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Agone 23
« Qu’est-ce que croire ? »
Parution : 10/02/2000
ISBN : 2910846253
Format papier : 226 pages (15 x 21 cm)
16.00 € + port : 1.60 €
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Table des matières

À l’ombre des mentalités primitives Jacques Vialle

Remarques sur Le Rameau d’Or de Frazer Ludwig Wittgenstein

Wittgenstein critique de Frazer Jacques Bouveresse

L’interprétation & l’interprète Paul Veyne

À propos des choses de la religion

Comment se fixe la croyance Charles-Sanders Peirce

Les prisons de l’esprit Henri Broch

Science & religion : l’irréductible antagonisme Jean Bricmont

Fictions & dictions

Écartez le soleil un moment, car je veux dormir Eyvind Johnson

Chanson du tir de barrage Jean Bernier

Marginalia

Une vision très sélective de l’histoire Noam Chomsky

Mise à l’épreuve de la «nouvelle doctrine»

Avant-propos Charles Jacquier

Introduction Boris Souvarine

Témoignage Julius Dickmann

Que reste-t-il du dreyfusard sous le compagnon de route ? Charles Jacquier

Avant-propos à « Julien Benda & la justice abstraite », de Jean Malaquais

Julien Benda & la justice abstraite Jean Malaquais

A scholarship with committment Pierre Bourdieu

Pour un savoir engagé

  • 1 Cahiers du Sud, n° 225, juin 1940.
  • 2 Lettre de Jean Malaquais à Jean Ballard du 23 mars 1940, Fonds Cahiers du Sud, Bibliothèque municip (...)

Au printemps 1939, Jean Malaquais propose à la très littéraire revue marseillaise les Cahiers du Sud un article au vitriol sur Julien Benda, qui paraîtra en mai dans le numéro 216. Tenté d’y collaborer régulièrement, il n’en refuse pas moins la suggestion pateline de Jean Ballard d’un compte rendu de lecture un peu trop complaisant. Faisant ses premiers pas dans la « vie littéraire », Malaquais était trop révolté pour accepter les petites compromissions habituelles des « gendelettres » et le restera jusqu’à sa mort… Seul un autre article, intitulé « La tour d’ivoire », paraîtra l’année suivante 1 – « quelques réflexions sur le quotidien morose de cette guerre 2 », comme il le qualifie lui-même.

Vladimir Malacki, dont le pseudonyme s’inspirera du nom d’un quai de Paris, est né le 11 avril 1908 à Varsovie dans une famille juive non-religieuse : son père est professeur de lettres, sa mère milite au Bund, le Parti socialiste juif ; toute sa famille sera victime des nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Après son baccalauréat, le futur Jean Malaquais quitte la Pologne et, après diverses péripéties, arrive en France comme « sans-papiers » en 1926, fasciné comme beaucoup de Juifs d’Europe de l’Est, par la Patrie de la Déclaration des droits de l’homme et de la Grande Révolution. Durant plusieurs années, il va vivre de petits boulots entre Paris et le Midi, abandonnant rapidement son image idéalisée de la France pour se réfugier dans l’amour de sa langue. À Paris, il passe des journées entières à la bibliothèque Sainte-Geneviève pour y lire et apprendre le français. À la suite d’un échange acerbe de lettres avec André Gide, qui reconnut d’emblée en lui tout à la fois un « caractère » et une plume, celui-ci lui accorde estime et aide matérielle afin que Malaquais puisse se consacrer à l’écriture.

Durant la « drôle de guerre », son roman, Les Javanais, obtient le prix Renaudot, alors que le deuxième classe Malaquais est sous les drapeaux malgré son statut de « métèque » – comme il aime à se qualifier par dérision. Le roman est aussitôt salué par Léon Trotski comme celui d’un grand écrivain. Le célèbre exilé ne s’est pas trompé sur les qualités littéraires de l’œuvre, reconnaissant la sensibilité politique sous-jacente de l’auteur – même si Malaquais n’était pas trotskiste… Il appartenait, en effet, à l’infime cohorte des sympathisants de l’ultra-gauche que Lénine avait stigmatisée comme « gauchiste » dans son pamphlet contre « la maladie infantile du communisme ». Ainsi Malaquais avait-il fréquenté les petits groupes à la gauche du trotskisme, comme l’Union communiste, fondée en 1933 par quelques militants ouvriers de la banlieue ouest de Paris autour de Gaston Davoust et Jean Lastérade, ou les émigrés italiens bordiguistes de France et de Belgique, qui publiaient les revues Bilan et Prometeo.

  • 3 Voir Pascal Ory [dir], Nouvelle histoire des idées politiques, Hachette, 1987.
  • 4 Daniel Lindenberg, Les Années souterraines. 1937-1947, La Découverte, 1990, p. 18.

Si Malaquais est alors un parfait inconnu – et devait le rester encore longtemps –, la cible de son attaque est au contraire une des sommités de la vie intellectuelle de l’entre-deux-guerres. Né le 26 décembre 1867 à Paris, élève de l’École Centrale puis de la Faculté de Lettres, Julien Benda collabore à La Revue blanche au moment de l’affaire Dreyfus, puis aux Cahiers de la Quinzaine de Charles Péguy. En 1927, il accède à la notoriété avec la publication de La Trahison des clercs. Rangé parmi les classiques du « démocratisme libéral » 3, ce livre n’est cependant « pas loin de partager ce rêve d’un gouvernement fort, appuyé sur une idée de l’humanité unie qui ressemble fort à l’idéal totalitaire qu’il flétrira plus tard 4 ».

