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Agone 23
« Qu’est-ce que croire ? »
Parution : 10/02/2000
ISBN : 2910846253
Format papier : 226 pages (15 x 21 cm)
16.00 € + port : 1.60 €
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Table des matières

À l’ombre des mentalités primitives Jacques Vialle

Remarques sur Le Rameau d’Or de Frazer Ludwig Wittgenstein

Wittgenstein critique de Frazer Jacques Bouveresse

L’interprétation & l’interprète Paul Veyne

À propos des choses de la religion

Comment se fixe la croyance Charles-Sanders Peirce

Les prisons de l’esprit Henri Broch

Science & religion : l’irréductible antagonisme Jean Bricmont

Fictions & dictions

Écartez le soleil un moment, car je veux dormir Eyvind Johnson

Chanson du tir de barrage Jean Bernier

Marginalia

Une vision très sélective de l’histoire Noam Chomsky

Mise à l’épreuve de la «nouvelle doctrine»

Avant-propos Charles Jacquier

Introduction Boris Souvarine

Témoignage Julius Dickmann

Que reste-t-il du dreyfusard sous le compagnon de route ? Charles Jacquier

Avant-propos à « Julien Benda & la justice abstraite », de Jean Malaquais

Julien Benda & la justice abstraite Jean Malaquais

A scholarship with committment Pierre Bourdieu

Pour un savoir engagé

Je remercie Edward SaÏd pour son invitation à participer à cette discussion et pour les paroles amicales qu’il a prononcées. Je regrette de n’avoir pu être parmi vous aujourd’hui, mais j’espère que, grâce aux techniques de communication à distance, je serai réellement auprès de vous et que nous pourrons esquisser au moins un dialogue.

Comme je n’ai pas beaucoup de temps, et que je voudrais que mon discours soit aussi efficace que possible, j’en viendrai directement à la question que je souhaite poser devant vous : les intellectuels, et plus précisément, les chercheurs et, plus précisément encore, les spécialistes en sciences sociales, peuvent-ils et doivent-ils intervenir dans le monde politique et à quelle condition peuvent-ils le faire effica­cement ? Quel rôle peuvent-ils jouer dans le mouvement social, à l’échelle nationale et surtout internationale, c’est-à-dire au niveau même où se joue, aujourd’hui, le destin des individus et des sociétés ? Comment peuvent-ils contribuer à l’invention d’une nouvelle façon de faire de la politique ?

Premier point : pour éviter tout malentendu, il faut poser clairement qu’un chercheur, un artiste ou un écrivain qui intervient dans le monde politique ne devient pas pour autant un homme politique ; selon le modèle créé par Zola à l’occasion de l’affaire Dreyfus, il devient un intellectuel ou, comme on dit aux États-Unis, un « public intellectual», c’est-à-dire quelqu’un qui engage dans un combat politique sa compétence et son autorité spécifiques, et les valeurs associées à l’exercice de sa profession, comme les valeurs de vérité ou de désintéressement, ou, en d’autres termes, quelqu’un qui va sur le terrain de la politique mais sans abandonner ses exigences et ses compétences de chercheur. (C’est dire, en passant, que l’opposition que l’on fait souvent, dans la tradition anglo-saxonne, entre scholarship et committment est peut-être dépourvue de fondement : les interventions des artistes, des écrivains ou des savants – Einstein, Russell ou Sakharov – dans l’espace public trouvent leur principe, leur fondement, dans une « communauté » dévouée (committed) à l’objectivité, à la probité et au désintéressement. C’est d’ailleurs à son respect supposé de ces lois morales non-écrites, autant qu’à sa compétence technique, que le scholar doit son autorité sociale.)

