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Agone 28
« Lutte des sexes & lutte des classes »
Coordination Béatrice Vincent
Parution : 16/04/2003
ISBN : 2748900030
Format papier : 272 pages (15 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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Table des matières

Inégalités de sexe, inégalités de classe Béatrice Vincent

De l’être humain mâle & femelle Joseph Déjacque

Lettre à P. J. Proudhon

Femmes & mouvement ouvrier Jacqueline Heinen

Femmes révolutionnaires Lucia Sanchez Saornil

Mujeres Libres : sans tutelle ni coercition

La mise à mort d’Antoinette Charles Jacquier

« On est tous morts de mort violente » Georgette Vacher

À propos de La Domination masculine Pierre Bourdieu

Un féminisme politique Annick Coupé

Femmes & taylorisme : la rationalisation du travail domestique Odile Henry

Féminisme & syndicalisme Annick Coupé

Aux sources du féminisme américain Howard Zinn

Famille, féminisme & droite américaine Andrew Kopkind

La tragédie de l’émancipation féminine Emma Goldmann

Médias & mondialisation libérale groupe « médias » d’ATTAC

La pute, l’esclave & l’étalon Loïc Wacquant

Langages de l’exploitation & de la résignation chez les boxeurs professionnels

Histoire radicale

Avant-propos à Charles Jacquier

La guerre vue de Mexico & de New York Alfred Rosmer

Boris Souvarine à Alfred Rosmer Boris Souvarine

La fin misérable de l’expérience Blum Jean Bernier

Faut-il réviser le marxisme ? André Prudhommeaux

A BENSENVILLE  (ILLINOIS), on ne parle plus que de libération des femmes, droits des homosexuels et avortement. Comme des milliers de communautés à travers le pays, la population de cette petite ville tranquille et sans histoires, près de la banlieue ouest de Chicago, s’est soudainement enflammée sur les brûlantes questions de société de la décennie. Le Bensenville Chronicle publie de virulents courriers de lecteurs et de doctes éditoriaux. Les murs de l’auditorium de la Blackhawk Junior High School renvoient l’écho de discours vindicatifs. Les militantes ont déserté cuisines et machines à coudre pour se réunir à la nuit tombée et rédiger des tracts, organiser des manifestations ; réveiller les consciences. L’été touche à sa fin et le mouvement populaire de Bensenville montre tous les signes distinctifs des luttes politiques auxquelles les Américains se sont habitués depuis les années 1960. Tous les signes, sauf un : à Bensenville, le gouvernail est à droite toute.

  • 1 Texte d’amendement sur l’égalité des droits, qui « ne peut pas être refusée ou restreinte en foncti (...)

A 46 ans, Dorothy Waldvogel, mère de famille, mormone et militante du mouvement réactionnaire de Bensenville, vend du maïs sur les trottoirs aux marges de la ville. À la meilleure saison, son étal disparaît sous les légumes frais, qu’elle cultive avec son mari sur la vingtaine d’hectares de terre qu’ils louent. Derrière le stand, sa Buick Le Sabre modèle 1968 regorge de littératures de propagande aussi mûres que son maïs : des exemplaires du Phyllis Schlafly Report, « L’année internationale des femmes » (un «nid de radicales et de lesbiennes ») ; une bande dessinée illustrant les méfaits de l’Equal Rights Amendment (ERA)1 (« Voulez-vous vraiment la confusion des sexes sur le modèle de celle des races ? ») ainsi que des tracts reproduisant une lettre de soutien signée par Jesse Helmes, sénateur de Caroline du Nord et véritable porte-parole à Washington de la coalition anti-ERA, anti-homosexuels et anti-avortement.

« On entend de ces choses qui font vraiment frémir », annonce Waldvogel, se souvenant les premiers moments de sa radicalisation à droite l’hiver précédent. « Il y a d’abord eu la question de l’avortement, et puis le mouvement des homosexuels est devenu si fort… Ensuite, il se trouve que l’Illinois a été l’État déterminant pour l’adoption définitive de l’ERA. À ce moment-là, vous sentez que quelque chose ne tourne pas rond mais vous avez besoin de quelqu’un pour vous montrer comment agir. Certaines des filles qui fréquentent l’église ont dressé une liste des élus de l’État – je ne sais pas comment elles ont eu les noms, mais elles les ont eus. Alors je me suis assise et j’ai écrit soixante-six lettres. Toutes sur l’importance de la famille et sur la différence essentielle entre les hommes et les femmes. Vraiment, comment une loi peut-elle décréter que les hommes et les femmes, c’est la même chose ? Pour moi, l’ERA c’est une attaque contre notre mode de vie – contre la tradition, si vous voulez –, enfin contre ce que Dieu a voulu, quoi. »

On peut discuter sans fin du caractère primaire de la théologie de Waldvogel : l’enfer monosexué que prophétisent les adversaires de l’ERA ne peut se réaliser nulle part sur cette terre. Quoi qu’il en soit, Waldvogel peut trouver dans les succès bien terrestres remportés par certains de ses camarades dans leur tentative de donner force de loi à la parole de Dieu une confirmation éclatante de son idéologie. Au-delà même de Bensenville, le vent du changement souffle bel et bien, mais il a spectaculairement changé de direction depuis que se sont apaisées les luttes orageuses des mouvements radicaux et libéraux.

