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Agone 18 et 19
« Neutralité et engagement du savoir »
Parution : 01/01/1998
ISBN : 2910846067
Format papier : 298 pages (15 x 21 cm)
19.00 € + port : 1.90 €

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« Quel intérêt y a-t-il à étudier la philosophie, si tout ce qu’elle fait pour vous est de vous rendre capable de vous exprimer de façon relativement plausible sur certaines questions de logique abstruses, etc., et si cela n’améliore pas votre façon de penser sur les questions importantes de la vie de tous les jours, si cela ne vous rend pas plus conscient qu’un quelconque journaliste dans l’utilisation des expressions dangereuses que les gens de cette espèce utilisent pour leurs propres fins ? » Ludwig Wittgenstein

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Sommaire

Éditorial. Investissements de compétences intellectuelles, Thierry Discepolo

Le travail intellectuel au risque de l’engagement, Daniel Bensaïd & Philippe Corcuff
On n’est jamais complètement « dégagé », malgré notre volonté de neutralité ou nos hésitations, on n’est jamais seulement « engagé » de manière consciente et volontaire. À chaque fois, on a plutôt à faire avec une certaine façon de nouer du réfléchi et de l’irréfléchi, du volontaire et de l’involontaire, de la raison et du corps, de l’intelligible et de l’expérience sensible, de l’engagement dans le monde et de l’engagement par le monde. Mais si, pour les sciences sociales comme pour la philosophie, le non-engagement est impossible, cela signifie-t-il qu’il n’y a plus de place pour l’autonomie des savoirs, dans une affirmation fourre-tout commode où « tout est politique » ?

De la neutralité du savoir à l’autonomie de sa production, Thierry Discepolo
Il ne semble pas seulement que le terme de «neutralité»– postérité encombrante – soit la source de quiproquos nuisibles ; et que celui d’« axiologique » ne fasse qu’aggraver les choses en dissimulant que ce sont aussi des valeurs qui fondent la connaissance scientifique. L’impératif de neutralité axiologique n’est trop souvent devenu aujourd’hui que l’occasion d’une posture aristocratique… J’aborderai la nécessaire possibilité de fonder en raison nos décisions : c’est en tant que producteur d’un savoir scientifique – que Max Weber jugeait neutre et que Pierre Bourdieu définit comme autonome – que le savant est engagé dans la transformation du monde parce que ce savoir entre dans notre compréhension et nos actions.

Le vrai visage de la critique post-moderne, Noam Chomsky
(Traduit de l’anglais par Jacques Vialle)
Abandonner le projet des Lumières reviendrait à laisser libre cours à une version de l’histoire directement mise au service des institutions régnantes. Dans les moments d’agitation sociale, beaucoup sont capables de découvrir les vérités que leur cachent les leaders d’opinion. Mais quand l’activisme décline, la classe des « commissaires du peuple » reprend les commandes. Puisque les intellectuels de gauche abandonnent aujourd’hui le terrain, les vérités qu’ils avaient autrefois défendues n’ont plus qu’à se réfugier dans les mémoires individuelles et l’histoire à être récupérée comme un instrument de domination. Aussi valable et méritante que puisse être la critique de la « rationalité »… la seule chose qui soit suggérée en est le rejet pur et simple ; une voie qui risque de conduire directement au désastre ceux qui ont le plus besoin de soutien en ce monde. C’est-à-dire la grande majorité des hommes, et ce de façon urgente.

Sciences sociales & société contemporaine : l’éclipe des garanties de la rationalité, Immanuel Wallerstein
(Traduit de l’anglais par Frédéric Cotton & Jacques Vialle)
Nous devons admettre que les sciences sociales ne sont pas parfaitement désintéressées, puisque les scientifiques sont inscrits dans la réalité sociale et ne peuvent pas plus faire abstraction de leur esprit que de leur corps… Nous devons admettre que nos vérités ne sont pas des vérités universelles, que s’il existe des vérités universelles, elles sont complexes, contradictoires et plurielles. Nous devons admettre que la science n’est pas la recherche du simple, mais la recherche de l’interprétation la plus plausible du complexe. Nous devons admettre que les raisons pour lesquelles nous nous intéressons aux causes efficientes est qu’elles nous servent d’indicateurs sur la voie de la compréhension des causes finales. Nous devons enfin admettre que la rationalité implique le choix d’une politique morale, et que le rôle des intellectuels est de signaler les choix historiques qui sont collectivement à notre disposition.

Le caractère évaluatif de la science sociale wébérienne. Une provocation, Pietro Basso
(Traduit de l’italien par Giovanna Russo)
Dans l’« imaginaire » collectif de la communauté des chercheurs Max Weber est le grand théoricien du caractère « non-évaluatif » des sciences sociales. Ce serait lui l’« analyste pur » qui, hors de toute doctrine préconçue, a fondé la sociologie « rigoureusement scientifique ». En est-il tout à fait ainsi ? Je ne le crois absolument pas. Le moins qu’on puisse dire est que son œuvre contient deux façons de lire le rapport entre science et société : l’une « non-évaluative » et l’autre tout à fait « évaluative ». Mais on peut aller plus loin encore en soutenant que la seconde, au fond, l’emporte sur la première. Surtout si, comme on le devrait, on met au premier plan sa manière « concrète » de faire de la sociologie plutôt que sa théorisation de la tâche du savant et des procédés des sciences sociales. Enfin, si l’on mesure celle-ci à celle-là – et non le contraire.

