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Agone 23
« Qu’est-ce que croire ? »
Parution : 10/02/2000
ISBN : 2910846253
Format papier : 226 pages (15 x 21 cm)
16.00 € + port : 1.60 €
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Table des matières

À l’ombre des mentalités primitives Jacques Vialle

Remarques sur Le Rameau d’Or de Frazer Ludwig Wittgenstein

Wittgenstein critique de Frazer Jacques Bouveresse

L’interprétation & l’interprète Paul Veyne

À propos des choses de la religion

Comment se fixe la croyance Charles-Sanders Peirce

Les prisons de l’esprit Henri Broch

Science & religion : l’irréductible antagonisme Jean Bricmont

Fictions & dictions

Écartez le soleil un moment, car je veux dormir Eyvind Johnson

Chanson du tir de barrage Jean Bernier

Marginalia

Une vision très sélective de l’histoire Noam Chomsky

Mise à l’épreuve de la «nouvelle doctrine»

Avant-propos Charles Jacquier

Introduction Boris Souvarine

Témoignage Julius Dickmann

Que reste-t-il du dreyfusard sous le compagnon de route ? Charles Jacquier

Avant-propos à « Julien Benda & la justice abstraite », de Jean Malaquais

Julien Benda & la justice abstraite Jean Malaquais

A scholarship with committment Pierre Bourdieu

Pour un savoir engagé

La vie vous a désunis, c’est moi qui vous réunis. Les hommes vous oublieront, moi seule ne vous oublierai pas. Je vais organiser de grandes fêtes, on dansera sur vos tombes tant et si bien que la terre qui vous couvre deviendra si dure que vous ne pourrez jamais, jamais en sortir.

Moussorgski, « Paroles de la Mort » Chants et Danses de la Mort

lartillerie ennemie cependant prenait des forces. Régiment en réserve, triste et las vagabond qui dirige une marche incertaine vers les lieux où le haut commandement pense, sans être certain, avoir besoin de toi, passe sous le tir de barrage et tâche à conserver ton esprit offensif !

Aime la terre fantassin, aime-là ! C’est ta forte cuirasse et c’est ton seul espoir.

Le défi du soldat à l’air libre ! L’obscénité du macchabée non enterré !

Mort ou vif, tu dois être dedans.

Sous le tir de barrage, renifle son odeur qui te rassure.

Bénis le fantassin précédent qui a creusé le trou sauveur et si, par aventure, tu t’arrêtes sur la plaine, tire de ton ceinturon ta pelle-bêche précieuse et creuse.

À plat ventre ! toi, que la peur lamine, à plat ventre ! Malgré la dure douleur de reins, travaille ! Construis-toi vite ce maigre remblai qui masquera l’horizon si bref que ta posture donne à tes yeux.

Surtout, garde ton sac, la hotte écrasante dont les bretelles scient tes épaules, dont le poids sur tes omoplates te fait piquer du nez. La belle masse sur ton dos vulnérable !

Échevelé sous le casque qui roule malgré la jugulaire, travaille, travaille !

Ta baïonnette oscille à contretemps selon les saccades de ton torse ; sa poignée larde ton flanc et la pointe de son fourreau fichée en terre cloue ton corps frénétique.

Travaille jusqu’à ce que tes muscles « calent », jusqu’à ce que la crampe te torde et te morde ! Travaille !

Rejette sur tes fesses l’innombrable barda que tu transportes en bandoulière et qui, toujours, retombe sur ton ventre. Blasphème, quand, sous le poids de tes musettes, ton bidon dégringole, laissant fuir une part de ton eau limitée.

Saute à chaque choc, à chaque obus, car chaque obus t’assomme de périls, exalte ta folie terrassière.

Travaille, travaille !

Taupe affolée par toutes les épouvantes de la lumière, creuse pour être moins nu contre la mitraille, creuse de tout ton corps qui veut se réfugier.

Le ciel claque, crevé et recrevé. Ah ! que rien ne dépasse de ta chair, de ta chair !

Jouir du trou où tu te répèteras : « Il faut maintenant que ça tombe juste sur moi ! »

Détente ! Volupté ! Tu le possèdes, ce trou. T’enterrant, tu adores de tes yeux myopes les quelques centimètres de paroi hachée qui décuplent tes chances.

Sois heureux ! ouvrier à la tâche de vivre. Sois passif ! Ta vie ne dépend plus de tes efforts. Il faut t’abandonner à la fatalité des points de chute.

Le terrain pilonné explose, tes tympans sonnent, sifflent, miaulent.