L’ERA a finalement été rejeté dans l’Illinois ainsi que dans tous les autres États (sauf l’Indiana) où il avait fait l’objet de controverses ces deux dernières années. Il reste aujourd’hui peu de chances qu’il soit voté par les quatre autres États nécessaires pour respecter l’échéance de 1979. Les décrets destinés à protéger les homosexuels contre la discrimination ont également été rejetés aussi bien par le référendum organisé en Floride du Sud que par les conseils municipaux et les capitales d’État un peu partout dans le pays. Par exemple, un décret sur les droits des homosexuels fut rejeté à Austin (Texas), ville autrefois progressiste, alors que, aux dires du responsable local de la Civil Liberties Union, il serait « passé haut la main » il y a seulement deux ans. Le Congrès, la Cour suprême et plusieurs parlements ont sérieusement affaibli la législation (récente) qui accordait aux femmes le droit à l’avortement. Par ailleurs, la hiérarchie catholique mène aujourd’hui une vigoureuse campagne pour faire ajouter un amendement anti-avortement à la Constitution américaine.

  • 2 Médicament d’origine naturelle (à base de noyaux d’abricot) qui fut dans les années 1970 et 1980 pr (...)
  • 3 Mouvement ultraconservateur qui prend sa source dans les procès anti-communistes du maccarthysme. [ (...)

Derrière l’avant-garde de la Nouvelle Droite qui bataille sur le front de la « défense de la famille » contre la libération de la femme, d’autres « soldats » mènent des combats aux penchants tout aussi réactionnaires. Tôt ou tard, les défenseurs des valeurs familiales se prononcent en faveur de la peine de mort, du Laetrile2, du nucléaire, des polices locales, du canal de Panama, de la saccharine, du FBI, de la CIA, du budget de la Défense, des sermons publics et de l’extension du parc immobilier ; et ils sont, en outre, particulièrement enclins à s’opposer à la politique volontariste de mixité scolaire, au ramassage scolaire, à la protection sociale, au secteur public, à la discrimination positive, à l’amnistie, à la marijuana, à la législation sur les armes, à la pornographie, à la limitation de vitesse à 55 km/h, aux hôpitaux de jour, à l’œcuménisme religieux, à l’éducation sexuelle, au covoiturage et à l’Agence pour la protection de l’environnement. On trouvera, bien sûr, ça et là, quelques exceptions : le principal intellectuel conservateur de Boston, David Brunoy, est tout aussi passionnément favorable aux droits des homosexuels qu’il est contre l’avortement. L’ancien directeur de la John Birch Society3, John Rousselot, par ailleurs élu de Californie au Congrès, déclare en privé qu’il est pour la liberté de choix tant en matière de marijuana que de Laetrile. Néanmoins, la principale nouveauté politique de l’heure se trouve dans une interconnexion de toutes ces questions, et non dans quelques rares exceptions à la règle.

Les libéraux, les radicaux, les réformateurs et les progressistes qui se sont battus ces dernières années dans le camp adverse sur toutes ces questions voudraient croire que l’idéologie et la stratégie des nouveaux mouvements droitiers sont planifiées et imposées par une poignée de conspirateurs haut placés : Phyllis Schlafly, Jesse Helms, un cardinal catholique ici ou un ponte de la John Birch Society là – une poignée de jeunes républicains, de reaganiens et de racistes. Mais la théorie du complot avancée par la gauche est aussi peu plausible que lorsqu’elle est soutenue par la droite. Il existe en fait un important mouvement social installé au cœur de l’Amérique profonde et qui trouve aujourd’hui son expression dans une nouvelle constellation de groupes traditionalistes, individualistes et fondamentalistes. Ces groupes profitent aux politiciens et professionnels chevronnés de la droite autant qu’ils en profitent eux-mêmes. Ignorer l’authentique enracinement de ces mouvements dans cette Amérique profonde, c’est passer totalement à côté du nouveau sentiment national et devenir, de fait, sa victime la plus vulnérable.

Nul n’est parfait. Pourtant, Dorothy Waldvogel est un produit aussi parfait que possible de la réaction sociale tel qu’on peut en trouver au fin fond du Midwest. « Je préfèrerais être chez moi à cuisiner, à m’occuper de ma famille et à broder, plutôt que faire ce que je fais actuellement, m’assure-t-elle. Mais quelque chose de plus fort que moi me pousse à continuer. Je crois que je me sens responsable et que je dois informer les autres femmes de ce qui est en train de se passer. Il faut absolument protéger la famille. » Puis elle insiste : « La famille ! Quel autre endroit pour fêter Noël que sa propre famille ? »

Si un réveillon solitaire dans un Burger King désert est le cauchemar le mieux partagé de l’Amérique des années 1970, alors la dinde et les hors-d’œuvre en famille sont, à n’en pas douter, une excellente solution alternative. Certes, on peut en imaginer d’autres tout aussi acceptables, mais elles ne semblent pas pour l’heure satisfaire Bensenville. Pour Dorothy Waldvogel, comme pour de nombreuses autres femmes de son milieu social, « la famille » est le seul point de repère dans l’océan tourmenté des contradictions.

