (qui, pendant 25 ans à la tête d’une des plus grandes maisons d’édition de ce pays, n’a évidemment jamais été en « position de pouvoir ») : comparer quelques dizaines d’auteurs notoires, ces gens que l’on voit tous les jours à la télévision, à la radio, dont les libraires reçoivent des piles de livre à se casser le dos, à la masse infinie des femmes violées dans l’indifférence générale. Madame Despentes croit bon d’utiliser les cadavres encore chauds des violées et des suicidées comme d’une petite métaphore filée pour étouffer toute voix discordante sur le licenciement de son DG. Et ça convient à tout le monde ? Tout le fretin va se laisser chaluter en profondeur ? Où sont-ils, ceux qui nous reprochaient d’avoir utilisé le motif de la sodomie dans notre petite « tribune » scato 2Sous le titre « Nous, acteurs de l’édition indépendante, n’avons absolument rien à foutre de vos conneries », cette tribune déclare : « Nous, éditeurs et acteurs de l’édition indépendante réunis en collectif ce 19 avril 2026, souhaitons manifester notre désintérêt absolu et notre mépris total pour les petits soubresauts managériaux qui secouent depuis quelques jours l’industrie parisienne du livre. Attachés et engagés depuis toujours en faveur du pluralisme, nous n’avons rien à branler qu’une maison de centre-droit bien-pensante soit transformée en une maison d’extrême-droite bien-pensante. C’était de la merde, ça le restera. Que cette merde eût été plurielle n’aurait su que la rendre plus odorante. Depuis vingt-cinq ans, sous la direction d’Olivier Nora, Grasset a publié certains des livres les plus indigents du siècle en cours, écrits par certains des auteurs les plus dégueulasses depuis l’invention de l’imprimerie, lesquels profitent d’ailleurs de cet événement pour se refaire une vertu après avoir tété, pendant les décennies que dura leur complicité, aux mamelles richissimes de la médiocrité. Nous apportons notre plein et entier mépris pour cette bande de trois cents trous du cul, qui n’a de toute façon jamais eu rien d’intéressant à dire, et dont nous savons bien qu’elle continuera de louvoyer dans les milieux interlopes de la bourgeoisie culturelle. Le cheptel ira à l’auge, l’anus au baquet, l’écrivain bourgeois à l’éditeur milliardaire. Nous souhaitons également exprimer notre profonde inquiétude devant la bêtise et la naïveté du milieu littéraire, qui semble découvrir depuis quelques jours ce que tout le monde sait depuis plus d’un siècle : que le monde de la littérature est bouffé par celui du fric ; que la fameuse “chaîne du livre” n’est rien d’autre qu’un collier d’étranglement mis autour du cou des artistes, forgé pour étouffer toute idée nouvelle, toute forme originale, toute pensée vraie. Nous nous efforcerons à l’avenir, et pour toujours, de nous prémunir contre vos conneries anti-artistiques et vos politicailleries débiles ; vos combats de valeurs, vos faux livres, faux romans, faux écrivains, faux journalistes, faux critiques, faux éditeurs. Un siècle que vous offrez votre cul : aujourd’hui, vous êtes surpris qu’on vous encule. Nous disons : BIEN FAIT ! » ?
Il y a pire : c’est que vous, petits trimards qui avez un peu envie de vous foutre de leurs gueules, si vous émettez le moindre doute sur la noblesse d’âme de Caroline Fourest, le moindre début d’interrogation sur l’attachement à la liberté d’expression de Bernard Henri-Lévy, vous êtes soudain rangés du côté d’un agresseur sexuel, et vous êtes comme ces « gens qui disent des femmes violées qu’elles portaient une jupe trop courte ». « Chers connards », vous étiez déjà plus ou moins des « complices de la montée de l’extrême droite », désormais vous êtes une bande de violeurs en puissance, et ce n’est pas fini : vous serez bientôt des Kouachi, des terroristes, des assassins, quand Caroline Fourest, qui commence à parler chez Franc-Tireur d’un « Esprit Grasset » qui ferait écho à l’« Esprit Charlie », aura terminé une pirouette analogue à celle de sa co-signataire Despentes.
Virginie, ne voyez-vous pas ce qu’il y a de strictement insupportable à ce genre de glissements sémantico-littéraires, et qui nous rend la moindre compassion à votre égard impossible ? Ne voyez-vous pas que cet usage de la langue, en pleine exposition médiatique, vous met vous-même en « position de pouvoir », et que vous en abusez pour « dépouiller l’Autre de son humanité » ? Nous vous avions traités de « trous du cul », et vous nous traitez de complices de viol ? Tout ça pour faire taire quelques grouillots qui font la jacquerie sur les réseaux sociaux ? Quelle indécence, madame Despentes !
