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Agone 28
« Lutte des sexes & lutte des classes »
Coordination Béatrice Vincent
Parution : 16/04/2003
ISBN : 2748900030
Format papier : 272 pages (15 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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Table des matières

Inégalités de sexe, inégalités de classe Béatrice Vincent

De l’être humain mâle & femelle Joseph Déjacque

Lettre à P. J. Proudhon

Femmes & mouvement ouvrier Jacqueline Heinen

Femmes révolutionnaires Lucia Sanchez Saornil

Mujeres Libres : sans tutelle ni coercition

La mise à mort d’Antoinette Charles Jacquier

« On est tous morts de mort violente » Georgette Vacher

À propos de La Domination masculine Pierre Bourdieu

Un féminisme politique Annick Coupé

Femmes & taylorisme : la rationalisation du travail domestique Odile Henry

Féminisme & syndicalisme Annick Coupé

Aux sources du féminisme américain Howard Zinn

Famille, féminisme & droite américaine Andrew Kopkind

La tragédie de l’émancipation féminine Emma Goldmann

Médias & mondialisation libérale groupe « médias » d’ATTAC

La pute, l’esclave & l’étalon Loïc Wacquant

Langages de l’exploitation & de la résignation chez les boxeurs professionnels

Histoire radicale

Avant-propos à Charles Jacquier

La guerre vue de Mexico & de New York Alfred Rosmer

Boris Souvarine à Alfred Rosmer Boris Souvarine

La fin misérable de l’expérience Blum Jean Bernier

Faut-il réviser le marxisme ? André Prudhommeaux

NOUS AVONS POUR PROJET d’éclairer ce que fut la situation des femmes et les luttes qu’elles menèrent en divers moments de l’histoire du mouvement ouvrier : la social-démocratie avant 1914, les premières années de la révolution russe, la révolution espagnole et la guerre civile de 1936-1939. Autant de périodes clés pour l’histoire du prolétariat et durant lesquelles les femmes et les travailleuses en particulier participèrent activement aux luttes de la classe ouvrière.

Une chose ressort néanmoins de l’analyse de ces trois périodes : si les femmes furent presque toujours aux premiers rangs dans les moments décisifs, elles n’apparaissent cependant jamais comme des protagonistes à part entière de l’histoire qui se joue. Silhouettes un peu floues que l’on devine parfois derrière une charrue ou une machine, effectuant les tâches les plus dures à la place des hommes absents, les femmes ne sont pourtant jamais considérées comme égales des hommes.

L’un des fondements de cet état de choses, c’est bien sûr la politique adoptée par les directions du mouvement ouvrier. Leur volonté de ne pas aller trop vite, de respecter les étapes, va à l’encontre des aspirations exprimées dans les couches les plus opprimées de la population, et par les femmes en particulier. Engager la bataille pour satisfaire les besoins des ouvrières surexploitées ou de toutes celles qui travaillent gratuitement pour entretenir leur famile reviendrait aussitôt à mettre en question l’orientation réformiste qui prévaut dans le parti socialiste allemand (SPD) avant la Première Guerre mondiale, ou dans diverses formations politiques de gauche durant la guerre civile espagnole. Revendiquer le salaire égal, par exemple, et ne pas se contenter de l’inscrire dans un programme, mais lutter réellement pour son application, cela mettrait en cause toutes les idées corporatistes, la hiérarchie des salaires, les privilèges des travailleurs qualifiés – dont la quasi-totalité sont des hommes. Une véritable égalité entre hommes et femmes ne pourrait que remettre en question les privilèges de l’aristrocratie ouvrière.Dans le mouvement ouvrier du début du XXe siècle, on est encore loin d’accepter que la travailleuse n’est pas une concurrente pour l’homme. […]

Une véritable lutte pour l’égalité salariale des femmes implique une compréhension de la bataille à mener pour leur indépendance économique avec tout ce que cela suppose : égalité en droit, égalité dans la formation professionnelle, existence de services sociaux dégageant les femmes des tâches domestiques, etc. Des mesures sont d’ailleurs prises dans ce sens à chaque montée révolutionnaire – sous la pression des masses et des femmes en particulier. Mais elles sont vidées de leur contenu dès que la bourgeoisie commence à établir le rapport de forces en sa faveur. Par rapport à l’ensemble des conquêtes de la classe ouvrière en telle ou telle période, c’est toujours sur ces questions-là que les directions réformistes se montrent le plus prêtes à céder du terrain.

Il est vrai qu’il est relativement facile de « convaincre » les femmes de se montrer patientes, voire de retourner chacune à ses fourneaux. En tant que main-d’œuvre non qualifiée dont l’emploi est plus qu’instable, elles ne représentent qu’une très faible proportion des travailleurs organisés dans les syndicats. En tant qu’épouses et mères à qui l’on a toujours répété qu’elles avaient une place « à part » (à la maison !), elles ont bien des difficultés, en dehors des périodes extraordinaires où tout le monde est dans la rue, à sortir de chez elles pour participer à une activité politique. Et quand bien même elles s’y décideraient, en tant que femmes qui n’ont pas reçu d’éducation (et qui, très souvent, sont analphabètes – en proportion beaucoup plus grande que les hommes), elles ont toutes les peines du monde à s’affirmer dans les organisations du mouvement ouvrier, et surtout dans leurs directions – la politique, c’est une « affaire d’hommes », comme chacun sait…

Leur faible degré d’organisation rend donc la tâche aisée aux bureaucrates, et ces derniers parviennent en général sans trop de difficultés à imposer le silence – « au nom de l’intérêt de tous » – aux exigences des travailleuses et des femmes dont la combativité dans les moments décisifs de la lutte des classes est pourtant illustrée par plus d’un exemple.