Un peu plus loin, sur Thorndale Road, où elle vend ses produits et distribue ses tracts, les paradoxes sautent aux yeux. Le calme bucolique des campagnes est déchiré par le bruit de tonnerre des avions à réaction qui survolent les champs de maïs après avoir décollé de l’aéroport situé à quelques kilomètres de là. La banlieue se rapproche elle aussi à une vitesse impressionnante.

À quelques centaines de mètres du stand de Waldvogel, on peut lire un panneau portant l’inscription : « Installez vos bureaux ici. » Un fast-food s’est implanté tout près, à un carrefour. Il ne restera bientôt plus de terre pour l’agriculture.

Le plus grand placard publicitaire de Bensenville vante les mérites du salon de coiffure Unisex Hair Styling et, malgré sa nostalgie pour la stricte distribution des rôles selon les sexes, Waldvogel se présente à son stand en chaussures d’homme, chaussettes, blue-jeans, chemise et cheveux ébouriffés. Seul un vague soupçon de rouge à lèvres pâlichon l’empêche de participer pleinement au processus d’indifférenciation sexuelle. « Je sais ce que ressentent les femmes, confie Waldvogel. J’ai été divorcée. Je connais l’injustice des lois sur le crédit. La compagnie des eaux refusait de mettre les factures à mon nom. J’avais besoin de cette loi contre la discrimination sexuelle. Mais je ne comprends pas ce que ces féministes essaient de faire à ce pays à part tout emmêler. Je me demande souvent : “Qu’est-ce qu’elles veulent, ces bonnes femmes ? Mais qu’est-ce qu’elles veulent, bon sang ?” » Elle en vient presque à crier, emportée par la passion et une peur évidente, tandis qu’un client s’arrête pour acheter une douzaine d’épis de maïs.

Mariée et mère de famille à 17 ans, Waldvogel a maintenu ce premier noyau familial pendant près d’un quart de siècle. Dans une petite ville de l’Indiana, elle avait monté, avec son mari, un service de gardiennage qui marchait assez bien. Puis ils le laissèrent à leur associé dont le comportement en affaires n’était pas exactement à leur goût.

Après avoir déménagé dans l’Arizona et repris le même type d’activité, elle décida que son mari ne valait guère mieux que leur ancien associé. « Nous n’avions pas les mêmes valeurs, tout simplement. », marmonne-t-elle.

Un jour, au beau milieu d’une crise conjugale, elle reçut la visite de mormons et, comme frappée par la foudre, Dorothy Waldvogel connut la révélation. « J’étais accro à la cigarette et je me détestais pour ça, mais dès que j’ai commencé à aller à l’église, j’ai été capable d’arrêter de fumer, confesse-t-elle. C’est ce que les religions sont supposées faire : nous apprendre à mieux nous comprendre nous-mêmes et à faire ce qui est bon pour nous. »

En l’occurrence, le mieux pour elle était de quitter son mari et de retourner chez elle, dans le Midwest, avec ses enfants, où elle ne tarda pas à rencontrer un mormon veuf qu’elle épousa dans l’année. Une vie parfaite avec une nouvelle famille, une ferme, la broderie et les activités religieuses, du moins jusqu’à ce que l’Illinois soit appelé à statuer sur l’ERA. C’est dans l’atmosphère bienveillante du conservatisme mormon que Waldvogel entama sa carrière de militante et de lobbyiste contre la ratification de l’amendement sur l’égalité des droits. Puis, avec « quelques autres filles », elle s’investit plus activement encore dans la politique. Un soir du mois de juin 1977, entassées dans une voiture, elles ont rejoint le meeting local préparatoire à la conférence nationale pour l’Année internationale de la femme qui devait se dérouler à Houston au mois de novembre suivant.

Les meetings préparatoires qui se sont tenus dans les cinquante États américains furent la scène de violents conflits dressant les femmes les unes contre les autres. Leur rôle était de définir des objectifs et d’élire des déléguées pour la conférence de Houston. Mais le véritable enjeu de la bataille était d’imposer une définition du féminisme : les Américains allaient-ils accepter les nouveaux principes de libération ou restaurer, au contraire, l’antique conception de la féminité fondée sur la séparation et l’inégalité ? Malgré une résistance acharnée, la gauche féministe sous la bannière de la National Organization for Women (NOW) – véritable coalition de groupements favorable à la libération de la femme – a finalement su résister aux tirs de barrage des bataillons de la droite anti-ERA, anti-lesbiennes et anti-avortement. La NOW essuya bien quelques défaites, et la ferveur religieuse des mormons de l’Utah, des fondamentalistes du Mississippi et des catholiques de plusieurs États du Midwest réussit à désarçonner la gauche féministe. Néanmoins, au cours du meeting qui eu lieu en juin 1977 à Normal (Illinois), 500 femmes brandissant des banderoles réactionnaires furent vaincues par les féministes de la NOW à la suite d’une violente confrontation politique.