Ce que vous appelez un « prédateur », nous l’appelons, plus prosaïquement : un « patron ». Ce qui nous fait rire dans cette grande tragi-comédie parisienne, c’est que les auteurs de chez Grasset vivent aujourd’hui ce que nous avons tous vécu dans le monde du travail, ce que nous vivons tous en silence, sans métaphores dégueulasses et sans en faire de tribunes. Je crois pouvoir parler ici au nom de tous les petits éditeurs, des auteurs qui ne vendent pas, de tous les marginaux de la société littéraire française, et même d’à peu près tous les travailleurs de ce pays et des autres, en vous disant que nous ne découvrons pas le « mécanisme » du capitalisme aujourd’hui. De vous voir, vous tous, dans la position des gens quelconques, vous qui en avez si peu l’habitude, et l’indignation soudaine que vous manifestez avec un mélodramatisme outrancier, c’est drôle. Ce n’est peut-être pas très élevé de notre part, ce n’est peut-être pas très responsable, mais désolés : c’est drôle.
Je me suis levé à six heures pour un smic pendant des années, pour bosser dans un Leclerc de banlieue. J’y avais mon petit Bolloré à moi, un type qui passait sa journée assis dans son bureau à regarder les caméras de surveillance, pour voir à quelle heure nous prenions nos pauses, si nous ne passions pas trop de temps à discuter entre collègues. Lorsqu’il était insatisfait, il envoyait un manager nous confier les tâches les plus humiliantes possibles ; un manager lui-même très vicieux et très soumis, nommé à ce poste après le renvoi brutal du précédent, tout en copinages mais pas assez discipliné. Ça devrait vous rappeler quelque chose, non ? Quand j’ai quitté cet emploi, je n’ai rien publié dans Le Monde ni dans La Tribune du Dimanche, je n’ai pas été invité par Yann Barthès ni par Augustin Trapenard, je n’ai pas reçu de soutiens politiques, et c’est bien normal : parce que je n’ai pas démissionné au nom de la liberté ni des droits des travailleurs, ni en vertu d’aucune clause de conscience ; j’ai démissionné au nom de mon propre intérêt.
Où étaient les auteurs de Grasset lorsque je transportais des palettes et que je broyais du carton ? Où était « notre camp », qui apparemment inclut maintenant Pascal Bruckner, François de Closets et Alain Minc ? Où étiez-vous ? Vous n’aviez absolument rien à foutre de mes conneries, et c’est votre droit le plus absolu. Mais alors, lorsqu’il vous arrive la même chose, et que nous vous voyons vous stupéfier après tout le monde de la grande violence du capitalisme prédateur, en faisant tourbillonner d’immenses valeurs, en appelant à une solidarité nationale au nom de la Liberté, de l’Art, de l’Antiracisme, et peut-être maintenant du Féminisme, permettez-nous d’en rire. Il nous semble, madame Despentes, que c’est la moindre des choses.
Plutôt que de balayer d’un tour de passe-passe rhétorique toute critique à vos nobles égards, demandez-vous pourquoi le péquenaud moyen, le quelconque, lorsqu’il vous voit à la télévision, vous identifie plus à son patron qu’à ses collègues. Je vais vous le dire : parce que lorsqu’un employé a besoin d’un peu d’humanité de la part de son employeur, un petit arrangement, un rien du tout, ce dernier lui refuse ; mais quand le patron sollicite l’employé, ce n’est pas seulement par l’usage de la force qu’il obtient ce qu’il veut : c’est par l’emploi de grands mots, de grandes idées, de grandes valeurs ; au nom d’un « projet collectif », de la « responsabilité de chacun », pour « sauver » quelque chose. En brandissant la nécessité de l’enrégimentation au nom de vos intérêts, pour vos « gueules », comme vous le dites si bien, en employant le même vocabulaire que tous les petits Bollorés de campagne, vous ne faites qu’abuser, vous aussi, de votre pouvoir. Vous vous comportez en patrons, en condés, en escrocs. « Notre camp » n’existe que lorsque vous avec besoin de nous.
Ce que nous reprochons à Grasset, ce n’est pas d’être exclusivement composée de « bourges » — même si… bref —, c’est de n’avoir fait, depuis 25 ans, que propager encore et toujours le même esprit bourgeois, vos petites intériorités précieuses, vos psychologies délicates, vos idées bienséantes et toujours à peu près conservatrices, votre amour de l’ordre, votre fantasme d’harmonie, vos pensées nulles, bref, vos existences réelles ou fantasmées qui seules appartiennent, dirait-on, au champ littéraire. Non, il n’est pas nécessaire de fréquenter Saint-Germain des Prés pour être publié chez Grasset, nous vous le concédons. Mais il faut avoir un Saint-Germain des Prés dans la cervelle, dans le cœur et dans l’estomac pour appartenir à cette sorte d’Académie très particulière, qui est loin de se limiter à la seule maison Grasset, ni même aux seules grandes maisons d’édition. « La littérature n’appartient pas à la bourgeoisie », dites-vous ? Prouvez-le.
