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Agone 14
« Quand y a-t-il fiction ? »
Parution : 01/06/1995
ISBN : 2910846024
Format papier : 232 pages (15 x 21 cm)
16.77 € + port : 1.68 €

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« Dans nos rêves éveillés, nous n’imaginons pas que des choses agréables. Il est des éclairages sous lesquels nous aimons contempler jusqu’à l’idée de notre propre mort; des situations où il nous semble que cela nous amuserait d’être trompé, blessé ou calomnié... La fiction est à l’homme adulte ce que le jeu est à l’enfant, c’est là qu’il change l’atmosphère et le contenu de sa vie. Et quand le jeu s’accorde si bien avec sa fantaisie qu’il peut s’y donner de tout son cœur, quand chacun de ses moments lui plaît, quand il aime à se les rappeler et s’attarde à ce souvenir avec un ravissement total, la fiction s’appelle récit romanesque.» Stevenson

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Sommaire

Éditorial. Sous la fiction, une anthropologie, Jacques Vialle

Comment on apprécie la fiction, Kendall L. Walton
Il s’agit de retrouver certaines intuitions tues au bénéfice d’une idée reçue. Celle-ci affirme que l’attitude normale et attendue, face à la fiction, consiste en une « suspension de l’incrédulité » ou une « réduction de la distance ». Ces phrases sont malheureuses. Elles insinuent que les individus ne doutent pas (complètement) de ce qu’ils lisent dans les romans, ni de ce qu’ils voient sur scène ou à l’écran. Je pense, pour ma part, que le lecteur normal, à aucun moment, ne prend ces faits pour réels, ni n’est mis en demeure de le faire.

Du harem au roman, Nathalie Heinich
C’est comme un ultime tour de vis donné à ce jeu à plusieurs niveaux entre réalité et fiction que nous parvient le témoignage de Louise Weiss sur Les Désenchantées de Pierre Loti, attestant comment la fiction, même feintement réaliste, même nourrie d’une réalité fictive, peut avoir des effets sur la réalité, en offrant non seulement un cadre à l’imaginaire mais une mise en forme d’émotions bien réelles.

Ce qui nous échappe et nous tire, Jean-Philippe Domecq
J’ai entendu, à travers la voix du narrateur, nos raisonnements tourner en boucle autour de ce qu’on veut et ne veut pas voir. J’ai vu, sous le ressassement de nos pensées, la spirale se former peu à peu qui nous amène au foyer oublié, pour peu qu’on cherche et accepte vraiment notre langage à nous pour dire les choses. J’ai vu, dans ce fil d’écriture, que nos raisonnements sont autant de fictions où l’on croit s’expliquer et où, quotidiennement, on affabule ; mais à force de s’écouter, littéralement, les faits de notre vie et la vie d’autrui remontent du sein même de nos auto-explications fictives.

La fiction, l’éveil des possibles, Belinda Cannone
L’évolution du roman montre, du point de vue de la focalisation, que les choix formels témoignent toujours d’une conception du sujet et de la vérité. En ce sens, le roman n’a rien de fictif. D’un autre point de vue, il est clair que cela met en lumière la réalité du travail de la postérité, qui a jugé fortes les œuvres répondant à sa représentation de l’Homme et de l’Histoire, qui l’annonçaient. Mais il resterait à faire l’histoire des options romanesques qui n’allaient pas dans le sens du « progrès » et qui pourtant étaient fortes. Ou à attendre les rectifications, comme celles qui font soudainement découvrir ou réévaluer Agrippa d’Aubigné, Diderot ou Nerval…

La fiction habite le temps, Jean-Pierre Ostende
Quand y a-t-il de la fiction ? Voilà le sujet. Est-ce que cela veut dire, au bout de combien de temps le littéral devient-il de la fiction ? Eh bien je dirai entre huit jours et mille. Mais, dans certains cas, ce peut être plus long. Dès qu’il y a des mots et du temps. Toujours. Tout le temps. Le Christ. Les pharaons. Napoléon. La Bible. Dès qu’un jour est passé et qu’il y a un récit, ça fermente.

FICTIONS & DICTIONS

La cadence du rat, Jean-Pierre Ostende
Le narrateur de ce récit a entrepris un témoignage sur un personnage, Davaï, qui s’est frauduleusement installé dans la friche de la Belle de Mai, où il se fait passer pour un artiste alors qu’il n’est en fait qu’un sournois ayant besoin d’amour.

Vos disques sur une île déserte, George Steiner
(Traduit de l’anglais par Jacqueline Carnaud)
Le troisième enregistrement qu’il demanda fut le crissement ou, plus précisément, l’embardée sibilante (en sol mineur) de la plume d’acier de Rudolf Julius Emmanuel Clausius, à l’instant précis où celle-ci traça le n dans l’exponentiel n moins x à la puissance n de l’équation de l’entropie.

