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Renaissance ?

11 juin 2022|

Voulant assurer l’électorat du parti présidentiel de son rôle à jouer dans la transformation de notre société en Eldorado pour riches, ses conseillers en communication ont décidé d’un grand, d’un immense changement, qui signifie à tous et toutes que nous nous trouvons à un tournant, une période-charnière de l’histoire — comme les XVe et XVIe siècles en Europe ?

J’ai entendu quelqu’un dire : « Si on en réchappe, ça ne pourra qu’aller mieux ! » Le propos, aux allures de truisme, m’a d’abord fait sourire et puis, à la réflexion… Il est vrai que jusqu’ici l’histoire du genre humain a connu bien des vicissitudes qui, dans l’ensemble, paraissent dessiner deux grandes tendances opposées.

Le discours philosophique comme le sens commun, d’accord pour une fois, les ont très tôt repérées et expressément thématisées sous deux rubriques devenues classiques : l’Être et le Devenir, c’est-à-dire la tendance à rester le même et la tendance à être autre, chacune des deux pouvant elle-même se décliner à l’infini dans tous les domaines. À telle enseigne que les différentes civilisations ont pu résumer leur sentiment dans ce même double constat de l’identité et de l’altérité, du changement et de la permanence, répété à satiété au fil des siècles par toutes les morales et toutes les sagesses : « Rien de nouveau sous le soleil » et « Tout passe, tout coule, rien ne dure ». Tout destin individuel ou collectif semblait devoir être contenu entre ces deux bornes antithétiques mais solidaires.

Les observateurs attentifs et bien informés auront noté toutefois que l’espèce humaine, dotée d’une remarquable capacité d’innovation technologique, aura seule été capable de peser, tantôt délibérément, tantôt sans le vouloir, parfois à bon escient, parfois à moins bon, sur le cours non seulement de son propre devenir mais encore sur celui des autres espèces et finalement sur celui de la planète tout entière, d’où l’introduction du terme d’« anthropocène » dans l’histoire de la Terre, exprimant entre autres l’idée que les agissements de l’espèce humaine sont désormais la cause principale, sinon unique, des changements qui affectent son évolution, pour le meilleur et, plus souvent encore, pour le pire.

Car enfin, même avec les meilleures dispositions du monde envers notre espèce, il faut se rendre à l’évidence : nos plus grands motifs de fierté, nos meilleures raisons de nous auto-glorifier, ne sauraient faire oublier que, non seulement, malgré toutes nos prétentions à l’excellence, nous sommes restés massivement des barbares, des primitifs et des ignares, avec beaucoup moins d’excuses que nos lointains ancêtres, mais que de surcroît nous avons réussi à porter la malfaisance de notre espèce, les uns envers les autres et tous ensemble envers les autres espèces et envers la Planète, à un degré jamais atteint jusqu’ici puisque pour la première fois dans l’histoire nous avons réussi à compromettre irrémédiablement nos chances de survie sur la Terre et que certains de nos seigneurs parlent d’exporter leur gabegie et leur arrogance sur une autre planète… s’ils en trouvent une.

On peut même dire que le seul véritable changement que nous ayons connu depuis longtemps, c’est le changement climatique, qui ne fait que commencer. Pour le reste, il s’agit (à quelques rares exceptions près qui font figure de « miracles », mésopotamien, grec, monothéiste, démocratique ou autre), d’innovations qui changent beaucoup plus les conditions de la vie matérielle extérieure des groupes humains que la vie intérieure des individus et leurs relations personnelles. L’intériorité semble être restée à la traîne par rapport aux avancées de plus en plus rapides de la science et de la technique. Ce qui a conduit à la croyance à une « nature humaine » immuable.

Si on en juge par l’état actuel du monde « mondialisé », sur le fond persistant et même aggravé des rapports primitifs de domination-exploitation-concurrence-exclusion-soumission entre pays, nations, ethnies, lignées ou sexes, toile de fond interrompue de place en place par les intermittences du désintéressement, de l’amour, de la philanthropie ou de la charité dont se montrent capables quelques héros du genre humain, on voit se reproduire obstinément, de génération en génération, les mêmes rapports de violence, de haine, d’avidité et de corruption que le capitalisme entretient consubstantiellement dans son sein. Seule la rhétorique de la mise en scène change avec les nouveaux moyens de communication et leurs adeptes.

Certains parlent même aujourd’hui de supprimer l’ONU, institution impuissante et inutilement coûteuse, paraît-il, dont la mise en place pourtant récente historiquement, n’aura demandé aux peuples que deux millénaires de souffrances et deux guerres planétaires – suivies d’une troisième, toujours en cours et qui ne dit pas son nom.

Cependant, en France, un des pays-phares de la modernité, produit hybride de Macronie et de Tartuferie, on s’occupe de petites combinaisons politiciennes pour s’assurer de remettre en selle un escadron de petits-bourgeois, de gauche, de droite et d’élite, entre les mains de qui nous sommes priés de remettre les rênes de notre destin, d’ores et déjà tout tracé : de la Croissance, de la Productivité, de la Consommation, de la Teuf, du Cul, du Foot, du Réchauffement, des Éoliennes, de l’Europe de Bruxelles, et puis du Fric, encore du Fric, toujours plus de Fric… et enfin la Mort, tel est, semble-t-il, le programme de la France « rassemblée », patrons et employés, macronistes et socialistes, dirigeants du Medef et cadres de la CFDT, journalistes et auditeurs, tous sous la bannière de la BCE, de Wall Street et de l’Otan ! Tous d’éminents dirigeants du monde libéral, tous bien casés à la tête des principales institutions et fiers de nous avoir engloutis dans l’abîme de médiocrité où notre existence personnelle s’anéantit.

Et comble de dérision, le parti majoritaire, conscient qu’il a un grand rôle à jouer dans la transformation de notre société en Eldorado pour riches, a décidé d’un grand, d’un immense changement : il abandonne le nom de LREM pour prendre celui de « Renaissance » !!

Ce qui signifie que nous nous trouvons à un tournant, une période-charnière de l’histoire, comme les XVe et XVIe siècles en Europe. Mais à ceux qui leur demanderont où sont leurs Galilée, Copernic et Giordano Bruno, Luther et Calvin, Thomas More et Erasme, Leornard deVinci, Montaigne et Rabelais… les petits-bourgeois renaissants pourront rétorquer fièrement : « L’histoire jugera mais en en attendant, n’avons-nous pas déjà Cyril Hanouna et Léa Salamé, Raphaël Glucksmann et Raphaël Enthoven , les frères Bogdanoff et Étienne Klein, Sophie Calle et Bernard-Henri Lévy ?! »

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en juin 2022.

Du même auteur, derniers livres parus, les rééditions de son Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu et de son Petit-Bourgeois gentilhomme (Agone, 2021 et 2020).