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Regarder l’école publique en face. Une école du peuple ?

16 août 2022|

Classique de pédagogie critique, la Lettre à une enseignante de l’École de Barbiana était épuisée en France depuis les années 1970. Notre réédition, intégralement révisée, est introduite par un inédit de Pier Paolo Pasolini et une préface de Laurence De Cock, dont voici un extrait.

En 1967 paraît, dans une petite maison d’édition florentine, une critique radicale du système éducatif italien. Co-écrit par huit élèves, adolescents sans doute aidés par leur enseignant, Lettera a una professoressa, qui aurait pu n’être qu’un exercice pédagogique d’écriture collective, fait aussitôt mouche et devient l’un des ouvrages de référence de la réflexion pédagogique en Italie. On le décrit encore aujourd’hui comme le livre de chevet de toute une génération : le « petit livre rouge » italien, auquel certains prêtent un rôle déterminant dans le déclenchement du mouvement étudiant du Mai 68 ultramontain. Car il ne s’agit pas de n’importe quels élèves, de n’importe quelle école, ni de n’importe quel enseignant.

Dans les années 1950-1960, l’école publique italienne est touchée par un phénomène massif, qu’on appellerait aujourd’hui « décrochage », au risque d’oublier la part de responsabilité de l’institution elle-même, car ce ne sont pas les enfants qui « décrochent » mais l’école qui ne sait pas les accrocher. Les élèves accueillis à Barbiana sont précisément ceux dont le système scolaire italien n’a pas voulu, les recalés qui ont déjà testé tous les redoublements possibles et auxquels l’école publique ne propose plus rien. Accueillis par don Lorenzo, ces enfants et adolescents trouvent dans l’école de Barbiana une raison et l’occasion de ne pas finir trop tôt aux champs ou à l’usine. Leur Lettera a una professoressa est publiée à la suite de l’échec de trois élèves à un examen d’État. Elle pourrait sonner comme un règlement de compte, un réquisitoire en règle contre une école qui trie puis éjecte sans états d’âme. Mais ce livre est bien plus que ça.

Le texte est puissant, tour à tour rageur, sarcastique, franchement drôle, puis triste, voire désespérant. Dès sa parution, c’est une déflagration. Et le livre est amplement commenté dans les milieux politiques comme intellectuels. Fustigé par la droite, il est encensé à gauche. La rencontre avec Pier Paolo Pasolini, organisée dans la foulée de la parution – et que nous donnons en avant-propos –, montre à quel point l’analyse des auteurs est prise au sérieux. Comme si leurs lecteurs avaient conscience que la réflexion sur l’éducation ne pourrait plus jamais se passer de ce que ces jeunes garçons avaient pris soin de fixer par écrit.

À quoi ressemblent les cours à Barbiana ? L’école est logée dans le presbytère, où sont installées de grandes tables qui servent pour les cours comme pour les repas : « Ni chaire, ni tableau noir, ni bancs. » Par beau temps, les cours ont lieu sous la pergola *. L’école accueille peu d’élèves, à peine une dizaine, majoritairement des garçons, entre 12 et 16 ans. Le postulat est simple : « Personne n’est nul pour les études », écrivent les auteurs. Forts de cette conviction insufflée par don Lorenzo, l’école met en place une pédagogie destinée autant à instruire qu’à redonner confiance aux exilés de l’école publique. Les élèves pratiquent un enseignement mutuel, c’est-à-dire que les plus âgés forment les plus jeunes et alternent entre le rôle d’instituteur-éducateur et d’apprenant. L’école a lieu tous les jours, dimanche compris, matin et après-midi – une vraie rupture car, en Italie, les cours ne duraient que la moitié de la journée. En fin de scolarité, les élèves sont envoyés à l’étranger pour un séjour linguistique.

L’idée n’est donc pas de mobiliser des savoirs concrets rabaissés au rang d’entrée pédagogique stimulante, forme de misérabilisme, mais de travailler sur leur signification et leur contribution à l’intelligibilité du monde. À l’école de Barbiana, la lecture approfondie d’un livre d’anatomie peut aussi bien découler de ricanements puérils sur la sexualité. L’ensemble des préceptes établis par don Lorenzo procède d’une inversion radicale du paradigme de l’école publique : non pas partir de ce qu’on suppose ignoré par les élèves mais de la conviction qu’ils sont les dépositaires de savoirs relatifs à leur appartenance sociale. Par exemple, si les élèves de Barbiana ne savent pas jouer au basket-ball, ils sont imbattables pour grimper dans les arbres. De la sorte, comment évaluer leur niveau en éducation physique ?

