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Ralentir la science pour ralentir la croissance ?

22 août 2025|

Dans son livre Malscience (2016), Nicolas Chevassus-au-Louis dressait un portrait lucide des fraudes et des escroqueries de la recherche scientifique contemporaine, montrant que ces dérives, loin d’être de simples accidents, sont constitutives de la manière dont la science est désormais pratiquée. Décroiscience, qui est la suite logique de cette analyse, va plus loin en proposant un véritable programme de ralentissement de la production scientifique contemporaine, que l’auteur associe à un programme de décroissance économique. Selon lui, les deux vont de pair : l’enquête scientifique se heurte aux mêmes limites que celles auxquelles se heurte la planète.

Depuis le rapport Meadows en 1972, les alertes sur la catastrophe climatique qui nous attend se sont multipliées, au point qu’une « collapsologie », aux accents plus ou moins apocalyptiques, s’est imposée comme un genre. Dans les années 1970, le grand mathématicien Alexandre Grothendieck associait son mot d’ordre d’abandon de la recherche au refus du financement de la science par des programmes militaires. Chevassus-au-Louis retrace ces épisodes et nous donne une analyse éclairante des manières dont cette résistance aux puissances conjuguées de la malscience et de la méséconomie peut être renouvelée aujourd’hui, à un moment où, nous dit-il, elles « marchent au désastre ».

Jusqu’à la moitié du siècle dernier régnait une conception de la recherche scientifique qui nous apparaît aujourd’hui bien naïve : la science comme une entreprise collective visant la connaissance objective, menée par des individus voués à la recherche de la vérité, capables de se reconnaître mutuellement comme des pairs et mettant en commun leurs travaux, pratiquant vis-à-vis de leurs résultats un scepticisme « organisé » et au service d’un État impartial et bienveillant.

Il n’aura échappé à personne que, depuis longtemps, et bien avant les batailles sur le rôle des physiciens dans la naissance de la bombe atomique, les finalités de la science pouvaient être détournées au service de causes qui lui sont étrangères : la production économique et militaire. Mais ces causes sont-elles vraiment étrangères à la poursuite de la connaissance scientifique ? Certes, la recherche sur des notions mathématiques aussi complexes que les quaternions n’a, a priori, rien à voir avec l’industrie militaire, mais la géographie sert d’abord à faire la guerre, et personne ne niera que la physique ait autant maille à partir avec la structure de l’atome et des bombes qu’avec celle des confins bien lointains de l’univers.

Depuis des lustres, on sait que, même si la science a pour but la connaissance de la vérité, cette connaissance repose sur des conditions pratiques et politiques, et que les vérités qu’elle découvre peuvent être employées à des fins qui conduisent autant au bien humain qu’à des maux tels qu’on puisse regretter d’avoir poursuivi ces vérités. Ici, il ne s’agit pas de dénoncer des savants ou des États qui emploient à leur profit le savoir scientifique mais le régime normal de la science qui vise à accroître le bien dans nos sociétés. Or cette science normale, non seulement dysfonctionne, mais contribue à la crise environnementale, comme le montre Chevassus-au-Louis.

Son livre retrace la manière dont se met en place, dès les années 1960, un système économico-scientifique qui commence, dans un premier temps, par mettre la science au service du développement économique en insérant systématiquement les universités et les organismes de recherche dans le programme de croissance européenne et dans la technoscience. Dans un second temps, ce système s’étend à l’organisation de la recherche elle-même, qui adopte les méthodes du management et de l’économie de marché : benchmarking, branding et mesure des performances ; compétition accrue entre les équipes ; mise en place d’un système de publication et de bibliométrie qui transpose les critères économiques de production et de consommation à la recherche.

Ainsi, les connaissances elles-mêmes sont désormais susceptibles de participer à un marché qui ne cède en rien dans ses mécanismes à ceux des biens de consommation et des services. Quand l’ancien régime de la science raisonnait en termes de valeur des connaissances et des individus qui les portaient, le nouveau ne parle qu’en termes d’évaluation chiffrée

Le pire n’est peut-être pas seulement cette organisation marchande de la recherche, qu’on pourrait dans une certaine mesure tolérer si elle produisait des travaux originaux. Mais elle produit le plus souvent des écrits répétitifs dans lesquels il est plus important de suivre des modes que d’inventer. La science doit se plier à l’impératif catégorique de la technique : l’innovation. Dans les sciences sociales et humaines, des programmes et des travaux qui ne se conforment pas à l’autre impératif – l’interdisciplinarité – sont impitoyablement rejetés par les agences délivrant des crédits. On fait donc semblant d’innover et d’être interdisciplinaire. Les productions de ce système ne risquent pas seulement la surproduction et la déflation, elles sont aussi grises et ternes, racontant souvent la même chose, même quand elles se parent des couleurs de la nouveauté. Le savoir n’est plus seulement menacé par l’invasion de la mesure, mais dans sa nature même, c’est-à-dire dans son contenu, ses théories et ses modes de justification : autrement dit c’est la vérité scientifique elle-même qui se trouve affectée.