Mais il est un autre élément expliquant que les femmes ne parviennent pas à sortir de l’ombre : c’est l’incompréhension – y compris de la part des organisations révolutionnaires du mouvement ouvrier – du rôle que joue, dans l’oppression et l’exploitation spécifiques de la femme, le fait que ce soit elle qui mette au monde les enfants, que son statut social reste déterminé d’abord par le fait qu’elle est mère – avec tout ce que cela implique du point de vue de la place qu’elle occupe dans la famille et de ses relations au reste de la société. […]

Inessa Armand et Alexandra Kollontaï lutteront, en dépit des difficultés économiques [des années qui suivent la révolution russe], pour la mise en place de solutions permettant de faire un réel pas en avant sur la voix de l’émancipation et de la libération des femmes. Pour sa part, Kollontaï avait déjà mis l’accent, dans des écrits antérieurs à la révolution, sur l’importance de la question de la sexualité, sur le lien entre le « privé » et le « public », et sur la bataille à mener contre l’hypocrisie et la double morale. Mais ces positions restaient l’apanage d’une poignée de dirigeants au sein du parti bolchevik, la plupart des autres remettant – consciemment ou inconsciemment – à plus tard une question qui ne leur apparaissait pas comme décisive pour le triomphe de la révolution.

Cette sous-estimation des facteurs matériels et subjectifs empêchant les femmes de participer pleinement – passés les moments d’explosion – aux activités politiques et sociales renvoie donc à une sous-estimation de l’oppression spécifique des femmes, et tout spécialement du rôle que joue l’oppression sexuelle. En Russie au début des années 1920, comme en Espagne à la fin des années 1930, les révolutionnaires engagèrent certes la lutte contre la prostitution, mais s’ils mirent en évidence les raisons économiques qui poussent les femmes à se prostituer, de même que la violence que cela représente pour elles sur le plan moral comme sur le plan sexuel, en revanche ils n’abordèrent que très peu la question de la violence existant au sein de la famille elle-même, et de l’absence de liberté sexuelle des femmes en général. Leur myopie à propos des obstacles auxquels les femmes se heurtent lorsqu’elles veulent s’engager dans une organisation politique ou dans un syndicat les amena souvent à considérer la « passivité » des femmes comme un phénomène inhérent à leur nature, et dont ils voyaient mal comment le dépasser. Pour toutes ces raisons, aussi bien historiques qu’idéologiques, ils refusèrent donc l’idée d’une organisation indépendante des femmes qui, selon eux, n’aurait pu que représenter un facteur de division au sein de la classe ouvrière.

Ce n’est qu’avec l’apparition du mouvement autonome des femmes à la fin des années 1960 dans divers pays capitalistes avancés que ce type de position, traditionnelle dans le mouvement ouvrier, commença à être mis en cause. L’apparition d’un tel mouvement s’explique par une série de facteurs nouveaux et par l’accroissement des contradictions caractéristiques de la période du capitalisme tardif. Le maintien des femmes dans un statut social d’infériorité – en tant que travailleuses comme en tant que mères – commencera à apparaître comme totalement arbitraire aux yeux de beaucoup d’entre elles dès lors qu’elles auront pris conscience que rien ne justifie cette situation. L’élévation générale du niveau d’éducation, les progrès réalisés sur le plan scientifique en matière de contraception, les découvertes techniques permettant de faire disparaître une série de geste quotidiens répétitifs et totalement fastidieux, le pourcentage croissant de celles qui participent au travail productif sont autant de facteurs liés à la crise générale des rapports sociaux dans laquelle s’inscrit la révolte des premiers groupes de femmes décidant de s’engager dans une lutte pour faire reconnaître leurs droits.

Ce mouvement est né dans des couches intellectuelles issues de la petite bourgeoisie, chez les femmes qui ressentirent les premières l’absurdité de leur condition : elles qu’on avait encouragées à faire des études souvent poussées, elles se retrouvaient confinées dans leur foyer, soit en raison des pressions familiales, ou de l’impossibilité, en tant que femmes, de trouver un emploi correspondant à leur qualification, ou encore de l’absence de services sociaux nécessaires pour la prise en charge des enfants. À l’origine de la constitution des premiers groupes non mixtes, il y a la révolte contre le poids des tâches domestiques, contre l’oppression sexuelle qui touche la femme en premier lieu, contre le silence, contre l’impossibilité de s’exprimer. En un mot : contre tout ce qui, précisément, n’avait pas été pris en compte par le mouvement ouvrier ni par les organisations d’extrême gauche issues de la crise du stalinisme. Et ce qui est décisif, c’est que ce mouvement a fait tache d’huile et que ce sont des travailleuses toujours plus nombreuses qui ont repris cette lutte à leur compte, s’organisant entre elles au sein des organisations de masse du mouvement ouvrier pour faire valoir leurs exigences, et liant leur combat sur la question de l’avortement, des crèches ou des violences faites aux femmes à celui des groupes de femmes du mouvement autonome.

Jusqu’à une période récente, le silence à propos des femmes et de leur participation aux luttes du prolétariat était une donnée générale dans les études traitant de l’histoire du mouvement ouvrier. On trouvait bien, ici et là, au détour d’un chapitre, une phrase ou une note signalant la présence des femmes dans les combats, mais aucune tentative – ou presque – de comprendre leur rôle véritable dans le déroulement des événements. Ainsi les faits et les chiffres étaient-ils toujours donnés au masculin, la présence massive des femmes dans la plupart des branches de l’industrie durant les périodes de guerre, de même que leur proportion majoritaire dans certains secteurs traditionnellement « féminins », ne donnant jamais lieu qu’à des statistiques sur le nombre de faits et gestes des travailleurs. Bref, les femmes sont plus ou moins ignorées par les historiens – y compris les historiens marxistes –, tout comme le fut la classe ouvrière en général tant que les livres d’histoire étaient écrits par des historiens bourgeois. Et il n’y a pas lieu de s’en étonner… Si les femmes ont été tenues pour quantité négligeable par le mouvement ouvrier dans son ensemble et par les directions réformistes en particulier, il n’y a pas de raison pour que cela n’ait pas marqué dans leur approche des événements ceux qui se réclamait de ce mouvement. […]

Nous ressentons l’impérieuse nécessité de nous réapproprier la connaissance [de la place des femmes dans l’histoire et l’évolution du mouvement ouvrier], de tenter d’éclairer les zones d’ombre qui subsistent. Passer du négatif au révélateur, essayer de faire que les femmes apparaissent enfin sur la photo, ce n’est pas seulement faire œuvre de rat de bibliothèque, c’est tenter de réapprendre l’histoire. Apprendre pour s’armer, pour lutter et empêcher demain que ne se répètent les mêmes erreurs.

