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Agone 28
« Lutte des sexes & lutte des classes »
Coordination Béatrice Vincent
Parution : 16/04/2003
ISBN : 2748900030
Format papier : 272 pages (15 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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Table des matières

Inégalités de sexe, inégalités de classe Béatrice Vincent

De l’être humain mâle & femelle Joseph Déjacque

Lettre à P. J. Proudhon

Femmes & mouvement ouvrier Jacqueline Heinen

Femmes révolutionnaires Lucia Sanchez Saornil

Mujeres Libres : sans tutelle ni coercition

La mise à mort d’Antoinette Charles Jacquier

« On est tous morts de mort violente » Georgette Vacher

À propos de La Domination masculine Pierre Bourdieu

Un féminisme politique Annick Coupé

Femmes & taylorisme : la rationalisation du travail domestique Odile Henry

Féminisme & syndicalisme Annick Coupé

Aux sources du féminisme américain Howard Zinn

Famille, féminisme & droite américaine Andrew Kopkind

La tragédie de l’émancipation féminine Emma Goldmann

Médias & mondialisation libérale groupe « médias » d’ATTAC

La pute, l’esclave & l’étalon Loïc Wacquant

Langages de l’exploitation & de la résignation chez les boxeurs professionnels

Histoire radicale

Avant-propos à Charles Jacquier

La guerre vue de Mexico & de New York Alfred Rosmer

Boris Souvarine à Alfred Rosmer Boris Souvarine

La fin misérable de l’expérience Blum Jean Bernier

Faut-il réviser le marxisme ? André Prudhommeaux

  • 1 Lire Serge Halimi & Pierre Rimbert, « La récupération de la contestation par les médias » (Agone, n (...)

Fin 2001, Serge Halimi et Pierre Rimbert donnent à lire aux membres d’ATTAC un texte consacré au rapport entre l’association et les médias. Selon cette analyse, ATTAC, en croyant avoir besoin des médias, se soumettrait aux contraintes du champ médiatique, livrant aux journalistes dominants le pouvoir de choisir les porte-parole et les thèmes de la « contestation » ; de ce fait, ATTAC s’interdit son travail d’éducation populaire : mettre à jour les rapports de propriété des entreprises de l’information et du divertissement – et les effets de censure et de connivence qu’ils induisent1. En réponse à cette analyse, Pierre Khalfa, membre du bureau d’ATTAC, met en circulation dans l’association un texte lui reprochant sa conception « unilatérale », qui oublierait que, « dans les sociétés où existent des droits démocratiques », les médias ne peuvent apparaître comme « manipulés par un pouvoir quelconque ». Un tel argument accorde aux médias un privilège remarquable : celui d’être le seul type d’entreprise dans lequel le propriétaire n’a aucun intérêt à jouer de son pouvoir…

De leur côté, plusieurs comités locaux d’ATTAC – intéressés par les films de Pierre Carles et le bimestriel PLPL-Pour lire pas lu – s’emparent de la critique des médias ; un thème qui sera finalement au menu de l’université d’été 2002.

En avril 2002, ATTAC crée un « groupe médias », qui rassemble des responsables de l’association, des adhérents et des « contre-experts » des médias ; son objectif est d’élaborer un document de quatre pages faisant le point sur la question, ensuite envoyé aux 30 000 adhérents dans le bulletin de l’association, Lignes d’ATTAC. L’une des toutes premières réunions met à nouveau aux prises les deux approches qui s’étaient opposées à la fin de l’année 2001. Pierre Khalfa ne participa plus ensuite aux travaux du groupe.

En novembre 2002, au terme de son travail d’écriture collective, le groupe médias remet sa copie, « Médias et mondialisation libérale ». Lors de son examen par le bureau d’ATTAC, le 19 novembre 2002, le texte rencontre quelques rares mais vigoureuses oppositions. L’association fonctionnant au « consensus », la publication n’est plus possible. Encore président d’ATTAC pour quelques jours, Bernard Cassen met le texte en débat par sa diffusion sur une liste électronique de 6 000 membres de l’association.