Quelle que soit la portée effective de cet événement, il fait aujourd’hui date dans l’odyssée politique de Dorothy Waldvogel. « Depuis, je n’ai plus jamais été la même », dit-elle en secouant sa longue chevelure. Avec « les filles », elle a quitté le meeting pour protester contre la « manipulation » des gauchistes. Plus tard, aidées par les organisateurs du redoutable Eagle Forum de Phyllis Schlafly, elles rejoignirent le commissariat national de la lutte contre l’ERA. C’est ainsi qu’elles décidèrent à l’unanimité de mener dans l’Illinois une contre-révolution – permanente envers le mouvement de libération des femmes.

De retour à Bensenville, Waldvogel rédigea de nombreux courriers et pamphlets. L’une de ses lettres parut dans la rubrique « opinion » du Bensenville Chronicle. Elle y critiquait les décisions prises au meeting préparatoire de Normal en faveur du « droit des homosexuels, gays et lesbiennes, de se marier et d’adopter des enfants ». Elle ajoutait : « Nous devons nous unir si nous voulons arrêter la destruction de nos familles et le déclin des valeurs morales qui nous menace. »

Cette lettre fut reçue avec un tel enthousiasme que Waldvogel se vit propulsée à la tête du mouvement réactionnaire de Bensenville. Elle obtint facilement l’usage d’une salle de la Blackhawk Junior High School pour y réunir ses partisans. Quel hasard ! Phyllis Schlafly passait justement à Bensenville ce soir-là en se rendant l’aéroport (par un trajet aussi aberrant qu’opportun). Schlafly accepta de s’adresser à l’auditoire. Les quelque 300 personnes qui se trouvaient dans la salle firent don de 105 dollars en petite monnaie (remboursant ainsi les tracts) et il n’en fallut pas davantage pour convaincre Waldvogel que son avenir, dans l’immédiat au moins, se trouvait dans le militantisme politique.

« J’ai fait le tour de la ville, m’explique-t-elle fièrement. Je suis même allée à l’église catholique et j’ai parlé au prêtre. Je lui ai dit qu’en tant que chrétiens nous devions nous unir contre le mal qui était en train de s’attaquer à notre pays. Il est mal, en effet, que la Constitution autorise le meurtre de petits bébés. Il est mal de permettre aux homosexuels de se marier et d’adopter des enfants. Il est mal que les crèches soient – subventionnées par l’État fédéral, mais il n’est pas mal, au contraire, d’employer des baby-sitters à domicile, du moins si cette pratique ne se généralise pas partout. Il est mal de pratiquer le ramassage scolaire et de transbahuter vos enfants d’un bout de la ville à l’autre alors que vous habitez à deux pas d’une excellente école. »

Elle m’offre ensuite une tomate parfaitement mûre avec un peu de sel. C’est vraiment délicieux. Au moment où je descends de mon tabouret et me prépare à quitter Bensenville, elle a une dernière chose à me dire : « Vous voyez, il y a ce qui est bien et ce qui est mal. Nous sommes sur cette terre pour choisir. C’est notre mission. Personnellement, je crois que Lucifer essaie de rendre toujours plus difficile d’avoir des enfants et de fonder une famille. C’est pour ça que je dois m’engager. Je ne peux pas me contenter de rester chez moi à ne rien faire. Après ce que j’ai appris, je ne peux plus penser à rien d’autre. Le jour où je suis allée au meeting de Normal, j’ai arrêté un pull que je tricotais pour fêter le diplôme de ma fille et maintenant je n’arrive pas à le finir. »

À bonne distance de Thorndale Road, la « force magnétique » qui pousse Dorothy Waldvogel à agir pourrait, finalement, être moins mystérieuse qu’elle ne l’imagine. Les contradictions qui caractérisent sa vie et la placent dans une situation sociale pénible sont véritablement inquiétantes, mais l’utilisation politique de ces contradictions au profit de sujets spécifiques est, en fait, délibérément organisée par des personnalités cyniques et sinistres occupant des fonctions dans les institutions officielles de la droite. Car, s’il est possible que Lucifer et le Seigneur se disputent effectivement l’âme de Dorothy Waldvogel, ce sont plus concrètement Phyllis Schlafly, Jesse Helms et d’autres individus bien de ce monde qui se disputent sa personne pour l’embrigader dans leurs mouvements, leurs organisations et leurs campagnes électorales. La Nouvelle Droite, celle des femmes vivant dans les petites villes, des catholiques des grandes villes et des Blancs de la classe ouvrière ne repose que sur des angoisses informelles. Mais d’autres, ayant non seulement des intérêts différents et des objectifs précis mais aussi des réseaux plus larges, se chargeront d’organiser ces craintes en force politique cohérente.

