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Agone 23
« Qu’est-ce que croire ? »
Parution : 10/02/2000
ISBN : 2910846253
Format papier : 226 pages (15 x 21 cm)
16.00 € + port : 1.60 €
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Table des matières

À l’ombre des mentalités primitives Jacques Vialle

Remarques sur Le Rameau d’Or de Frazer Ludwig Wittgenstein

Wittgenstein critique de Frazer Jacques Bouveresse

L’interprétation & l’interprète Paul Veyne

À propos des choses de la religion

Comment se fixe la croyance Charles-Sanders Peirce

Les prisons de l’esprit Henri Broch

Science & religion : l’irréductible antagonisme Jean Bricmont

Fictions & dictions

Écartez le soleil un moment, car je veux dormir Eyvind Johnson

Chanson du tir de barrage Jean Bernier

Marginalia

Une vision très sélective de l’histoire Noam Chomsky

Mise à l’épreuve de la «nouvelle doctrine»

Avant-propos Charles Jacquier

Introduction Boris Souvarine

Témoignage Julius Dickmann

Que reste-t-il du dreyfusard sous le compagnon de route ? Charles Jacquier

Avant-propos à « Julien Benda & la justice abstraite », de Jean Malaquais

Julien Benda & la justice abstraite Jean Malaquais

A scholarship with committment Pierre Bourdieu

Pour un savoir engagé

L’année nouvelle vient de s’ouvrir sur les habituelles rengaines étayées, cette fois-ci, de chiffres : chœurs d’autosatisfactions et sombres ruminations sur la nature inexplicablement maléfique de nos ennemis, le tout sur fond d’amnésie sélective. Les quelques études de cas suivantes évoquent pourtant le type d’analyses qui aurait pu être menée à ce propos, si la culture intellectuelle se fondait sur des valeurs bien différentes de celles qui ont cours aujourd’hui.

Commençons par l’éternelle litanie sur les monstres auxquels le siècle nous a confrontés et que nous avons finalement terrassés. Leurs crimes terrifiants sont comptabilisés dans Le Livre noir du communisme, récemment traduit en anglais, cosigné par l’universitaire français Stéphane Courtois et quelques autres. Ce livre a fait l’objet de nombreuses recensions inspirées à l’occasion du passage au nouveau millénaire. Paru au début de l’année dans le New York Times Book Review, le plus sérieux de ces comptes-rendus – de ceux que j’ai pu lire du moins – est signé par l’érudit universitaire Alan Ryan, spécialiste éminent de philosophie politique et éditorialiste social-démocrate patenté.

Le Livre noir brise enfin « le silence sur les horreurs du communisme, écrit Ryan, silence déconcerté d’un public abasourdi par le spectacle de souffrances si totalement vaines, arbitraires et injustifiables ». Les révélations de ce livre ne surprendront que ceux qui se sont arrangés – d’une manière ou d’une autre – pour ignorer la multitude de dénonciations amères et de révélations solidement argumentées sur les « horreurs du communisme » que, en ce qui me concerne, je n’ai jamais cessé de rencontrer dans la littérature de gauche des quatre-vingt dernières années. Ce fameux silence, paraît-il, n’aura pas non plus été brisé par le traitement incessant de ce sujet dans les médias, dans les salles de cinéma et sur les rayons des librairies pliant sous le poids des romans et travaux universitaires consacrés aux « horreurs du communisme ». Enfin, passons...

Le Livre noir, écrit encore Ryan, pourrait être l’œuvre d’un « ange du Jugement dernier ». C’est à la fois un « acte d’accusation » sans pitié concernant l’assassinat de 100 millions d’individus et l’« acte de décès d’une expérience sociale, économique, politique et psychologique totalement et lamentablement ratée ». En bref, il s’agit de ce mal absolu qu’on ne peut créditer de l’ombre d’une réussite – ce qui rend plus cynique encore « l’affirmation selon laquelle on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ».