Les années 1950 et 1960 sont celles de la plus forte progression de l’éducation nouvelle dans de nombreux pays, en particulier européens. Légitimée institutionnellement, elle devient incontournable dans la formation des enseignants et pose les bases des principales critiques faites à l’éducation « traditionnelle ». Doit-on dès lors considérer la Lettera a una professoressa comme un exemple supplémentaire de militantisme de l’éducation nouvelle et de promotion des pédagogies actives ? Réduire l’ouvrage à cet aspect ne permet pas d’en mesurer toute la portée politique.

Il faut plutôt imaginer un groupe d’élèves en ordre de bataille et prêts à en découdre. Des garçons en colère et bien décidés à expliquer pourquoi. À Barbiana, les modalités d’écriture sont bien rodées : « Une humble technique » grâce à laquelle rien ne doit transparaître de personnel, car les auteurs représentent un groupe social, celui des montagnards, paysans pauvres. C’est pourquoi toutes les idées sont collectivisées, triées puis agencées en un texte amendé, relu, épuré de tout adjectif inutile puis testé sur des lecteurs extérieurs dont les auteurs « acceptent tous leurs conseils pourvu qu’ils aillent dans le sens de la clarté [mais] refusent tous les conseils de prudence ». De fait, pas une page ne transpire la prudence. L’attaque est sans ambages.

La rhétorique de l’ouvrage est fondée sur trois figures idéaltypiques d’un statut social et emblématiques du différentiel de capital culturel : Pierino, fils de médecin, qui savait lire à cinq ans, accumule les années d’avance et « parle comme un livre » ; Sandro dont « les professeurs pensaient que c’était un crétin » et voulaient lui faire redoubler sa sixième pour la troisième fois ; et Gianni, fils de paysans, « voyou » qui ne « savait pas où mettre les “s” au verbe “être” [mais] savait des tas de choses sur le monde des grandes personnes ». Ces trois personnages vont servir une démonstration : l’école publique néglige les enfants des milieux défavorisés.

Forts de données statistiques collectées lors d’une véritable enquête rigoureusement reproduite dans le livre, les auteurs décryptent la machine à reproduire les inégalités sociales qu’est le système scolaire italien : ses codes bourgeois, son élitisme, ses injustices. Les dysfonctionnements structurels sont pointés du doigt, à commencer par le peu d’heures de cours proposées aux élèves. Cette école n’est faite que pour les élèves qui en ont le moins besoin : les enfants de la bourgeoisie. À l’inverse de Barbiana, « organisée rien que pour ceux qui n’avaient pas de bases, ceux qui étaient lents ou flemmards : tant qu’ils n’avaient pas compris, les autres n’avançaient pas ».

Cette école de classe dispose en outre d’alliés précieux : les enseignantes et les enseignants, qui subissent la charge d’accusations la plus lourde. Et pour cause, alors qu’ils pourraient gripper la machine, ils en huilent la mécanique.

La force et l’originalité du texte tiennent également à l’impossibilité de le ranger dans une catégorie spécifique. À l’interface entre le témoignage, l’analyse sociologique, l’exposé pédagogique, et la fiction, il brise tous les codes du conformisme littéraire ou scientifique. Une prouesse permise par l’écriture collective et la confiance que don Lorenzo Milani accordait à ses élèves. Pour lui, « n’importe qui, s’il le souhaite, peut avoir la délicatesse de mesurer les mots, de les remettre en ordre, d’éliminer les répétitions, les contradictions, les formules inutiles, de choisir le mot le plus vrai, le plus logique, le plus efficace, de refuser toute question de tact, d’intérêt, d’éducation bourgeoise, de convenance, et demander conseil à beaucoup de gens * ». C’est dans la coopération que se déploie la possibilité d’un esprit critique, contre la concurrence et la compétition qui imprègnent alors l’école publique italienne. Et c’est par la langue des pauvres que l’offensive est portée, car « ce sont les pauvres qui créent les langues et ne cessent de les renouveler de fond en comble ; les riches les cristallisent pour pouvoir se moquer de ceux qui ne parlent pas comme eux ».

