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Agone 23
« Qu’est-ce que croire ? »
Parution : 10/02/2000
ISBN : 2910846253
Format papier : 226 pages (15 x 21 cm)
16.00 € + port : 1.60 €
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Table des matières

À l’ombre des mentalités primitives Jacques Vialle

Remarques sur Le Rameau d’Or de Frazer Ludwig Wittgenstein

Wittgenstein critique de Frazer Jacques Bouveresse

L’interprétation & l’interprète Paul Veyne

À propos des choses de la religion

Comment se fixe la croyance Charles-Sanders Peirce

Les prisons de l’esprit Henri Broch

Science & religion : l’irréductible antagonisme Jean Bricmont

Fictions & dictions

Écartez le soleil un moment, car je veux dormir Eyvind Johnson

Chanson du tir de barrage Jean Bernier

Marginalia

Une vision très sélective de l’histoire Noam Chomsky

Mise à l’épreuve de la «nouvelle doctrine»

Avant-propos Charles Jacquier

Introduction Boris Souvarine

Témoignage Julius Dickmann

Que reste-t-il du dreyfusard sous le compagnon de route ? Charles Jacquier

Avant-propos à « Julien Benda & la justice abstraite », de Jean Malaquais

Julien Benda & la justice abstraite Jean Malaquais

A scholarship with committment Pierre Bourdieu

Pour un savoir engagé

Ce qu’il y a de philosophique dans le problème de la croyance est la question de savoir ce qu’on appelle « croire » et non pas ce que l’on peut ou doit croire.
Jacques Bouveresse

Dans Les relations de voyages de Paul Lejeune ou de Nicolas Perrot chez les « sauvages » amérindiens, les rites et croyances des autochtones qui touchent à la mort, au destin des âmes ou à l’origine du monde sont présentés comme autant de curiosités étranges et merveilleuses, qui n’ont pour seule imperfection que celle de ne pas correspondre à la révélation chrétienne 1 . À aucun moment, on ne perçoit, chez ces explorateurs ou ces ambassadeurs improvisés, la condescendance, voire le mépris, des premiers ethnologues qui, tel James Frazer, n’y virent que mentalité primitive, erreurs, sauvageries 2. Chez Nicolas Perrot ou Paul Lejeune, les « sauvages » sont dans l’erreur parce qu’ils ignorent la vraie foi, et non parce qu’ils sont dépourvus de raison ou assez naïfs pour croire et agir véritablement en fonction de leurs croyances. Chez James Frazer, l’homme primitif est un aliéné, un être dans l’enfance de l’humanité, qui vit à la merci des symboles parce qu’il ignore les lois de la nature, mettant les uns en place des autres. Comme le souligne ironiquement Wittgenstein, « cet homme pouvait mourir par simple magie ».

D’où vient que, durant plus d’un siècle (dont une bonne partie du nôtre), alors que la curiosité ethnologique n’a fait que croître, on ne se soit pas inquiété de savoir si les peuples dits « primitifs » (ou nos propres ancêtres) croyaient véritablement en leur magie, leurs mythes ou leurs rites ? D’où vient que l’on se soit intéressé aux symboles ou aux représentations, au détriment des usages, et que l’on ait fini par confondre les uns et les autres ? Partant de ces questions, Ludwig Wittgenstein et, plus près de nous, Jacques Bouveresse et Paul Veyne en arrivent à secouer tout l’édifice des sciences humaines, remettant en question non pas seulement nos conceptions des conduites magiques ou religieuses, mais, plus radicalement, nos façons d’interpréter les conduites humaines ; de les expliquer.

Pour Paul Veyne, la croyance, pas plus chez le primitif que chez le « fidèle », n’est à la racine de l’action : « Dans les circonstances assurées, les Primitifs font comme les animaux et comme nous : ils se fient aux “lois” de l’expérience naturelle et la pensée sauvage n’est pas la leur. Il est entendu que les Huichol assimilent structurellement le blé au cerf. […] Ils le croient, n’en doutons pas, mais ils ne vont pas jusqu’à cuire de la bouillie de blé en croyant faire du ragoût de cerf. » Autrement dit, il ne faut pas confondre croyance et opinion. Mais surtout, il faut se méfier de ces « fausses intensités » produites par l’interprétation savante qui voudrait nous faire croire que les sentiments religieux et les symboles sont toujours pleinement vécus et qui, par sensibilité exotique, « s’émerveille de voir combien les Persans sont Persans. […] Alors qu’en réalité personne ne s’étonne de soi-même et chacun se trouve normal. Un badigeon d’universelle banalité recouvre les siècles et les continents, aux yeux des contemporains et des indigènes, sinon à nos yeux étonnés et épouvantés ».