L’« arme du consensus » semblait donc menacer d’enterrer ce travail sans que soient formulées publiquement des objections ou une contre-analyse. Le groupe décide alors de mettre en ligne son texte sur deux sites Internet et d’informer simultanément les comités locaux du destin auquel paraît promise la critique des médias dans ATTAC : il reste possible de débattre de ce sujet mais l’association refuse toujours de prendre une position publique.

Cette initiative eut l’intérêt de pousser Pierre Khalfa et Pierre Tartakowsky à coucher sur le papier leurs objections : le premier réaffirma que les « médias ne sont pas des marchandises comme les autres », mais sans expliciter la nature des « contradictions » qui feraient l’originalité du champ médiatique tel qu’il est structuré aujourd’hui. Le second se contenta de reprocher au texte d’avoir pour matrice la thèse d’un complot du grand capital et à ses auteurs de manquer de finesse. L’un et l’autre s’accordant toutefois sur le statut d’exception qu’il faudrait accorder aux médias : ces entreprises ne relèveraient pas de la critique usuelle de la mondialisation libérale parce que la liberté d’informer (et de divertir) ne serait pas affectée par la propriété dont elle fait l’objet. On peut se demandaer si une argumentation aussi peu convaincante ne cache pas un souci (pourtant apparemment peu partagé dans l’association) de ne pas froisser la susceptibilité de quelques journalistes jugés « importants » parce qu’ils travaillent dans la presse « de référence ».

Pendant ce temps, quelques adhérents envoyaient au groupe médias un certain nombre de propositions d’amendement s’inscrivant dans la logique du texte. On avait donc d’un côté le travail de l’association sur une question qu’il est difficile d’éviter quand on prétend faire de l’éducation populaire pour « permettre aux citoyens de se réapproprier leur avenir » ; et de l’autre quelques responsables qu’un débat interne marginalisé et improductif semblait satisfaire.

  • 2 Pierre Péan & Philippe Cohen, La Face cachée du Monde, Mille et une nuits, Paris, 2003.

Le 23 décembre se tient une réunion confrontant le groupe et ses contradicteurs sous l’arbitrage de membres du conseil d’administration et du nouveau président, Jacques Nikonoff. Le groupe reprend ensuite son travail pour tenir compte des propositions d’amendement et modifier la « posture » de la seconde partie du texte. Ce travail aboutit à une seconde version, qui aurait dû être examinée par le bureau d’ATTAC le 25 février avant sa diffusion dans Ligne d’ATTAC. Bien que l’on soit en pleine polémique sur la parution de La Face cachée du Monde2 – et donc du pouvoir des grands médias –, le bureau d’ATTAC n’a pas jugé la question d’actualité et a remis son examen à plus tard.(Au moment où nous faisons paraître la première version de ce texte, la seconde est toujours en examen pour parution dans le bulletin d’ATTAC.)

En tout état de cause, il semble que l’analyse des effets de la mondialisation capitaliste dans le champ médiatique et du rôle moteur des médias dans la globalisation ouvre dans ATTAC une fracture (au sommet de l’association plus qu’à sa base). Est-ce parce qu’elle amène nécessairement à s’interroger sur l’usage des médias par la « contestation » de l’ordre néolibéral ? ou, plutôt, à s’inquiéter de la logique qui conduit à abandonner aux médias dominants le pouvoir d’élire certains « contestataires » pour donner forme à l’illusion du « débat » et faire artificiellement exister des « contradictions » choisies, tolérables, voire utiles pour la perpétuation du monde tel qu’il est ? (revue Agone, le 10 mars 2003)

LES MEDIAS DISPOSENT D’UN PRIVILEGE EXCEPTIONNEL : ils détiennent le monopole de l’information sur les médias. Et la plupart des journalistes n’admettent pour seules critiques que celles qu’ils consentent à formuler sur eux-mêmes. Le discours dominant des journalistes dominants sur la question des médias exagère presque toujours l’indépendance des journalistes à l’égard des pouvoirs et occulte corrélativement les rapports de propriété soumettant les médias à leurs propriétaires et à l’exigence du rendement (information marchandise, articles formatés, et parfois censurés, par la publicité).

