Résistances ouvrières à la désindustrialisation dans la France contemporaine [LettrInfo 25-VI]
Mauvaise presse. Le monde ouvrier a plus que jamais mauvaise presse. Même si cette situation dure depuis longtemps. Depuis toujours peut-être. Mais ces temps-ci peut-être plus particulièrement. Parce qu’il vote mal ou qu’il ne vote pas du tout. Et bien sûr quand il se met en grève, et que les grévistes sont comparés, d’une chaîne info en continu à l’autre, aux « terroristes » qui « prennent en otage » les non-grévistes, les usagers, les cadres ou les patrons modestement séquestrés. Le rapport de forces est plus favorable à la liberté des marchés qu’à la liberté de grève.
Plusieurs phénomènes sont concomitants : la liquidation de la classe ouvrière, le démontage de l’État social qui la protège, un peu, et la désindustrialisation, qui l’affaiblit, beaucoup. Depuis les années 1980, le récit dominant sur le monde ouvrier impose le portrait d’une classe sociale déclinante, voire agonisante.
De fait, les mobilisations ouvrières ne parviennent qu’exceptionnellement à empêcher les licenciements et à enrayer la récession industrielle. Mais ce livre ne se laisse pas enfermer dans ce constat. Revenant sur la mémoire et les conditions historiques et sociales des luttes, l’auteur « fait le choix de les considérer comme une invitation à voir la persistance d’une capacité d’agir des ouvrières et des ouvriers ».
Ainsi, ce n’est pas seulement que les mobilisations sont souvent trop isolées — socialement, politiquement, médiatiquement. C’est surtout qu’elles commencent trop tard. Et qu’alors elles répondent à d’autres besoins : « Reconstituer une dignité meurtrie depuis des décennies de déclin des solidarités et réaffirmer sa respectabilité ; faire revivre un collectif ouvrier qui va “faire payer” – au sens propre comme au sens figuré – les responsables de la fermeture.” Enfin, plus largement, s’opposer à un capitalisme prédateur, parasite et désincarné.
Le demi-siècle de luttes sociales que brasse ce livre donne l’exemple même d’une « histoire urgente », conclut son préfacier : dont il faut prendre conscience pour recommencer à « ébaucher le futur ».
« Quand la grève est lancée, les ouvriers – et plus encore les ouvrières – se retrouvent presque systématiquement dos au mur, dans un combat désespéré, et souvent désespérant, parce que le rapport de forces est alors du côté du patronat : les maigres perspectives se réduisent à un accès de violence stérile ou à une négociation juridique interminable, qui ne permettra pas de sauver grand-chose. C’est avant la catastrophe finale qu’il faut lutter et s’organiser. Parce qu’après, c’est trop tard.
» À rebours d’une vision parfois décliniste et condescendante de ces luttes, ce livre les interroge à l’aune de la désagrégation de la classe ouvrière. La disparition de l’appareil industriel a surtout été envisagée dans une optique largement économique. Or le phénomène de désindustrialisation est un fait social qui a ravagé la main-d’œuvre ouvrière, ses territoires, ses sociabilités et ses solidarités. »
Portrait des luttes ouvrières contre la désindustrialisation, ce livre parcourt plus d’un demi-siècle d’histoire, où l’auteur analyse les mutations du répertoire d’actions, entre mobilisations et démobilisations, à l’épreuve de la raréfaction de l’emploi. Au-delà d’une histoire du point de vue du travail, ces analyses tranchent avec le discours des élites qui font la leçon aux ouvriers et aux ouvrières, « qui devraient se contenter de leurs conditions de travail et de leur salaire après tout meilleurs que ceux qui ont cours dans le reste du monde ».
Sur ce livre de Romain Castellesi, lire la préface en ligne :
— « Le spectre de la désindustrialisation », Xavier Vigna, Antichambre, mars 2025.
livre(s) associé(s)
Savoir commencer une grève
Résistances ouvrières à la désindustrialisation dans la France contemporaine
Romain CASTELLESI