Réflexions sur la subjectivité dans la nature [LetttrInfo 25-IX]
Longtemps discipline reine, la philosophie n’a pas tout perdu de toutes ses armes. Même détrônée, et jusque dans ses traditions les moins prétentieuses, en apparence. Ainsi la philosophie analytique, avec ses « expériences de pensée » farfelues, ses martiens, ses zombis et ses cerveaux transplantés. Les questions posées n’en restent pas moins démesurées, vertigineuses, déconcertantes. Au point que l’amateur curieux se demande à quoi tout ça rime.
Depuis longtemps pourtant, bestiaire et expérience de pensée ne sont pas incompatibles avec le plus grand sérieux et une véritable profondeur. Pour ne citer que le chat de Schrödinger, félin de la physique quantique à la fois vivant et mort qui trouble autant les esprits que les compteurs Geiger. Pour ne pas quitter Felis catus, c’est encore un chat, souriant, celui du Cheshire, qui jongle pour la postérité avec des sophismes insaisissables. Et quand il n’y a pas de souris, se demande Alice, les chats peuvent-ils attraper une chauve-souris, qui ressemble beaucoup à une souris ? Si toutefois les chats mangent les chauves-souris. En demandant à Lewis Carroll, qu’est-ce que ça fait à tout ce petit monde de sourire, de chasser, de voler ?
Nous y voilà. Dans ses réflexions sur la conscience animale et le problème du corps et de l’esprit, le philosophe américain Thomas Nagel a choisi la chauve-souris parce qu’il est raisonnable de penser que, comme les autres mammifères, cette espèce dispose d’une conscience du monde, dont elle fait l’expérience. Pour autant, son appareil sensoriel, l’écholocalisation — émettre des ultrasons et capter la façon dont ils se réverbèrent sur les objets pour se repérer dans l’espace — est si différent du nôtre que ses expériences sensorielles nous sont radicalement étrangères.
« Quiconque a passé quelque temps dans un espace clos avec une chauve-souris affolée sait ce qu’est la rencontre avec une forme de vie fondamentalement autre », souligne Nagel. En même temps, la perception de l’espace par les chauves-souris est si virtuose qu’elles répondent avec une efficacité étourdissante à ce que les chiroptérologues nomment « le cauchemar de la soirée cocktail » : lorsque tout le monde parle en même temps et que personne ne se comprend, c’est-à-dire, dans le batworld, sortir par milliers et au même moment d’une grotte sans se cogner.
On doit donc bien se dire que si les chauves-souris ont des expériences, alors même qu’on ne peut avoir la moindre idée de ce que ça fait d’être une chauve-souris, il existe bien quelque chose comme « ce que ça fait d’être une chauve-souris ». Et si l’on doit admettre qu’une expérience — digne du nom d’expérience —, est objective, on voit bien que cette objectivité dépend du point de vue particulier du sujet qui la saisit : « Que resterait-il de ce que ça fait d’être une chauve-souris si le point de vue de la chauve-souris était éliminé ? »
Non seulement, un pas après l’autre, Nagel démontre que la subjectivité irréductible de la conscience (chez Chiroptera comme chez Homo sapiens et tout être en relation sensorielle avec son environnement) interdit la réduction du mental au physique. Mais son expérience de pensée formulée en 1974 a depuis été confirmée : il y a bien plus de conscience ou de vécu subjectif, au-delà de l’être humain, qu’on ne le pensait jusque-là.
C’est ainsi que le philosophe en arrive à suggérer le « panpsychisme » : une conception selon laquelle « les constituants physiques fondamentaux de l’univers, qu’ils fassent ou non partie d’organismes vivants, ont des propriétés mentales ». Car s’il existe en effet d’innombrables formes de vie subjectives dans notre monde matériel, cela indique que notre monde n’est pas purement matériel et, sauf à croire aux miracles et aux dieux, que notre monde contient des ingrédients matériels qui permettent aux organismes vivants d’avoir des expériences subjectives.
Sur le livre de Thomas Nagel, Qu’est-ce que ça fait d’être une chauve-souris ?, qui vient de paraître, lire un extrait de l’introduction en ligne : « Le corps, l’esprit, et la subjectivité dans la nature » (Antichambre, avril 2025).
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Bis repetita : Howard Zinn, le retour !
Pour celles et ceux qui ne seraient pas allés plus loin, dans notre dernière LettrInfo, que le livre qu’elle présentait, et qui donc auraient raté cette annonce de première importance, voici un rappel :
Les mécréants n’y croyaient plus depuis belle lurette. Mais les fidèles n’ont jamais douté un seul instant : dix ans après la sortie de la première partie de l’épopée populaire des États-Unis selon l’historien américain Howard Zinn, la deuxième partie est annoncée pour septembre prochain. Ce film d’Olivier Azam et Daniel Mermet, produit par les Mutins, est dès à présent proposé en souscription pour une bouchée de pain. Tandis que toute (ou presque) l’œuvre d’Howard Zinn en français est parue aux éditions Agone.
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Qu’est-ce que ça fait d’être une chauve-souris ?
Et autres questions sur la subjectivité dans la nature
Thomas NAGEL