Pour Ellie Smeal, présidente de la NOW, « la Nouvelle Droite est dirigée par les vieux fascistes, les mêmes vieux types du maccarthysme et des débuts de la John Birch Society. Mais maintenant, au lieu du racisme et du super-patriotisme, ils se drapent dans les oripeaux de la famille. La vieille droite des années 1950 n’est pas morte. Elle est même en train de renaître. »

Ce qui est véritablement nouveau dans la Nouvelle Droite c’est qu’elle renaît, en effet, autour du thème de la « défense de la famille » et qu’elle réserve en toute logique sur cette question une place de choix aux femmes politiques. La famille « traditionnelle » a assurément subi des transformations. Les réactionnaires fanatiques de la droite n’ont pas besoin de convaincre les Américains que le mariage traditionnel, stable, produisant une nombreuse et affectueuse progéniture destinée à garantir l’extension de la structure familiale et la pérennité de la répartition des rôles sexuels dans la famille a parfaitement passé de mode, voire disparu.

Mais, si les causes économiques et politiques sous-jacentes qui nuisent aux structures traditionnelles sont extrêmement complexes, l’adversaire symbolique, lui, est très rapidement désigné. Dorothy Waldvogel à Bensenville et son alter ego de la Nouvelle Gauche à Berkeley ou dans le Bronx peuvent avoir des difficultés similaires dans leur couple, dans leur vie professionnelle et dans leurs relations amicales. Elles peuvent être favorables ou défavorables au maintien de la stricte distinction des sexes, au consumérisme capitaliste et à l’intervention du gouvernement dans leurs existences quotidiennes. Toutes les deux peuvent également désirer une situation familiale paisible, un famille heureuse, et pourquoi pas une dinde pour le réveillon. Mais l’une a choisi le féminisme et l’autre la réaction.

Les batailles autour de la politique de ramassage scolaire pour favoriser une plus grande mixité sociale à Boston, Louisville et Los Angeles ont toutes été menées par des femmes récemment venues à la politique. Ce sont encore les femmes qui furent à l’avant-garde de la virulente campagne de Whelling (Virginie Occidentale) pour exclure certains manuels jugés « progressistes » et « laxistes » des bibliothèques scolaires. Des femmes ont également participé à l’organisation du référendum en appel qui a conduit, l’été 1977 à LaCrosse (Wisconsin), au limogeage des cinq membres de l’école du district qui avaient voté pour le renvoi d’un proviseur aussi brutal qu’autoritaire (ce dernier a finalement retrouvé son poste). En 1976, Ellen McCormack s’est illustrée de façon spectaculaire dans de nombreux États avec sa candidature présidentielle centrée sur la problématique anti-avortement. La gouverneur du Connecticut, Ella Grasso, élue en tant que libérale classique, a néanmoins ratissé large en prenant une position des plus réactionnaires contre les droits des homosexuels, contre la légalisation de la marijuana et contre l’autorisation de l’avortement pour les femmes des milieux défavorisés. Anita Bryant et Phyllis Schlafly sont sans doute les plus influentes personnalités « populistes » de l’année : elles ont réussi à freiner, sans toutefois la stopper, l’avancée des deux grands mouvements des années 1970.

La Nouvelle Droite est manipulée par de vieux routards de la politique, installés dans de vieilles institutions. Des hommes tels que Larry McDonald, représentant de Géorgie, et Henry Hyde, représentant de l’Illinois, ou bien encore le sénateur de l’Utah, Orrin Hatch, et celui de Caroline du Nord, Jesse Helms, se sont servis du mouvement de « défense de la famille » exactement comme ils s’étaient déjà emparés auparavant avec leurs camarades du « patriotisme » pro-américain dans l’objectif de se rallier la réaction et de construire un nouveau mouvement à droite de la droite en Amérique.

Et soudain, au cours de l’été 1977, la même tendance se fait entendre à nouveau. Des meetings informels de militants de la Nouvelle droite se tiennent à Washington pour mettre en place des stratégies pour les campagnes à venir. Selon un lobbyiste chevronné de Washington, « la première réunion rassemblait une douzaine de personnes issues des mouvements conservateurs dont l’action spécifique consiste à s’opposer à un certain nombre de décisions spécifiques, comme les traités sur le canal de Panama, par exemple ». Au premier rang de ces stratèges, on trouve, entre autres, Paul Russo, autrefois animateur des campagnes de terrain de Reagan et qui tient à présent le rôle d’agent de liaison entre le comité national républicain et les mouvements les plus à droite.

Russo représente en fait son patron, Charles Black, directeur de campagne du comité du parti républicain, qui, jusqu’à une date récente, supervisait un rejeton de la Nouvelle Droite baptisé National Conservative Political Action Committee (NCPAC). Le bailleur de fonds du NCPAC, Richard Viguerie, observateur et conseiller lunatique des causes et des campagnes extrémistes, a réussi à rallier aussi bien George Wallace (pour 6 millions de dollars) que le sénateur Strom Thurmond ou l’ex-superintendant à l’Éducation de Californie, Max Rafferty, et aussi, mais indirectement, Anita Bryant et Phyllis Schlafly. Viguerie fait également partie de ces éminents stratèges qui se réunissent à Washington.

