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Agone 23
« Qu’est-ce que croire ? »
Parution : 10/02/2000
ISBN : 2910846253
Format papier : 226 pages (15 x 21 cm)
16.00 € + port : 1.60 €
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Table des matières

À l’ombre des mentalités primitives Jacques Vialle

Remarques sur Le Rameau d’Or de Frazer Ludwig Wittgenstein

Wittgenstein critique de Frazer Jacques Bouveresse

L’interprétation & l’interprète Paul Veyne

À propos des choses de la religion

Comment se fixe la croyance Charles-Sanders Peirce

Les prisons de l’esprit Henri Broch

Science & religion : l’irréductible antagonisme Jean Bricmont

Fictions & dictions

Écartez le soleil un moment, car je veux dormir Eyvind Johnson

Chanson du tir de barrage Jean Bernier

Marginalia

Une vision très sélective de l’histoire Noam Chomsky

Mise à l’épreuve de la «nouvelle doctrine»

Avant-propos Charles Jacquier

Introduction Boris Souvarine

Témoignage Julius Dickmann

Que reste-t-il du dreyfusard sous le compagnon de route ? Charles Jacquier

Avant-propos à « Julien Benda & la justice abstraite », de Jean Malaquais

Julien Benda & la justice abstraite Jean Malaquais

A scholarship with committment Pierre Bourdieu

Pour un savoir engagé

Je pourrais aussi vous parler de vieilles personnes solitaires qui semblent être tout à fait en dehors de la politique, ou qui croient être en dehors d’elle, dit en une certaine occasion un homme qui portait le nom très long pour un Européen, rarement employé et très composite, de Henry Templeman Crofter Brace – et ce n’était peut-être pas tout.

— Oui, Henry ? Oui, Crofter ? Oui, Mr Brace ?

— La politique ne joue plus un rôle bien important pour elles. Mais elle ne peut être ignorée.

— On pourrait parler de destins nus, n’est-ce pas, Henry ?

— Il n’y a pas de destins « nus » : il y a des destins, toutes les vies sont des destins. Le destin de chacun effleure le destin de tous. Nous ne sommes pas obligés de considérer cela comme une découverte tar­dive. On peut en faire une religion et bien d’autres choses, et c’est peut-être nécessaire.

— « Peut-être » est ton mot favori, Templeman ?

— L’un de mes mots favoris, dit-il alors. Et naturellement je pourrais parler de jeunes gens qui ne connaissent eux aussi la politique, c’est-à-dire ce jeu que nous jouons tous et qui nous concerne tous, que comme une maladie, une gêne, quelque chose de comparable au cancer, aux difficultés de respiration ou aux choses de ce genre. Mais je pourrais certainement aussi parler de bien des gens qui ont pensé et qui pensent que la politique joue un rôle extrêmement important. À peu près le rôle que la vie et son sous-produit, la mort, jouent pour le globe terrestre.

— Voulez-vous vous prononcer sur le mot désespoir, Mr. Brace ?

— Je veux y penser, dit-il. Je suppose – remarquez que je dis : suppose – qu’on en a abusé, comme de tant d’autres mots.

— Que veux-tu dire, Henry ?

— Que bien des gens ont été et sont désespérés sans l’être.

En une autre occasion, il dit :

— Après coup, comme cela, on pénètre bien plus profondément en eux si l’on peut dire, se remémorer et retenir l’image de la façon dont ils se sont conduits, déplacés, exprimés.

— Mais c’est évident !

— Je dis cela parce que, dit-il, je répète cela pour le rendre encore plus évident et intelligible.

Une troisième déclaration de Brace :

Bon courage.

Elle était, sans point d’exclamation, adressée à toute l’humanité et avait donc perdu sa force ; une déclaration en passant.