  • 1  Pour quelques morceaux choisis voir Deterring Democracy, chap. 1, 1992

L’idée de notre propre perfection dressée devant l’injustifiable monstruosité de l’Ennemi – « impitoyable conspiration monolithique » (John F. Kennedy) vouée « à l’éradication totale, dans ce bas monde, de la moindre trace de bonté » (Robert McNamara) – illustre parfaitement l’imagerie qui domina le demi-siècle passé et fonctionne toujours aujourd’hui, bien qu’amis et ennemis soient, ces derniers temps, relativement interchangeables. C’est cette même imagerie que l’on retrouve dans un document interne du National Security Concil (NSC 68) de 1950, considéré comme essentiel pour une claire compréhension de la guerre froide. Pourtant, ce document n’est que très rarement cité, sans doute à cause de la rhétorique hystérique – voire démente – dont usent, à cette occasion, des hommes d’État aussi respectés que Dean Acheson et Paul Nitze 1.

Cette façon de présenter les choses s’est toujours avérée extrêmement pratique. Reprise aujourd’hui, elle permet d’effacer tous souvenirs des atrocités passées, commises par « notre camp ». Atrocités qui comptent bien peu, après tout, au regard du Mal suprême incarné par l’Ennemi. Quelle que soit l’ampleur des crimes qu’il nous a fallu commettre, ils étaient « nécessaires » pour contrer les forces du Mal, dont le vrai visage est aujourd’hui connu. Nous pouvons désormais nous consacrer sans remords à notre noble tâche même si, selon Michael Wines, correspondant du New York Times, nous ne devons pas négliger, dans l’euphorie consécutive à notre triomphe humanitaire au Kosovo, certaines « leçons profondément troublantes ». Selon lui, il existe un « véritable gouffre idéologique entre un Nouveau Monde idéaliste et déterminé à mettre fin aux comportements les plus inhumains et un Vieux Monde tout aussi désespérément voué aux conflits sans fins ». L’ennemi était, certes, le Mal incarné, mais nos amis ont, eux aussi, un long chemin à parcourir avant d’accéder aux vertigineux sommets que nous connaissons. Néanmoins, nous pouvons continuer à avancer « les mains propres et le cœur pur », comme il convient à une nation placée sous la protection divine. En particulier, nous pouvons mépriser toutes les enquêtes dénuées de sens sur les racines institutionnelles des crimes commis par notre système étatico-industriel – simples broutilles ne ternissant en rien l’imagerie du Bien combattant le Mal –, et ignorer toute leçon pour l’avenir (« profondément troublante » ou non). Attitude éminemment confortable, pour des raisons si évidentes qu’il n’est pas nécessaire de les donner ici.

Comme bien d’autres, et non sans raisons, Ryan fait des famines chinoises de 1958 à 1961 – et de leurs 25 à 40 millions de morts (selon lui) – la pièce à conviction numéro un de l’acte d’accusation contre le communisme. Ces morts représentent, bien sûr, une proportion conséquente des 100 millions de cadavres que nos « anges du Jugement dernier » attribuent au « communisme » (quoi que ce terme puisse signifier exactement, continuons d’user de cette dénomination conventionnelle). Ces drames atroces méritent la sévère condamnation qui pèse sur eux depuis longtemps et qui est réitérée ici, aujourd’hui encore. En outre, il n’est que justice d’attribuer la responsabilité de cette famine au communisme. C’est du moins la conclusion qu’on peut tirer des travaux de l’économiste Amartya Sen, dont la comparaison entre les famines chinoises et celles qu’a connues l’Inde démocratique fut l’objet de la plus grande attention quand il reçut, il y a quelques années, le prix Nobel d’économie.

  • 2  Jean Dreze et Amartya Sen in Hunger and Public Action, 1989. Ils estiment le nombre de victimes ch (...)

Aux débuts des années 1980, Sen observait que l’Inde n’avait jamais souffert de famines comparables aux famines chinoises de ces années 1958-1961. Il l’expliquait par « la pratique du débat contradictoire qui anime aussi bien les médias que la classe politique » indienne, tandis que, à l’inverse, la Chine totalitaire pratiquerait une « désinformation » qui ne permettrait pas d’apporter de solutions sérieuses à la famine. En outre, le « poids politique [des opposants et de l’opinion publique informée] est quasi nul » en Chine 2.

  • 3  Ibid.

