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Agone 28
« Lutte des sexes & lutte des classes »
Coordination Béatrice Vincent
Parution : 16/04/2003
ISBN : 2748900030
Format papier : 272 pages (15 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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Table des matières

Inégalités de sexe, inégalités de classe Béatrice Vincent

De l’être humain mâle & femelle Joseph Déjacque

Lettre à P. J. Proudhon

Femmes & mouvement ouvrier Jacqueline Heinen

Femmes révolutionnaires Lucia Sanchez Saornil

Mujeres Libres : sans tutelle ni coercition

La mise à mort d’Antoinette Charles Jacquier

« On est tous morts de mort violente » Georgette Vacher

À propos de La Domination masculine Pierre Bourdieu

Un féminisme politique Annick Coupé

Femmes & taylorisme : la rationalisation du travail domestique Odile Henry

Féminisme & syndicalisme Annick Coupé

Aux sources du féminisme américain Howard Zinn

Famille, féminisme & droite américaine Andrew Kopkind

La tragédie de l’émancipation féminine Emma Goldmann

Médias & mondialisation libérale groupe « médias » d’ATTAC

La pute, l’esclave & l’étalon Loïc Wacquant

Langages de l’exploitation & de la résignation chez les boxeurs professionnels

Histoire radicale

Avant-propos à Charles Jacquier

La guerre vue de Mexico & de New York Alfred Rosmer

Boris Souvarine à Alfred Rosmer Boris Souvarine

La fin misérable de l’expérience Blum Jean Bernier

Faut-il réviser le marxisme ? André Prudhommeaux

LORSQUE, À L’ÂGE  DE  80 ANS, Susan Anthony se rendit à une conférence donnée par Eugene Debs (ils ne s’étaient pas revus depuis qu’il était allé l’écouter vingt-cinq ans plus tôt), ils se serrèrent chaleureusement la main et eurent ce bref échange de propos : « Donne-nous le droit de vote et nous te donnerons le socialisme », lui dit-elle. Debs répondit alors : « Donnez-nous le socialisme et vous aurez le droit de vote. »

Certaines femmes désiraient lier socialisme et féminisme. Crystal Eastman, par exemple, imagina pour les hommes et les femmes de nouvelles manières de vivre ensemble tout en conservant leur indépendance et sans avoir recours au mariage traditionnel. Eastman était socialiste, mais elle pensait néanmoins qu’une femme « sait que tout dans l’esclavage des femmes ne découle pas du système de profit, et que son émancipation complète ne sera pas garantie par le seul effondrement du capitalisme ».

Pendant les quinze premières années du XXe siècle, le nombre des femmes au travail s’accrut. Elles étaient également plus nombreuses à avoir une certaine expérience de la lutte ouvrière. Quelques femmes de la petite bourgeoisie, conscientes de l’oppression subie par les femmes et désireuses d’y remédier, se mirent à fréquenter les collèges et refusèrent de rester cantonnées dans le rôle de ménagères. L’historien William Chafe écrit dans Women and Equality que « les étudiantes des collèges avaient clairement le sentiment de devoir remplir une mission et faisaient preuve d’un engagement passionné en faveur d’un monde meilleur. Elles devinrent médecins, professeurs, assistantes sociales, femmes d’affaires, juristes et architectes. Déterminées et soutenues par un certain sens de la camaraderie, elles remportèrent, malgré l’adversité, un grand nombre de victoires. Jane Addams, Grace et Edith Abbott, Alice Hamilton, Julia Lathrop, Florence Kelley : toutes sont issues de cette génération de pionnières à l’origine des réformes sociales des vingt premières années du XXe siècle ».

Elles allaient à l’encontre de la culture de masse véhiculée par les magazines qui vantaient la femme-compagne, bonne épouse et bonne ménagère. Certaines d’entre elles se marièrent et d’autres non, mais toutes étaient confrontées au problème des relations hommes-femmes. Ainsi, […] pour mener sa propre carrière et se sentir un être à part entière, Margaret Sanger dut quitter mari et enfants. Dans son livre Woman and the New Race, elle écrivait : « Aucune femme qui ne possède ni ne maîtrise son propre corps ne peut prétendre être libre. Aucune femme n’est vraiment libre tant qu’elle ne peut choisir en conscience si elle deviendra ou ne deviendra pas mère. »

C’était une question délicate. Kate Richards O’Hare croyait dans les vertus de la sphère domestique mais pensait également que le socialisme améliorerait ce domaine. Lors de sa campagne pour l’élection au Congrès de 1910, elle déclara à Kansas City : « Je désire une vie de famille, une maison et des enfants de toutes les fibres de mon être. […] Nous avons besoin du socialisme pour restaurer la famille. »

  • 1 Syndicat d’action directe, l’IWW (Industrial Workers of the World) est né en 1905 en réaction à l’A (...)