En intervenant ainsi, un chercheur, un artiste ou un écrivain s’ex­pose à décevoir (le mot est beaucoup trop faible), ou mieux, à cho­quer : choquer, d’un côté, dans son propre univers, ceux qui, choisissant la facilité vertueuse de rester enfermés dans leur tour d’ivoire, voient dans le committment un manquement à la fameuse « neutralité axiologique » identifiée à tort à l’objectivité scientifique ; choquer, d’un autre côté, dans le monde politique, ceux qui voient en lui une menace pour leur monopole et, plus généralement, tous ceux que son intervention dérange. Il s’expose, en un mot, à réveiller toutes les formes d’anti-intellectualisme qui sommeillent ici et là, un peu partout, chez les puis­sants de ce monde, banquiers, patrons et hauts fonctionnaires, chez les journalistes, chez les hommes politiques (surtout de gauche), presque tous, aujourd’hui, détenteurs de capital culturel, et, bien sûr, chez les intellectuels eux-mêmes.

Mais condamner l’anti-intellectualisme, qui a presque toujours pour principe le ressentiment, ce n’est pas exempter pour autant l’intellectuel de toute critique de l’intellectualisme : la critique à laquelle l’intellectuel peut et doit se soumettre lui-même ou, en d’autres termes, la réflexivité critique, est un préalable absolu à toute action politique des intellectuels . Le monde intellectuel doit se livrer en permanence à la critique de tous les abus de pouvoir ou d’autorité commis au nom de l’autorité intellectuelle ou, si l’on préfère, à la critique de l’usage de l’autorité intellectuelle comme arme politique ; il doit se soumettre aussi à la critique du scholastic bias dont la forme la plus perverse, et qui nous concerne particulièrement ici, est la propension à un révolutionnarisme sans objet et sans effet : je pense en effet que l’élan aussi généreux qu’irréaliste qui a porté nombre d’intellectuels de ma génération à s’en remettre aveuglément aux consignes de Parti inspire encore trop souvent aujourd’hui ce que j’appelle le campus radicalism, c’est-à-dire la propension à confondre les choses de la logique et la logique des choses, selon la formule impitoyable de Marx, ou, plus près des réalités actuelles, à prendre des révolutions dans l’ordre des mots, ou des textes, pour des révolutions dans l’ordre des choses.

Une fois clairement posés ces préalables critiques, apparemment négatifs, je crois pouvoir affirmer que les intellectuels (j’entends toujours par là les artistes, les écrivains et les savants qui s’engagent dans une action politique) sont indispensables à la lutte sociale, tout particulièrement aujourd’hui, étant donné les formes tout à fait nouvelles que prend la domination. Nombre de travaux historiques ont montré le rôle qu’ont joué les think tanks dans la production et l’imposition de l’idéologie néolibérale qui gouverne aujourd’hui le monde ; aux productions de ces think tanks conservateurs, rassemblements d’experts appointés par les puissants, nous devons opposer les productions de réseaux critiques, rassemblant des « intellectuels spécifiques » (au sens de Foucault) dans un véritable intellectuel collectif capable de définir lui-même les objets et les fins de sa réflexion et de son action, bref, autonome. Cet intellectuel collectif peut et doit remplir d’abord des fonctions négatives, critiques, en travaillant à produire et à disséminer des instruments de défense contre la domination symbolique qui s’arme aujourd’hui, le plus souvent, de l’autorité de la science ; fort de la compétence et de l’autorité du collectif réuni, il peut soumettre le discours dominant à une critique logique qui s’en prend notamment au lexique (« mondialisation », « flexibilité », etc.), mais aussi à l’argumentation, et en particulier à l’usage des métaphores ; il peut aussi le soumettre à une critique sociologique, qui prolonge la première, en mettant au jour les déterminants qui pèsent sur les producteurs du discours dominant (à commencer par les journalistes, économiques notamment) et sur leurs produits ; il peut enfin opposer une critique proprement scientifique à l’autorité à prétention scientifique des experts, surtout économiques.

Mais il peut aussi remplir une fonction positive en contribuant à un travail collectif d’invention politique. L’effondrement des régimes de type soviétique et l’affaiblissement des partis communistes dans la plupart des nations européennes et sud-américaines a libéré la pensée critique. Mais la doxa néolibérale a rempli toute la place laissée ainsi vacante et la critique s’est réfugiée dans le « petit monde » académique, où elle s’enchante elle-même d’elle-même, sans être en mesure d’inquiéter réellement qui que ce soit en quoi que ce soit. Toute la pensée politique critique est donc à reconstruire, et ce ne peut pas être, comme on a pu le croire en d’autres temps, l’œuvre d’un seul, maître à penser livré aux seules ressources de sa pensée singulière, ou porte-parole autorisé par un groupe ou une institution pour porter la parole supposée des gens sans parole.