Ainsi, comme le prétend Ryan, l’exemple choisi conforte-t-il de manière spectaculaire l’« acte d’accusation » contre le communisme totalitaire. Pourtant, avant de refermer ce dossier criminel, nous aimerions développer le second volet de la comparaison Inde-Chine qui, malgré l’importance que Sen lui conférait, semble devoir le plus souvent passer à la trappe. Selon l’économiste, l’Inde et la Chine présentaient, il y a 50 ans, c’est-à-dire au début du développement planifié, des « ressemblances assez surprenantes », en particulier en ce qui concerne le taux de mortalité. « Il est pourtant indéniable que, en ce qui concerne la morbidité, la longévité et la mortalité, la Chine avait de bien meilleurs résultats que l’Inde » – également pour ce qui est de l’éducation et d’autres indicateurs sociaux. Amartya Sen estime que le nombre annuel de morts en Inde est supérieur de près de 4 millions à celui de la Chine. « Tous les huit ans, l’Inde semble faire en sorte de compter plus de morts que la Chine n’en a connus durant les années honteuses » des famines de 1958-1961 3.

Dans les deux cas, les résultats sont étroitement liés aux « orientations idéologiques » respectives des systèmes politiques en vigueur : répartition relativement équitable des moyens médicaux – y compris dans les zones rurales – et distributions publiques de nourritures, en Chine. Toutes choses inconnues en Inde. Nous parlons, bien entendu, de la période qui précède 1979, date à laquelle « le mouvement à la baisse du taux de mortalité [chinois] a cessé, voire s’est inversé », sans doute par la grâce de l’ouverture économique du marché chinois mise en œuvre cette année-là.

Luttons contre l’amnésie et supposons à présent que nous appliquions la méthodologie des auteurs du Livre noir à tous les acteurs de cette histoire et non au seul protagoniste faisant office d’épouvantail idéologique. Il est alors possible d’affirmer que l’« expérience » du capitalisme démocratique menée en Inde depuis 1947 a causé plus de morts que « l’expérience… totalement et lamentablement ratée » du communisme, partout dans le monde depuis 1917. Pour l’Inde seule, plus de 100 millions de morts jusqu’à 1979 et 10 millions supplémentaires depuis cette date.

Le « dossier criminel » de l’« expérience du capitalisme démocratique » devient plus lourd encore si nous prenons en compte ses effets depuis la chute du communisme : des millions de cadavres en Russie, par exemple, depuis que ce pays s’est aligné sur les prescriptions économiques euphoriques de la Banque mondiale… Selon ses experts, « les pays qui libéralisent plus rapidement et plus globalement se développent plus vite » que ceux qui ne le font pas… pour revenir à une situation qui rappelle l’avant-Première Guerre mondiale – et celle, bien connue, des pays du « tiers-monde ». Mais, comme l’aurait dit Staline : « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ». La condamnation peut être plus sévère encore si l’on considère les vastes régions du monde dominées par l’Ouest, où le nombre de cadavres est véritablement « phénoménal » et qui subissent des violences « totalement vaines, gratuites et injustifiables ». Le dossier s’alourdit encore de l’expérience de toutes les nations dévastées par l’Ouest et ses clients au cours de ces mêmes années. Ces crimes n’ont pas besoin d’être énumérés ici dans le détail bien qu’ils semblent tout aussi ignorés d’une certaine opinion publique respectable que ne l’ont été, paraît-il, les crimes du communisme avant la parution du Livre noir.

Les auteurs de ce livre ne reculent pas, selon Ryan, devant la « grande question », à savoir « le degré respectif d’immoralité du communisme et du nazisme ». Si la « comptabilité criminelle donne un certain avantage au communisme », Ryan n’en conclut pas moins que le nazisme atteint des profondeurs abyssales dans l’ignominie. Il est une autre « grande question » que la « comptabilité criminelle » posera fatalement lorsque notre si pratique amnésie idéologique sera guérie. (Qu’on m’entende bien, loin d’exprimer ici une opinion personnelle, j’exécute une démarche qui découle des principes dont on use d’ordinaire pour établir la vérité – ou plutôt qui en découlerait si les grilles de lecture doctrinales disparaissaient tout à coup.)

Pour être honnête, on doit dire que le concert d’autosatisfaction qui vient de clore le millénaire a connu quelques fausses notes. On a pu douter de la cohérence de notre adhésion aux principes fondamentaux qui forment le corps de cette « nouvelle doctrine » selon laquelle « l’universalité des droits de l’homme imposerait certaines limites au principe de souveraineté ». La question s’est en effet sérieusement posée au Kosovo et au Timor-Oriental – ce dernier cas étant particulièrement intéressant puisqu’il ne pouvait y être question de souveraineté, excepté pour ceux qui avaient entériné la conquête du territoire par une Indonésie encouragée par le garant de la moralité internationale.