Le combat contre la mondialisation capitaliste impose d’informer sur l’information.

Les médias & l’économie

L’ordre néolibéral proclame la liberté de l’information depuis que l’État a renoncé à son monopole sur les moyens de communication audiovisuels. L’abondance des nouveaux réseaux et l’avènement de la société de l’information vaudraient promesse de pluralisme et garantie de la liberté d’expression. En réalité, les grands industriels et les grosses banques sont aux postes de commande, la concentration des médias s’accélère.

L’organisation de l’édition française est en voie de devenir un quasi-monopole d’Hachette. La commercialisation de chaînes de télévision par satellite pourrait être regroupée en une seule offre. Moins caricaturales, les situations de la presse et de la radio enregistrent les mêmes tendances : un nombre croissant de quotidiens régionaux obéit à un actionnaire identique (Socpresse ou Hachette) ; la presse professionnelle est aux mains d’un éditeur dominant, cédé récemment à un fonds de placement étranger ; la radio subit l’influence de trois ou quatre grands réseaux commerciaux ; la concentration du disque a abouti à un oligopole mondial.

Sous couvert de déréglementation, la disparition des monopoles publics fait place à l’édification de monopoles privés. Le pouvoir de l’information fait l’objet de ce transfert d’une puissance à l’autre. La télévision ne fait pas exception : le seul contrepoids à la puissance de TF1 continue d’être assuré par un secteur public dominé par la puissance de ses rivaux et contraint à redistribuer le produit de la redevance à des animateurs privés surpayés.

Les mêmes firmes sont présentes dans plusieurs catégories de médias. Des positions sont cumulées, par exemple par Vivendi-Universal (audiovisuel, édition, multimédia, télécommunications) ; par Lagardère (édition, presse, radio et multimédia) ; par Bouygues (télé­vision et télécommunications) ; par Pinault (presse, télévision et distribution de produits culturels).

Hachette et Hersant-Dassault dominent la presse périodique et la presse et la télévision régionale. L’Express, créé pour soutenir Pierre Mendès France et combattre les guerres coloniales, vient d’être acquis par un marchand d’armes (Serge Dassault possède 30 % de la Socpresse, propriétaire du groupe de presse que Vivendi vient de céder, et il a vocation a y devenir majoritaire). Les deux groupes français d’armement qui vivent des commandes de l’État, Dassault et Matra-Hachette, contrôlent près des deux tiers du tirage de la presse magazine hexagonale.

Deux quotidiens, Le Monde et Le Figaro, qui sont aussi deux groupes de presse ayant annoncé leur intention d’entrer en Bourse, n’ont cessé de nouer des alliances (y compris entre eux au plan publicitaire), de procéder à des acquisitions (Télérama, Courrier International dans un cas, L’Express, L’Expansion, l’Étudiant, etc. dans l’autre). La concentration de l’un justifie la concentration de l’autre. Yves Chaisemartin, PDG de la Socpresse, a ainsi expliqué le rachat du groupe L’Express : « Je ne pouvais pas rester sans rien faire. Les projets du Monde m’obligeaient à réagir. » Après avoir dressé la liste des propriétés du « groupe Socpresse-Express », Jean-Marie Colombani, PDG du Monde SA, a répliqué :« Que serait la position du Monde et son avenir si nous n’avions pas jeté les bases d’un regroupement ? »

L’emprise de groupes capitalistes n’est pas propre à la France. En Italie, Silvio Berlusconi, qui, en tant que Premier ministre, régit l’avenir des chaînes publiques, est également propriétaire de trois des sept chaînes de télévision privées, de journaux et de maisons d’édition. Rupert Murdoch contrôle certains des périodiques britanniques et américains les plus diffusés (The Times, The Sun, The New York Post), un système de télévision par satellite (BSkyB) et un réseau de télévision et de cinéma (Fox). En Allemagne, Bertelsmann (édition, audiovisuel et services multimédias) n’a plus de concurrent depuis l’écroulement de Kirch. Aux États-Unis, six groupes contrôlent plus de la moitié du secteur de l’édition, de l’information et du divertissement. Au Mexique, au Brésil, au Venezuela, les médias orientent la vie politique. Dans ce dernier pays, ils ont même joué un rôle de premier plan dans l’organisation d’un coup d’État.