« Banalité » : le mot est lâché. Il ne sonne pas comme un concept d’historien, et pourtant… Ailleurs, Paul Veyne parle de « médiocrité » et de « quotidianité » pour décrire cet état quasi constant de nos vies qui n’est dissipé que par « ces heures ou ces minutes d’absorption, [procurées par une foule de machineries inventées par les sociétés], qui vont de L’Art de la fugue, au football, à la prière ». Autrement dit, s’il faut chercher un motif aux conduites symboliques ou religieuses, ce n’est pas à un germe persistant de « mentalité primitive », à un « besoin invétéré de spiritualité » ou au « sentiment religieux » qu’il faut l’imputer, mais, plus platement, à la morne quotidienneté, la peur de l’incertitude et l’envie d’espérer – sans oublier la docilité et une certaine indifférence au maniement des symboles qui permet au fidèle de croire sans véritablement croire.

Contre la surinterprétation, Wittgenstein nous rappelle au simple bon sens : « Je lis, parmi de nombreux exemples semblables, la description d’un roi de la pluie en Afrique, à qui les gens vont rendre visite lorsque vient la saison des pluies. Or cela veut dire qu’ils ne pensent pas réellement qu’il puisse faire de la pluie ; ils le feraient, autrement, pendant la saison sèche, durant laquelle le pays est un désert aride et brûlé. » Ou encore : « Le même sauvage qui, apparemment pour tuer son ennemi, transperce l’image de celui-ci, construit sa hutte en bois de façon bien réelle et taille sa flèche selon les règles de l’art, et non en effigie. » On voit à quel point l’on fait fausse route en recherchant une opinion dans ce qui n’est qu’un usage et en produisant une interprétation là où il n’est nécessaire que de « rassembler et présenter correctement les faits ». Ce qui est caractéristique de l’acte rituel, dit Wittgenstein, c’est qu’il n’exprime pas du tout une conception, une opinion, que l’on pourrait dire juste ou fausse ; « parce que l’opinion, dans ce cas, fait partie du rite » ; elle est elle-même ritualisée.

La façon dont la croyance ritualisée est assumée par le fidèle rappelle étrangement notre attitude face à la fiction. On a longtemps expliqué cette dernière en parlant de « suspension du jugement ». Pour entrer dans une fiction, et en retirer des émotions – comme la peur, l’excitation, etc. –, il nous faudrait croire momentanément en quantité de faits que nous savons pourtant imaginaires. Or, on peut affirmer qu’il n’en est rien. Nous n’avons pas besoin de faire taire notre esprit critique pour apprécier une fiction. Il nous suffit seulement de jouer le jeu, sachant que ce n’est pas un jeu sérieux, mais un jeu fait pour nous satisfaire. Et s’il en était de même pour le fidèle ou le « primitif » ? C’est ce que semble suggérer Wittgenstein lorsqu’il écrit : « Brûler en effigie. Embrasser l’image du bien-aimé. Cela ne repose naturellement pas sur la croyance que l’on produit un certain effet sur l’objet que l’image représente. Cela vise à procurer une satisfaction et y parvient effectivement. Ou plutôt, cela ne vise rien ; nous agissons ainsi et nous avons alors un sentiment de satisfaction. »

Une lecture plus en profondeur de Wittgenstein fait dire à Jacques Bouveresse que ce qui est en question dans les reproches adressés à Frazer et, à travers lui, à une façon d’écrire les sciences humaines, c’est la confusion entre les « causes » et les « raisons » ; entre l’ambition d’« expliquer » et le souci de « comprendre » : « Les remarques de Wittgenstein sur Frazer manifestent incontestablement une préférence pour l’interprétation des comportements rituels en termes de symbolisation et d’expression » – ce qui les différencierait des comportements pratiques, à base empirique. Mais le fait de soustraire les croyances ritualisées à une interprétation en termes de rationalité ne doit pas nous encourager à développer une interprétation symétrique, de type « culturaliste ». Le scepticisme de Wittgenstein, affirme Bouveresse, s’étend y compris aux tentatives de théorisation de ce genre, qui, selon lui, « empêchent de voir ce qui devrait justement attirer notre attention » en introduisant une distance conceptuelle (celle des causes, des fonctions ou des origines) là où la compréhension pourrait se donner d’elle-même, simplement parce que nous sommes capables de découvrir dans tel ou tel rite quelque chose qui nous est, en fin de compte, assez familier : « Lorsque je suis furieux contre quelque chose, écrit Wittgenstein, je frappe quelquefois avec mon bâton contre la terre ou contre un arbre. Mais je ne crois tout de même pas que la terre soit responsable ou que le fait de frapper puisse avancer à quelque chose. “Je donne libre cours à ma colère.” Et de ce type sont tous les rites. […] Ce qui est important, c’est la similitude de cet acte avec un acte de châtiment, mais il n’y a rien de plus à constater que cette similitude […] Une fois qu’un phénomène de ce genre est mis en relation avec un instinct que je possède moi-même, c’est précisément cela qui constitue l’explication souhaitée, c’est-à-dire l’explication qui résout cette difficulté particulière. » Paul Veyne ne semble pas penser autrement lorsqu’il expose les procédés d’interprétation auquel il a souvent recours : « Dans l’écriture historique, l’exotisme ne fait qu’embaumer les morts ; c’est la banalisation qui les ressuscite, en rendant au passé son authenticité de grisaille. L’anachronisme contrôlé est un moyen de banaliser : “Telle attitude, tel trait de mœurs ne saurait surprendre, puisque nous avons vu, de nos jours, quelque chose de vaguement analogue se produire et qu’il nous a bien fallu en admettre la possibilité”. Le procédé consiste donc à mettre une touche de gris dans un recoin du tableau historique où des couleurs faussement vives et criardes suggéreraient au spectateur une impression d’exotisme. […] L’autre procédé de banalisation, le grand, le permanent, est consubstantiel à l’écriture historique : décrire les attitudes et actions du passé en détaillant et décomposant les gestes des agents, de manière à les faire épouser au lecteur qui, revêtant ainsi le rôle, trouve bientôt celui-ci tout naturel, bien qu’étranger. »