Les femmes dans la guerre civile espagnole

19 juillet 1936… Après les premiers succès des troupes nationalistes au Maroc, en Andalousie et aux Asturies, la tentative de Franco de « rétablir l’ordre en Espagne » et d’instaurer un État autoritaire s’appuyant sur l’armée se voit stoppée par la combativité du prolétariat catalan.Devant la détermination de la population de Barcelone, dont la majorité n’est pas armée et combat souvent à mains nues, nombreux sont les soldats insurgés qui se mutinent et refusent de continuer à tirer sur la foule. À Madrid, à Valence, à Malaga, durant les jours qui suivent, la population fera preuve de la même bravoure, dressant des barricades et s’attaquant à l’ennemi à coup de pavés ou avec des couteaux quand on s’est refusé à lui donner des armes.

  • 1  George Orwell, Hommage à la Catalogne, [1944] Ivréa-Champ libre, 1981 ; Franz Borkenau, Spanish Co (...)

Comme en beaucoup d’autres mouvements insurrectionnels dans l’histoire – de 1789 à la révolution d’Octobre en passant par la Commune de Paris –, les femmes sont au premier rang dans cette lutte. Elles le seront à nouveau à plusieurs reprises dans les mois qui suivent : en novembre 1936 pour la défense de Madrid, en mai 1937 sur les barricades de Barcelone… Elles ne se contentent pas de soigner les blessés ou de ramasser les morts. Elles sont de tous les affrontements, on les voit s’élancer à l’assaut aux côtés des hommes, et ce sont souvent les plus virulentes dans leur manière d’interpeller la troupe avant de tomber sous les balles ennemies. Tout comme au moment de la Commune des Asturies deux ans plus tôt, les femmes espagnoles font preuve d’un « courage héroïque » que se plairont à souligner nombre de chroniqueurs relatant ces journées1. Dans tous ces témoignages cependant, on trouve bien peu d’interrogations sur le fait que, dans une telle situation, les femmes ne soient pas restées à l’arrière, qu’elles ne se soient pas contentées de regarder la scène de leur fenêtre. […]

Grâce aux nombreux textes témoignant de la combativité des femmes en général, de leur participation aux évènements révolutionnaires, de la bataille menée par nombre d’entre elles au sein des organisations du mouvement ouvrier, nous en savons assez pour tenter d’analyser certaines contradictions frappantes entre les aspirations exprimées par les femmes et le rôle qu’on leur assigna en réalité. […]

Les contradictions du POUM

  • 2  La Revolución española en la práctica (Documentos del POUM), Júcar, Madrid 1977, p. 20.

Dans une brochure parue en 1937, le secrétariat féminin du POUM affirmait : « Les six mois qui se sont écoulés depuis l’éclatement de notre révolution offrent une page de gloire unique dans l’histoire du mouvement révolutionnaire féminin. […] Nous avons vu [la femme travailleuse] lutter à Barcelone et à Madrid – et pas seulement dans ces deux villes – et empoigner les armes. Des centaines de milliers de femmes se sont enrôlées dans les milices ouvrières dès le premier jour de la révolution, faisant preuve au front du même courage, de la même résistance que leurs compagnons de misère. […] Nous croyons pouvoir affirmer que, sans l’aide des femmes, il serait impossible de soutenir une guerre aussi longue, faisant autant de victimes et imposant autant de restrictions ; sans elles, cette guerre serait condamnée à l’échec.2»

  • 3  Ibid, p. 291

Rappelant les paroles de Lénine sur « le rôle décisif de la femme dans la lutte de la classe ouvrière pour sa libération », le texte soulignait que le dirigeant bolchevik avait toujours insisté sur le fait que « la mise en place du socialisme ne pourrait se faire sans une participation active des travailleuses », victimes d’une double exploitation et d’une oppression spécifique en tant que femmes. « Où est notre place ? » se demandaient en conséquence les rédactrices. « Partout où on travaille et où on lutte pour notre révolution : dans les syndicats, dans les partis politiques, dans les comités, dans l’administration et dans le gouvernement de notre pays » était la réponse. « Peut-être certaines hésitent-elles à faire leur apparition dans la vie publique, victimes du préjugé voulant que la politique soit “l’affaire des hommes”. Mais elles apprendront vite qu’il n’y a pas d’“affaire d’hommes” mais une seule cause commune pour la réalisation de laquelle l’intelligence et l’énergie des femmes sont d’une valeur inestimable.3 »

Dans l’analyse de la situation des femmes prolétaires à cette époque, le texte mettait l’accent sur la surexploitation particulière dont étaient victimes les travailleuses domestiques et les femmes des petits propriétaires paysans. La première ne disposait d’aucun temps libre ni d’un logement propre, étant entièrement à la merci de ses maîtres.