1950 (Paris)

Il se tenait à la tribune et sortait de sa poche son manuscrit bien défraîchi, aux pages écornées. Maintenant, il ne pouvait plus parler sans cet aide-mémoire qu’il ne lisait pas mais sur lequel il jetait des coups d’œil pour y puiser une concentration intérieure. Avant de commencer son allocution, il embrassa du regard le public de cette petite salle de conférences pas très propre. Une partie de celui-ci, peut-être la majorité, avait déjà entendu ce discours auparavant, pour d’autres il contenait peut-être des formules nouvelles qui pouvaient avoir un certain effet. Il reconnut certains visages. Il rencontra leurs regards et, pour ceux-là, il était encore le camarade Frédéric. Pour certains il était Gallo. D’autres enfin étaient nouveaux, mais d’âge mûr ou déjà vieillissants, des hommes doux, aux cheveux blancs, qui avaient fait leurs preuves. Il n’y avait pas beaucoup de jeunes.

L’espace d’un instant, il se souvint d’autres salles, jadis, ici et dans bien d’autres endroits, où les gens étaient assis, comme en ce moment, sur des bancs de bois inconfortables qui ne cessaient de craquer et sur des chaises qui avaient besoin d’être rempaillées. Ils avaient sur leurs genoux des serviettes contenant des discours, des livres et des pétitions, et ils étaient prêts à écouter, à répondre, à approuver ou à condamner. Il y avait des hommes qui avaient travaillé dur, des hommes qui n’avaient jamais travaillé de leurs mains, des femmes qui s’étaient usées à la tâche à l’usine ou à la maison, des femmes au visage large, aux cheveux gris et au regard clair, des visages fermés, simples, sans relief, qui n’avaient rien d’autre à montrer que la foi, des visages de tacticiens amers, des visages qui souriaient d’espoir, d’autres qui étaient énergiques, qui étaient faibles, qui attendaient de recevoir leur marque définitive de bonté, de ruse tactique, de haine, de mal, de sainteté.

Jadis. Maintenant il n’y avait plus de tels visages devant lui. Les cinq ou six délégués masculins étaient durs, peut-être même fanatiques. C’étaient des visages d’armées secrètes, des épaules qui pouvaient porter des armes lourdes et des mains qui se crispaient avec force et obstination sur des affirmations simples et irréfutables telles que : nous devons nous battre par tous les moyens car autrement nous serons écrasés – ou bien des mains énergiques qui serraient des serviettes contenant des preuves convaincantes que la résistance armée ne pouvait jamais conduire à autre chose qu’à plus de misère, plus d’esclavage et plus de mort.

Les visages de femmes ; son regard glissa sur deux d’entre elles.

Il savait que la petite brune maigre tenait un jardin d’enfants quelque part en Alsace. Elle était déjà tout ouïe avant même qu’il eût posé ses papiers devant lui sur la tribune et réglé l’éclairage de la lampe. Lorsqu’il sortit ses lunettes de sa poche intérieure et déploya leurs branches d’acier, elle était déjà absorbée dans son discours à venir comme si celui-ci avait représenté pour elle un évangile indispensable. Mais il savait que, pendant la guerre, elle avait fait partie de groupes de sabotage et que ses applaudissements s’il y en avait, seraient des battements de mains d’approbation, assez mous. Les jeunes femmes du mouvement – jadis – se levaient et criaient vive la révolution, vive
l’antimilitarisme, à bas la guerre, vive la vie et la lutte, notre lutte sacrée, notre guerre sainte, vive nos martyrs, vive l’orateur. Rien de tel à attendre d’elle : au contraire, elle discuterait peut-être avec lui de certains détails de son discours. Vous avez oublié la limitation des naissances. Dans quel état sont les ressources naturelles du globe terrestre ? Il faut que je pense à parler de la limitation des naissances et de la bombe atomique aujourd’hui, pensa-t-il. Et de l’avalanche.