Voici la boxe de la science.

Vapeurs puantes, sueur !

Ta sueur âcre d’homme sale te mouille, te souille.

Ah ! Ah ! les poings t’ont bouché les paupières, beau crâne creux, beau crâne clos, belle caisse de résonance.

Croche la terre, ta mère ; colle à la terre, ta mère.

Colle au trou comme un pou.

Ton instinct de soldat crispé sur tes moyens de vivre et de tuer : ta pelle-bêche, ton dur et froid fusil, arc-boute, visse, vousse ton corps ;

Ton corps vanné, tapé, hoché,

Ton angoisse aux ululements accrochée,

Ton angoisse :

— Le prochain, le prochain…

— En plein sur moi, en plein !

— Et mon explosion dans l’espace !

[…]

L’anéantissement !

Un choc énorme, si j’ai la belle mort, et le sommeil écrasant ; et rien, pour toujours.

Toujours ! Si ce n’était rien, pour cent ans, mais pour toujours !…

Et si j’ai la balle dans le ventre, si en pleine conscience j’agonise pendant trois jours entre les lignes, cible dérisoire, gueulant comme les blessés à Perthes : « Les brancardiers, faites passer les brancardiers… À moi France ! je vais mourir, à moi 197 ! à moi ! »…

Dédoublement impitoyable ! je te vois, mon cadavre bleu-déteint accroché aux fils de fer comme la mouche exsangue balancée par le vent au rythme de la toile d’araignée !

Qui me prendrait un membre pour m’acquitter de demain ?…

Oh ! que ne puis-je jeter un complaisant regard sur de riches souvenirs ; enchanter ma maturité ou ma décrépitude de l’idée : « J’en ai bien profité. »

Vingt et un ans !… Si j’en avais cinquante, ce que je m’en foutrais !

Rien à quoi me raccrocher.

Je considère la balance terrible. Dans un plateau, la mort, l’anéantissement ; dans l’autre, rien.

Résignation vide sans contre-partie, tu es ardue à atteindre. Au prix de quelles révoltes, de quelles folies m’apaiseras-tu en me donnant la force d’accepter ?

… Ô mon ivresse du 25 septembre !

Heureux ceux qu’entraîne une force extérieure à eux, les enivrés d’un mysticisme officiel : Alsace, Devoir, Patrie !

Heureux les religieux pour qui mourir n’est pas finir.

Les brutes, les ivrognes, les colères, les moutons qu’on mène égorger !

Heureux ceux qui haïssent et sacrifient à leur haine et ceux aussi qui prisent si peu leur vie qu’ils la donnent pour l’argent, l’honneur, la gloire !

La Gloire !

La Gloire, la petite gloire guerrière à côté de la Vie.

La gloire guerrière, considération de ceux qui ignorent la guerre au point de croire l’escroc ou l’imposteur ; de ceux qui confondent le combat de l’artilleur et celui du fantassin, de ceux qui croient tout parce qu’ils « n’y furent pas ».

La gloire qui mêle la bravoure d’un ivrogne et celle d’un amant de la vie ; qui nimbe tout ce que couvre le bleu horizon.

Tu y as cru, toi, à la Gloire quand tu voulais partir à la guerre, redoutant d’arriver trop tard, ivre de la joie de prendre part à l’effarant inconnu dont frémissait encore toute la France.

Jeune soldat candide, frais éclos de l’ivresse sacrée du début, te souviens-tu des propos des bonhommes, blessés des premiers chocs, « traînant » encore infirmes dans la cour du quartier ?

Rappelle-toi leur lourd mutisme ou leurs propos amers devant ton enthousiasme.

Tu ne comprenais pas !

Durant ta permission, initié déjà, tu t’es pourtant carré devant les belles jeunes filles.

C’est si facile d’user de l’imbécillité humaine pour réjouir son orgueil et offrir à l’arrière le type de combattant conforme à la réglementation préétablie, le héros de chromo qu’il veut pour l’exalter en s’exaltant lui-même !

Et vous, les bonhommes, ainsi disputez-vous, revenus à « l’in­térieur », pour savoir quelle unité a pris telle position, quelle autre l’a cédée, quel régiment a eu le plus de morts !

Sortis du « champ d’honneur », happés par les vanités humaines, comme vous la rejetez, votre lucidité de la tranchée !

Que dis-tu de tout cela maintenant, moi véridique qui vais mourir ? Tu la comprends, la classique clairvoyance des moribonds !

Il est trop tard !