Quant à la seconde, victime des coutumes patriarcales, c’est sur elle que reposait l’essentiel des tâches de la ferme ; c’est ainsi qu’on la voyait toujours faire des journées sans fin, n’ayant pour seule distraction que la visite dominicale à l’église. Seule une lutte décidée pour l’indépendance économique de toutes les femmes et pour la défense des couches surexploitées par le patronat permettrait de faire sortir ces travailleuses de leur servitude.

Dans ce sens, la question de la socialisation des tâches domestiques apparaissait comme une bataille prioritaire aux auteurs de la brochure. L’existence de crèches, de cantines, d’ateliers de couture collectifs, permettrait seule de débarrasser les femmes « de cet éternel travail toujours identique ; de cet éternel moulin, recommençant chaque jour du matin jusqu’au soir, monotone, sans sollicitation intellectuelle d’aucune sorte – ce qui pèse à beaucoup de femmes ». Seules des mesures collectives permettraient de faire sortir de leur isolement les « femmes à la maison » dont le « travail ingrat n’est reconnu par personne puisqu’il s’agit d’un travail improductif ».

Néanmoins, les dirigeantes du POUM ne se faisaient pas d’illusions : « Disons-le ouvertement : le préjugé réactionnaire concernant l’infériorité de la femme, son incapacité à participer à la vie publique, est si profondément ancré que nombreux sont ceux, parmi les travailleurs révolutionnaires eux-mêmes, qui ne traitent pas leur femme autrement que ce n’est l’habitude dans les familles bourgeoises. “Tu n’y entends rien, […] occupe-toi plutôt de la maison” et autres phrases similaires, c’est le genre de choses qu’on entend très souvent. »

  • 4  Ibid, p. 299

Elles restaient cependant optimistes : « Notre révolution, qui offre a la femme la possibilité d’une indépendance économique, premier pas vers l’égalité complète, ne séparera pas l’homme de la femme, mais elle modifiera fondamentalement la relation entre les sexes, donnant une base nouvelle, un caractère nouveau à la famille.4 »

Comme on le voit, l’orientation générale qui se dégage de ce texte reprend pour l’essentiel l’analyse des bolcheviks telle qu’elle s’exprime dans les textes et résolutions des premiers congrès de l’Internationale communiste. Mais la différence entre ce texte rédigé par le secrétariat féminin du POUM et les textes généraux du parti – qu’il s’agisse des résolutions programmatiques votées dans les congrès ou des allocutions prononcées à telle ou telle occasion par les dirigeants – apparaît comme plus grande encore que ce n’avait été le cas dans le parti bolchevik.

Exploitation & oppression specifiques des femmes

Qu’il s’agisse du programme mis en avant par le POUM lors de son congrès constitutif en 1935, de celui qui a trait à la conférence agraire qu’il tiendra en novembre 1936 ou du programme en treize points établi en mars 1937 au moment de la démission du gouvernement de Caballero, dans aucun de ces textes on ne relève en effet la moindre allusion à la lutte à mener contre l’exploitation et l’oppression spécifiques des femmes. Mais plus grave encore, dans le cadre de la conférence sur l’industrie textile organisée par le POUM en février 1937, on constate qu’aucun des exposés ne fait mention de la surexploitation des femmes dans ce secteur, pourtant dominé par la main-d’œuvre féminine. On y parle en particulier de l’industrie de la maille concentrée dans une ville comme Tarrasa et de la difficulté à voir augmenter le taux de syndicalisation dans cette branche ; mais pas un mot sur le fait que les femmes forment la majorité du prolétariat employé dans ces fabriques, aucune conclusion n’en étant tirée quant aux problèmes spécifiques que cela peut poser… On parle toujours des tisseurs et des fileurs ; on analyse le processus d’industrialisation du secteur textile dans la région sans faire la moindre allusion à la prolétarisation des femmes, ni au rôle qu’elles continuent de jouer dans les entreprises en question ; et quand on aborde la responsabilité des camarades du POUM pour gagner à la lutte l’essentiel de cette partie du prolétariat, c’est toujours au masculin que le mot camarade est accordé.

  • 5  Ibid, p. 292

Comment s’étonner dès lors que, dans cette conférence comme dans les autres exposés relatifs au travail syndical du parti, la question de l’unité ne soit jamais posée qu’en termes d’unité entre les deux principales centrales syndicales : la CNT et l’UGT ? Jamais il n’est question de la division entre hommes et femmes qui est un facteur d’affaiblissement important de la classe ouvrière, surtout dans un secteur comme le textile où les femmes représentent un pourcentage aussi important de la main-d’œuvre. C’est, semble-t-il, avec beaucoup de culpabilité dans la voix que les dirigeantes du POUM abordent cette question dans leur brochure : « Lors de notre entrée dans la vie économique, nous avons – de manière inconsciente – joué un rôle réactionnaire. Est-ce qu’on ne nous avait pas toujours mis dans la tête que notre capacité était inférieure à celle des hommes ? C’est ainsi que, sans même nous en rendre compte, nous avons été les “saboteuses de salaires” dans l’industrie, acceptant de travailler pour la moitié des salaires masculins.5 »

À cette affirmation montrant combien les vieux préjugés contre le travail des femmes imprègnent la façon même dont des militantes révolutionnaires sont amenées à aborder le problème, aucune réponse de la part de la direction du POUM pour surmonter les divisions traditionnelles, aucune perspective d’action pour tenter de modifier les choses et de mettre fin à la faible participation des femmes dans le syndicat, et dans ses directions en particulier.

  • 6  Mais il faut souligner que ce silence en couvre un autre bien plus important : l’acceptation même (...)

À propos des comités de travailleurs dirigeant les entreprises collectivisées, c’est toujours de la responsabilité des hommes qu’il est fait mention, même lorsqu’il s’agit d’entreprises à majorité féminine. Et il n’y a aucune raison de croire qu’il s’agisse là d’une simple question de langage : l’étonnement qui s’exprime dans les récits ou témoignages de cette période révolutionnaire quand, par hasard, l’auteur est confronté à l’existence d’un comité dirigé ou dominé par des travailleuses est suffisamment vif pour qu’on n’ait aucune illusion sur sa nature exceptionnelle6.