Ces questions sont au cœur de l’article de Craig Whitney, paru à la une du New York Times Week in Review du 12 décembre 1999. Le journaliste concluait son article en annonçant que la « nouvelle doctrine » pourrait bien subir, avec l’attaque de Grozny par les troupes russes, « une épreuve particulièrement délicate ».

Whitney ne semble pas convaincu par les arguments avancés par le président Clinton pour expliquer l’impuissance des USA devant cette agression : « Seules les Nations unies peuvent imposer des sanctions » que, de toutes façons, le veto russe empêcherait de se concrétiser. On avait connu le même dilemme peu avant lorsque, par 155 voix contre deux (USA et Israël), les Nations unies avaient demandé pour la énième fois la suspension des sanctions américaines contre Cuba. Le tribut en vies humaines de ces sanctions – les plus dures et les plus anciennes du monde (1962) – s’est encore alourdi depuis que « l’impitoyable conspiration monolithique » a finalement disparu. En outre, selon le Département d’État américain, il n’est pas question dans le cas cubain de sanctions mais « de politique commerciale bilatérale qui ne concerne en rien l’Assemblée générale des Nations unies ». Exit, donc, la contradiction américaine et le vote des Nations unies, considéré comme un non-événement par la presse nationale américaine qui n’en parla même pas.

Passons, pour l’instant, sur les deux exemples probants du bon fonctionnement de la « nouvelle doctrine » cités plus haut et étudions d’autres terrains sur lesquels notre soi-disant dévouement envers les idéaux les plus nobles est mis concrètement à l’épreuve. Ces situations sont assurément plus riches d’enseignements que le cas de la Tchétchénie, qui ne met en aucune façon la « nouvelle doctrine » à l’épreuve – c’est sans doute ce qui explique qu’on en parle tant, au détriment d’autres situations bien plus délicates. Aussi scandaleux que soient les crimes russes, tout le monde sait bien qu’on n’y peut pas grand-chose. Aussi peu, en tous cas, que contre les guerres terroristes américaines en Amérique centrale dans les années 1980 ou au Vietnam et dans toute l’Indochine quelques années plus tôt. Quand une superpuissance militaire entre dans la mêlée, le coût d’une interposition est trop élevé pour être même envisagé : la résistance ne peut venir que de l’intérieur. Si une telle résistance intérieure a pu remporté quelques succès en Indochine et en Amérique centrale, ces succès paraissent bien mitigés comme le sort des victimes le prouve assez clairement – ou le prouverait s’il était seulement imaginable de regarder les faits en face et d’en tirer les conclusions qui s’imposent.

Tournons-nous donc vers quelques tests plus sérieux de notre attachement à la « nouvelle doctrine », c’est-à-dire vers des situations dans lesquelles les violences pourraient aisément cesser sans intervention militaire mais en refusant simplement d’y participer. Ces situations sont, sans nul doute, les plus instructives. Cette fin d’année a offert plusieurs occasions de mettre à l’épreuve nos nobles idéaux. La Colombie par exemple, qui connaît une escalade de la terreur entretenue par les USA pour de sinistres raisons, mériterait qu’on y revienne plus longuement. D’autres terrains illustrent avec plus de clarté encore le véritable contenu de la « nouvelle doctrine » telle qu’elle se pratique réellement.

  • 4  Michael Jordan, Christian Science Monitor du 13 décembre 1999.

En décembre 1999, on a pu lire nombre d’articles sur la mort du président croate, Franjo Tudjman – un clone de Milosevic –, qui entretenait avec l’Occident des relations des plus cordiales, même si son style autoritaire et sa corruption « lui valurent quelques critiques cinglantes de la part des officiels américains et européens ». Quoi qu’il en soit, on se souviendra de lui comme du « père de la Croatie indépendante » et le « couronnement de sa carrière restera les opérations militaires de mai et août 1995 », qui virent ses armées réinvestir le territoire croate tenu par les Serbes en « provoquant l’exode massive des Croates d’origines serbes vers la Serbie » 4. Ce « couronnement » fit aussi l’objet de quelques lignes dans un long reportage paru dans le New York Times du 11 décembre 1999. Selon David Binder, qui observe scrupuleusement cette région depuis de longues années, Tudjman n’accepta – avec réticences – de prendre part aux négociations de Dayton – voulues par les américains à la fin 1995 –, qu’après avoir « atteint son objectif : l’expulsion des habitants d’origines serbes d’une région qu’il voulait exclusivement croate [la Krajina] ».