Dans son Conservative Digest, Viguerie précise les lignes de la nouvelle stratégie politique au cours d’un entretien avec Mick Thompson, le conseiller en communication de la campagne couronnée de succès que Bryant a menée pour défaire les décrets contre la discrimination à l’égard des homosexuels dans le comté de Dade (Floride). « Nous allons mettre en contact des gens qui ne se sont jamais engagés politiquement, exulte Thompson, et des gens qui se sont déjà engagés mais pas de notre côté. Nous servirons probablement de catalyseur et ces gens se mettront à travailler ensemble pour des candidats et des problèmes nouveaux. »

Thompson est en même temps un professionnel des relations publiques et un politicien avéré (il a été plusieurs fois candidat au Congrès et à des postes locaux). Pour sa campagne avec Bryant, il a touché le gros lot, ou du moins un accessit. Il l’a laissé tombé à présent pour s’occuper de son propre avancement : en comptant sur ce qu’il qualifie de « nouvelle majorité » qui réunirait des démocrates, des ouvriers et des membres de la communauté juive qui, bien que libéraux sur certaines questions, n’en demeurent pas moins farouchement conservateurs en matière de « défense de la famille ». Thompson préside l’Union conservatrice de Floride (branche locale de l’Union conservatrice américaine) et prépare une campagne de communication destinée à réduire à néant les accords prévus sur le canal de Panama.

Les liens entre les militants de base et les institutions politiques qui les manipulent sont assez complexes. Outre le NCPAC et le comité de campagne du parti républicain, on trouve, parmi d’autres groupes et personnalités impliqués :

  1. L’American Legislative Exchange Council, un nouveau réseau constitué de parlementaires conservateurs des assemblées locales et du Congrès qui élabore des décrets destinés à être promulgués à tous les échelons de l’organisation politique.

  2. La Heritage Foundation, un think tank très à droite, fondé en 1976 par Joseph Coors et chargé de donner un « contenu intellectuel » aux projets les plus droitiers. L’une des premières idées de Coors était de créer un « quatrième réseau » de production et de programmation télévisée conservatrice.

  3. Le Committee for the Survival of a Free Congress, dirigé par Paul Weyrich, ancien membre de la Heritage Foundation. Weyrich affirme que son « truc, c’est d’organiser » et en particulier la défaite des candidats libéraux et leur remplacement par des parlementaires réactionnaires. Viguerie s’est personnellement chargé de trouver des financements substantiels pour le comité.

  4. Le Conservative Caucus, qui se veut le « relais essentiel » entre les mouvements de base de la Nouvelle Droite et les candidats et les causes pour lesquelles ils militent. Le TCC est présidé par Howard Phillips, ancien membre des Young American for Freedom, qui fut également le dernier directeur de l’Office of Economic Opportunity de Nixon. La mission de Phillips à l’Office était de saper le programme antipauvreté, ce qu’il fit avec succès. Son ambition pour le Conservative Caucus est de recruter des centaines, voire des milliers de militants dans tous les districts électoraux du pays. Une sorte de réseau de Comités pour la Défense de la Contre-révolution.

  5. Les Citizens for the Republic, support personnel des futurs déplacements de Ronald Reagan, où qu’ils puissent le mener. Les récentes aspirations présidentielles de Reagan sont plus que substantiellement subventionnées par Coors.

Derrière les identités spécifiques de toutes ces organisations, les intérêts de la Nouvelle Droite sont imbriqués de manière extrêmement complexe. La campagne en faveur de la légalisation de la Laetrile, par exemple, est menée par un comité ad hoc, le Freedom of Choice in Cancer Therapy Inc., véritable succursale de la John Birch Society. Le « représentant parlementaire » du comité est Larry McDonald, de Géorgie, auteur d’une législation anti-homosexuelle. De tels chevauchements sont monnaie courante chez les idéologues conservateurs et les causes qu’ils embrassent.

Comme les pacifistes et les militants des droits civiques d’antan, la Nouvelle Droite a réussi à faire passer ses campagnes de la rue où elles sont nées jusque dans les bureaux de vote. Elle consacre également pas mal de temps et d’énergie à cibler les districts électoraux particulièrement sensibles.

Responsable de la Americans for Democratic Action, Vicky Otten accorde amèrement que « la droite est indubitablement de plus en plus influente au Congrès et [que] les politiciens anti-populaire réunissent des majorités de plus en plus importantes ». Otten remarque que si, « en 1976, une loi n’autorisant l’avortement que dans certains cas a été rejetée par deux voix contre une, la Chambre a voté cette année l’interdiction totale de l’avortement dans des proportions identiques. Au Sénat, ce sont les démocrates libéraux qui ont rejoint la droite sur cette question – les Ted Kennedy, Humphrey, Leahy et autres. Soudainement, ils ont eu peur. À la Chambre, la nouvelle génération de 1976 étaient supposée former le Congrès le plus libéral de toute l’histoire du pays. Mais finalement ils en ont fait l’un des plus conservateurs qui puisse exister. Leurs votes se portent à dix pour un, voire cent pour un, contre la politique du ramassage scolaire, l’avortement et les droits des homosexuels. C’est proprement incroyable ! Ils pensent qu’ils seront réélus ou battus sur les questions de “mode de vie”. Alors ils votent avec les réactionnaires ».