  • 7  La Revolución españolaop. cit, p. 258
  • 8  Ibid, p. 266.

Le silence du POUM sur les mesures à prendre pour lutter contre les discriminations dont les ouvrières sont l’objet étonne moins quand on voit comment est abordée, dans la conférence agraire déjà mentionnée, la question du statut des femmes dans les collectivités agricoles. Dans sa polémique contre les anarchistes et leur pratique de collectivisation forcée, l’orateur principal à cette conférence affirme : « Ce doit être le paysan, et uniquement le paysan, qui décide s’il préfère travailler collectivement, ou de manière individuelle, ou familiale.7» Si l’on ne peut qu’être d’accord avec son souci de tenir compte du niveau de conscience et de la mentalité des paysans, et de la nécessité de les convaincre plutôt que de les forcer à adopter un mode de travail collectif, on ne peut que s’interroger en revanche sur ce que la femme du paysan peut bien avoir à dire dans tout cela. Et la réponse nous est bientôt donnée à propos du rôle qui lui est attribué dans les communautés : « Les compagnes des paysans, au lieu de gaspiller leurs forces en préparant de mauvais repas pour leur famille, en éduquant mal leurs enfants et en effectuant une infinité de tâches domestiques qui s’avèrent inutiles lorsque la vie collective fonctionne correctement, se dédieront principalement au travail lié à l’exploitation avicole, en plus des autres activités propres à leur sexe, ce qui ne pourra être que bénéfique pour la collectivité.8»

Par ailleurs, l’acceptation du principe du salaire familial, sans que soit aucunement abordé le problème des disparités de salaires entre hommes et femmes telles qu’elles existaient dans la plupart des collectivités, est un élément supplémentaire pour nous convaincre que la division traditionnelle des tâches était dûment respectée, et que la lutte contre l’oppression des femmes n’était pas le principal souci de ce dirigeant-là. Il plaint les hommes d’un certain village de n’avoir pour toute distraction qu’un petit café, sans se demander quel est le sort réservé aux femmes lorsqu’ils en sortent ! Il insiste sur « la mentalité spéciale des paysans » et leurs réticences face à toute innovation sans chercher à savoir ce que cela implique pour l’émancipation de leurs épouses. La socialisation de la terre, la syndicalisation unique et obligatoire, le contrôle sur la production et l’organisation en collectivités sont les moyens mis en avant qui doivent permettre au paysan de « trouver le chemin de sa libération définitive ». Mais des batailles spécifiques à mener pour permettre aux compagnes de ces derniers de s’engager sur la voie de leur libération, il n’en est pas fait mention.

L’armée, une affaire d’hommes en definitive

  • 9  Ibid, p.291 10Décret du 27 octobre 1936

Cependant, c’est à propos de la question de l’armée et de la définition d’une armée prolétarienne par opposition à l’armée bourgeoise que transparaissent le plus clairement les limites des dirigeants du POUM dans leur capacité à remettre en cause le rôle traditionnel des femmes. Non seulement il n’est absolument pas question de l’enrôlement des femmes dans les milices dans la résolution du comité central de décembre 1936 touchant à « la création d’une armée ouvrière révolutionnaire », non seulement il n’est fait aucune allusion à la part qu’elles ont prise dans les combats durant les premiers mois de la guerre civile, mais il semble bien que ce silence corresponde à une position déterminée contre leur présence dans les rangs de l’armée prolétarienne. Comment expliquer sinon les phrases alambiquées de la brochure déjà mentionnée du secrétariat féminin du POUM à ce propos ? Après avoir souligné l’héroïsme des femmes en juillet 1936 et leur capacité à se battre au même titre que les hommes, après avoir insisté sur le fait qu’il n’existe pas d’« affaires d’hommes », les rédactrices n’affirment-elles pas : « Cela ne signifie pas que les devoirs réels de l’homme et de la femme soient toujours identiques. S’ils l’étaient, la question de l’instruction militaire de la femme et de sa mobilisation pour le front deviendrait un problème central. En principe, il n’y a aucun inconvénient à l’enrôlement de la femme au service militaire ; au contraire, son instruction militaire est une absolue nécessité. Notre parti, tenant compte de cet élément, en plus de la formation politique, veille à l’instruction militaire de ses militantes féminines. Cependant, nous ne croyons pas que la place de la femme soit avant tout au front, dans la mesure où elle peut rendre des services beaucoup plus utiles à la révolution en étant à l’arrière. Ses tâches y sont importantes, et pas seulement de caractère militaire. (Nous disons cela pour nos jeunes camarades qui souvent ont tendance à déprécier le travail silencieux de l’arrière.)9 »

Et d’insister sur l’importance de maintenir en bon état l’économie pour soutenir une guerre prolongée. Ce que le texte ne dit pas, c’est pourquoi les hommes ne pourraient pas prendre leur part du « travail silencieux à l’arrière », ni pourquoi les femmes qui ne sont pas enceintes ou en passe d’attendre un enfant ne pourraient pas participer aux unités de l’armée régulière. Derrière ces réticences, il y a la situation objective et les pressions qu’exerçait sur le POUM la politique des directions réformistes. Mais il y a aussi les pressions idéologiques qui s’exerçaient dans les rangs du POUM – comme dans tous les autres partis ouvriers – quant au statut « normal » des femmes et à la nécessité pour elles de se charger prioritairement, voire exclusivement, de certaines tâches déterminées.