L’autre femme était plus en chair, elle avait le teint clair, le visage allongé et des cheveux jaunâtres et raides. Elle pouvait avoir vingt-cinq ans. Il savait que son père était mort en Espagne, à Barcelone, avec les anarcho-syndicalistes. Ses deux frères avaient été tués, ici ou bien en Allemagne, dans des camps, pendant l’occupation. Sa sœur avait eu une liaison avec un officier allemand et, par la suite, les résistants l’avaient tondue ; puis elle avait mis au monde un enfant et s’était donné la mort, ainsi qu’à l’enfant, au gaz… la pièce avait explosé. Le dernier membre de cette famille était assis là et le regardait et c’était un véritable examen. Elle travaillait dans un bureau et poursuivait en même temps des études à la Sorbonne : peut-être une meneuse, peut-être une femme froide qui, à cinq mètres, observait les hommes l’air amusé, à deux mètres, avait peur d’eux et, tout contre eux, les haïssait et haïssait en eux cette société gouvernée par les hommes. Elle était jeune et connaîtrait peut-être l’amitié et le bonheur, ou bien la maternité et le bonheur, ou bien la révolution et le bonheur ou encore la révolution et le malheur, mais elle était jeune. Elle serait peut-être de son côté, elle était peut-être son ennemie en ce moment, ou bien une fu­ture ennemie, une ennemie de sa mémoire.

À part cela, il n’y avait pas beaucoup d’autres jeunes à cette conférence.

Ils n’étaient pas assez mûrs pour elle, ou bien alors c’étaient leurs chefs qui étaient si vieux, tellement pleins d’expérience et chargés d’ans qu’ils n’étaient pas capables de voir la maturité et la force des jeunes, et de voir qu’on pouvait leur faire confiance.

Lorsqu’il eut mis ses lunettes, les mots devinrent plus nets. Il les connaissait par cœur mais n’osait ni quitter du regard ces lignes à la dactylographie très aérée ni sauter la pagination, bien qu’il connût chacune de ces pages fatiguées, tachées et écornées. Chaque feuille était un visage connu et particulier, les corrections portées à l’encre avaient un rapport direct avec ses gestes et la hauteur de sa voix, les blancs à la fin des paragraphes lui faisaient l’effet d’un regard jeté à l’extérieur par la fenêtre d’une pièce familière.

Il parla de la division, de l’incertitude, de ce qu’il y avait de déses­péré dans la situation et des espoirs que l’on pouvait nourrir. Jadis, sentait-il au milieu de son impuissance, le même manuscrit avait représenté une offensive menée avec de l’ironie dans la voix ; maintenant, c’était une parade : il était un homme qui fait un pas en arrière et de grands mouvements de bras pour ne pas perdre l’équilibre. « Nous devons, dit-il, continuer à tenir la ligne que nous avons toujours tenue : pas le moindre appui au militarisme, à la dictature. Je suis conscient du fait que nous serons peut-être obligés d’avoir recours aux armes si nous voulons survivre et connaître une époque où l’on ne saura pas ce que c’est que les armes – mais notre but doit être, je dis bien doit, être de bannir les armes. »

L’une des personnes âgées acquiesça de la tête, aucun des jeunes ne bougea et les mots tombaient lentement

tombaient

et quelqu’un porta sa main à sa bouche pour dissimuler un bâillement, cela faisait longtemps que l’on était là et le soir était arrivé.

Les feuilles du manuscrit glissaient, page bien connue après page bien connue, et il levait les yeux pour regarder l’assistance mais ne voyait personne. Avec les mains, il faisait de petits gestes doux, comme lorsque l’on veut faire descendre l’orchestre dans les vallées du silence. De petits mouvements doux de la main ou bien plus vifs, dans une légère mesure. Page 3, page 4, page 7. Ici : page 12, et pense à ta voix, ne sois pas trop emporté, l’espoir, les espérances, l’expérience.

— C’est sur l’espoir qu’il nous faut construire, dit-il. Je n’ai pas de meilleure méthode à vous proposer que celle-ci : méfions-nous des armes même si nous sommes obligés d’y avoir recours. J’ai une longue expérience, j’ai vu et j’ai vécu bien des choses, j’ai connu des situations mouvantes et parfois difficiles. J’ai vu les ténèbres se répandre sur la terre, des ténèbres que l’on croyait éternelles, et je les ai vues se dissiper. J’ai toujours confiance en l’avenir.