  • 5  Richard Holbrooke, To End a War.

En août 1995, la campagne militaire dénommée « Opération tempête » fut la plus vaste opération de nettoyage ethnique de ces années de guerre. Les Nations unies estiment que « près de 200 000 Serbes ont fui leurs maisons pendant ou juste après les combats. […] Ceux qui restèrent subirent de terribles violences ». Richard Holbrooke, qui dirigeait à l’époque la diplomatie américaine, relate dans ses mémoires comment, quelques semaines plus tard, il « confia à Tudjman que l’offensive [croate] avait une importance cruciale pour le déroulement des négociations », comment il « pressa Tudjman » de l’intensifier 5, se rendant ainsi responsable de l’exode de 90 000 Serbes supplémentaires. Le secrétaire d’État, Warren Christopher, déclara pour sa part : « Nous ne pensions pas que cette sorte d’offensive pouvait entraîner autre chose qu’une augmentation du nombre des réfugiés et l’émergence d’un problème humanitaire. » En outre, « cela avait toujours le mérite de simplifier les choses » en vue des négociations de Dayton. Clinton, lui, estimait que l’opération de nettoyage ethnique menée par les Croates pouvait faciliter la résolution du conflit dans les Balkans, malgré le risque de représailles serbes. On dit à l’époque que Clinton approuvait cette « politique du feu clignotant », voire du « feu orange tirant sur le vert », que Tudjman prit pour un encouragement tacite à exécuter ce qui passe aujourd’hui pour le « couronnement de sa carrière ». Le nettoyage ethnique intensif ne posa donc pas de problèmes, si ce n’est l’aggravation de la situation humanitaire et les risques de représailles serbes.

  • 6  « The Role of the USA in the Krajina Issue », Mediterranean Quarterly, 1997.

Revenant sur les opérations croates dans une revue universitaire, Binder confie : « Ce qui me frappait encore et encore… c’était le manque quasi total d’intérêt de la presse américaine et du Congrès » pour l’implication américaine dans ces événements. « Personne, semble-t-il, ne désirait entendre le moindre témoignage » sur le rôle des « mercenaires MPRI » (généraux américains à la retraite chargés par le département d’État de conseiller et d’entraîner l’armée croate) ou sur « la participation d’éléments de l’armée et des renseignements américains » 6. Cette participation directe des USA consistait aussi bien à faire bombarder par l’aviation américaine les sites dotés de missiles sol-air situés en Krajina serbe et susceptibles de menacer l’aviation croate, qu’à apporter un soutien technologique, fournir des renseignements, assurer le transfert vers la Croatie de 30 % des armes iraniennes fournies secrètement à la Bosnie et, apparemment, de planifier l’opération croate dans son entier.

  • 7  Ray Bonner in New York Times du 21 mars 1999

Le Tribunal international pour les crimes de guerre s’est penché plus tard sur cette offensive si appréciée. Il produit finalement un rapport de 150 pages comptant une section intitulée : « Acte d’accusation : Opération tempête, une affaire recevable 7 ». Selon le Tribunal, « l’armée croate s’est livrée à des exécutions sommaires, à la pratique du bouclier civil et au “nettoyage ethnique” ». Néanmoins, l’enquête, entravée par le « refus [de Washington] de fournir certaines preuves essentielles requises par le tribunal » semble, finalement, s’être enlisée. Ce « manque quasi total d’intérêt » pour le nettoyage ethnique et autres atrocités commises par des « amis » s’illustre une fois de plus dans le Times Week in Review à travers l’article très pondéré de Whitney sur le problème de notre cohérence vis-à-vis de la « nouvelle doctrine » à l’épreuve du dilemme tchétchène.

  • 8  Stephen Kinzer in New York Times du 9 décembre 1999.