Les récupérations politiques de la Lettre, nombreuses à sa parution mais qui perdurent jusqu’à aujourd’hui, relèvent au mieux de malentendus, au pire de malhonnêtetés. La Lettera a una professoressa n’est ni un appel à réformer l’école ni à se soulever pour y éradiquer tout autoritarisme mais une déclaration de guerre lancée par des paysans pauvres à l’école publique. Elle s’adresse moins aux étudiants bourgeois qui occuperont les universités qu’aux parents des classes populaires. En substance, le livre est une proposition d’organisation entre pauvres pour déjouer les pièges installés par la bourgeoisie dans l’organisation de l’école publique détournée à son seul profit. Il réveille la lutte par un appel à s’attaquer à la classe qui occupe toutes les fonctions de pouvoir.

En France, de Mai 68 à nos jours, les griefs de la gauche radicale contre l’école publique ne relèvent pas vraiment de la lutte des classes. L’école est plutôt fustigée comme le lieu de prédilection de la disciplinarisation des corps, de l’autoritarisme, l’expression d’une République de l’ordre – et surtout de l’ennui *. À l’égal d’autres structures étatiques (l’usine, la prison, l’asile), l’école est vue comme une des institutions les plus aliénantes. Le pas est vite franchi vers la réclamation d’une « société sans école » puis, plus récemment, la promotion d’écoles privées, hors contrat, où enfants, enseignants et, surtout, parents sont libérés du poids de l’État. On ne peut être plus loin du propos des élèves de Barbiana, qui rappellent plutôt l’école publique à l’ordre, parce qu’elle n’accomplit pas ce pourquoi elle est censée exister. Ils la renvoient à sa mission, réclamant une institution qui se préoccupe davantage de ceux qui ont besoin, les enfants pauvres, parce que ni l’argent ni la culture de leurs parents ne leur permettent de compenser l’absence d’éducation scolaire.

C’est précisément sur ce point que cette réédition est salutaire : en redonnant à voir l’urgence de transformer l’école publique au prisme des besoins des enfants des catégories populaires. La France reste l’un des pays européens au système éducatif le plus inégalitaire, c’est-à-dire celui dans lequel le poids des origines sociales pèse le plus lourd. Dit autrement, l’école française est aussi performante pour faire réussir les élèves les plus socialement favorisés que pour orienter les enfants des milieux populaires dans des voies de relégation. Dans son dernier livre, au titre éloquent, L’école n’est pas faite pour les pauvres, Jean-Paul Delahaye rappelle à quel point l’école française est pensée par les élites pour les élites *.

Quels que soient les indéniables défauts de l’école publique, toute proposition d’une soustraction de l’éducation de masse à la puissance publique ne peut que provoquer une aggravation de la mise au ban des enfants pauvres. Car la gratuité, impossible sans la redistribution des richesses, est la première condition d’une scolarisation du plus grand nombre dans une école commune.

L’autre question d’actualité posée par ce livre est celle des pédagogies d’émancipation. En Italie, la pédagogie de don Lorenzo Milani est souvent comparée à celle de Paulo Freire, qui s’était préoccupé, lui aussi, de l’analphabétisme des paysans pauvres, mais brésiliens *. Théoricien de l’émancipation, Freire insiste sur la nécessaire conscientisation de sa position sociale (dans le cadre d’un rapport de domination) comme étape préalable à l’émancipation *. Selon lui, l’éducation ne vise pas à élever les dominés vers le monde des dominants mais l’abolition des rapports de domination. Pour cela, Freire analyse les postures réciproques de l’éducateur et des apprenants et plaide pour l’abandon des pédagogies « bancaires » – c’est-à-dire basées sur l’accumulation de savoirs encyclopédiques transmis de façon magistrale. Si Freire ne s’est jamais présenté en porte-parole d’une méthode ou en fondateur d’une pédagogie, il est vrai que l’expérience de Barbiana n’est pas sans points communs avec l’expérience brésilienne.

Enfin, et ce sera sans doute le point le plus sensible d’une relecture contemporaine de la Lettera a una professoressa : le fait qu’elle pointe la responsabilité des enseignants dans les dysfonctionnements de l’école. Si les temps ont bien changé, que peut-on retenir des attaques de ce texte alors que nous traversons une crise sans précédent du métier et du recrutement des enseignants, tous niveaux confondus ? La réponse est dans la colère du narrateur qui s’échine à passer l’examen de l’École normale pour devenir instituteur. Ce n’est pas le métier qui pose problème mais sa confiscation par la petite bourgeoisie. Alors, un demi-siècle plus tard, il nous reste au moins ceci : la conviction que les enseignantes et enseignants ont en main les possibilités d’une résistance et d’une transformation du système.

Laurence De Cock

Extrait de sa préface à la Lettre à une enseignante de l'École de Barbiana, qui vient de paraître.