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Agone 17
« Hasards et jeux »
Parution : 01/03/1997
ISBN : 2910846059
Format papier : 168 pages (15 x 21 cm)
12.96 € + port : 1.30 €

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« Personne n’avait jusque-là tenté une théorie générale des jeux. Nous sommes peu spéculatifs. Nous acceptons les décisions du hasard, nous lui livrons notre vie, nos espoirs et notre terreur panique, mais aucun ne s’avise d’interroger ses lois vertigineuses; et les sphères giratoires qui le révèlent n’éveillent pas notre curiosité. Cependant, certaines déclarations inspirèrent de nombreuses discussions à caractère juridico-mathématique. De l’une d’elles surgit la conjecture suivante: si la loterie est une intensification du hasard, une intrusion périodique du chaos dans le cosmos, ne conviendrait-il pas que le hasard intervînt dans toutes les étapes du tirage et non pas dans une seule? N’est-il pas dérisoire que le hasard dicte la mort de quelqu’un, mais ne soient pas assujetties au même hasard les circonstances de cette mort: le caractère public ou réservé, la nature de l’exécution, le délai d’une heure ou d’un an ? » Jorge Luis Borges

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Sommaire

Éditorial. Hasard, liberté & jeu de dupes, Thierry Discepolo

Le hasard & le temps, Rémy Lestienne
À première vue, dans les sciences de la nature les deux notions de hasard et de temps s’opposent. La physique a longtemps cherché à identifier le temps à un paramètre qui permettrait d’étiqueter les événements selon leur ordre de causalité. Le hasard était le manteau dont on recouvrait les événements qui semblaient échapper à la nécessité, ceux auxquels on ne pouvait attribuer d’antécédent causal. De ce point de vue, hasard et temps semblent faire partie de deux mondes disjoints. S’il existe une causalité universelle, il ne peut pas y avoir de hasard vrai : en droit, au royaume dont le temps de la physique classique est roi, il n’y a pas de province pour la chance.

L’Homme & le hasard, Olivier Salazar-Ferrer
Comment le hasard a-t-il été pensé par l’Occident ? Je me propose de n’interroger que les philosophies qui l’ont fortement thématisé. L’événement produit par hasard nous apparaît comme aléatoire, mais aussi comme résultant spontanément des apparences de production causale. D’une part, le hasard limite notre intelligibilité et incarne un aspect de l’impuissance humaine en enchaînant notre vie à l’ordre incohérent et imprévisible du monde ; de l’autre, en tant qu’imitant, par ses apparences, des buts, des intentions, des systématisations rationnelles, il offre à la pensée religieuse et aux providentialismes l’occasion de les intégrer comme signes.

Jouer pour refuser le hasard, Bernard Bougenaux
À son insu ou conscient qu’il ne gagnera jamais, qu’il ne joue pas pour gagner de l’argent mais du temps, le joueur reporte à chaque pari un morceau de présent pour jouir d’une éternité imaginaire lui offrant tous les possibles, pour lutter contre le déterminisme social, l’injustice et la médiocrité d’un passé qu’il subit quotidiennement, impuissant. Entre validation et tirage, d’une semaine sur l’autre ou pour certains le seul jour où ils touchent leur RMI, les joueurs s’imaginent entrevoir une intention en œuvre dans le monde et, dans leurs vies, des projets : une justice encore invisible, qui se ne manifeste qu’en quelques signes avant-coureurs, comme l’attribution du gros lot à cette famille pauvre et méritante qu’exhibe stratégiquement la Française des jeux.

Une lecture psychologique des jeux de loterie d’État, Pascal Salazar-Ferrer
Nous vivons actuellement une phase de développement étonnante des jeux de hasard pur ne faisant appel à aucune compétence particulière. En nous appuyant sur deux courants de recherches en psychologie, l’étude des biais de jugements de probabilité et l’étude de la prise de décision en situation naturelle, nous nous proposons d’expliquer pourquoi autant de personnes acceptent de jouer et de perdre pendant des années à un jeu si inéquitable pour le parieur. D’où vient le puissant pouvoir de séduction des loteries d’État ? pourquoi agit-il si fortement sur les couches les plus défavorisées de la population ?