Elizabeth Gurley Flynn écrivait au contraire dans son autobiographie, Rebel Girl : « La vie domestique et l’idée d’avoir une grande famille ne m’attiraient absolument pas. […] Je voulais discuter, écrire, voyager, rencontrer des gens, voir du pays et militer pour l’IWW1. Je ne voyais aucune raison pour que moi, parce que femme, j’abandonne mon travail pour une famille. »

Si de nombreuses femmes, à cette époque, étaient radicales, socialistes et anarchistes, plus nombreuses encore étaient celles qui militaient en faveur du droit de vote. […]

Au printemps 1913, le correspondant du New York Times à Washington écrivait : « La manifestation en faveur du vote des femmes qui a eu lieu aujourd’hui constitue le plus grand défilé de femmes de l’histoire de Washington. […] Cinq mille femmes ont descendu la Pennsylvania Avenue. […] C’était une manifestation stupéfiante et on estime à près de cinq cent mille le nombre de personnes qui ont regardé ces femmes manifester pour défendre leur cause. »

Certaines grandes figures féminines du radicalisme demeuraient toutefois perplexes.

 L’anarchiste et féministe Emma Goldman exprimait, avec force comme toujours, sa position sur le vote des femmes : « Notre fétiche du jour, c’est le suffrage universel. […] Les Néo-Zélandaises et les Australiennes votent et participent à l’élaboration des lois. Les conditions de travail y sont-elles pour autant meilleures ? […] L’histoire politique de l’homme démontre qu’elles ne lui ont rien apporté qu’il n’aurait pu obtenir d’une manière plus directe, moins coûteuse et plus durable. En fait, chaque pouce de terrain gagné l’a été par la lutte constante, par une incessante auto-affirmation, et non par le suffrage. Il n’y a aucune raison de penser, dès lors, que la femme, dans sa volonté d’émancipation, a été ou sera jamais soutenue par les urnes. […] Son développement, sa liberté et son indépendance doivent venir d’elle et advenir par elle. D’abord en s’affirmant en tant que personne. Puis en refusant à quiconque tout droit sur son corps, en refusant d’enfanter si tel n’est pas son désir, en refusant d’être mise au service de Dieu, de l’État, de la société, du mari, de la famille, etc. Et, enfin, en vivant une vie plus simple mais également plus profonde et plus riche. […] C’est cela seulement – et certes pas le vote – qui libérera la femme. »

Helen Keller, pour sa part, écrivait en 1911 à une suffragette anglaise : « Notre démocratie n’est qu’un vain mot. Nous votons. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que nous pouvons choisir entre deux véritables autocrates, même s’ils ne l’avouent pas. Nous avons le choix entre monsieur Couci et monsieur Couça. […] Vous demandez le droit de vote pour les femmes. Que peut apporter le vote quand les neuf dixièmes de la terre en Angleterre sont aux mains de deux cent mille individus et que quarante millions de personnes doivent se contenter du reste. Vos hommes, avec leurs millions de bulletins de vote, ont-ils pour autant effacé cette injustice ? »

Emma Goldman ne repoussait pas l’émancipation des femmes à l’avènement de l’ère socialiste – elle préconisait simplement une action plus directe et plus immédiate que le vote. Helen Keller, qui n’était pas anarchiste, croyait pourtant elle aussi à la lutte permanente en dehors des bureaux de vote. Sourde et aveugle, elle luttait avec l’esprit et le stylo. Lorsqu’elle se mit à militer et à se déclarer ouvertement socialiste, l’Eagle de Brooklyn, qui la considérait auparavant comme une véritable héroïne, écrivit que « ses égarements [étaient] dus aux limites manifestes de son développement ». Sa réponse ne fut pas publiée par l’Eagle mais parut dans le Call de New York. Elle y écrivait que lorsqu’elle avait rencontré le directeur de l’Eagle il l’avait abondamment complimentée, « mais, à présent que je me suis déclarée pour le socialisme, il me rappelle, à moi et à ses lecteurs, que je suis aveugle et sourde et donc particulièrement sujette à l’égarement ». Elle ajoutait : « Misérable petit Eagle de Brooklyn. Quel pauvre petit oiseau grossier. Socialement aveugle et sourd, il défend un système inadmissible. Un système qui est en très grande partie responsable de la cécité et de la surdité physiques que nous essayons de prévenir. […] Entre l’Eagle et moi, c’est la guerre. Je hais le système qu’il représente. Tant qu’à rendre les coups, autant le faire dans les règles. […] Il est indigne – et de plus l’argument ne vaut rien – de me rappeler à moi et à d’autres que je ne puis ni voir ni entendre. Je peux lire. Je peux lire tous les livres socialistes en anglais, en allemand et en français que je désire. Si le directeur de l’Eagle pouvait en lire quelques-uns, il serait sans doute plus sage et son journal serait de meilleure qualité. Si je devais jamais un jour contribuer au mouvement socialiste par le livre que je rêve parfois d’écrire, je sais quel en serait le titre : Cécité industrielle et surdité sociale. »