Eh, écoute la conséquence, la conséquence dernière des mensonges opaques qui couvrent la guerre et qui la vivifient dans le temps où elle sévit et dans le temps où elle s’engendre.

Tu vas mourir demain, toi et beaucoup.

Presque tous, vous souffrez immensément et durant ton agonie tu penses : « Quelle dette pour les autres, ceux qui sauront que nous sommes morts ! Quelles douleurs notre mort va déchaîner ! »

Fat !

Songe, misérable, à la foule des morts de la guerre et à la force de la Vie.

Songe, par-dessus tout, à l’ignorance de l’arrière. Pour ces gens qui n’ont pas vu les morts joncher affreusement la plaine où, vivants, ils chargèrent ; pour ces gens qui n’ont point entendu la gorge du copain agonisant corner du souffle rauque des derniers moments, qu’est-ce les morts ?

Une douleur personnelle et partielle comme la douleur de tous les deuils.

Une preuve de l’épidémie vorace, un malheur certes, mais attendu, prévu presque, qui n’assomme point par sa soudaineté ; un malheur contre quoi se révolter serait indigne de la France et la patrie ; un malheur qui glorifie et exalte les parents du mort en fait de douloureuses mais historiques figures, célébrées dans les discours, les poèmes et la pompe officielle.

Les morts qu’ils pleurent, les endeuillés ne les virent point mourir ; ils n’entendirent pas leurs cris et ne s’affolèrent pas de leurs blessures. Ils ne savent pas les faces blanches où le hâle devient vert.

Aussi ne réalisent-ils point la séparation définitive.

Longtemps avant, ils étaient déjà loin du disparu, envisageant de temps à autre l’éventualité fatale.

Quand elle est survenue, rien, naturellement, ne fut changé dans leur existence de guerre, rien que la pensée lancinante aux capricieuses apparitions, qui consterne et déclenche les larmes. Ah ! oui, c’est vrai : « Il ne reviendra pas ».

Pour adoucir leur peine, ils prêtent aux combattants tués leurs pauvres sentiments de non-combattants possédés bêtement par la société avec ses « convenances ».

Tous les guerriers, pour eux, peuplent un empyrée, comme les saints du paradis ; aussi leur prêtent-ils la même foi, les mêmes extases, le même détachement des souffrances. Ils se bercent de l’idée qu’« il n’a pas dû souffrir » et qu’il a consommé, heureux d’une joie grave, nos buts de guerre en tête, l’absolu sacrifice.

Quant aux autres, ceux qui ne portent point le deuil d’un mort au champ d’honneur, ils comprennent les morts comme un chiffre parmi les chiffres de la statistique de guerre étalée partout, un chiffre comme le tonnage des navires coulés ou le montant de la récolte de blé, un chiffre un peu plus intéressant dont ils comptent avec plus de soin les zéros alignés.

Lecture qui leur fait dire, selon l’humeur ou le tempérament :

« X mille, après tout, y en a pas tant que ça. On y est fait maintenant, il le faut bien ! »

« Ou X mille, oh ! c’est terrible ! »

Fat ! sens-tu maintenant que ta mort, sauf peut-être pour tes confidents, sera douloureuse mais banale.

Sens-tu que l’on dira, protocolairement triste : « Il est mort, c’est affreux », mais qu’on ajoutera en pensée : « Mon Dieu, n’a-t-il pas fait que son devoir, et quel lâche c’eût été que de se refuser à mourir pour la France. »

Sens-tu qu’une jeune femme aux gestes de grâce minaudera, glorieuse : « Il s’est fait tuer chiquement, à la tête de sa section ! »

Tu te hérisses, tu ne veux pas être de ces morts-là.

Dans l’ivresse de vivre qui prédispose aux exploits, on trouvera tout naturel que tu aies donné ta vie.

Et pas un de ceux qui penseront à toi ne dira qu’à ta place il n’en eût fait autant.

Ils diront cela, oui ! mais ils vivront, eux !

La vie qu’ils se targuent de mépriser, tous ces gens, est plus forte que tout en eux, mais ils ne s’en doutent pas, ils se savent pratiquer la vertu et être des modèles, et il leur déplaît de se penser égoïstes.

Tu le vois maintenant l’égoïsme, c’est la vie, « leur » vie ! tout simplement, et à leur place tu serais comme eux !

— Oui, me réponds-tu, je serais comme eux, mais moi je le saurais, je le crierais, je ne serais pas un profiteur taciturne, et pour être beau, je voudrais, bien que sûr du contraire, que le souvenir des morts m’empoisonnât la vie.