En outre, la position exprimée ici par les dirigeantes du POUM appelle une autre remarque. Il n’est pas question de nier l’existence d’un « front » et d’une « arrière-garde », pas plus que la nécessité d’une armée régulière du prolétariat révolutionnaire. Mais la façon dont elles utilisent ces notions revient cependant à entériner la conception de l’armée mise en avant par la majorité au pouvoir, selon laquelle on dissocie la lutte des soldats du front de la lutte des travailleurs de l’arrière.

  • 10  Décret du 27 octobre 1936

Cela ne saurait toutefois nous étonner : il faut se rappeler que le POUM avait gardé le silence au moment où fut adopté, en octobre 1936, le décret imposant la restitution immédiate des armes longues par les travailleurs de l’arrière10– décret complété en février 1937 par un ordre du gouvernement imposant la saisie de toutes les armes. Dès lors, comme en atteste la résolution du comité central de décembre 1936 sur les questions militaires, le POUM ne se battit plus pour l’armement du prolétariat tout entier mais pour la constitution d’une armée prolétarienne – ce qui est différent –, et dans le contexte d’un État bourgeois, qui plus est !

  • 11  Au Vietnam, par exemple, l’existence de milices nationales constituant le noyau de brigades d’auto (...)

Il contribua ainsi à renforcer l’opération de démobilisation et de division de la classe ouvrière mise en œuvre par les petits-bourgeois et soutenue par les socialistes (division qui opposait plus particulièrement les hommes aux femmes comme en témoigne le texte du secrétariat féminin). Au lieu de concevoir les milices de l’arrière comme un appui aux unités de l’armée régulière, le POUM acceptait le cadre de réflexion qui lui était imposé, passant une fois de plus à côté de la bataille pour le renforcement de l’auto-organisation et pour la participation des femmes à toutes les activités du prolétariat en lutte11.

  • 12  Félix Morrow, Révolution et contre-révolution en Espagne, op. cit, p. 72.

Cela va de pair, d’ailleurs, avec les positions qu’il développait à propos du contrôle de l’armée révolutionnaire régulière. Loin de mettre l’accent sur l’auto-organisation et sur la nécessité de comités de soldats élus démocratiquement à la base – seule solution pour faire un pas en avant vers un véritable contrôle de la classe ouvrière sur l’armée révolutionnaire –, la direction du POUM insistait pour que ce contrôle soit exercé par des représentants des organisations ouvrières. Ce qui revenait à préconiser la mise en place de cartels plutôt que d’organes de type soviétique. Là encore, rien d’étonnant quand on connaît la passivité dont le POUM fit preuve lors du décret de dissolution du comité central des milices de Catalogne en octobre 1936, décret imposant parallèlement la dissolution de tous les comités locaux, « quel que soit le titre ou le nom qu’ils se donnent, de même que tous les organismes locaux qui auraient pu surgir pour renverser le mouvement subversif, dans des buts culturels, économiques ou autres12».

  • 13  Ibid., p.98

Malgré un appel de sa part à la constitution de comités – antérieur de deux semaines à peine –, le POUM se tut face à cette mesure qui marquait le premier pas important dans la voie de la contre-révolution. Quelques mois plus tard, en avril 1937, le dirigeant le plus connu de l’aile gauche du POUM, Andres Nin, en viendra même à théoriser cette position. Il récusera la nécessité des soviets en Espagne, contrairement à l’exemple russe, en raison des traditions démocratiques, des traditions de lutte et d’organisation du prolétariat espagnol : « En Russie, les soviets étaient une création spontanée qui prit un caractère entièrement politique en 1905 et 1917. Toutefois, notre prolé­tariat a ses syndicats, ses partis, ses propres organisations. C’est pour cette raison que des soviets n’ont pas surgi parmi nous.13 »

Une telle déclaration venait en quelque sorte couronner toutes les confusions et toutes les hésitations de la direction du POUM à propos du rôle du prolétariat et confirma l’incapacité de cette direction à orienter la classe ouvrière vers la prise du pouvoir.

Le secretariat feminin à mi-chemin

  • 14  La Revolución españolaop. cit, p. 301

Aussi est-il intéressant de noter en contrepartie la position exprimée par le secrétariat féminin du POUM, à la fin de sa brochure. Devant les difficultés économiques toujours plus grandes auxquelles la classe ouvrière se trouvait confrontée durant le printemps 1937, et en guise de réponse à l’angoisse des femmes prolétaires se trouvant dans l’incapacité d’assurer la subsistance quotidienne de leur famille tant les prix avaient monté, l’un des slogans mis en avant par le PC était : « Plus de pain et moins de comités. » À quoi les dirigeantes du secrétariat féminin rétorquaient : « Est-ce que cela veut dire que les comités sont responsables des difficultés économiques ? Nous sommes convaincues que le manque de pain est dû principalement au fait que nous n’avons pas de comités véritablement révolutionnaires, élus dans tout le pays, dans toutes les villes, dans toutes les provinces, dans tous les districts. Cela est dû au fait que le congrès des ouvriers, des paysans et des milices ne s’est pas réuni pour élire le gouvernement ouvrier, responsable devant les comités révolutionnaires. La guerre nous impose des restrictions et des sacrifices, et un gouvernement ouvrier ne nous procurerait pas l’abondance du jour au lendemain ; mais si l’on manque de vivres, ce n’est pas la faute des comités, mais des manœuvres politiques de la bureaucratie. Vous exigez moins de comités et un gouvernement fort ! Non, camarades du PSUC : ce qui fait défaut, ce sont des comités révolutionnaires dans tout le pays et un gouvernement révolutionnaire.14 »

  • 15  L’Esquerra est le parti de la petite bourgeoisie catalane : né en 1931 de la fusion de différents (...)