L’étrange prédiction du principe anthropique. Critique de l’argument de l’apocalypse, Pascal Salazar-Ferrer
La cosmologie et la physique contemporaines ont donné naissance à un curieux courant philosophique assimilé au principe anthropique, qui se revendique du néo-finalisme et conduit ses partisans à rétablir l’homme au centre de l’univers. Une des formes de ce principe énonce que les lois physiques de l’univers sont ce qu’elles sont pour que la vie, et en particulier l’humanité, puisse exister. Ses principaux adeptes ont relevé le défi d’en tirer des prédictions originales, dont la plus fameuse est l’« argument de l’apocalypse », selon lequel la fin du monde est bien plus probable que nous ne le pensons. L’objet de cet article est de présenter et de critiquer l’argument de l’apocalypse, et d’ouvrir à une réflexion sur notre aptitude à raisonner dans l’incertain, qu’elle soit naturelle ou fondée sur le calcul des probabilités.

FICTIONS & DICTIONS

Histoire de village, Ylljet Alicka
(Traduit de l’albanais par Dorina Paco)
Je sais qu’on dérange pas les gens à cette heure, me dit Marc. Mais en vrai, j’avais peur qu’on dise : « Voilà Marc qui commence à se plaindre à droite et à gauche. » Alors que toi, c’est pas pareil. Tu es différent. Tu es de Tirana, un homme instruit. Voilà. Je suis venu te demander de m’écrire une lettre pour le gouvernement parce que j’ai besoin d’une maison.

Histoire de décès, Ylljet Alicka
(Traduit de l’albanais par Dorina Paco)
Pour concrétiser ses dires, Adonis ouvrait le frigo d’à côté, sortant la planche sur laquelle gisait le corps d’une jeune fille au visage particulièrement pâle, signe de mort et peut-être de congélation. Adonis tira le cadavre par le bras et lui tapa brutalement sur le front. (Le geste me rappelait celui que l’on fait au marché pour vérifier qu’un melon est bien mûr.) Il en sortait des sons métalliques. J’étais visiblement bouleversé, mais Adonis m’invita à l’imiter : « Vas-y, frappe, elle te mangera pas ! »

Histoire d’amour, Ylljet Alicka
(Traduit de l’albanais par Anila Vaso)
Peut-être est-il préférable, quand on se retrouve comme ça à prendre un café dans un local collectif crasseux et envahi par les mouches, au fond d’une province isolée, assis à une table couverte d’une nappe pleine de taches, peut-être est-il préférable donc, plutôt que de rester seul, d’écouter une histoire d’amour racontée par un gardien de prison. Aussi, du plus loin que j’aperçus Mehill, maton fameux pour sa férocité, je lui fis signe pour l’inviter à prendre un café avec moi. Il me serra la main, ou plus exactement l’écrasa dans ses énormes pattes couvertes d’un poil dru et noir ; « Les mains d’un spécialiste de la torture », pensai-je. Et, à l’évidence, il s’assit très volontiers à ma table

Voix, de Jovica Acin
(Traduit du serbo-croate par Mireille Robin)
Nous percevons soudain, dans l’épais brouillard, des voix mystérieuses. N’avons-nous pas l’impression qu’elles proviennent de nulle part ? Elles sont partout autour de nous. Comme si elles appartenaient à des spectres. Il suffirait, croyons-nous, de fouiller la brume du regard pour qu’elles disparaissent. Faux, puisque nous reconnaissons que ce sont des voix humaines. Ce qui peut être également un leurre.

Ce qu’on en rapporte, Pascal Poyet
Nos sommes entrent dans l’ordre et sont de l’ordre des réserves. Nous réservons, dans l’ensemble, leur disposition ; en somme, des réserves de conditions. On dispose dans l’ensemble ce qu’on ordonne en somme. On rappelle ce qui vient en somme, la disposition, l’ordre que nous réservent les sommes.

Les mésaventures de Jeanne (Extrait d’une série), Jeanne Loyseau
— Le problème avec les hommes, dit Anna, c’est que nous on ne sait pas ce qu’on veut, et eux ils ne savent pas quoi faire ! (Jeanne approuve, songeuse.) — Oui, dit-elle, mais d’un autre côté ça vaut peut-être mieux… Parce que si on savait ce qu’on veut, et si les hommes savaient quoi faire, qui nous dit qu’on ne finirait pas par s’apercevoir que ce qu’on veut n’a rien à voir avec ce qu’ils savent faire ?

Réalisation : William Dodé