La réaction américaine à l’admission, en décembre 1999, de la Turquie au rang de candidat à l’Union européenne est une des mises à l’épreuve particulièrement délicate de la « nouvelle doctrine ». L’analyse de cet événement par la presse américaine a réussi à passer sous silence son aspect le plus douteux : l’ampleur des opérations terroristes turques et du nettoyage ethnique à grande échelle mené par une armée principalement équipée et entraînée par les USA ; une aide accrue sous la présidence de Clinton alors même que les atrocités commises étaient sans commune mesure avec celles qui justifièrent, du moins on le prétend, le bombardement de la Serbie par l’OTAN. Pour être juste, certaines questions furent bien évoquées. Le New York Times, par exemple, titra : « Question cruciale pour l’Europe : la Turquie est-elle vraiment européenne ? 8 » Les crimes turcs, encouragés par les États-Unis, y étaient évoqués en quelques mots : la Turquie « poursuit sa guerre contre les rebelles kurdes ». La Serbie aurait sans doute « poursuivit » la sienne si les États-Unis avaient aussi généreusement fourni Belgrade en armes et en conseils diplomatiques pendant que la presse regardait pudiquement ailleurs. Quelques temps auparavant, Kinzer expliquait combien « le charme de Clinton [avait] su séduire la Turquie » lors de sa visite aux victimes du tremblement de terre. Son regard ému, plongé dans celui d’un tout jeune enfant qu’il tenait tendrement dans ses bras, illustrait, comme bien d’autres choses encore, sa « légendaire capacité à établir le contact avec les gens » – capacité également illustrée, sans aucun doute, par les vastes campagnes d’opérations terroristes qui continuent de rencontrer « un manque quasi total d’intérêt » au moment même où nous nous félicitons de notre dévouement – sans exemple dans l’histoire de l’humanité – à la cause des droits de l’homme.

  • 9  Associated Press.

En décembre 1999, les manœuvres conjointes en Méditerranée des marines turque et israélienne, accompagnées d’un navire de guerre américain, visaient – avec quel tact ! – à « convaincre la Syrie d’entamer des négociations avec Israël 9 ». Indice discret des raisons de notre attitude amicale envers la Turquie.

Une autre épreuve attendait la « nouvelle doctrine » en novembre de la même année, à l’occasion du 10e anniversaire de l’assassinat de six éminents intellectuels latino-américains, parmi lesquels le président de l’université la plus renommée du Salvador. Œuvre d’un commando des forces terroristes téléguidées par les États-Unis (connues sous le nom d’« Armée salvadorienne »), ces meurtres venaient couronner dix années d’atrocités innommables. Ces intellectuels assassinés n’eurent pas les honneurs de la presse. Peu d’entre nous se souviendront de leurs noms ou auront lu quelques lignes de leurs œuvres. Situation tout autre pour les dissidents de notre monstrueux ennemi défunt, dont le sort, bien que cruel, était à des années lumières de celui réservé d’ordinaire aux intellectuels dans les États sous influence américaine. L’événement lui-même et le silence par lequel il est accueilli soulèvent quelques questions essentielles qui ne sont malheureusement jamais posées.

Pas grand-chose à dire sur les deux exemples supposés démontrer définitivement notre attachement sincère aux plus nobles principes (le Timor-Oriental et le Kosovo). En ce qui concerne l’ancienne colonie portugaise, il n’y a pas eu « intervention » mais simple expédition des forces onusiennes, autorisée par Washington et emmenée par les Australiens. Les USA ont, en effet, informé les généraux indonésiens que la récréation était – enfin – finie. Rappelons toutefois qu’ils les avaient soutenus durant quelque 24 années de massacres et de répressions incessants et même après les crimes commis début 1999 dont certains rapports émanants de l’Église estimaient le nombre de victimes entre 3 000 et 5 000. Le double, environ, de celles dénombrées au Kosovo avant le début des bombardements par l’OTAN.

Après avoir finalement abandonné – sous la pression croissante de l’opinion publique nationale et internationale (en particulier australienne) – la politique de soutien aux autorités indonésiennes, Clinton continua néanmoins de se tenir à leur côté. Il n’y eut pas de parachutage de nourriture pour les centaines de milliers de réfugiés affamés, retirés dans les montagnes. À peine quelques remontrances à l’égard des militaires indonésiens qui continuaient à retenir des centaines de milliers d’autres Timorais en captivité dans les territoires indonésiens où ils demeurent encore aujourd’hui. Clinton s’est en outre refusé à apporter la moindre aide significative au Timorais, sans parler des réparations que ces derniers seraient en droit d’exiger si les nobles principes avaient la moindre valeur réelle.