Après l’arrivée de Hitler au pouvoir, Julien Benda se rapproche, au nom de l’antifascisme, de l’intelligentsia influencée par le PCF. Ainsi adhère-t-il à l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR) – section française de l’Union internationale des écrivains révolutionnaires –, fondée le 17 mars 1932 lors du VIIe congrès du PCF. Le premier secrétaire général en est le député communiste Paul Vaillant-Couturier, tandis que Louis Aragon assume le secrétariat de rédaction de Commune, la revue de l’AEAR. Julien Benda participe en bonne place aux principales initiatives de propagande du Kominterm en direction des intellectuels, en particulier au fameux Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, à Paris en juin 1935. Il y polémique savamment avec Jean Guéhenno et Paul Nizan sur le thème « Humanisme et communisme ». Mais il ne parut pas concerné par le cas de Victor Serge, déporté en Sibérie, sur lequel le professeur italien antifasciste Gaetano Salvemini, Magdeleine Paz, Henry Poulaille et André Breton essayent d’attirer l’attention. Il ne le sera pas plus par les procès de Moscou, les massacres de masse en URSS et la terreur exercée en Espagne par les staliniens sur les révolutionnaires, anarchistes ou membres du POUM…

  • 5 Léon Trotski, Œuvres, Tome xi, edi/ilt, 1981, p. 74.
  • 6 Cité d’après Pierre Broue, in « Révolutionnaire du premier XXe siècle », Mémoire d’Ardèche & Temps (...)

On peut se demander ce qu’il reste du dreyfusard dans le propagandiste d’une union à tout prix avec le stalinisme… Ainsi, revenant sur le silence de la Ligue des Droits de l’Homme à propos de ces procès – qui laissaient « loin derrière le scandale Dreyfus » 5 –, le syndicaliste de l’enseignement Élie Reynier écrit avant d’en démissionner : «  La seule question, ô dreyfusards renégats : “Doit-on rechercher avant tout la vérité ? Doit-on dire ce qu’on croit la vérité, et la question corollaire, comment sert-on le prolétariat (et même l’humanité), par le mensonge et le silence, ou par la vérité ?” 6 ».

  • 7 François Fejtö, Mémoires de Budapest à Paris, Calmann-Lévy, 1986, p. 213.

Après la Seconde Guerre mondiale, Julien Benda reste l’un des principaux compagnons de route du PCF. Sollicité par François Fejtö qui tentait d’alerter l’opinion publique sur le sort de Lazlo Rajk et de ses coaccusés en Hongrie – une autre affaire Dreyfus internationale –, l’auteur de La Trahison des clercs refuse de le croire pour apporter au contraire un soutien sans réserve au PCF lors d’une réunion publique à la Mutualité, où Jacques Duclos « faisait applaudir par une foule enthousiaste l’exécution de Rajk et de ses compagnons 7 ».

  • 8 Préface d’André Lwoff à la réédition de La Trahison des clercs de 1983.

Malgré cela, l’œuvre de Julien Benda est toujours considérée comme celle d’un « anticonformiste, grand penseur, défenseur des valeurs universelles, esprit indépendant, homme libre » 8, etc. N’est-ce pas avoir mal pris l’ampleur de la faillite d’un certain héritage du dreyfusisme et de ses plus célèbres représentants face, notamment, au stalinisme dès la seconde moitié des années 1930 ? Nous pensons que l’article de Jean Malaquais peut aider à comprendre cette failllite en montrant « l’escroquerie morale » de la prétendue justice abstraite, qui ne fait qu’« étayer de son autorité doctorale les pires exactions »…

En avril 1999, venu tout exprès de New York pour la réédition de Planète sans visa, Norman Mailer porta un ultime hommage à son mentor en littérature, au traducteur de Les Nus et les morts, résumant parfaitement le projet de Jean Malaquais : « Refuser d’accepter un monde qui soit moins que ce qu’il devrait être » ! Cet article contre Julien Benda est sûrement une des plus belles illustrations de ce refus viscéral des justifications les plus hypocrites de l’inacceptable.

Notes

1 Cahiers du Sud, n° 225, juin 1940.

2 Lettre de Jean Malaquais à Jean Ballard du 23 mars 1940, Fonds Cahiers du Sud, Bibliothèque municipale de Marseille.

3 Voir Pascal Ory [dir], Nouvelle histoire des idées politiques, Hachette, 1987.

4 Daniel Lindenberg, Les Années souterraines. 1937-1947, La Découverte, 1990, p. 18.

5 Léon Trotski, Œuvres, Tome xi, edi/ilt, 1981, p. 74.

6 Cité d’après Pierre Broue, in « Révolutionnaire du premier XXe siècle », Mémoire d’Ardèche & Temps présent, n° 61-I, 15 février 1999, p. 25.

7 François Fejtö, Mémoires de Budapest à Paris, Calmann-Lévy, 1986, p. 213.

8 Préface d’André Lwoff à la réédition de La Trahison des clercs de 1983.

Charles Jacquier

Réalisation : William Dodé