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Retour sur le temps des utopies

Les utopies réelles ne datent pas d’hier. Bien sûr, aujourd’hui, avec des expressions multiples – coopératives, municipalisme, associations autogérées, zones à défendre, mondes communaux, etc. – elles participent des principales stratégies d’opposition au capitalisme avancé. Mais déjà, entre 1750 et 1850, le registre de l’utopie s’était profondément transformé, faisant place au réel.…

Au temps des trois grandes révolutions de 1789, 1830 puis 1848, l’utopie, d’abord genre romanesque, se colorait lentement de projet politique. En 1755, Étienne-Gabriel Morelly imaginait sérieusement une société idéale dans son sulfureux Code de la nature. Et la révolution industrielle étant passée par là, le renouvelait et le prolongeait presque un siècle plus tard une vague de titres audacieux et radicaux signés Étienne Cabet, Louis Blanc, Pierre-Joseph Proudhon, Flora Tristan, François-Vincent Raspail et bien d’autres dont Théodore Dézamy, auteur lui aussi d’un Code, mais celui de la communauté (Code de la communauté, 1842). La période voyait graduellement surgir des termes inouïs – communisme puis socialisme notamment, enfin anarchisme –, baptisant ce registre nouveau.

Par la suite, les utopistes de ces temps furent longtemps raillés et finalement escamotés de l’histoire tant par les libéraux que par les marxistes. Les uns et les autres mobilisant une argumentation assez proche qui expliquait que ces utopistes s’étaient certes indignés des maux de l’économie capitaliste naissante, mais pour n’y opposer que des élucubrations relevant du rêve ou du cauchemar – selon le positionnement des critiques.

Toutefois, aujourd’hui, en étudiant dans leurs textes ces auteurs oubliés, en les accompagnant dans leurs engagements et dans leurs luttes, on repère souvent des intentions tout autres. Et des projets qui, en des temps où déjà certaines expertises dominantes dictaient qu’il n’y avait pas d’alternative, misaient plus sur le possible que sur le probable. L’opposition au capitalisme naissant s’y enrichit d’une attention aux opportunités d’expérimentation à différentes échelles et aux leviers d’action possibles.

Avec, en outre, une inclinaison remarquable, celle de formuler préalablement l’idéal d’une société autre : de s’engager avec courage, imagination et parfois jusqu’à la passion, dans l’aventure des idées. Des idées venant de la tête, mais tout autant et parfois plus encore, du cœur ou de la main, dont l’horizon était celui d’une société indéfiniment améliorée. L’idéal de justice – incroyable au temps où d’insatiables aristocraties financières relayaient la noblesse guerrière déclinante – guidait ce cheminement qu’inspirait aussi l’amour. Ce qui revenait à affirmer, jusqu’à démontrer par actes, la possibilité d’une société reposant non seulement sur l’égalité au sens de calcul rigoureux des équivalences et des réciprocités, mais encore un système de pleine mutualité centré sur le don le plus pur, celui tendant à se placer sous le signe de l’agapè, de l’amour sans condition.

Novembre 1845 : « Voilà comment les utopies se réalisent. C’est toujours autrement et mieux », écrit, superbe, George Sand au maçon et poète Charles Poncy*. L’écrivaine fait ici référence aux si audacieuses expériences émancipatrices du temps, des réalisations et des réussites à ses yeux : de précieuses promesses et des victoires à capitaliser en ces jours d’hideuse et scandaleuse ploutocratie. Mais sans aucun doute a-t-elle prioritairement en tête l’expérience qui se déroule à Boussac, en Creuse, autour de son ami Pierre Leroux. Là se jouent l’aventure des idées et leur réalisation, mais « autrement et mieux » comme le dit si bien Sand. Car à Boussac vont s’enchevêtrer les idées et les faits, se tramer une somme d’existences en correspondance et attentives les unes aux autres.

C’est de ces maillages que surgiront des pratiques et des propositions audacieuses définissant le communisme, le socialisme ou, comme on le dit à Boussac, le « communionisme » : soit, une autre idée des besoins, de la consommation et du travail, du lien à la nature, des rapports entre les hommes et les femmes, de l’éducation, de ce que signifie au plus haut point l’égalité, et même de la commensalité, qui en un sens reflète et exprime tout cela. D’une certaine façon, Boussac signale comment habiter l’utopie. Et la faire continûment ici et maintenant, en lien aux temps, aux hommes et femmes, aux lieux et milieux. Ce à quoi faisaient écho les habitants avoisinants de la Marche en baptisant, probablement mi-circonspects mi-goguenards, cette étrange communauté vivant parmi eux : les « imprimeux ». Un terme que les Leroux, leurs familles et autres proches adoptèrent peut-être collectivement.

Demeurent malheureusement bien peu de traces de cette histoire de la communauté de Boussac, qui chemine entre 1844 et 1848. L’histoire d’une avancée et d’une progression, comme le suggère Sand, mais aux tours et détours inattendus, aux péripéties multiples, aux évènements variés et tous signifiants. Une expérience qu’il faut donc reconstituer et, en partie, imaginer à partir des seuls fragments et rares pièces souvent disparates dont on dispose. Et de là en faire le récit, et non seulement la théorie.

Ce récit, nous le mènerons ici en songeant aux banquets familiaux et amicaux qui lièrent en une longue suite les dimanches de Boussac, réunissant toute la communauté. Artifice de présentation, peut-être, mais si tentant, car comme le soulignait à peu près à la même époque Jean-Anthelme Brillat-Savarin dans sa Physiologie du goût (1828), « la table est le seul endroit où l’on ne s’ennuie jamais pendant la première heure ».

Ludovic Frobert
Extrait du premier chapitre de son livre, Quelques lignes d’utopie. Pierre Leroux et la communauté des « imprimeux » (Boussac,1844-1848), qui vient de paraître