Ces entreprises de presse prétendent néanmoins établir un lien entre leurs propres intérêts et leur rôle de « contre-pouvoir ». Elles se présentent comme un acteur essentiel de la démocratie et de la liberté. Et elles assimilent la pratique du journalisme tel qu’il est à une condition sine qua non de cette démocratie.

La question des médias est donc plus que jamais centrale pour qui veut comprendre les fondements de l’ordre néolibéral, économique et idéologique. Le combat d’ATTAC contre la mondialisation capitaliste l’oblige à intervenir sur ce terrain. Et à prendre en compte l’évolution que connaissent les médias, étroitement liée à l’action qu’un capitalisme financier mondialisé imprime aux domaines sans cesse plus étendus de l’activité sociale, intellectuelle et artistique.

Une association qui entend jouer un rôle éducation populaire ne peut pas se satisfaire d’une approche exclusivement utilitaire de la presse, la courtisant dans l’espoir de s’en servir.

Pas spectateurs, acteurs économiques

Les grands médias sont d’abord des entreprises qui opèrent conformément aux formes de management capitalistes – y compris en recourant de plus en plus souvent à des journalistes précaires. On imagine mal que des acteurs de premier plan de la mondialisation néolibérale en aient, dans la durée, une appréciation trop critique.

Récemment, les médias ont joué un rôle majeur dans la promotion de la nouvelle économie et dans la bulle boursière qui l’a accompagnée. Avant, la spéculation portait sur les tulipes, sur les chemins de fer, sur les emprunts russes. Et les journalistes dominants y contribuèrent à leur manière. Mais ils n’étaient directement ni producteurs de tulipes, ni constructeurs de chemins de fer, ni courtiers d’emprunts russes.

Avec la dernière bulle spéculative d’Internet, les responsables de médias avaient intérêt à entretenir la frénésie parce que, cette fois, elle leur rapportait directement. À leurs journaux, radios et télévisions, tous courtisés en raison de leurs « contenus » (articles, sons, images) dont on escomptait qu’ils valoriseraient les tuyaux vides de la net-économie. Dans ce secteur comme ailleurs, le retournement de conjoncture ­provoque des « plans sociaux ».

Au moment de la bulle, les rapprochements entre journaux, radios et télévisions se multiplient pour alimenter des portails. Le Monde et Libération envisagent de faire entrer leurs filiales Internet en Bourse, puis, dans le cas du Monde et du Figaro, l’ensemble du journal. La tentation était forte : fin 2000, réunies, TF1, Canal+ et M6 pesaient plus en Bourse que l’ensemble du secteur automobile.

Des médias dont la valeur boursière enfle à l’infini et dont les recettes publicitaires explosent restent-ils capable d’analyser de manière ­critique, ou simplement circonspecte, une évolution économique (et sociale) qui lui profite à ce point ? Chacun se souvient des reportages éblouis sur la net-économie et sur ces milliardaires en culotte courte.

La question de l’indépendance est-elle encore posée quand le directeur de L’Express admet : « Détenus depuis cinq ans à 100 % par Vivendi-Universal, nous étions à la merci des caprices de notre actionnaire » ; avant de se féliciter que Jean-Marie Messier n’ait jamais fait usage de son droit de « caprice ».

Pas analystes, propagandistes

Les médias dominants déforment la réalité qu’ils prétendent observer et servent la domination néolibérale de plusieurs manières.