Mother Jones, pour sa part, ne s’intéressait pas outre mesure au féminisme. Elle était trop occupée à mobiliser les mineurs et les ouvriers du textile, leurs femmes et leurs enfants. L’une de ses nombreuses prouesses fut l’organisation d’une marche des enfants sur Washington pour exiger l’abolition du travail des enfants (à l’orée du XXe siècle, deux cent quatre-vingt-quatre mille enfants âgés de dix à quinze ans travaillaient encore dans les mines, les manufactures et les usines). Plus tard, Mother Jones raconta : « Au printemps de 1903, je me suis rendue à Kensington, en Pennsylvanie, où soixante-dix mille ouvriers du textile étaient en grève. Parmi eux, il y avait au moins dix mille gamins. Les travailleurs faisaient la grève pour des augmentations de salaire et pour une diminution du temps de travail. Tous les jours, des gamins venaient au quartier général du syndicat. Certains avaient perdu une main, un pouce ou bien tous leurs doigts. Ce n’étaient que de petits êtres voûtés, écrasés et squelettiques. […] J’ai demandé à certains parents s’ils accepteraient de me confier leurs filles et leurs garçons pendant sept à dix jours en leur promettant de les ramener sains et saufs. […] Quelques adultes m’accompagnèrent. […] Les enfants portaient des sacs à dos dans lesquels ils avaient mis un couteau, une fourchette, un gobelet et une assiette. […] Un des gamins avait un petit tambour et un autre jouait du fifre. […] Nous portions des banderoles qui proclamaient : “Nous voulons du temps pour jouer”. »

Les enfants traversèrent le New Jersey et l’État de New York et descendirent vers Oyster Bay pour rencontrer Theodore Roosevelt. Mais le président refusa de les recevoir. « Pourtant, notre marche avait atteint son but. Nous avions attiré l’attention de la nation sur le crime que représente le travail des enfants. »

La même année, des enfants qui travaillaient soixante heures par semaine dans les manufactures de textile de Philadelphie se mirent en grève et défilèrent aux cris de « Nous voulons aller à l’école » et « Cinquante-cinq heures ou rien ».

On peut se faire une idée de l’énergie et de la passion qui animaient certains de ces radicaux du tournant du siècle en feuilletant le rapport établi par la police sur Elizabeth Gurley-Flynn :

1906-1916 : Militante syndicale, conférencière pour l’IWW.

1918-1924 : Militante syndicale pour le Worker Defense Union. Arrêtée à New York en 1906 pour usage abusif de la liberté d’expression (relaxée). Activiste à Spokane (Washington) et altercations IWW en faveur de la liberté d’expression en 1909. Arrêtée parmi des centaines d’autres à Missoula (Montana) la même année et pour les mêmes raisons. Arrêtée trois fois à Philadelphie en 1911 lors d’un rassemblement pendant la grève des Baldwin Locomotive Works. Activiste lors des grèves du textile à Lawrence en 1912. La même année : grève des travailleurs de l’hôtellerie à New York. Grève du textile de Paterson en 1913, et milite pour la défense du cas Ettor-Giovanitti en 1912 toujours. 1916 : grève de Messaba Range (Minnesota) et défense active du cas Everett/IWW à Spokane. 1914 : défense de Joe Hill. 1917 : arrêtée à Duluth (Minnesota) pour vagabondage, en application du décret destiné à stopper les activités de l’IWW et des orateurs pacifistes : relâchée. Inculpée dans l’affaire de l’IWW de Chicago en 1917.