Cet événement, considéré aujourd’hui comme l’un des grands moments de la carrière de Clinton, est censé illustrer merveilleusement la « nouvelle doctrine » selon laquelle le principe de l’ingérence humanitaire l’emporterait sur celui de la souveraineté (dont il n’était de toutes façons pas question au Timor-Oriental). Ici, l’amnésie n’est pas sélective. Elle est totale.

  • 10  Daniel Williams, in Washington Post.

Concernant le Kosovo, la version la plus répandue prétend que « les opérations menées par la Serbie au Kosovo, qui visaient à contrecarrer une guérilla séparatiste albanaise, ont finalement fait 10 000 victimes civiles et entraîné l’exode de 700 000 réfugiés vers la Macédoine et l’Albanie voisines. L’OTAN, désireuse de protéger les Albanais du Kosovo d’un nettoyage ethnique, a bombardé la Serbie, faisant, quant à elle, des centaines de victimes civiles et provoquant l’exode de centaines de milliers de citadins vers les campagnes 10 ». Ce n’est bien sûr pas ce qu’il s’est réellement passé : selon une pratique aujourd’hui devenue classique, l’ordre chronologique des événements a été radicalement inversé. Dans sa revue détaillée des événements de l’année 1999, le Wall Street Journal du 31 décembre 1999 dément l’existence des « char­niers » qui avaient été mis en avant – notamment par Jamie Shea, le porte-parole de l’OTAN – pour éviter « qu’une presse quelque peu désœuvrée ne s’intéresse aux civils serbes victimes des bombardements de l’OTAN ». Le journal n’en conclut pas moins que les expulsions et autres atrocités imputables aux Serbes « pourraient bien suffire à justifier la campagne de bombardements » menée par l’OTAN – campagne qui, au contraire, les a non seulement accélérées mais anticipées.

Le scénario est maintenant bien rôdé : les États-Unis et leurs alliés, contraints d’abandonner les options diplomatiques envisagées (et pourtant concrétisées à la fin du conflit) ont bombardé la Serbie dans l’intention rapidement confirmée qu’une catastrophe humanitaire viendrait justifier a posteriori cette décision. Ne va-t-on pas jusqu’à dire que si l’OTAN n’avait pas bombardé la Serbie, les choses se seraient, quoi qu’il en soit, passées de la même façon ? On observe ici la « nouvelle doctrine » sous sa forme la plus pure, c’est-à-dire comme la plus aberrante des justifications de la violence d’État disponibles actuellement – sans parler de ses autres effets pervers, comme le bombardement de cibles civiles en Serbie et le « nettoyage » du Kosovo sous les yeux de l’OTAN, le pire restant vraisemblablement à venir.

Comme on pouvait s’y attendre, ces quelques études de cas révèlent une cohérence remarquable dans notre politique étrangère. Comment pourrait-on, d’ailleurs, en changer radicalement quand les facteurs institutionnels qui la fondent restent inchangés ? Se contenter de dénoncer, à ce propos, le « double langage », quand on sait ce que tait réellement l’« amnésie sélective » et ce que valent vraiment les preuves de notre adhésion aux généreux principes, c’est tout bonnement préférer, lâchement, fermer les yeux.

Notes

1  Pour quelques morceaux choisis voir Deterring Democracy, chap. 1, 1992

2  Jean Dreze et Amartya Sen in Hunger and Public Action, 1989. Ils estiment le nombre de victimes chinoises entre 16,5 et 29,5 millions.

3  Ibid.

4  Michael Jordan, Christian Science Monitor du 13 décembre 1999.

5  Richard Holbrooke, To End a War.

6  « The Role of the USA in the Krajina Issue », Mediterranean Quarterly, 1997.

7  Ray Bonner in New York Times du 21 mars 1999

8  Stephen Kinzer in New York Times du 9 décembre 1999.

9  Associated Press.

10  Daniel Williams, in Washington Post.

Noam Chomsky

Réalisation : William Dodé