Nous ne voulons pas que Grasset soit la propriété de Vincent Bolloré : nous voulons que Grasset crève, et nous cracherons sur sa tombe. Nous ne voulons pas non plus qu’un milliardaire de gauche succède à un milliardaire de droite : nous voulons que la littérature retrouve un pouvoir libérateur, destructeur, qu’elle retrouve la puissance dont la mainmise d’une petite société coincée du cul l’a privée. La littérature est depuis trop longtemps la propriété de quelques pisse-froid qui n’ont rien à dire, et dont l’emploi de la langue se réduit à son instrumentalisation ; sa transformation en un tonfa moral destiné à réprimer toute voix qui dépasse, comme vous l’avez si bien illustré dans votre « très beau texte ». Ce n’est pas un combat des « petits contre les gros », ni même des « pauvres contre les riches », c’est la continuité d’une lutte entre la vérité et le mensonge, entre la vraie vie et la vie fictive, qui dure depuis Pascal, Vallès, Bernanos…
On nous objectera telle ou telle exception dans la liste des signataires – nous savons que la référence à Vallès devrait toucher, par exemple, un Sorj Chalandon. Mais veuillez nous excuser, nous avons autre chose à faire que de lire l’intégralité du catalogue Grasset avant de dire ce que l’on pense. Et si ces exceptions existent effectivement, elles sauront reconnaître dans notre démarche un geste sincère, sans haine, sans frustration, mais plein d’une rage légitime que vous auriez tort de balayer d’un revers de métaphore.
Robin, des éditions Lou Blondin
Texte diffusé le 23 avril 2026 sur leurs rézosociaux.
- 1Il nous a été dit que le symbole affiché sur ce vêtement n’était pas le « A » de « Anarchie » mais celui du groupe Ausgang, de la rappeuse Casey, amie et collaboratrice de Virginie Despentes. Le second est identique au premier, à une barre près. ↩︎
- 2Sous le titre « Nous, acteurs de l’édition indépendante, n’avons absolument rien à foutre de vos conneries », cette tribune déclare : « Nous, éditeurs et acteurs de l’édition indépendante réunis en collectif ce 19 avril 2026, souhaitons manifester notre désintérêt absolu et notre mépris total pour les petits soubresauts managériaux qui secouent depuis quelques jours l’industrie parisienne du livre. Attachés et engagés depuis toujours en faveur du pluralisme, nous n’avons rien à branler qu’une maison de centre-droit bien-pensante soit transformée en une maison d’extrême-droite bien-pensante. C’était de la merde, ça le restera. Que cette merde eût été plurielle n’aurait su que la rendre plus odorante. Depuis vingt-cinq ans, sous la direction d’Olivier Nora, Grasset a publié certains des livres les plus indigents du siècle en cours, écrits par certains des auteurs les plus dégueulasses depuis l’invention de l’imprimerie, lesquels profitent d’ailleurs de cet événement pour se refaire une vertu après avoir tété, pendant les décennies que dura leur complicité, aux mamelles richissimes de la médiocrité. Nous apportons notre plein et entier mépris pour cette bande de trois cents trous du cul, qui n’a de toute façon jamais eu rien d’intéressant à dire, et dont nous savons bien qu’elle continuera de louvoyer dans les milieux interlopes de la bourgeoisie culturelle. Le cheptel ira à l’auge, l’anus au baquet, l’écrivain bourgeois à l’éditeur milliardaire. Nous souhaitons également exprimer notre profonde inquiétude devant la bêtise et la naïveté du milieu littéraire, qui semble découvrir depuis quelques jours ce que tout le monde sait depuis plus d’un siècle : que le monde de la littérature est bouffé par celui du fric ; que la fameuse “chaîne du livre” n’est rien d’autre qu’un collier d’étranglement mis autour du cou des artistes, forgé pour étouffer toute idée nouvelle, toute forme originale, toute pensée vraie. Nous nous efforcerons à l’avenir, et pour toujours, de nous prémunir contre vos conneries anti-artistiques et vos politicailleries débiles ; vos combats de valeurs, vos faux livres, faux romans, faux écrivains, faux journalistes, faux critiques, faux éditeurs. Un siècle que vous offrez votre cul : aujourd’hui, vous êtes surpris qu’on vous encule. Nous disons : BIEN FAIT ! » ↩︎