Les femmes noires subissaient une double oppression. En 1912, l’une d’entre elles écrivit à un journal pour se plaindre : « Nous, les pauvres salariées de couleur qui habitons dans le Sud, menons un terrible combat. […] D’un côté nous sommes harcelées par les hommes noirs qui devraient pourtant être nos protecteurs naturels, et de l’autre, que ce soit à la cuisine, dans les blanchisseries, derrière la machine à coudre ou le landau, nous sommes à peine mieux traitées que des chevaux de trait, des bêtes de somme, des esclaves. » […]

L’émergence d’une conscience féministe

C’est au sein du mouvement pour les droits civiques des années 1960 que l’on peut trouver les premiers indices de l’émergence d’une conscience collective féminine. Comme toujours dans les mouvements sociaux, les femmes se trouvaient en première ligne, mais comme simples soldats, jamais comme généraux. Au bureau du Student Nonviolent Coordinating Committee d’Atlanta (SNCC), Ruby Doris Smith, une étudiante du Spelman College qui avait été emprisonnée durant les occupations de locaux, s’éleva contre la manière dont les femmes étaient systématiquement réduites aux travaux de secrétariat. Sandra Hayden et Mary King, également du SNCC, en firent autant. Les dirigeants masculins du SNCC les écoutèrent attentivement, étudièrent l’exposé de leurs revendications et les documents réunis pour les étayer, mais rien ne changea réellement. Ella Baker, forte personnalité de Harlem qui militait alors dans le Sud, admettait savoir ce qui l’attendait : « Je savais dès le départ que, en tant que femme, et même vieille femme, au sein d’un groupe de religieux habitués à ce que les femmes les servent avec vénération, il n’était pas question que j’occupe un rôle de premier plan. »

Certaines femmes avaient pourtant joué un rôle crucial et pris des risques au cours des premières années de militantisme dans le Sud, et étaient considérées avec respect et admiration. La plupart d’entre elles étaient assez âgées, telles Ella Baker justement, Amelia Boynton de Selma (Alabama) ou « Mama Dolly » d’Albany (Géorgie). D’autres, plus jeunes – Gloria Richardson dans le Maryland, Annelle Ponder au Mississippi –, n’étaient pas seulement des militantes, mais également des meneuses. Des femmes de tous âges manifestaient et étaient emprisonnées. Fannie Lou Hammer, fermière à Ruleville, devint célèbre pour ses talents d’activiste et d’oratrice. Elle chantait des hymnes, manifestait de sa démarche claudicante (elle avait eu la polio étant enfant) et galvanisait les foules. […]

Durant l’été de 1964 à McComb (Mississippi), dans la Freedom House (local des droits civiques où les gens travaillaient et vivaient en communauté), les femmes se mirent en grève contre les hommes qui les reléguaient à la cuisine et au ménage pendant qu’ils allaient militer. À l’évidence, ce fameux sentiment dont parlait Friedan existait dans tous les milieux et quelle que soit la situation.

En 1949, les femmes représentaient déjà 40 % de la force de travail américaine, mais un grand nombre d’entre elles restaient confinées aux emplois de secrétaires, femmes de ménage, institutrices de l’enseignement élémentaire, vendeuses, serveuses ou infirmières. Les maris d’un tiers de ces femmes salariées gagnaient moins de 5 000 dollars par an.

Quant aux femmes non salariées, elles n’en travaillaient pas moins durement chez elles. Mais ce travail n’était pas considéré comme tel puisque la société capitaliste (ou plutôt la société moderne pour laquelle les biens et les individus ont une valeur marchande) ne reconnaît que le travail rémunéré. Au cours des années 1960, les femmes s’interrogèrent de plus en plus sur ce fait et Margaret Benston lui consacra un article, « The Political Economy of Women’s Liberation ». Selon Benston, les femmes au foyer étaient en dehors du système économique moderne et leur statut s’apparentait donc à celui des serfs et des paysans d’autrefois.

Les femmes qui occupaient des emplois dits « féminins » – secrétaires, réceptionnistes, dactylos, vendeuses, femmes de ménage ou infirmières – subissaient exactement le même type d’humiliations que les hommes travaillant dans les emplois subalternes, humiliations auxquelles il faut ajouter les plaisanteries sur leur intelligence, leur statut symbolique d’objet sexuel, les grossièretés et le harcèlement sexuel, et enfin l’exigence d’efficacité supérieure à celle que l’on demandait aux hommes. Un manuel sur le Rythme des activités de secrétariat présentait un enchaînement de questions-réponses :

Question – Je suis un homme d’affaires et ma secrétaire me semble terriblement lente. Combien de fois par minute doit-elle pouvoir ouvrir et refermer un tiroir contenant mes dossiers ?