Cette affirmation, qui met explicitement l’accent sur l’auto-organisation et se prononce pour la constitution de  comités élus à tous les niveaux, entrait directement en contradiction avec l’orientation alors affichée par la direction du POUM. À l’occasion de la crise ministérielle que devait connaître le gouvernement Caballero en mars 1937, la résolution du CC publiée dans la Batalla définissait en effet le gouvernement à mettre en place comme « un gouvernement formé de représentants de toutes les organisations politiques et syndicales de la classe ouvrière »… dont le syndicat de rabassaires (paysans indépendants) contrôlé par l’Esquerra bourgeoise15.

  • 16  Le BOC, pour sa part, avait organisé des sections féminines créées « non pour que les femmes y mil (...)

Que ce soit en raison du faible pourcentage de femmes militant dans le POUM et susceptibles de rejoindre le secrétariat féminin dans ses conclusions, ou en raison de l’audience limitée que cette instance avait au sein du parti, toujours est-il que la capacité des auteurs de la brochure à faire valoir leur point de vue était des plus restreintes16.

Mais la faiblesse de leur position vient aussi de leur myopie face à ce qui pouvait unir les femmes dans un mouvement social massif, par-delà l’appartenance à tel ou tel parti ouvrier. Faute de comprendre l’importance de batailles spécifiques réunissant toutes les femmes – organisées ou non – qui entendaient participer à la lutte révolutionnaire et commençaient à réagir contre leur oppression, les dirigeantes féministes du POUM retombaient dans une vision sectaire de la mobilisation à impulser.

  • 17  La Revolución española… op. cit, p.299

D’une part, elles s’opposent à juste titre à la vision du PC qui parle de la « lutte pour l’égalité des droits de la femme » sans jamais définir clairement les objectifs de la bataille à mener ; mais cela les amène dans la foulée à rejeter toute idée d’un mouvement féminin « expression de la lutte de toutes les prolétaires, sans tenir compte de la question du parti ». C’est une chose à laquelle on ne pourrait penser, disent-elles, « que si le prolétariat avait une conception unique sur toutes les questions. La réalité est toute différente : il existe en Espagne. comme dans tous les autres pays, différents partis prolétaires qui défendent chacun des positions déterminées. Si nous ne voulons pas rester isolées, créant un mouvement féminin artificiel, séparé du mouvement général, il ne nous reste rien d’autre à faire que d’entrer dans les partis politiques17 ».

Si l’on ne peut qu’appuyer l’idée que la mobilisation commune des femmes dans un mouvement féministe indépendant n’efface pas les divergences politiques, l’histoire nous montre cependant que, sans un tel mouvement, les exigences spécifiques des femmes ne sont jamais véritablement prises en compte par les directions du mouvement ouvrier. C’est un débat qui ne faisait alors que s’amorcer, et l’on peut comprendre que les femmes du POUM en soient restées à mi-chemin dans leurs conclusions.

L’organisation Mujeres Libres, dominée par les anarchistes mais relativement indépendante par rapport à la CNT, ne devait commencer à se développer véritablement qu’au printemps 1937, au moment même où le POUM se voyait interdire. Et c’est là le premier exemple dans l’histoire d’un mouvement qui tente de se définir – autrement que sur le papier – comme ouvert à toutes les femmes prêtes à s’engager dans la lutte pour le socialisme. Qui essaie de s’affirmer (avec combien de limites et d’hésitations) comme un mouvement féministe indépendant.

  • 18  Pierre Broué et Émile Témine, La Révolution et la guerre d’Espagne, Minuit, Paris, 1961.

En tout état de cause, le POUM se révéla incapable d’offrir une issue à la radicalisation des femmes qui s’exprime au travers de mobilisations massives contre les augmentations des prix en avril 1937 à Barcelone : « Entre juillet 1936 et mars 1937, le coût de la vie a doublé alors que les salaires n’augmentent en moyenne que de 15 %. Le minimum que promettent les cartes de rationnement est loin d’être toujours assuré. Il y a des queues interminables devant les boulangeries. Le marché noir, par contre, prospère. Partout, même à Barcelone, restaurants et cabarets fonctionnent à nouveau, mais à des prix prohibitifs. Les innombrables bureaux qui ont remplacé les comités sont souvent des officines de  corruption. La presse du POUM et celle de la CNT-FAI sont remplies de lettres de lecteurs posant les problèmes du coût de la vie, réclamant la fin des privilèges et de l’inégalité.18 »

C’est à cette situation catastrophique que réagissent spontanément les femmes à la veille des journées de mai, alors que les organisations  syndicales et les partis ne cessent de demander des sacrifices aux ­travailleurs pour contribuer à la victoire militaire.

  • 19  C’est indépendamment du POUM que se développe dans la CNT un mouvement d’opposition révolutionnair (...)

Le POUM aurait eu là l’occasion d’apporter une réponse au mécontentement de celles qui étaient les premières à subir les conséquences des difficultés économiques – en tant que ménagères et en tant que travailleuses assumant une partie essentielle de la production. Mais il est utopique de croire que la direction du POUM aurait pu mettre en avant des objectifs de lutte alternatifs à la politique des socialistes et des communistes sur cette question, alors qu’elle se montrait incapable de saisir l’importance du courant d’opposition révolutionnaire qui commençait à se développer à cette époque au sein de la CNT et des Jeunesses libertaires19 ; alors qu’elle restait aveugle devant les critiques que lui adresse sa propre organisation de jeunesse, la JCI (Jeunesse communiste ibérique). Celle-ci se prononçait en effet pour la dissolution du Parlement et pour une Assemblée constituante élue sur la base des comités d’usines et des assemblées de paysans. (Contrairement à Nin, et tout comme le secrétariat féminin, la JCI pensait que c’était à l’organisation de « soviets » qu’auraient dû se consacrer les révolutionnaires.)