Le rôle idéologique des médias dominants est parfois direct : accompagnement des politiques capitalistes et guerrières des gouvernements occidentaux ; traitement biaisé des mouvements sociaux. Parfois, la distinction entre intentionnel et involontaire est difficile à effectuer. Ainsi, le matraquage racoleur sur le thème de l’« insécurité » (physique et pas sociale) visait d’abord à accroître l’audimat des journaux, radios et télévisions. Mais, avec le temps, il est devenu difficile pour les journalistes de prétendre qu’ils ignoraient les conséquences politiques et sociales de ce choix commercial. À titre d’exemple, le nombre de sujets des journaux télévisés américains consacrés aux homicides a augmenté de 474 % entre 1990 et 1999, à une période où le nombre des homicides a baissé. Ce matraquage a contribué au durcissement pénal du pays (allongement des peines de prison, peines automatiques, augmentation du nombre des exécutions). À ce stade, la responsabilité civique du journaliste est engagée. Il ne peut plus prétendre qu’il ne sait pas à quoi mène la priorité qu’il accorde aux faits divers sordides.

Dans la presse écrite et audiovisuelle française, le thème de « l’insécurité » a été deux fois plus médiatisé que celui de l’emploi et huit fois plus que celui du chômage au cours du mois de mars 2002, c’est-à-dire quelques semaines avant le premier tour des élections présidentielles. L’effet d’imposition produit par la déclinaison unique de tous les sujets sous l’angle de l’insécurité (école, jeunesse, transports, sports, quartiers populaires) est redoublé par un mode de traitement journalistique qui, simultanément, escamote les questions relatives à l’insécurité sociale et économique (accidents du travail, infractions aux lois du travail, maladies professionnelles, chômage et précarité).

Les médias dominants diffusent des schémas de pensée marchands

Les médias produisent et diffusent des marchandises. Cela entraîne plusieurs conséquences.

— Ils se présentent eux-mêmes comme des entreprises mercantiles. Les journaux et les radios, même publiques, parlent d’eux comme de « marques » et déterminent leurs priorités éditoriales en fonction de la « demande » des« consommateurs ».

— Ils délèguent la formation des journalistes à leurs futurs employeurs. Les employeurs choisissent l’établissement auquel ils versent leur taxe d’apprentissage, déterminent l’admission des élèves en siégeant dans les jurys d’entrée, au conseil d’administration des écoles privées (au Centre de formation des journalistes (CFJ) : Vivendi, Le Monde, L’Usine nouvelle). Ces écoles ont souvent pour souci prioritaire, non pas de préparer à une information citoyenne, mais de s’adapter aux « besoins des recruteurs », de savoir « répondre aux évolutions du marché » et aux « nouvelles demandes des entreprises ». L’enseignement s’en ressent, nombre d’étudiants en souffrent : la culture générale a fondu, aucune critique de l’ordre médiatique ne subsiste.

— Ils véhiculent « spontanément » une pensée de marché. La pensée unique, c’est le marché dans la tête. Car la censure est plus efficace quand elle n’a pas besoin de se dire, quand les contraintes sont intégrées par le journaliste, les espaces de liberté enclos, quand les intérêts du propriétaire miraculeusement coïncident avec ceux de l’information. Comme l’explique Alain Accardo, c’est sans pression apparente – ou en tout cas sans pression de tous les instants – que bon nombre de journalistes agissent tel le pélican qui « pond un œuf tout blanc. D’où sort, inévitablement, un autre qui en fait autant ».

La pensée de marché a pour principale caractéristique de nier l’intérêt du débat démocratique en le confinant à une discussion sur les meilleurs moyens de mener la même politique.

Les médias dominants déforment la réalité qu’ils prétendent observer

La marchandisation de l’information a des effets plus directs encore.

— Les réalités internationales font l’objet d’un traitement de plus en plus épisodique et superficiel, parce qu’elle sont peu « vendeuses » en termes d’audience, alors même que le discours médiatique ne cesse d’invoquer la « mondialisation », la « complexité » et le « métissage ».

— La production de l’information est transformée en entreprise de diversion. Si l’information inclut naturellement faits divers, actualité sportive, météo et spectacles, ces éléments ont vu leur importance enfler en raison de leur côté consensuel et fédérateur d’audiences. Cette évolution a eu pour effets : de réduire la place du politique dans l’information ; de soumettre les politiques (et les autres) à la tentation de multiplier les métaphores de la compétition, plus propres à exacerber l’esprit de concurrence et d’individualisme que celui de solidarité et d’équipe ; d’exhiber comme modèles de mobilité sociale des vedettes populaires dont l’existence s’apparente à celle de patrons soucieux de promouvoir leurs « marques », modèles qui contribuent à naturaliser les schémas marchands (achat et vente de joueurs, parrainages, publicité, contrats mirobolants).