C’est là que l’intellectuel collectif peut jouer son rôle, irremplaçable, en contribuant à créer les conditions sociales d’une production collective d’utopies réalistes. Il peut organiser ou orchestrer la recherche collective de nouvelles formes d’action politique, de nouvelles façons de mobiliser et de nouvelles façons de faire travailler ensemble les gens mobilisés, de nouvelles façons d’élaborer des projets et de les réaliser en commun. Il peut jouer un rôle d’accoucheur en assistant la dynamique des groupes en travail dans leur effort pour exprimer, et du même coup découvrir, ce qu’ils sont et ce qu’ils pourraient ou devraient être en contribuant à la récollection et à l’accumulation de l’immense savoir social sur le monde social dont le monde social est gros. Il pourrait ainsi aider les victimes de la politique néolibérale à découvrir les effets diversement réfractés d’une même cause dans les événements et les expériences en apparence radicalement différents, surtout pour ceux qui les vivent, qui sont associés aux différents univers sociaux (champs), médecine, éducation, services sociaux, justice, etc. d’une même nation ou de nations différentes.

La tâche est à la fois extrêmement urgente et extrêmement difficile. En effet, les représentations du monde social qu’il s’agit de combattre, contre lesquelles il faut résister, sont issues d’une véritable révolution conservatrice, comme on disait, dans l’Allemagne des années 1930, des mouvements pré-nazis. Les think tanks d’où sont sortis les programmes politiques de Reagan ou Thatcher, ou, après eux, Clinton, Blair, Schröder ou Jospin, ont dû, pour être en mesure de rompre avec la tradition du Welfare State, opérer une véritable contre-révolution symbolique et produire une doxa paradoxale : conservatrice, cette doxa se présente comme progressiste ; restauration du passé dans ce qu’il a parfois de plus archaïque (en matière de relations économiques notamment), elle donne des régressions, des rétrocessions. pour des réformes ou des révolutions. Cela se voit bien dans toutes les mesures visant à démanteler le Welfare State, c’est-à-dire à détruire tous les acquis démocratiques en matière de législation du travail, de santé, de protection sociale ou d’enseignement. Combattre une telle politique, c’est s’exposer à apparaître comme conservateur lorsqu’on défend les acquis les plus progressistes du passé. Situation d’autant plus paradoxale que l’on est amené à défendre des choses que l’on souhaite au demeurant transformer, comme le service public et l’État national, que nul ne songe à conserver en l’état, ou les syndicats ou même l’École publique, qu’il faut continuer à soumettre à la critique la plus impitoyable. C’est ainsi qu’il m’arrive aujourd’hui d’être suspecté de reniement ou accusé de contradiction lorsque je défends une École publique dont je n’ai pas cessé de rappeler qu’elle remplissait une fonction conservatrice.

Il me semble que les scholars ont un rôle déterminant à jouer dans le combat contre la nouvelle doxa et le cosmopolitisme purement formel de tous ceux qui n’ont à la bouche que des mots comme « globalisation » ou « global competitiveness ». Cet universalisme de façade sert en fait les intérêts des dominants : c’est ainsi qu’il sert à condamner comme régression politiquement incorrecte vers le nationalisme la seule force, celle de l’État national, que, en l’absence d’un État mondial et d’une banque mondiale financée par une taxe sur la circulation des capitaux, les pays dits émergents, Corée du Sud ou Malaisie, puissent opposer à l’emprise des multinationales ; qu’il permet de diaboliser et de stigmatiser, sous l’étiquette infamante d’islamisme par exemple, les efforts de tel ou tel pays du sud pour affirmer ou restaurer son « identité ». À cet universalisme verbal, qui fait aussi des ravages dans les relations entre les sexes, et qui laisse les citoyens isolés et désarmés en face des puissances économiques internationales, les committed scholars peuvent opposer un nouvel internationalisme, capable d’affronter avec une force véritablement internationale des problèmes qui, comme les questions d’environnement, pollution atmosphérique, couche d’ozone, ressources non renouvelables ou nuages atomiques, sont nécessairement « globaux », parce qu’ils ne connaissent pas les frontières entre les nations ou entre les « classes » ; et aussi des problèmes plus purement économiques, ou culturels qui, comme la question de la dette des pays émergents ou la question de l’emprise de l’argent sur la production et la diffusion culturelles (avec la concentration de la production et de la diffusion cinématographique, de l’édition, etc.), peuvent réunir des intellectuels résolument universalistes, c’est-à-dire réellement soucieux d’universaliser les conditions d’accès à l’universel, par delà les frontières entre les nations, et en particulier entre les nations du Nord et du Sud.

