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Responsabilités

23 février 2024|

Le 17 février 2019, en pleine crise de l’Église catholique à la suite des abus sexuels commis par des ecclésiastiques sur les enfants qui leur étaient confiés, Mgr Pontier – l’éminent « patron des évêques de France », comme l’appelaient les médias qui aiment à mettre du patronat partout –, déclarait dans un entretien publié par le Journal du dimanche : « Il existe une vénération de l’Église qui est malsaine et peut empêcher la libération de la parole… Il y a quelque chose de systémique dans la négligence, le poids et la défense des institutions par rapport aux personnes victimes ». Et il conclut en assurant que « l’Église doit prendre ses responsabilités »…

En lisant ces déclarations, j’ai applaudi intérieurement à la qualité d’une conscience individuelle capable de faire preuve d’une telle lucidité et d’une telle sincérité. De surcroît, dans l’exercice de ses fonctions officielles et pas seulement en tant que simple particulier.

Alors je me suis pris à rêver qu’on puisse entendre, chez les « patrons » les plus éminents du système capitaliste mondial, des voix autorisées tenir des propos similaires. Peut-on imaginer de grands dirigeants politiques et économiques du monde capitaliste déclarant par exemple :

Il existe dans notre système une vénération de l’Argent et de la Finance qui est malsaine et qui peut empêcher l’émancipation d’une grande partie du genre humain. L’obsession qui est la nôtre, de maximiser dans les plus brefs délais les profits que nos actionnaires attendent de l’exploitation du travail de millions de travailleurs manuels et intellectuels, nous conduit, en bonne logique systémique, à négliger les intérêts de cette population laborieuse et plus largement les besoins du secteur public et les légitimes attentes de la collectivité, qui ne sont plus qu’une variable d’ajustement dans nos calculs. Notre système démocratique a depuis longtemps cessé d’être géré par et pour le dêmos. Il est en vérité entièrement aux mains d’oligarchies diverses, de groupes de pression multiples et de lobbies qui détiennent déjà la majeure partie du capital économique et culturel, et ce, en toute légalité, puisque ce sont eux qui font aussi la loi au moyen d’un coûteux dispositif parlementaire complètement perverti par le poids de l’argent dans la machine médiatico-électorale.

Bien que sa légalité soit sauve, au moins formellement, on ne peut pas dire que notre système brille par son souci d’humanité. S’il réussit à faire une existence fastueuse à des minorités de grands possédants, ce n’est qu’au prix d’un appauvrissement relatif de la part de capital qu’il est impérativement contraint de consacrer à la reproduction et à l’entretien des forces productives sans lesquelles il s’effondrerait sur le champ. Aussi les petits et moyens salariés sont-ils en permanence obligés d’être vigilants et mobilisés pour empêcher le Capital toujours avide de rogner davantage encore la part qui leur revient. D’où une conflictualité sociale impossible à éteindre.

Mais les capitalistes ont appris à faire la sourde oreille. Aidés par des escadrons de gendarmerie, ils répriment autant qu’ils peuvent toute protestation qui les inquiète. Mais quoi qu’ils fassent, ils ne peuvent garantir aux petits et moyens salariés la satisfaction de leurs attentes parce qu’on est dans un système qui est conçu essentiellement pour favoriser les riches, les milliardaires, les grands investisseurs, les grands possédants et leurs collaborateurs. Groupe social qui ne peut laisser aux autres que desbullshit jobs sous-payés, des emplois subalternes et des existences médiocres, dépourvues de sens ou au sens frelaté.

Assurément, l’appel à « prendre leurs responsabilités » adressé par Mgr Pontier à tous les croyants catholiques, y compris aux familles confites en une « malsaine vénération » , pourrait aussi bien être adressé à tous les fidèles, de toutes les Églises qui sont toutes, peu ou prou, à un moment ou un autre, tentées de privilégier les intérêts de l’Institution plutôt que ceux de la Personne.

Mais quelle serait notre surprise à tous, avouons-le, si, en réponse à cet appel, on voyait les multitudes prosternées sur toute la planète se relever de leurs dévotions partisanes et entreprendre de démolir tous les bazars que le culte immémorial du Veau d’or a érigés dans le monde du Capital ! Le genre humain est-il capable de répudier sa foi boutiquière ou son inféodation au pouvoir seigneurial-entrepreneurial ? ou bien cette idolâtrie est-elle inscrite à jamais dans son ADN et constitue-t-elle un péché originel, dont il faut bien qu’il soit puni ?

Alain Accardo

Une première version de ce texte est dans La Décroissance en mars 2024.

Du même auteur, derniers livres parus, les rééditions d’Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu et du Petit-Bourgeois gentilhomme (Agone, 2021 et 2020).