— L’invasion de la publicité affecte directement l’information elle-même. La publicité détermine les stratégies de groupe en accélérant leur concentration : les regroupements en cours autour du Monde et du Figaro doivent permettre à ces deux groupes d’atteindre la « taille critique » sur le marché publicitaire à un moment où ce marché semble se résorber (et donc être plus disputé). De plus en plus massive, la publicité constitue par elle-même une injection directe d’idéologie marchande et sexiste. En outre, elle détermine les nouvelles maquettes de la presse, souvent conçues pour répondre à une attente des annonceurs, ou pour la devancer ; elle pèse lourdement sur le contenu rédactionnel. Ainsi, l’« information positive », le « journal des bonnes nouvelles » sont des avatars publicitaires destinés à créer un environnement propice à la consommation ; elle accélère la ségrégation sociale. Les médias privilégient déjà les intérêts des catégories sociales les plus aisées ; le rôle de la publicité conforte ce biais en ciblant les lecteurs à fort pouvoir d’achat.

Les médias dominants confortent les valeurs conservatrices

Les grands médias sont un outil acclimatation idéologique d’autant plus puissant que la façon même de produire de l’information et de naturaliser certaines « contraintes » dites « professionnelles » (faire court, faire imagé, faire de l’audience, faire plus vite que la « concurrence ») conduit à conforter une vision du monde conservatrice, que Pierre Bourdieu appelait une « politique de la dépolitisation ».

Traitement accru des faits divers, personnalisation de la politique : la distinction entre un pôle « sérieux », « de référence », et un pôle « racoleur », commercial, ne cesse de se réduire.

— Les médias construisent, à grand renfort de sondages, une « opinion pour médias ». À défaut d’enquêtes au long cours, ils préfèrent observer la société française par le biais de sondages qui, en posant aux personnes interrogées des questions qu’elles ne se posent pas toujours, servent à légitimer les sujets de prédilection des journalistes. Tout matraquage médiatique est suivi d’un sondage qui atteste que le sujet matraqué et sa présentation « révèlent » une préoccupation de l’« opinion », préoccupation que les journalistes soumettent ensuite aux responsables politiques en les sommant de répondre. Un tel usage des sondages, destiné à « finaliser » les produits idéologiques qu’on veut vendre aux consommateurs, coïncide avec les méthodes du marketing.

— Les grands médias entretiennent le culte de l’individu au détriment des mouvements collectifs. Ils entretiennent le culte de l’individu même pour rendre compte des mouvements qui luttent contre la logique individualiste. La tendance à la délégation de parole dans les organisations du mouvement social est alors amplifiée par le comportement des journalistes.

— Les grands médias entretiennent des réseaux de connivence entre journalistes et essayistes néolibéraux. Ces réseaux contribuent à l’imposition dans le débat public de schèmes de pensée et de thèmes obligés : « populisme », « anti-américanisme », refus de l’« archaïsme », « anti-mondialisation », urgence de rattraper les « retards », etc. L’occupation de la scène intellectuelle par des penseurs qui se consacrent aux médias qui les consacrent exclut ceux qui pensent « mal » ou ne traitent pas les médias avec déférence en même temps qu’il impose ceux qui pensent « bien » et se montrent dociles à l’égard de la presse et de l’argent.

En résumé, l’action des médias au service de la domination capitaliste opère par la défiguration, consciente ou non, de la réalité dont les médias prétendent être les miroirs.

Le traitement de la contestation par les médias

Propagandistes et non pas analystes, acteurs et non pas spectateurs de la mondialisation néolibérale, détenteurs du monopole de l’information sur l’information et investis du pouvoir de recycler les mouvements contestataires qui se prêtent au jeu journalistique, les médias ne peuvent échapper à la critique d’une association créée pour « reconquérir les espaces démocratiques perdus au profit de la sphère financière ».