Exalté, attends l’assaut de demain, sois sauf et reviens à la vie, tu verras ce que tu diras !

Un bruit de voix plus fort dissipe mes pensées et me ramène à la surface.

À ma droite, le père Ser ronfle bruyamment, d’un sommeil vigoureux et tranquille. Son fils dort en s’appuyant à lui.

À gauche, deux bonhommes causent, invisibles.

Je reconnais la voix de Crosse qui lance en un subit éclat de haine :

— Et dire qu’à l’arrière y en a qui rigolent !

Et Fabre, Fabre l’amer, le réprimande, bougon et indulgent :

— Ben quoi, laisse-les donc, ça changera-t’i quéqu’chose que tout le monde crève ? Is ont ben raison, va, ça suffit de nous !…

Crosse se tait. A-t-il compris ?

L’arrière : c’est de « ça » qu’ils parlaient.

Tout près, à 25 kilomètres, s’élèvent les pentes bienheureuses de la montagne de Reims.

La lumière, oblique à cette heure, frappe ce gigantesque espalier qui mûrit la vie.

Les ombres sont nettes aux creux des vallons en éventails nés dans la forêt élevée.

La rondeur des promontoires en pente douce, par quoi la colline s’enracine dans la plaine, se nimbe de lumière orangée.

Les vignes amoureusement soignées ceinturent la hauteur d’une large écharpe claire et distraient le regard par la symétrie culturale de leurs ceps ordonnés liés aux échalas.

À mi-pente, la forêt commence, sombre, encore dans sa toute-puissance. Elle borde d’une masse vert bleuté l’azur céleste absolu.

Aux frontières des vignes et de la forêt, les bourgs heureux posent aux creux naissants des ravins descendants la dégringolade de leurs maisons aux toits rouges.

Le soleil tombe et l’ombre vespérale monte insensiblement aux flancs de la colline dont elle étreint d’abord la base orientale. Elle noie les détails, efface le relief et les différences de végétation.

La montagne de Reims n’est plus qu’une massive et sombre silhouette tranchant sur le ciel adouci.

Plus loin, par toute la France, la lumière d’automne apaise les campagnes où traînent les fumées villageoises.

Les très jeunes et les vieux reviennent vers les fermes, parmi les chaumes roses qu’ils songent à labourer.

Les feuilles pâlissent et les bois sentent bon.

Les villages retentissent de la sonorité vivante du métal battu par les maréchaux-ferrants.

Dans les ruelles aux pavés inégaux, des enfants coiffés de bonnets de police et piaillant comme des hirondelles jouent à la guerre devant les vieillards immobiles assis sur les pierres tièdes des seuils.

Dans le cirque poli par l’ancêtre géant de la rivière Seine, dans le gîte dont la rondeur creuse invite au blottissement, couvée par les collines, la ville étale son pullulement cubique.

Homme de Paris, seul en haut de Montmartre, ramasse-la des yeux contre ton cœur

La Ville ! Elle fume dans le soir comme une bête fourbue.

Tu la vois tout entière, délimitée, tes sens la palpent, tes bras s’arrondiraient autour.

Ta vie se penche sur trois millions de vies dérisoires et touchantes qui gonflent ta poitrine de Dieu fraternel.

Étonnante élasticité !

Mais, ris maintenant de la Tour Eiffel enfantine. Après, tu chercheras ses monuments, les jouets des reclus impatients de grandiose.

Il est si dense et si tapi, l’immense gâteau pétré, que rien n’en saille.

Des générations agglutinées d’hommes morts y dressèrent tant de demeures à l’échelle invariable de leur pauvre stature, que Notre-Dame s’enlise et que, pour t’émouvoir, il faut au Panthéon la montagne Sainte-Geneviève, son or au dôme des Invalides.

Nulle faille. Les avenues comme les venelles nourrissent souterrainement les cellules du grand corps. La ville taraudée les recouvre, comme la chair les artères.

La Seine elle-même, qui, en étant accouchée, allaita la ville vagissante, la Lutèce insulaire de roseaux et de boue, se résorbe dans la pierre.

On dirait que la Ville la confisque à des fins mystérieuses pour la rejeter aux campagnes, usée.