L’Anti-journal. Roman de la vie littéraire (Extraits), Christophe Deshoulières. Avant-propos de Thierry Discepolo
Malgré l’insincérité d’une rédaction retardée d’un an, l’ineptie de ce que j’ai rapporté au lieu du vendredi 13 dernier me fait honte… La suffisance du diariste ne connaît pas de bornes. Et pourtant, la vie littéraire dont L’Anti-journal se propose d’être le roman n’est faite aujourd’hui en France que de petites manifestations dérisoires comme celle-ci. En changer la date pour la rapporter au lieu d’un vendredi 13 n’est qu’un ironique et pauvre effet de sens. Alors que ce qu’il y a à dire prend si difficilement la parole.

Fantôme le moins fictif, Bruno Sibona
Un soir, il était plus de minuit, j’étais penché sur les problèmes personnels d’une amie lorsque je me mis à l’imaginer comme une pâte de pain molle. L’eau venait juste d’être mêlée à la farine. Envoyée brusquement en l’air, la boule de pâte tournoya dans un mouvement parabolique. Au cours de son vol, et sans doute échauffée par la friction due à la vitesse, elle commença à cuire. Au sommet de la parabole, elle était cuite. Elle atterrit sur une table et se fragmenta en miettes de pain rance.

Chiens & malandrins, Julio Ramón Ribeyro
(Traduit de l’espagnol (Pérou) par Isabelle Dessommes)
Papa était très fier de son invention. Il la testa lui-même à plusieurs reprises, en sautant par-dessus le mur d’enceinte, et nous la fit essayer. Lorsque la famille ou des amis venaient nous rendre visite, il ne ratait pas une occasion de leur en faire une démonstration. Les voleurs durent subodorer quelque chose, ou peut-être cela ne fut-il qu’une coïncidence, toujours est-il que des semaines et même des mois s’écoulèrent sans qu’ils s’aventurent à sauter par-dessus le mur.

Le feu, Pierre Deshusses
Un soir, j’écoutais un morceau de violon, je ne sais pas si c’était le lamento de l’instrument ou un autre phénomène subtil, j’ai eu envie d’en faire le compte. Une liste. Oui ! Je sais bien, un peu puéril tout ça. Je suis d’abord resté dans mon fauteuil, oui justement celui où vous êtes assis, et j’en ai fait le compte mentalement, en commençant par la première, alors qu’on aurait pu penser qu’il était plus simple de commencer par la dernière… mémoire de la peau… une rousse aux seins splendides… je n’en dis pas plus.

Cinq vies brèves, Bernard Hœpffner
(Traduit de l’anglais par Catherine Goffaux)
SCHULDLOS, KARL (1934–1944)Trop peu de gens connaissent la courte vie de Karl Schuldlos dont la mort au tendre âge de dix ans devrait être un exemple de courage invincible pour tous les enfants. Fils de soldat, rien, à priori, ne semblait annoncer sa très grande force de caractère ; il paraissait être un enfant moyen, normal, fragile. Son extraordinaire sens du devoir ne fut pas reconnu dans le camp où son père avait été affecté avant qu’il n’eût atteint l’âge de neuf ans, en décembre 1943.

Le hibou, la lune, ma sœur, Coleman Dowell
(Traduit de l’anglais par Bernard Hœpffner)
Les apparitions spectrales de ma sœur parmi nous ne se déroulent pas toujours lorsque le hibou est en chasse. Nombre de fois elle est restée avec nous, a entendu l’attaque brutale et les cris d’appel, et n’a fait que trembler. Depuis peu, depuis ma révélation, elle s’assied de nouveau avec nous, mais sans trembler, car c’est comme si elle avait deviné qu’elle a un allié désormais, et qu’elle n’a pas besoin… mais je suis incapable d’achever ma pensée. Beaucoup de choses me sont claires à présent, qui auparavant étaient brumeuses, mais il y en a tant d’autres que j’aimerais conclure, dont j’aimerais au moins tirer des conclusions, et qui restent voilées, et ainsi, comme ma sœur, j’attends.

MARGINALIA

Dossier Coleman Dowell. Trop de chair pour Jabez, par Gilbert Sorrentino, John O’Brien, John Kuehl & Linda Kuehl
(traduit de l’anglais & présenté par Bernard Hœppfner)

Umberto Eco, sémiologue et romancier. À propos de L’Isola del giorno prima, par Yves-Ferdinand Bouvier

Le triomphe de l’administration sur le marché littéraire, Lothar Baier
(traduit de l’allemand par Jean-Luc Tiesset; avant-propos de Thierry Discepolo & Béatrice Vincent)

Réalisation : William Dodé