Réponse – Vingt-cinq fois exactement. Si vous vous inquiétez au sujet de ses activités à son poste de travail, confrontez-la à ces durées calibrées : se lever de sa chaise (33 dixièmes de seconde), se tourner sur son fauteuil à roulettes (9 centièmes de secondes).

Au début des années 1970, une ouvrière d’une usine de New Bedford (Massachusetts) travaillant dans une entreprise de taille moyenne (où les revenus annuels du président-directeur général s’élevaient à 325 000 dollars) témoignait dans un journal syndical que 9 % des employés de son service étaient des femmes, mais que la totalité des surveillants étaient des hommes. « Il y a quelques années, j’ai été suspendue pendant trois jours parce que je dois prendre sur mon temps de travail quand mes enfants sont malades. […] Ce qu’ils veulent, ce sont des gens qui se tiennent tranquilles, qui se dénoncent les uns les autres et se conduisent comme de gentils petits robots. Ils ne semblent pas s’inquiéter du fait que de nombreuses personnes prennent des calmants avant même de commencer la journée et qu’il ne se passe pas une semaine sans que deux ou trois employés ne piquent une crise de nerfs. […] Mais les choses sont en train de changer. Désormais, nombreux sont ceux qui s’expriment et exigent que leurs soi-disant patrons les traitent comme ils voudraient qu’on les traite eux-mêmes. »

Les choses étaient en effet en train de changer. Vers 1967, les femmes de différents mouvements – droits civiques, Étudiants pour une société démocratique, pacifistes – commencèrent à se regrouper entre femmes et en tant que femmes. Début 1968, lors d’un rassemblement des Femmes contre la guerre, des centaines de femmes portant des torches défilèrent dans l’Arlington National Cemetary pour accompagner ironiquement l’« enterrement de l’éternel féminin ». Dès cette époque, certains désaccords apparurent chez les militantes – et plus encore chez les militants : devaient-elles se battre sur des questions spécifiquement féminines ou continuer de s’inscrire dans des mouvements de protestation plus généraux contre le racisme, le capitalisme ou la guerre, par exemple. Quoi qu’il en soit, le féminisme prenait de plus en plus d’importance.

À l’automne 1968, le groupe des Radical Women se fit remarquer en manifestant contre l’élection de Miss Amérique, en qui elles voyaient un « idéal féminin tyrannique ». Elles jetèrent soutiens-gorge, porte-jarretelles, bigoudis, faux cils, perruques et autres objets du même genre, qu’elles qualifiaient d’« oripeaux féminins », dans la « poubelle de la liberté ». Une brebis fut ensuite intronisée Miss Amérique. C’est à partir de ce moment que l’on commença à parler de mouvement de « libération de la femme ».

  • 2 Witch signifie « sorcière ». [ndc]

Certaines Radical Women de New York formèrent peu après le WITCH2 (Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell), dont les membres, déguisées en sorcières, firent une apparition surprise à la Bourse de New York. Selon leur tract, « dans toute femme, une Sorcière vit et ricane. Elle est l’être libre qui est en chacune de nous, derrière les sourires timides, l’acceptation de l’absurde domination masculine, le maquillage ou les vêtements qui torturent nos corps et que la société nous impose. Nulle n’est tenue de “rejoindre” les WITCH. Si vous êtes une femme et que vous osez regarder en vous-même, vous êtes une Sorcière et vous dictez vos propres règles ».

De leur côté, les Sorcières de Washington manifestèrent devant les locaux de la United Fruit Company pour protester contre ses activités dans le tiers-monde et contre le traitement réservé aux femmes employées par cette entreprise. À Chicago, elles protestèrent contre le licenciement de Marlene Dixon, une enseignante féministe.