La plupart des journalistes privilégient ce qu’ils jugent « nouveau » (« nouveaux mouvements sociaux ») au détriment des mobilisations « traditionnelles » (perçues comme « archaïques »). Le désir de leur complaire peut donc conduire à l’adoption de mises en scènes spectaculaires, dont l’effet politique est incertain et qui exposent ensuite à se voir reprocher… sa propre médiatisation.

De même qu’ils sélectionnent les mouvements contestataires, les médias choisissent les porte-parole les plus conformes à leurs attentes : c’est-à-dire des intervenants qui ont montré leur disposition à se soumettre aux exigences professionnelles des journalistes (être disponible, accepter de se plier aux thèmes, délais et durées des journalistes, se ­résigner dans le cas d’un entretien au choix par le journaliste de l’ex­trait – en général minuscule – jugé « significatif », retenir cet extrait pour le répéter lors des prochains entretiens (ce qui facilitera le travail des autres journalistes), etc.

L’intervention fréquente dans les médias pose aussi le problème de sa légitimité démocratique tant le rythme des médias diffère de celui, plus lent, de la délibération collective. Répondre séance tenante aux injonctions des journalistes interdit toute consultation préalable de la base sur les questions à propos desquelles on peut être amené à répondre. Au demeurant, les critères d’excellence médiatique étant souvent très différents des critères militants, la médiatisation risque de substituer une autorité construite sur la notoriété médiatique appuyée par des talents de communication à une forme d’autorité militante basée sur l’expérience, le courage, le savoir-faire, l’aptitude à payer de sa personne.

Que faire ?

Si les médias de masse exercent un quasi-monopole du journalisme, ils n’ont pas le monopole de l’information. Outre l’existence de médias alternatifs, il existe une alternative aux médias. L’information, la connaissance, le divertissement sont également le produit d’une pratique sociale : les gens s’informent sur la société, se cultivent, voire se divertissent à travers leurs conditions d’existence ; les débats entre amis et camarades, les réunions publiques, la lecture d’ouvrages, l’école sont autant de formes de « médias » alternatifs, susceptibles à ce titre de contredire et de combattre l’information officielle. Se dire condamné à l’alternative compromission médiatique / silence social serait concéder aux médias une grande victoire : l’idée qu’il serait impossible d’agir et de vivre sans eux

ATTAC se propose de conduire sa critique des médias sans se laisser berner par le faux prétexte qu’elle serait entièrement extérieure à la profession, ignorante de sa « complexité », et donc inutile, voire néfaste parce qu’elle ferait de la peine aux journalistes ou postulerait une recherche aléatoire de la pureté dans une société où, tout étant déjà compromis, les compromissions seraient naturelles. De nombreux journalistes expriment un jugement très sévère sur leur pratique. Quant aux autres, on ne s’offusque pas d’une critique de la prison qui ferait de la peine aux gardiens, voire d’une critique des modes de reproduction sociale de l’école qui froisserait les enseignants.

Conformément à sa vocation d’éducation populaire, ATTAC veut informer sur l’information. Ses militants pourraient par exemple :

— diffuser les chiffres, les faits et les analyses qui précèdent (tracts, conférences, affichage sur son site Internet, décryptage des émissions auxquelles on accepte de participer) ;

— faire un travail de veille médiatique, qui peut tirer parti et relayer les initiatives – qui existent déjà sur ce terrain-là (Acrimed, Extra !, Global Watch, PLPL, etc.) – ayant accompli un travail important d’éducation populaire à propos des OGM, des paradis fiscaux, de la taxe Tobin, etc., qui a vocation à étendre son travail au champ médiatique ;

— en même temps qu’ATTAC appuie et s’appuie sur les travaux d’analyse critique des médias, appuyer (et s’appuyer sur) des médias alternatifs, les favoriser, le cas échéant en leur réservant ses meilleures analyses. Internet, outil qui demeure toutefois socialement et générationnellement inégalitaire, offre aussi des possibilités d’information et de communication à bon marché ;