À sa description sans concession du système inflationniste de la science contemporaine, Chevassus-au-Louis associe un programme de décroissance – qui appelle notamment à limiter les usages de l’énergie dans les activités scientifiques et les émissions de gaz à effet de serre – à réduire le rythme et la quantité des publications, les achats de matériel, les voyages en avion pour aller à des colloques. Il souligne que des mesures comme les moratoires sur certaines recherches ont peu d’effet, mais il montre aussi que certaines interdictions, en biologie et en médecine, sont efficaces. Il ne demande pas l’abandon de la rechercher mais une meilleure régulation, proposant une planification raisonnable des recherches selon les domaines, par le biais d’interdictions, comme en virologie, rejoignant les alertes lancées, depuis les soupçons de fuite du virus du Covid d’un laboratoire chinois, et sur l’intelligence artificielle par ses inventeurs mêmes.

Que veut dire « ralentir la recherche » ? La réorienter ou supprimer certaines de ses orientations ? Mais l’un comme l’autre suppose qu’on ait quelque idée de ce qu’est l’éthique de la recherche en général. La recherche scientifique est, par définition, la recherche de la vérité, quelle qu’elle soit et où qu’elle soit, sans préjuger ce qu’on trouvera. La vérité est le but intrinsèque de la science. Mais rechercher une vérité qu’on aurait déjà acceptée comme telle, c’est pratiquer ce que C. S. Peirce appelait le « sham reasoning », le raisonnement de pacotille. C’est aussi la raison pour laquelle les recherches scientifiques qui sont au service d’une fin extérieure – telle que celles de vérités religieuses ou de vérités qui conduiraient à asservir des êtres humains – ne sont pas de véritables recherches scientifiques. C’est pourquoi certaines fondations religieuses – telles que la Templeton Foundation, qui finance des projets de recherche en quête de conclusions créationnistes au sujet de l’univers –, et certains programmes d’État — comme la « science » nazie sur la race – ne relèvent pas de la recherche scientifique, quand bien même certaines de leurs étapes en empruntent les méthodes. Cela n’empêche pas une recherche scientifique désintéressée et intègre de pouvoir être utilisée à de telles fins extrinsèques, et c’est pourquoi il vaut mieux que certaines recherches et certaines technologies n’échappent pas au contrôle démocratique.

Enfin, ne dit-on pas aussi que la science a pour but le bonheur humain ? Cherche-t-on donc la vérité en vue du bonheur ? Si c’était le cas, il est clair que la marche actuelle de la science, si l’on suit la démonstration qui fonde l’appel de ce livre à la décroiscience, ne conduit pas à ce but. L’argument le plus fort de son auteur tient à sa description de l’organisation de la science contemporaine, transformée en marché capitaliste, où les financements vont aux équipes et aux individus capables d’incarner l’« excellence » sans que la certification de celle-ci repose sur le savoir véritable. C’est cette piste-là qui me semblerait la plus propre à séparer le bon grain, la science vertueuse, de l’ivraie, la malscience. Malheureusement, tout comme la diminution de l’empreinte carbone de la science, cette piste sera longue et difficile.

Même ceux qui, comme le présent préfacier, ne souscrivent pas au programme de décroissance économique, seront prêts à reconnaître que le livre de Chevassus-au-Louis avance un diagnostic juste, historiquement informé et des propositions raisonnables pour repenser l’organisation contemporaine de la recherche. En fait, même s’il n’y avait pas de dérèglement climatique et de réchauffement de la planète, ses arguments en faveur de la décroiscience resteraient excellents. Et peut-être devra-t-on dire dans quelques années qu’ils étaient aussi pertinents que le rapport Meadows en son temps.

Pascal Engel
Extrait de sa préface au livre de Nicolas Chevassus-au-Louis, Décroiscience.