Les femmes pauvres et les femmes noires exprimaient à leur manière le problème universel des femmes. En 1964, Robert Coles (Children of Crisis) s’entretenait avec une Noire originaire du Sud, récemment installée à Boston. Elle évoquait son désespoir, la difficulté d’accéder au bonheur : « Pour moi, le seul moment où je me sens vraiment en vie, c’est lorsque j’attends un enfant. »

Sans qu’il soit expressément question de féminisme, de nombreuses femmes des milieux pauvres firent comme elles avaient toujours fait. Elles se mobilisaient dans leurs quartiers pour combattre les injustices et obtenir les équipements et les services de première nécessité. Au milieu des années 1960, les dix mille habitants de Vine City, un quartier noir d’Atlanta, mirent sur pied un groupe d’entraide et une boutique de fripes, un centre médical, des repas communautaires mensuels, un journal et un service de conseil aux familles. L’une des responsables de cette opération, Helen Howard, évoqua quelques années plus tard cette période devant Gerda Lerner (Black Women in White America) : « J’ai lancé ce mouvement avec deux hommes et six femmes. Les débuts ont été assez difficiles. Mais des tas de gens nous ont rejoints un peu plus tard. Pendant près de quatre mois, on a fait des réunions presque tous les soirs. On a appris à travailler ensemble. […] Beaucoup de gens avaient peur de passer à l’action. On avait peur d’aller à l’hôtel de ville ou de s’adresser à un service social quelconque. On ne demandait jamais rien au propriétaire, on avait trop peur de lui. Alors on a fait des réunions et on n’avait plus aussi peur qu’avant. […] Pour obtenir le terrain de jeu, on a juste bloqué la circulation. On laissait personne passer, pas même le tramway. Tout le quartier y était. On passait des disques et on dansait. Ça a duré une bonne semaine. On ne s’est pas fait arrêter parce qu’on était trop nombreux. Alors la municipalité nous a fait ce terrain de jeux pour les enfants. »

Patricia Robinson écrivit un petit livre, Poor Black Woman, dans lequel elle établissait un lien entre la question féministe et la nécessité de changer fondamentalement la société : « La révolte de la femme noire et pauvre, ce marais de la hiérarchie sociale dont on n’a jamais parlé jusqu’ici, pose la question de savoir ce qu’elle exige et pour quel type de société elle est prête à se battre. Pour commencer, elle exige de pouvoir jouir du contrôle des naissances au même titre que les Blanches et la femme noire de la petite bourgeoisie. Elle est également consciente que le processus d’oppression se joue à deux et que, comme les autres pauvres, elle ne veut plus jouer. Elle est l’alliée de tous ceux qui, à travers le monde, ne possèdent rien, et elle soutient leurs luttes révolutionnaires. Les conditions historiques l’ont contrainte à soustraire ses enfants à la domination masculine, à les élever et à subvenir seule à leurs besoins. De ce fait, la domination et l’exploitation de la femme par l’homme s’est sérieusement affaiblie. En outre, elle a conscience que ses enfants sont voués à servir – comme tous les enfants pauvres de toute éternité – de mercenaires misérables et sous-payés dans le seul but de maintenir et de promouvoir une élite toute-puissante. […] Comprenant tout cela, elle a d’ores et déjà commencé à remettre en question la domination masculine et la société de classes qui la sous-tend : le capitalisme. »

En 1970, Dorothy Bolden, blanchisseuse à Atlanta et mère de six enfants, expliquait pourquoi elle avait commencé à militer activement, en 1968, pour former la National Domestic Workers Union : « J’estime que les femmes devraient être écoutées au sein de leur communauté lorsqu’il s’agit d’améliorer les conditions de vie. En effet, les femmes travaillent dur chez elles, et elles mettent toute leur intelligence dans tout ce qu’elles font. Elles ont été trop méprisées pendant trop d’années. J’estime, aujourd’hui, qu’on doit les écouter. »

Même les joueuses de tennis protestèrent et une femme dut aller en justice pour devenir la première femme jockey de l’histoire. Les artistes femmes manifestèrent contre une exposition du Whitney Museum, accusant un sculpteur de discrimination sexuelle. Les femmes journalistes manifestèrent également devant le Giridon Club de Washington, qui n’acceptait pas les femmes. C’est en 1974 que démarrèrent les premières Women Studies : quelque deux mille cours universitaires sur la question des femmes furent proposés sur près de cinq cents campus.

De nombreux magazines et journaux féministes – locaux et nationaux – virent le jour et les librairies durent consacrer un rayon spécifique aux nombreux livres d’histoire des femmes qui parurent à cette époque. Toutes les séries télévisées qui évoquaient également la question – que ce fût pour ou contre le féminisme – révélèrent l’ampleur du phénomène. Certaines publicités télévisées qui provoquaient la colère des féministes disparurent du petit écran.

En 1967, à la suite d’une intense campagne de sensibilisation menée par les mouvements féministes, le président Johnson signa un décret interdisant la discrimination sexuelle dans l’administration fédérale. Au cours des années suivantes, les groupes féministes se mobilisèrent pour que ce décret soit appliqué dans les faits. Plus d’un millier de procès furent intentés par la NOW (National Organization for Women, fondée en 1966) à des entreprises accusées de discrimination sexuelle.