— aider les syndicats de journalistes et les sociétés de rédacteurs quand ils se battent pour imposer une information libérée des contraintes du rendement et des soumissions aux préférences des propriétaires de médias. Relayer leurs critiques et leurs propositions, leurs combats contre la répression antisyndicale qui existe dans ce secteur comme ailleurs. Appuyer la constitution et le renforcement des sociétés de rédacteurs ;

— viser à l’extension et au renforcement du service public pour soustraire l’information du statut de marchandise. La logique de la concurrence entre un secteur privé et un secteur public sous-financé et livré à la publicité conduit à la dégradation mécanique de l’information publique. ATTAC doit appuyer la bataille pour la défense de la propriété publique dans les médias, et du service public dans les médias publics ;

— s’interroger sur les conditions de sa participation aux émissions des grands médias auxquelles elle peut être invitée. Cela revient à rendre difficiles les gestes trop faciles, comme le consentement à une médiatisation-spectacle parfois maquillée en une contribution à des « débats ».

Intervenir dans les médias : pourquoi, comment & dans lesquels ?

L’un des moyens par lesquels les médias tentent de civiliser et de discipliner les opposants à l’ordre est l’invitation à participer à des « débats ». Ces « débats », les journalistes-animateurs aimeraient y réduire la vie démocratique, ce qui leur permettrait d’en devenir les seuls metteurs en scène.

Lorsqu’ils participent à ces émissions, les militants d’ATTAC espèrent sans doute « mettre un grain de sable » dans l’ordre médiatique néo­libéral. Du jour où les médias ont découvert que la lutte contre la ­mondialisation capitaliste constituait un sujet à la fois « incontournable » et vendeur, ils ont tenté de revitaliser l’illusion du pluralisme en invitant sur leurs plateaux ou dans leurs colonnes un contestataire. Le désir de participer à ces émissions est compréhensible, surtout après un long ostracisme.

Mais ceux qui contestent le pouvoir des multinationales doivent au moins se défendre de toute amnésie lorsque la filiale d’une de ces multi­nationales les convie dans un studio. Lorsqu’ils parlent dans les médias, les contestataires ne devraient ni se taire sur les médias ni se plier à la mise en scène que ces médias réclament. Ils ne devraient pas oublier de rappeler le rôle des médias dans la mise en place et dans l’imposition de la pensée de marché. L’une des conditions élémentaires à la participation à des émissions ou tribunes offertes par un grand média pourrait être l’inclusion dans son exposé d’un élément de critique des médias dominants, par exemple de la censure qu’ils opèrent lors qu’une information vient compromettre la réputation de leurs propriétaires, actionnaires ou ami influent – mise en examen, condamnation pour plagiat, etc.

La réponse à une invitation à débattre dans les médias impose au demeurant de se demander si l’émission favorisera la diffusion des thèses d’ATTAC, et non leur défiguration spectaculaire ou la notoriété individuelle de leur porte-parole. En tout cas, l’association pourrait éviter d’être représentée dans les médias sur des questions qui ne correspondent pas à ses priorités définies démocratiquement. Dans le cas contraire, la construction journalistique d’ATTAC contredira sa réalité militante et accordera un pouvoir indu aux journalistes et aux animateurs de télévision.

L’objectif ultime de l’association n’est pas de passer dans les médias, mais de « passer » dans la société, c’est-à-dire de faire avancer ses priorités pour les voir devenir des choix politiques et des pratiques sociales.

Gilles Balbastre, Patrick Champagne, Serge Halimi, Maria Ierardi, Éric Le Gall, Henri Maler, Philippe Monti, Denis Perez, Pierre Rimbert & Christophe Ventura, membres du groupe ATTAC

Notes

1 Lire Serge Halimi & Pierre Rimbert, « La récupération de la contestation par les médias » (Agone, n° 26/27, 2001), dont le texte en question est une ébauche consacrée aux relations entre ATTAC et les médias.

2 Pierre Péan & Philippe Cohen, La Face cachée du Monde, Mille et une nuits, Paris, 2003.

groupe « médias » d’ATTAC

Réalisation : William Dodé