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Rappel aux défenseurs du retour à la « normale »

En 1948, le journaliste et écrivain suédois Stig Dagerman est envoyé en France pour y mener un reportage sur le même modèle qu’Automne allemand un an plus tôt. Entre littérature et critique sociale, son portrait d’un pays ruiné met en perspective la réalité désespérante des classes travailleuses avec les rêves de la Libération, et notamment de la révolution trahie.

Je ne l’ai pas connu et ne le connaîtrai jamais. Il est mort en 1944, non pas dans une fosse commune en Flandre comme un autre étudiant mais étendu sur le dos, sur une route près de Lyon, à côté d’une motocyclette criblée de balles.

Cela s’est passé au cours du mois d’août le plus sanglant qu’ait connu la France, celui de la Libération, qui a vu mourir tous ces hommes à la mémoire desquels ont été apposées tant de plaques commémoratives. Il avait alors vingt-six ans et était le chef d’un réseau de Résistance à Lyon. Il était connu sous le nom de « capitaine Jean » mais, à la fin, il se faisait appeler Jean Portal et portait des lunettes d’écaille claires. Dans la réalité – si tant est qu’il en existât une –, son nom était tout différent. Et il ne portait pas non plus de lunettes.

À en juger d’après les apparences, il n’a pas laissé grand-chose d’autre qu’un nom, qui n’était d’ailleurs pas le sien, et une mère, menant elle aussi une existence cachée, qu’il osait à peine rencontrer de peur de se compromettre mutuellement. Lorsqu’il lui écrivait des lettres, qui ne pouvaient être que de petits morceaux de papier blanc ne portant aucun nom et acheminés par la poste clandestine, il n’osait même pas l’appeler « maman ». Avant de partir pour son dernier voyage à motocyclette, il eut encore le temps de lui envoyer une dernière missive, ainsi libellée : « Ma chère tante. Je vais bien. J’espère bientôt vous revoir. Bien des choses. » Mis à part deux cahiers d’écolier renfermant le résultat d’expériences de chimie, cette lettre dont l’encre a été quelque peu effacée par toutes les mains entre lesquelles elle est passée est la seule trace écrite qu’il ait laissée derrière lui.

Après sa mort et la libération de la France, une stèle a été élevée à l’endroit où il est tombé. Maires, sous-préfets et curés en tête, toute la région est venue lui rendre hommage sous les traits de celui qu’il avait décidé d’être, dans une certaine mesure : le loyal défenseur d’une liberté évidente. Mais on lui rendait surtout hommage sous les traits de quelqu’un qu’il ne voulait pas être : l’un des nombreux héros de son pays tombés au combat. « Mort pour la patrie.1En français dans le texte.»

Voilà en quelques lignes le portrait de ce que l’on appelle communément le « destin d’un héros ». Mais si l’on ne s’en tient pas là et que l’on tente de déchiffrer l’image indistincte qu’il recouvre, on trouvera un capitaine Jean qui ne représente pas seulement lui-même – c’est-à-dire un jeune homme bouleversant et à la vie mouvementée dont la fin fut tout à fait convenable. Son portrait recouvre aussi quelque chose de bien plus important et de bien plus tragique : une France trahie ou, plutôt, une révolution trahie. Mobiliser un tel mot est grave. Mais, lorsqu’il dit la déception de toute une génération – voire de toute une partie d’un peuple – quant au tour qu’ont pris les événements, il n’est pas seulement juste, il est nécessaire de parler de trahison.

Le capitaine Jean est mort. Mais c’est l’un de ces jeunes morts qui survivront parce que leur vie a pris fin avant de connaître le temps des compromissions ou même seulement des compromis. Peut-être faut-il en savoir un peu plus sur sa vie avant ce jour fatal pour comprendre à quel point il lui a été donné de mener une existence marquée par la droiture.

S’il est mort en France, Jean Portal n’était pas français de naissance. Il est né à Vienne, en Autriche, héritier de quelques gouttes de sang juif. Avec sa mère, écrivaine aux idées radicales, il émigre en Espagne lors de la prise du pouvoir en Allemagne par Hitler. Quand éclate la guerre civile, il s’enrôle dans l’armée républicaine et lutte contre Franco jusqu’au dernier jour, jusqu’à la défaite. On possède de lui des photographies montrant un jeune homme frêle et souriant, un capitaine adolescent que l’on ne distingue pas très bien derrière son fusil. Réfugié en France, il séjourne quelque temps dans l’un de ces camps d’internement au moyen desquels la République démocratique française accueille alors les défenseurs de la République démocratique espagnole. Quand survient la guerre mondiale, on lui permet cependant de se battre pour la France, dans les rangs de la Légion étrangère, en Afrique. Pendant l’Occupation, il revient en métropole pour être plus près de l’ennemi, contre lequel il lutte dans les rangs des combattants de l’ombre.