« La question du maximum » : capitalisme et pensée unique, Jack London (& Jacques Luzi)
La succession des siècles a été marquée non seulement par l’ascension de l’homme, mais par celle de l’homme du peuple. Depuis l’esclave, ou le serf attaché à la glèbe, jusqu’aux postes supérieurs de la société moderne, il s’est élevé, échelon par échelon, dans l’effritement du droit divin des rois et la chute fracassante des sceptres. Qu’il n’ait fait tout cela que pour devenir l’esclave perpétuel de l’oligarchie industrielle, c’est une chose contre laquelle tout son passé proteste. L’homme du peuple mérite un meilleur avenir, ou alors il n’est pas à la hauteur de son passé. Avec son siècle d’âge, cet écrit est significatif d’un type de discours sur la « chose économique » qui tranche avec l’idéologie néo-libérale – pensée conforme à un monde unidimensionnel dans son objectif social ultime : l’accumulation du capital.

Mettre la génétique à la disposition de l’humanité…, Entretien avec Philippe Froguel, Questionnaire établi par Jacques Vialle
L’honneur de la recherche publique bio-médicale est de contribuer à enrichir les connaissances des mécanismes du vivant et des anomalies à l’origine des maladies, pour les mettre à disposition de l’humanité… Depuis peu, la compétition scientifique s’est déplacée dans le domaine industriel et même spéculatif : la possession exclusive de connaissances est devenue un élément de valorisation boursière comme un autre, ce qui conduit à une gestion purement capitalistique des résultats de la recherche. En pratique, cela signifie que les sociétés de bio-technologie et leurs alliés industriels n’ont pas comme objectif de présenter leurs résultats au monde, mais de les garder secrets en espérant en tirer un jour bénéfice.

Démission des philosophes, Paul Nizan
Les jeunes gens qui débutent dans la philosophie seront-ils longtemps encore satisfaits de travailler dans la nuit sans pouvoir répondre à aucune interrogation sur le sens et la portée de la recherche où ils s’engagent ? Il est grand temps d’offrir à ces nouveaux venus une situation franche. Beaucoup d’entre eux sont emplis de bonnes intentions, beaucoup d’entre eux se sont engagés dans la philosophie parce qu’ils ont été troublés par le désœuvrement de ces bonnes intentions. Ils éprouvent, d’une façon peu claire sans doute, que la philosophie en général est la mise en œuvre des bonnes intentions à l’égard des hommes. Mais il faut saisir et enseigner que certaines philosophies sont salutaires aux hommes, et que d’autres sont mortelles pour eux, et que l’efficacité de telle sagesse particulière n’est pas le caractère général de la philosophie.

Un engagement politique peut ouvrir le champ ethno-graphique…, Entretien avec Alban Bensa, Propos recueillis par Thierry Discepolo & Isabelle Merle
L’émergence de la protestation kanak n’a produit ni rupture dans ma pratique ethnologique, ni même un détournement de mes préoccupations scientifiques. L’explosion politique des Kanaks m’a au contraire permis de poser des questions d’ordre anthropologique, sociologique ou historique que je ne m’étais pas assez posées avant… Nous devons suivre un projet scientifique autonome qui ne se voile pas la face. C’est une leçon historique que le progrès scientifique passe par l’interprétation de situations politiques sans que cette interprétation soit décontextualisée… C’est un mensonge que de laisser supposer qu’il puisse y avoir, dans les sciences sociales, un discours scientifique indépendant de ses conditions d’énonciations.

« Permanent » de la lutte contre la guerre d’Algérie ? Mémoires, Pierre Vidal-Naquet
Ma rage historienne me tenait toujours, plus que jamais. Avant que le silence ne retombe, je voulais prouver définitivement que la torture avait été une affaire d’État. Effectivement, dès le 2 mars 1955, l’inspecteur général de l’administration, Roger Wuillaume, avait recommandé l’usage du tuyau d’eau et de la magnéto concédés aux seuls officiers de police judiciaire. J’amassai ainsi une énorme documentation particulièrement riche pour l’époque de la IV e République. D’où venaient mes dossiers ? Pour les années 1954–1958, principalement de « traîtres », de « grands commis » en rupture avec l’État… Mon livre La Raison d’État parut aux Éditions de Minuit en avril 1962, après Évian, et juste à temps pour mentionner l’amnistie totale qui avait été accordée par le gouvernement aux tortionnaires et aux tueurs de tout acabit.

La fin des fictions, Wolfgang Hildesheimer
(Traduit de l’allemand par Pierre Deshusses)
J’ai toujours eu des réticences à considérer l’activité d’écrivain comme une véritable profession. En fait, je ne l’ai jamais considérée comme telle, mais bien plutôt comme le privilège temporaire de pouvoir dire des choses qui m’apparaissaient dignes d’être dites, et de me taire ensuite lorsque ces choses étaient dites… Le temps des « grands romanciers » est révolu. Notre époque ne produira pas d’écrivain qui s’installera au cœur d’un chaos grandissant et imprévisible pour réaliser un concept intemporel… Mais transformer notre époque en fictions, c’est simplement retarder le moment de l’action et placer notre conscience à la remorque de la réalité objective.

Réalisation : William Dodé