Aussi, comme il avait manqué beaucoup d’autres trains, le POUM manqua-t-il celui de la révolte des femmes. On peut en conclure que, dans le cas du POUM, comme dans le cas du PS ou du PC, l’orientation politique générale du parti induisit ses positions sur la question des femmes et que son incapacité à impulser la lutte contre leur oppression est à la mesure de son aveuglement sur la question de l’auto-organisation et de la prise du pouvoir par le prolétariat. Certes, mais cela n’est pas suffisant. Sinon, comment expliquer l’existence et le caractère de masse des Mujeres Libres, organisation féministe marquée par ses liens avec le courant anarchiste, dont la ligne politique fut tout aussi erronée ?

1979

Notes

1  George Orwell, Hommage à la Catalogne, [1944] Ivréa-Champ libre, 1981 ; Franz Borkenau, Spanish Cockpit. Rapport sur les conflits sociaux et politiques en Espagne, 1936-1937, [1937] Ivréa-Champ libre, 1979 ; Arthur Kœsler, Le Testament espagnol (Gollanz, Londres, 1937).

2  La Revolución española en la práctica (Documentos del POUM), Júcar, Madrid 1977, p. 20.

3  Ibid, p. 291

4  Ibid, p. 299

5  Ibid, p. 292

6  Mais il faut souligner que ce silence en couvre un autre bien plus important : l’acceptation même de la collectivisation de l’industrie telle qu’elle était proposée par le décret passé le 24 octobre 1936. Avant d’entrer au gouvernement, le POUM avait critiqué une mesure qui transformait les usines en coopératives – concurrentes – de producteurs, mais n’impliquait aucune réelle planification, vu l’absence de mesures imposant la nationalisation des banques et le monopole du commerce extérieur. Il l’acceptait maintenant qu’il se trouvait pris dans les filets de la collaboration à travers sa participation au gouvernement ; il reste même silencieux sur le fait que le décret d’octobre acceptait le principe de l’indemnisation aux anciens propriétaires – simplement « remise à plus tard » – et prévoyait la présence, dans chaque usine, d’un agent du gouvernement comme membre du conseil de l’usine.

7  La Revolución españolaop. cit, p. 258

8  Ibid, p. 266.

9  Ibid, p.291 10Décret du 27 octobre 1936

Article 1 : Toutes les armes longues (fusils, mitrailleuses, etc.) qui se trouvent entre les mains des citoyens seront remises aux municipalité ou récupérées par elles dans les huit jours qui suivront la publication de ce décret. Ces armes seront déposées au quartier général de l’artillerie et au ministère de la Défense de Barcelone pour les besoins du front.

Article 2 : À la fin de la période définie ci-dessus, ceux qui garderont de telles armes seront considérés comme fascistes et jugés avec la rigueur que leur comportement implique (La Batalla, 28 octobre 1936), cité par Félix Morrow, Révolution et contre-révolution en Espagne, La Brèche, Paris, 1978.

10  Décret du 27 octobre 1936

11  Au Vietnam, par exemple, l’existence de milices nationales constituant le noyau de brigades d’auto-défense dans les usines, dans les champs et les écoles fut l’un des facteurs décisif pour permettre aux femmes de participer activement à la lutte du prolétariat et à la lutte armée en particulier, et leur rôle dans la défense militaire des villages s’avéra essentiel dans la bataille contre les attaques des troupes américaines.

12  Félix Morrow, Révolution et contre-révolution en Espagne, op. cit, p. 72.

13  Ibid., p.98

14  La Revolución españolaop. cit, p. 301

15  L’Esquerra est le parti de la petite bourgeoisie catalane : né en 1931 de la fusion de différents partis et groupements républicains de Catalogne, il s’appuie sur le puissant mouvement syndical paysan qu’est l’Union des rabassaires (syndicats des petits propriétaire paysans).

16  Le BOC, pour sa part, avait organisé des sections féminines créées « non pour que les femmes y militent – puisqu’elles le faisaient dans les cellules côte à côte avec les hommes – mais pour approcher les femmes non-affiliées et essayer de les politiser, en abordant avec elles leurs problèmes de ménagères, de femmes d’ouvriers, de jeunes ouvrières. » (V. Alba, Histoire du POUM, Champ libre, Paris, 1975). Outre qu’il y avait relativement peu de femmes militantes du BOC (c’étaient pour la plupart des épouses ou des filles de militants), on n’y constatait aucune politique volontariste pour les amener à prendre des responsabilités au sein des directions. Quant au nombre de militantes affiliées à la Gauche communiste, il ne semble guère avoir été élevé. Et ce n’est pas l’orientation du POUM en direction des femmes telle qu’on vient de l’évoquer qui avait pu modifier radicalement cette situation.

17  La Revolución española… op. cit, p.299

18  Pierre Broué et Émile Témine, La Révolution et la guerre d’Espagne, Minuit, Paris, 1961.

19  C’est indépendamment du POUM que se développe dans la CNT un mouvement d’opposition révolutionnaire. À Barcelone, un groupe de militants hostiles à la militarisation des milices s’est organisé sous l’étiquette des « Amis de Durutti », qui publient le journal El Amigo del Pueblo. Dans un tract diffusé en mars 1937, ils font ce qui est à leurs yeux un bilan : « Huit mois de guerre et de révolution ont passé, nous constatons avec une profonde douleur les échancrures qui s’accusent dans la trajectoire de la révolution… Il s’était créé un comité anti-fasciste, des comités de quartier, des patrouilles de contrôle et, après huit mois, il n’en reste rien. » Cette opposition qui n’est dirigée par aucun leader connu, est cependant suivie par des groupes de jeunes de plus en plus nombreux, et notamment par les Jeunesses libertaires catalanes, qui, dans un manifeste, dénoncent la coalition des communistes et des républicains en vue d’« étrangler la révolution » et mettent en cause l’orientation de la CNT. Mais le POUM se montrera incapable de se mettre à la tête de cette opposition en lui offrant une alternative.

Jacqueline Heinen

Réalisation : William Dodé