L’influence grandissante de la Nouvelle Droite fut parfaitement démontrée par le succès du congressiste Larry McDonald au moment où il voulut faire passer un amendement à la loi sur l’assistance juridique rejetant la gratuité de l’aide juridique dans les cas de discrimination contre les homosexuels. La première fois qu’il proposa cet amendement, McDonald fut la risée du Congrès. Mais, dès lors qu’il demanda un vote à bulletins secrets, il se trouva assez de députés pour le voter (exactement 230 contre 133).

À Washington, affirmer que tous les indicateurs politiques du pays sont passés à droite est désormais un cliché journalistique. Pourtant, dans leur analyse du « sentiment national », les éditorialistes négligent bien souvent l’importance essentielle du rôle tenu par les organisations de la droite radicale et de leurs objectifs. Le pouvoir effectif et les intérêts particuliers dépendent des questions « morales » et « affectives ». Dorothy Waldvogel et « les filles » de Bensenville n’en ont peut-être pas conscience, mais l’indignation qu’elles éprouvent dans l’Illinois peut se transformer en dollars et en influence politique à Washington.

À une époque pas si lointaine, les politiciens de gauche avaient, eux aussi, parfaitement saisi l’importance fondamentale que représente le militantisme de base et avaient su l’instrumentaliser pour servir leurs propres objectifs, des plus sages aux plus délirants. La sympathie de certains Blancs pour le mouvement des droits civiques et le pacifisme des classes moyennes furent à l’époque convertis en politiques progressistes destinées à faire passer une plus ou moins grande part du ­pouvoir et des richesses des riches vers les pauvres, des Blancs vers les Noirs, des campagnes vers les villes, du Sud vers le Nord, des vieux vers les jeunes. Les libéraux des banlieues furent enrôlés comme soldats de la lutte contre la pauvreté, soutiens des luttes syndicales des Chicanos, électeurs des candidats libéraux et symboles d’une « culture de gauche ». Participant à ce processus, le militant avait progressivement intégré son appartenance à un mouvement, à plusieurs mouvements, voire au « Mouvement ».

Les conservateurs des banlieues et les « moralistes » des petites villes sont à leur tour enrôlés comme soldats des armées de la droite et consommateurs de sa culture. Le « Mouvement » d’aujourd’hui est à 180° de celui de 1967. Ce qui compte avant tout, aujourd’hui comme hier, ce sont les connexions souterraines entre pouvoir et politique qui se présentent sous le masque pieux de la rhétorique ; de puissants courants sous des discours de surface.

La droite ressuscitée s’est réorganisée à partir de la base de la pyramide politique. Exactement comme l’avait fait la Nouvelle Gauche des années 1960. En fait, le parallèle entre les deux mouvements, l’un progressiste et l’autre réactionnaire, est frappant.

« Nous avons beaucoup appris des organisations de gauche », m’avouait John Rousselot (un des responsables de la Birch Society) alors que nous discutions autour d’un repas à la cantine de la Chambre. « Parfois consciemment, parfois non. Mais de nombreux conservateurs ont beaucoup appris d’organisations telles que la Common Cause, les syndicats et l’ACLU. Une chose que nous avons apprise en tous cas, poursuivait-il, en martelant la table, c’est que des organisations comme Right to Life ont payé en votes, ici et maintenant. »

Rousselot sait fort bien comment la droite enracinée a su retourner complètement le Congrès, comment elle a su peser sur l’administration Carter et remporter des succès dans tous les parlements locaux de ce pays. Les gouverneurs qui restent assez téméraires pour opposer leurs veto à des lois contre l’avortement et pour la peine de mort sont, la plupart du temps, limogés. Les droits des homosexuels n’ont désormais plus aucune chance de s’imposer dans aucune des institutions majeures de ce pays (à l’exception peut-être du ghetto gay de San Francisco).

Les anciens libéraux essaient de dissimuler au mieux leur passé progressiste. Par exemple, l’un des nouveaux croisés anti-homosexuel est Adam Walinsky, conseiller électoral de Mario Cuomo (candidat à la mairie de New York) et ancien assistant juridique et rédacteur des discours de Robert Kennedy. Je me souviens parfaitement du jour de 1968 où, dans mon appartement de Washington, Walinsky imaginait abandonner la politique classique et rejoindre dans la rue le mouvement de Tom Hayden pour mettre fin à la guerre et apporter le socialisme à l’Amérique. La décision de dernière minute de Robert Kennedy de se porter candidat à la présidence avait empêché la participation de Walinsky à la prétendue « conspiration » de Chicago. Aujourd’hui, à peine dix ans plus tard donc, il a rejoint le camp des anti-progressistes.