Page 13. Pense à une image. Il ne termina pas sur sa vieille image du soleil qui finit par se lever sur les brumes de la mer ou bien par percer les lourds nuages noirs et par éclairer un monde lavé de ses souillures et ayant tiré les leçons du passé. À la place, il utilisa sa nouvelle image, encore rarement employée :

— Nous sommes dans les ténèbres, nous avançons à tâtons. Nous cherchons dans la philosophie et dans les manuels de tactique et de stratégie et nous ne sommes pas sûrs de pouvoir atteindre le but. Mais nous avançons pas à pas dans sa direction. Il faut continuer, il faut essayer de persuader les hommes que l’on n’a pas le droit de tuer. Nous ne sommes pas aussi nombreux maintenant

que jadis que jadis que jadis que

aussi nombreux maintenant et nous sommes exposés aux tentations qui viennent de ceux qui disent, ou laissent entendre, qu’en fin de compte le pouvoir n’est pas mauvais. Nous devons nous défendre contre la tentation de nous emparer du pouvoir. Et

page 14 et les mots qui tombaient

contre ceux qui veulent prendre le pouvoir et le garder dans leur poigne de fer, mais nous

les mots qui tombaient, les doigts qui écartaient les feuilles de papier, le bout des doigts qui reconnaissait chacune des feuilles

qui tombaient

avec les espérances

— Gardons l’espoir, travaillons sans nous laisser gagner par le doute, il s’agit de croire en l’humanité.

certes, le pain et le bonheur,

tombaient

le pain qui

tombent, tombaient

équitablement réparti dans le monde entier. Et le courage de croire, la foi

tombaient

tombaient

et les doigts qui reconnaissaient chacun des mots.

Il se pencha un peu plus et leur lut sa nouvelle image, sa péroraison : et pour finir

l’espoir, toujours conserver l’espoir, travailler et ne pas se laisser gagner par le doute

conserver l’espoir, je

— Oui, j’ai connu un homme, il vivait heureux avec sa femme et ses trois enfants

il habitait dans un village de montagne – page 15

l’avalanche – page 15 –

l’avalanche – page 15 –

— Il s’est produit une avalanche qui les a emportés sa femme, ses enfants – et il était debout sur le flanc de la montagne, sur une route, dans un tournant – et – page 15 – il regardait fixement ces masses de neige,

les pierres

la terre

les racines des arbres

tout ce en dessous de quoi ils étaient enterrés

irrémédiablement

morts irrémédiablement

disparus

— Mais il a été capable de se ressaisir, de continuer à travailler pour la cause, pour l’humanité, pour le bonheur du monde. Il avait perdu les êtres qu’il chérissait, l’avalanche les avait emportés

l’avalanche

page 16

— mais il a continué à travailler pour la cause et n’a pas cessé d’avoir foi en l’humanité, en l’instruction, dans les possibilités d’amélioration que recèle la science, dans

Goutte de sueur en plein sur le pouce ; encore une,

encore une

tombaient.

Eyvind Johnson

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À l’ombre des mentalités primitives Jacques Vialle

Remarques sur Le Rameau d’Or de Frazer Ludwig Wittgenstein

Wittgenstein critique de Frazer Jacques Bouveresse

L’interprétation & l’interprète Paul Veyne

À propos des choses de la religion

Comment se fixe la croyance Charles-Sanders Peirce

Les prisons de l’esprit Henri Broch

Science & religion : l’irréductible antagonisme Jean Bricmont

Fictions & dictions

Écartez le soleil un moment, car je veux dormir Eyvind Johnson

Chanson du tir de barrage Jean Bernier

Marginalia

Une vision très sélective de l’histoire Noam Chomsky

Mise à l’épreuve de la «nouvelle doctrine»

Avant-propos Charles Jacquier

Introduction Boris Souvarine

Témoignage Julius Dickmann

Que reste-t-il du dreyfusard sous le compagnon de route ? Charles Jacquier

Avant-propos à « Julien Benda & la justice abstraite », de Jean Malaquais

Julien Benda & la justice abstraite Jean Malaquais

A scholarship with committment Pierre Bourdieu

Pour un savoir engagé

Réalisation : William Dodé