Une chose est de chercher à comprendre ce qui se loge derrière les croyances, les rites et l’acte même de croire ; une autre est de savoir s’il peut ou non y avoir une discussion rationnelle sur le rapport que doit entretenir notre conception de la rationalité face aux croyances ésotériques ou religieuses. C’est un tout autre débat, où entre en jeu une nouvelle instance : la démarche scientifique. Dans un souci de clarification, parfaitement étranger à toute pensée évolutionniste, Charles-Sanders Peirce dresse un tableau des différentes méthodes de fixation de la croyance. Il en distingue quatre : la méthode de « ténacité » qui caractérise les croyances religieuses, la méthode d’« autorité » qui se fonde sur la force et la propagande, la méthode « a priori », propre aux raisonnements métaphysiques ; enfin, la méthode « scientifique ». Peirce manifeste sa préférence pour cette dernière mais, en pragmatiste conséquent, il renonce à la présenter comme supérieure aux autres, n’étant pas toujours la plus adaptée aux situations vécues, en particulier à la logique de l’action.

À travers ce tableau synoptique des méthodes de fixation de la croyance, on prend conscience que le dialogue entre les tenants de l’une ou l’autre des méthodes est rien moins que problématique. Un homme qui croit selon l’une de ces méthodes, risque de ne pas être seulement en désaccord sur un énoncé précis avec un autre homme qui croirait selon une autre méthode. Ils sont en fait beaucoup plus éloignés que cela l’un de l’autre. Et affirmeraient-ils la même proposition, que le désaccord ne serait pas moins profond entre eux. D’où il découle qu’il n’y a pas de convergence possible entre science et religion sans une forte dose d’hypocrisie. L’antagonisme est là, selon Jean Bricmont, irréductible. Et il est inutile, voire nuisible, de l’habiller de relativisme ou de le minorer d’une quelconque façon. Car ce ne sont pas les croyances qui entrent directement en conflit mais les façons de les établir et les raisons qu’on leur donne.

Or, si le « sauvage » n’éprouve généralement pas le besoin de ratiociner à propos de ses croyances, tel n’est pas le cas des religions instituées, des pseudo et des parasciences. Il faut en effet distinguer, dit Wittgenstein, les opérations rituelles ou magiques des opérations qui reposent sur des représentations fausses ou trop simples des choses et des événements. S’il est déplacé de se railler des unes, tout doit nous porter à rejeter les autres : « Lorsqu’on dit par exemple que la maladie passe d’une partie du corps dans l’autre ou qu’on prend des dispositions pour détourner la maladie, comme si elle était un fluide ou un état thermique. On se fait alors une image fausse, c’est-à-dire inadéquate des choses. » Les « raisons de croire », généralement enseignées en même temps que la croyance elle-même, sont, selon Bouveresse, « un indice de la faiblesse de la croyance, dans la mesure où la force d’une croyance s’estime essentiellement aux risques que l’on est disposé à prendre en fonction d’elle ». Sans doute y a-t-il là quelques raisons de ne pas prendre trop dramatiquement à la lettre ces « prisons de l’esprit » dont parle Henri Broch, à propos de l’astrologie, de la divination ou des parasciences. On peut toutefois légitimement se révolter, avec lui, contre les juteux relais que trouve l’irrationnel dans les médias de masse – jusque dans ceux qui relèvent du service public…

Jacques Vialle

Réalisation : William Dodé