Ce qui retient surtout l’attention dans une telle personnalité, ce n’est pas tant son existence bigarrée – car les destins les plus remarquables ne font pas tous des êtres remarquables. Ce n’est pas non plus le fait qu’il ait voué sa courte vie à la lutte contre la tyrannie – même si cela force le respect. Ce qui fait dresser l’oreille en entendant son nom, plutôt que celui de beaucoup d’autres au destin analogue, c’est l’évidence avec laquelle cet étranger s’est mué, au cours de sa vie et lors de sa mort, en un symbole parfait de l’esprit de la Résistance française, et qu’il incarne encore, des années plus tard, tout ce qui, dans cet esprit, a été trahi entre temps.

Naturellement, on peut dire que la Résistance est maintenant du domaine du passé, et que toutes ces plaques commémoratives ne sont que la tombe collective, non seulement de ceux qui sont tombés mais aussi de l’esprit qui animait les meilleurs d’entre eux, puisque leur but est maintenant atteint. C’est d’ailleurs ce que l’on entend dans la bouche des défenseurs du retour à la « normale », non seulement en France mais aussi, clamé plus ou moins haut, partout où ont existé des mouvements clandestins. Cette voix oublie que l’esprit de la Résistance, au sens où l’entendaient le capitaine Jean et ses semblables, n’était pas que l’expression de la volonté inébranlable de s’opposer jusqu’au bout à un envahisseur mais bien également d’empêcher le retour à la « normale » après la Libération. Car, aux yeux de celui qui avait eu l’expérience des camps d’internement français et de la Légion étrangère, un statu quo de la société française ne pouvait guère constituer que le résultat absurde d’un sacrifice total. […]

On peut dire que l’Europe offre partout le même spectacle de ruine matérielle et morale. Mais aussi de déception. Comme celle des antinazis allemands, qui rêvaient d’un grand feu venant, en l’espace d’une nuit, purifier leur pays des miasmes du nazisme, et qui ont plutôt vu les pompiers alliés éteindre l’incendie avant même qu’il ne s’embrase. Une chose est certaine, en tout cas : le gouffre qui sépare les lendemains dont rêvait le capitaine Jean et ceux que connaît véritablement la France est plus profond que partout ailleurs ou, tout du moins, se remarque plus du fait de l’ampleur du drame de la vie sociale française. […]

Ce conflit entre le rêve de 1944 et la réalité de 1948, qui aurait été celui du capitaine Jean s’il avait pu vivre en paix, n’affecte pas seulement les idéalistes. On peut aussi en trouver la trace dans les manifestations de mécontentement et de malaise qui accompagnent la vie de certains anciens résistants. Et cet affrontement évoque le thème, [traditionnel depuis la Première Guerre mondiale,] du retour du soldat récemment démobilisé qui prend conscience que tous les sacrifices ont été faits en vain et tous les idéaux galvaudés.

Le sort tragique des résistants à l’époque des Mains sales vient encore d’être illustré, avec une passion qui se donne libre cours, par le jeune romancier Jean Meckert dans son livre, Nous avons les mains rouges (1947). Ceux qui ont ainsi les mains rouges sont les membres d’une petite collectivité composée d’anciens maquisards vivant dans une localité de montagne très reculée. De même que des milliers d’anciens frères d’armes, ils se retrouvent de temps en temps pour s’entretenir en termes indignés de la trahison quotidienne des idées qu’ils s’étaient faites, au cours de ces années sanglantes, sur une France pure et décente une fois terminées les hostilités. Ce qu’ils ont d’original, c’est qu’ils ne s’en tiennent pas à ces bavardages mais font un pas de plus. Avec une honnêteté cynique, ils se baptisent eux-mêmes « Les meurtriers » et, à l’aide d’armes utilisées sous l’Occupation pour abattre les Allemands et les collaborateurs, ils entreprennent régulièrement des expéditions punitives contre ces traîtres aux idéaux de la Résistance, si nombreux dans la société d’après-guerre. Ils mettent à mort un profiteur cossu, déposent une bombe dans le jardin d’un fonctionnaire corrompu et finissent même par l’abattre au fusil-mitrailleur dans l’hôtel où il a cherché refuge.

Pour ces meurtriers, peints par l’auteur avec une sympathie évidente, la guerre n’est pas finie. Elle continue sur le front intérieur avec des moyens dont l’Occupation a prouvé l’efficacité. Cette guerre oppose ceux qui ont les mains rouges et ceux qui les ont sales. Confrontés à la façon qu’ont la justice et la politique de régler le sort des seconds, les premiers ne réussissent, pour l’instant, à trouver de meilleure solution que l’assassinat politique.

Il n’est pas question pour l’auteur de légaliser l’assassinat politique. Il a simplement voulu montrer, au moyen d’une allégorie qui nous paraît horriblement authentique du fait de sa cruelle logique, à quel point la tension qui règne entre ceux qui sont déçus et ceux qui ont trahi peut se révéler explosive. En adoptant sa position, il a en même temps réussi à prouver à quel degré de désespoir la faillite des idéaux de la Résistance a pu conduire une bonne partie de la jeune intelligentsia française.

Stig Dagerman
Extrait de « À la mémoire du capitaine Jean », dernier texte de la série « Printemps français », Notre besoin de consolation est insatiable, traduit du suédois par Philippe Bouquet.