L’avortement devint à son tour l’une des questions majeures de la société américaine. On pratiquait avant 1970 près d’un million d’avortements chaque année, dont 10 % seulement étaient légalement autorisés. Environ un tiers des femmes qui avortaient – pour la plupart issues des milieux les plus pauvres – étaient hospitalisées à la suite de complications. On ne saura jamais exactement combien de milliers de femmes sont finalement mortes, victimes de ces avortements clandestins. Quoi qu’il en soit, le caractère illégal de l’avortement pénalisait surtout les femmes pauvres, les riches ayant le choix entre garder leur enfant ou avorter dans des conditions de sécurité suffisantes.

Entre 1968 et 1970, plusieurs actions en justice furent intentées dans une vingtaine d’États pour faire disparaître les lois interdisant l’avortement. En outre, l’opinion publique était de plus en plus en faveur du droit des femmes à décider elles-mêmes en dehors de tout contrôle gouvernemental. Dans le livre Sisterhood is Powerful, important recueil de textes féministes rédigés autour de 1970, un article de Lucinda Cisler, « Unfinished Business : Birth Control », affirmait que « l’avortement est un droit des femmes […], personne ne peut s’opposer à leur décision et les obliger à porter un enfant contre leur volonté ». Au printemps 1969, un sondage de l’institut Harris indiquait que 64 % des personnes interrogées pensaient que la décision concernant l’avortement était de l’ordre de la vie privée.

Finalement, en 1973, la Cour suprême décréta (Roe vs Wade, Doe vs Bolton) que l’État ne pouvait interdire l’avortement que dans les trois derniers mois de la grossesse, qu’il pouvait intervenir au cours du deuxième trimestre pour des raisons de santé et que, pendant le premier trimestre, la décision revenait à la femme et à son médecin.

Malgré le relatif immobilisme du gouvernement dans ce domaine et devant la forte demande des familles, des milliers de crèches coopératives furent ouvertes. […]

De nombreuses femmes demandèrent qu’un amendement à la Constitution, l’ERA (Equal Rights Amendement), soit voté par un nombre suffisant d’États. Mais il était clair qu’un amendement ne suffirait pas. En effet, tout ce que les femmes avaient obtenu jusqu’alors l’avait été par l’action, la protestation et le militantisme. Même quand la loi s’avérait être d’une certaine aide, elle ne l’était que si le militantisme poussait à la roue. Shirley Chilsom, une représentante noire du Congrès, déclarait : « La loi ne peut pas le faire pour nous. Nous devons le faire nous-mêmes. Les femmes de ce pays doivent être révolutionnaires. Nous devons refuser d’assumer les vieux rôles et les vieux stéréotypes traditionnels. […] Nous devons remplacer les vieux modes de pensée négatifs concernant notre féminité par des manières positives de penser et d’agir. » […]

Pour de nombreuses femmes, le combat commençait forcément par ce corps qui leur semblait être à l’origine de leur exploitation – comme objet sexuel (faible et incompétent), comme génitrice (démunie), comme femme entre deux âges (à la beauté déclinante) et pour finir comme femme âgée (négligée et rejetée). Une prison biologique créée par les hommes et la société. Selon Adrienne Rich (A Woman Born) : « On maîtrise les femmes en [les] enchaînant à leurs propres corps. » Elle ajoutait : « Je garde le souvenir précis du lendemain de mon mariage. J’ai lessivé le sol. Sans doute le sol n’en avait-il pas besoin mais je ne savais pas quoi faire d’autre. Pendant que je lessivais ce sol, je pensais : “Maintenant je suis une femme. C’est un acte ancestral. C’est ce que les femmes ont toujours fait.” Je me sentais liée à d’anciennes traditions. Trop anciennes pour être remises en cause. C’est ce que les femmes ont toujours fait. Dès que j’ai été visiblement et assurément enceinte, je me suis sentie, pour la première fois de toute ma vie, innocente. Cette atmosphère d’approbation dans laquelle je baignais – même de la part des passants dans la rue, me semblait-il – était comme une aura qui me suivait partout et par laquelle les doutes, les peurs, les méprises étaient complètement abolies. C’est ce que les femmes ont toujours fait. »