Il n’est pas simple d’expliquer le succès de la Nouvelle Droite et moins encore d’en prévoir la trajectoire future. L’année 1977, les victoires de la droite furent très largement facilitées par les défaillances de l’opposition libérale, conséquences d’un cynisme propre à la gauche, à ses désillusions et à son isolement. La Nouvelle Gauche et ses rejetons furent particulièrement maladroits quand il fallut s’adresser à une population qui ne colle pas à son image blanche, jeune, décontractée, cosmopolite et classe moyenne. Les doctes, progressistes et très urbaines militantes féministes sont prises d’une impatience certaine face la ménagère américaine moyenne, relativement fermée aux vérités pourtant aveuglantes de l’émancipation féminine. On en trouve un exemple particulièrement désolant dans l’aventure que connu une poignée de catholiques féministes issues des milieux ouvriers de Chicago en assistant au meeting préparatoire de l’Illinois pour l’Année internationale des femmes en tant que membres du mouvement féministe NOW. Ces militantes furent très vites rebutées par la manière dont leurs propres « responsables » exigeaient une stricte adhésion sur la question de l’avortement. Catholiques, elles préféraient pour leur part défendre la liberté de choix en ce domaine. Elles savaient en tout cas qu’il leur était impossible de rentrer chez elles pour mobiliser les femmes de leur quartier sur la base de la plate-forme intransigeante que les féministes des classes moyennes – en grande majorité protestantes ou juives – avaient réussi à imposer à Normal.

La gauche n’a rien à gagner à traiter ses adversaires de « crétins réactionnaires », comme le fit une féministe de Chicago. La crétinerie est largement répandue et il est vrai qu’on la trouve en assez grande proportion dans les rangs de la Nouvelle Droite. Il est, effectivement, difficile de discerner la moindre logique dans les arguments que peuvent avancer un Larry McDonald ou une Phyllis Schlafly contre l’ERA. Mais les femmes qui combattent cet amendement sont aussi diverses que celles qui le soutiennent. On trouve parmi elles de jeunes mères banlieusardes en jeans, converties à l’idéologie de la Nouvelle Droite, et de vieilles républicaines conventionnelles aux cheveux légèrement colorés. Certaines même croient les énormités des partisans de Schlafly : par exemple, que l’ERA entraînera obligatoirement la mixité des toilettes publiques ou l’interdiction de l’allaitement naturel. Bref, que cela signifiera la fin de la féminité américaine. Mais d’autres considèrent simplement la campagne anti-ERA comme le lieu d’une confrontation symbolique avec les doctrines modernistes.

« Je suis vraiment désolée pour tous ces gens qui essaient de se raccrocher aux valeurs d’hier », déclare tristement Ellie Smeal, responsable de la NOW. Mais elle ne fait rien pour les inciter à lâcher prise. Personne n’a jusqu’ici proposé d’alternative convaincante aux structures familiales classiques ou aux valeurs sociales traditionnelles dont le déclin a rejeté tant d’Américains dans la réaction. La gauche a expérimenté les mariages libres, collectivités, communautés, concubinage, couples unisexuels, etc. La droite, elle, se crispe sur les vieilles formules du mariage, de la religion, de la séparation et des rôles spécifiques attribués aux deux sexes, et ce bien après que leur contenu a été mis en cause et réduit à de simples carcasses. Les hasards de l’inscription dans une classe sociale, une ethnie ou un contexte géographique particuliers peuvent décider de l’orientation d’une personne.

Car, en effet, nous sommes finalement tous entraînés dans le même cercle vicieux. Dorothy Waldvogel et son alter ego féministe inconnue sont en fait des alliées naturelles et non des adversaires. Comme me le disait le parlementaire Rousselot, les prises de position en faveur de la légalisation des drogues ou de la Laetrile sont en fait identiques, sauf que l’une est défendue par la gauche et l’autre par la droite.

Ce qui détruit la famille, ce sont les exigences d’un système, quel que soit le nom qu’on choisisse de lui donner, qui sous-paye le travail féminin, impose des cadences de travail mécaniques, tend à maintenir un enseignement essentiellement destiné à fournir la main-d’œuvre suffisante, à assurer un taux élevé de consommation, à favoriser le gaspillage et la recherche du profit. Les misérables miettes du festin garanti par le système sont réservées depuis longtemps aux membres les plus défavorisés afin de leur faire oublier qu’ils peuvent réclamer une part du gâteau. Le reste est consommé dans les étages supérieurs de la société. Les Waldvogel de ce monde doivent se contenter de la petite monnaie. Elles se plaignent sur tous les tons et s’en prennent à celles qui partagent leurs souffrances sans voir qu’elles pourraient lutter ensemble contre leurs bourreaux communs.

Notes

1 Texte d’amendement sur l’égalité des droits, qui « ne peut pas être refusée ou restreinte en fonction du sexe ». [ndt]

2 Médicament d’origine naturelle (à base de noyaux d’abricot) qui fut dans les années 1970 et 1980 prescrit comme thérapie contre le cancer et dont l’efficacité n’a jamais été démontrée. [ndt]

3 Mouvement ultraconservateur qui prend sa source dans les procès anti-communistes du maccarthysme. [ndt]

Andrew Kopkind

Réalisation : William Dodé