Pourtant, si tu redescends sur ses rives, tu la vois répliquer au couchant des ors et des argents sertis d’ombres luisantes, et combien de jeunes hommes ne viennent-ils pas encore y caresser leur peine

La Ville, ce plexus de tous les nerfs ! Sous le ciel, les misères et les haines, les besoins, les labeurs, les paresses, les sexes en poursuite, ces lignes de forces engluées qui vont et viennent jamais droites, se heurtent, convergent ou divergent, en lutte ou en accord, ce treillis de désirs chevauchant les moyens de vitesse par quoi le corps de l’homme s’étend au point bientôt de rattraper sa vue, tout ce désordre anticosmique des systèmes humains, sacrifié qui regarde ta ville du seuil surélevé de la mort, est-ce le dernier coup d’œil ; ou bien, y reviendras-tu fondre ton minuscule et ton vaste toi-même ardent à déhotter les généralisations ?

Pourtant, le vent t’apporte la plainte des machines vrillant une rumeur de mer, et les remorqueurs clament en dévalant la pente de la Grand’Rue.

La ville boulimique se lamente, les hommes veulent être plus ensemble.

Ô foules souterraines, berges vivantes et noires entre quoi stoppent les trains tonitruants !

Descends, descends encore, Micromegas. On prend le thé.

— Décidément, les communiqués sont bien intéressants !

— Général, quelle belle victoire !

— Chère amie, le hasard a voulu que ce fût votre fête !

Partout, sur toutes les avenues, des femmes, encore des femmes attentives à être jolies.

Au Luxembourg, contre le socle d’une des reines, un homme, les genoux tremblants, baise une bouche réceptrice.

Et par les Champs-Élysées, la pente triomphale, les citoyens minimes remontent au soleil.

Hommes, animaux et plantes, filez votre destin et accomplissez-vous.

Que le temps soit parfait qui vous est dévolu.

Vivez avec plénitude et finissez quand vous n’avez plus besoin d’être, et quand il est raison que vous disparaissiez.

Fabre, fantassin banal, tu me montres la voie ; je t’aime et te comprends, et tu me pacifies.

Je suis excommunié, et c’est contre nature. Pourquoi me montrer bas en exigeant mon fou destin pour ceux qui peuvent rester sages ?

Oui, qu’ils soient le moins possible à lutter contre le principe.

Joie de la vie qui subsiste durant mon agonie, oh ! je ne t’en veux pas, je sais ta légitimité, c’est toi qui as raison et c’est moi qui ai tort !

Pourtant, si tous étaient comme nous ! S’ils savaient, ceux pour et par qui nous combattons depuis que notre frénésie personnelle est tombée !

Si les femmes de France et d’Allemagne voyaient les macchabées.

Si toute la tribu se rendait à la guerre, les femmes aux cheveux nattés tenant leurs nourrissons entre leurs bras.

Si tous : les forts et les débiles, les vieillards et les enfants, les chefs et les guerriers pâtissaient en personne.

S’il n’y avait pas de civils, pas d’arrière.

La guerre ne serait-elle pas finie depuis longtemps ?

Brève comme la colère, véridique et égale pour tous, ne serait-elle point alors humaine et presque légitime et ne pourrait-on point la chanter ?

Oh ! maintenant que les guerriers ne décident plus de leurs actes dont tous les autres profitent, pleurons le temps des luttes primitives, le temps où toute une race souffrait et se faisait tuer pour faire souffrir et pour tuer une autre race, où la frénésie des guerriers suffisait à alimenter la lutte et où n’existaient pas le devoir, le sacrifice ni la résignation ; le temps où la guerre s’éteignait avec l’ardeur des combattants.

Maintenant !

Jean Bernier

Table des matières

À l’ombre des mentalités primitives Jacques Vialle

Remarques sur Le Rameau d’Or de Frazer Ludwig Wittgenstein

Wittgenstein critique de Frazer Jacques Bouveresse

L’interprétation & l’interprète Paul Veyne

À propos des choses de la religion

Comment se fixe la croyance Charles-Sanders Peirce

Les prisons de l’esprit Henri Broch

Science & religion : l’irréductible antagonisme Jean Bricmont

Fictions & dictions

Écartez le soleil un moment, car je veux dormir Eyvind Johnson

Chanson du tir de barrage Jean Bernier

Marginalia

Une vision très sélective de l’histoire Noam Chomsky

Mise à l’épreuve de la «nouvelle doctrine»

Avant-propos Charles Jacquier

Introduction Boris Souvarine

Témoignage Julius Dickmann

Que reste-t-il du dreyfusard sous le compagnon de route ? Charles Jacquier

Avant-propos à « Julien Benda & la justice abstraite », de Jean Malaquais

Julien Benda & la justice abstraite Jean Malaquais

A scholarship with committment Pierre Bourdieu

Pour un savoir engagé

Réalisation : William Dodé