Rich affirmait également que les femmes devaient considérer leur corps « comme une ressource et non comme une fatalité ». Les systèmes patriarcaux, disait-elle, qu’ils soient capitalistes ou « socialistes », emprisonnent le corps féminin dans les limites fixées par leurs propres besoins. Elle analysait l’apprentissage de la passivité chez les femmes. Des générations d’écolières avaient été éduquées à la lecture de Little Women, livre dans lequel la mère de Jo lui dit : « Je suis en colère presque chaque jour de ma vie, Jo, mais j’ai appris à ne pas le montrer. J’espère apprendre à ne plus l’être, mais il va me falloir peut-être encore quarante ans pour cela. »

Dans cette « ère de procréation assistée et technicisée », les médecins hommes utilisaient des instruments pour mettre au monde les enfants en lieu et place des mains sensibles des sages-femmes d’autrefois. Rich n’était pas d’accord avec sa camarade féministe Firestone, qui voulait changer le caractère inévitablement biologique de la maternité sous prétexte qu’elle était douloureuse et à l’origine de la soumission féminine. Rich pensait au contraire que, dans des conditions sociales différentes, l’accouchement pouvait être une source de joie physique et spirituelle. […]

En réponse, Rich préconisait « la repossession [des] corps […] dans un monde où chaque femme serait le génie qui préside à son propre corps ». Repossession fondamentale afin de ne pas se contenter de mettre des enfants au monde mais également de nouveaux idéaux, un nouveau sens à la vie, un nouveau monde.

Pour toutes les femmes qui n’étaient pas forcément des intellectuelles, la question était encore plus concrète : comment éliminer la faim, la soumission, la souffrance et l’humiliation, ici et maintenant. Une certaine Johnnie Tillmon écrivit en 1972 : « Je suis femme. Je suis noire. Je suis pauvre et je suis grosse. Je suis d’âge moyen. Et je touche des allocations sociales. […] J’ai élevé six enfants. […] J’ai grandi en Arkansas, où j’ai travaillé quinze ans dans une blanchisserie avant de venir en Californie. En 1963, je suis tombée trop malade pour pouvoir continuer à travailler. Des amis m’ont aidée à obtenir des aides sociales. Les allocations, c’est comme les accidents de la route, ça peut arriver à n’importe qui, mais ça arrive surtout aux femmes. Et c’est pour ça que les allocations sociales sont un problème féminin. Pour pas mal de femmes des classes moyennes de ce pays, la libération de la femme est une question de prise de conscience. Pour celles qui vivent avec les allocations, c’est une question de survie. »

Selon elle, les prestations sociales représentaient une forme de « mariage super sexiste. Vous échangez un homme contre l’Homme. L’homme décide de tout […] C’est lui qui gère votre argent ». Johnnie Tillmon et d’autres femmes vivant la même situation fondèrent le National Welfare Rights Organization. Elles réclamaient que les femmes soient payées pour leurs activités : faire le ménage, élever les enfants. « Aucune femme ne sera libre tant que toutes les femmes n’auront pas cessé de vivre à genoux. »

Dans la question féministe, on trouvait en germe une solution susceptible de répondre non seulement à l’oppression des femmes, mais également à toutes les oppressions. Le contrôle exercé par la société sur les femmes était d’une redoutable efficacité, mais l’État ne l’exerçait pas directement. C’est la famille qui en était chargée : l’autorité des hommes sur les femmes, celle des femmes sur les enfants. Tous se préoccupant les uns des autres, se demandant de l’aide, s’accusant en cas de problème, voire exerçant des violences mutuelles quand rien n’allait vraiment plus. Ne pouvait-on faire autrement ? Les femmes pouvaient-elles se libérer elles-mêmes ? Les deux sexes pourraient-ils tenter de mieux se comprendre et rechercher dans la société extérieure l’origine de leur soumission plutôt que de se la reprocher mutuellement ? Ils seraient alors en mesure de tirer une certaine force de leurs relations et de faire naître ainsi des millions d’embryons de révoltes. Ils pourraient dès lors bouleverser les modes de pensée et de comportement à l’intérieur même du carcan familial sur lequel le système comptait tant pour accomplir sa mission de maintien de l’ordre et d’endoctrinement. Peut-être pourraient-ils ensemble – homme, femme, parents, enfants – entreprendre de changer en profondeur la société elle-même

Notes

1 Syndicat d’action directe, l’IWW (Industrial Workers of the World) est né en 1905 en réaction à l’AFL (American Federation of Labor), devenu un syndicat de cogestion des rapports entre patronat et salariat. [nde]

2 Witch signifie « sorcière ». [ndc]

Howard Zinn

Réalisation : William Dodé