Pour ce faire, les écrivains, les artistes et surtout les chercheurs qui sont déjà, par profession, plus enclins et plus aptes que toute autre profession à dépasser les frontières nationales, doivent transcender la frontière sacrée, qui est inscrite aussi dans leur cerveau, plus ou moins profondément selon les traditions nationales, entre le scholarship et le committment, pour sortir résolument du microcosme académique, entrer en interaction avec le monde extérieur (c’est-à-dire notamment avec les syndicats, les associations, et tous les groupes en lutte) au lieu de se contenter des conflits « politiques » à la fois intimes et ultimes, et toujours un peu irréels, du monde scolastique, et inventer une combinaison improbable, mais indispensable : le scholarship with committment, c’est-à-dire une politique d’intervention dans le monde politique qui obéisse, autant que possible, aux règles en vigueur dans le champ scientifique (et dont ceux que vous avez invités à votre tribune ont donné déjà de magnifiques illustrations, à propos de la politique étrangère des États-Unis ou de la question palestinienne notamment). Ce qui, étant donné le mélange d’urgence et de confusion qui est de règle dans le monde de l’action, n’est véritablement et pleinement possible que pour et par une organisation capable d’orchestrer le travail collectif d’un ensemble international de chercheurs, d’artistes et de savants. Dans cette entreprise collective, c’est sans doute aux savants que revient le rôle primordial, à un moment où les forces dominantes ne cessent d’invoquer l’autorité de la science, économique notamment. Mais les écrivains, et surtout peut-être les artistes (et tout spécialement, parmi eux, ceux qui, comme Hans Haacke et Nancy Frazer, pour ne citer que deux de mes amis américains, ont déjà engagé leur talent dans des combats critiques) ont aussi leur place, importante. « Il n’y a pas de force intrinsèque de l’idée vraie », disait Spinoza, et ce n’est pas le sociologue qui peut lui donner tort. Mais il peut suggérer aussi que les écrivains et les artistes pourraient, dans la nouvelle division du travail politique, ou, plus exactement, dans la nouvelle manière de faire la politique qu’il s’agit d’inventer, jouer un rôle tout à fait irremplaçable : donner de la force symbolique, par les moyens de l’art, aux idées, aux analyses critiques ; et, par exemple, donner une forme visible et sensible aux conséquences, encore invisibles, mais scientifiquement prévisibles, des mesures politiques inspirées par les philosophies néolibérales.

J’aimerais, pour conclure, rappeler ce qui s’est passé à Seattle, le mois dernier. Je crois que, sans en surestimer l’importance, on peut voir dans cet événement une première expérience, exemplaire, qu’il faut analyser, pour tenter de dégager les principes de ce que pourraient être les moyens et les fins d’une action politique internationale dans laquelle les acquis de la recherche seraient transformés en manifestations politiques réussies ou même en instruments d’intervention rapide d’une nouvelle forme d’agit-prop ; ce que pourraient être, de façon plus générale, les stratégies de lutte politique d’une nouvelle organisation non-gouvernementale définie par un dévouement (committment) total à l’internationalisme et une adhésion entière au scholarship.

Pierre Bourdieu

Réalisation : William Dodé