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Agone 31 et 32
« L’exemple américain »
Coordination Michaël Lainé
Parution : 16/09/2004
ISBN : 2748900278
Format papier : 304 pages (15 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

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Table des matières

Liberté d’expression Howard Zinn

Le Premier Amendement en question

Points de vue américains (I)

Big government is watching Nat Hentoff

Militarisme messianique Matthew Rothschild

Refouler le xxe siècle William Greider

La parenthèse populiste Serge Halimi

Comment la gauche abandonne le peuple

Racisme blanc en col bleu Andrew Kopkind

Stratégies des multinationales & ripostes ouvrières aux Etats-Unis Marianne Debouzy

Le contrôle de la société civile Sheldon Rampton et John Stauber

Points de vue américains (II)

Sous la culture des fondations Gina Neff

Points de vue de la rue Jamie Kalven

In memoriam Henry Louis Mencken Daniel Raeburn

Le populisme de marché Thomas Frank

La « réforme » de l’aide sociale comme instrument de discipline Loïc Wacquant

La leçon des choses

Les effets délétèresdes « réformes » universitaires Christophe Gaubert

Pourquoi les politiques impérialistes ? Isabelle Kalinowski et Reinhard Gressel

Introduction aux « Fondements économiques de “l’impérialisme” » de Max Weber

Les fondements économiques de « l’impérialisme » Max Weber

Histoire radicale

Empire & ses pièges Claudio Albertani

Toni Negri & la déconcertante trajectoire de l’opéraïsme italien

Présentation du dossier Charles Jacquier

Civilisation française en Indochine Marcel Martinet

Vous avez cessé d’être « l’un contre tous » Marcel Martinet

Lettre ouverte à Romain Rolland

Le 30 juin de Staline Marcel Martinet

Qu’avez-vous fait de la révolution d’Octobre ?

  • 1 Journaliste et écrivain, Georges de La Fourchadière (1874-1946) fonda en 1916 avec Gustave Théry le (...)

Georges de la fouchardière1 rappelait récemment qu’il existe deux sortes de nationalismes : le nôtre, le bon – et celui des autres, particulièrement détestable quand il se dresse contre « notre » domination, contre la mission « civilisatrice » de la France. Vercingétorix, révolté contre la civilisation romaine, est un héros, ainsi que les manuels scolaires l’enseignent aux petits Français, tandis que les Annamites, s’ils se livrent à des tentatives analogues contre la civilisation française, sont des criminels de droit commun, et qu’il faut traiter comme tels.

Comment le César français traite-t-il, en fait, les Vercingétorix d’Annam ? Les événements des dernières années, des derniers mois, nous renseignent avec éclat. Il n’est pas inutile que le plus grand nombre possible de Français sachent un peu ce qu’il fait là-bas en leur nom, le César français. Ils pourront dire alors s’ils en sont contents et fiers, et s’ils sont d’avis que cela dure.

Rappel d’un récent passé

Il faudrait pouvoir, derrière les beaux décors schématiques de l’histoire officielle, jeter un regard d’ensemble sur ce qui existait réellement en Indochine avant la conquête et sur ce qui s’y est réellement passé depuis 1884, où le traité Patenôtre, dûment signé de l’empereur d’Annam, donna le pays à la France – à charge d’aller le prendre aux Annamites.

On verrait sans doute que l’Indochine est, d’abord, un pays : un pays homogène et, avant l’arrivée des Français, uni et organisé ; un pays qui possédait sa civilisation et qui, ethniquement, historiquement et politiquement, constituait une partie de la Chine. Cela n’est évidemment pas sans aider à comprendre les résistances que n’a cessé de rencontrer la domination étrangère, ainsi que sur les répercussions que ne pouvaient manquer d’avoir sur la population indochinoise les efforts de libération qui se poursuivaient en Chine depuis dix ans.

Il est bon également de se souvenir que, par sa situation géographique et climatérique, l’Indochine ne peut être pour les Européens qu’une colonie d’exploitation ; que, d’autre part, la population y est composée, pour les dix-neuf vingtièmes, de paysans, de paysans à la fois très pauvres et très attachés à leurs champs, et exposés, comme dans tous les pays de monocultures, aux redoutables risques que les conditions de l’économie moderne n’ont fait qu’aggraver et qui vont jusqu’à l’extrême détresse, à la famine, à l’impossibilité de payer tout impôt et aux conséquences qui s’ensuivent, etc.

On entrevoit ainsi que le mécontentement peut être provoqué et entretenu tant par la misère, par le désespoir physique, que par les sentiments de fierté d’une race intelligente qui ne se résigne pas à l’asservissement et à l’humiliation. De fait, misère élémentaire de créatures réduites au désespoir, et fière revendication d’hommes dont l’esprit demeure libre sous les chaînes, tels sont les deux caractères que nous retrouvons constamment dans le long martyrologe que représente l’histoire de l’Indochine dans les dernières années, l’histoire de ses soubresauts de révolte, l’histoire de la répression, judiciaire et autre.

  • 2 Lire Ngo Van, Viêt-nam 1920-1945. Révolution et contre-révolution sous la domination coloniale, L’I (...)

L’épisode le plus retentissant de cette histoire, ce fut, au début de 1930, Yen-Bay2. Même en notre époque sanglante, peut-être est-il encore dans les mémoires.

À Yen-Bay, clef militaire de la moyenne région tonkinoise, et dans d’autres postes du Tonkin et de la partie inférieure du delta, il y eut, en février 1930, un réel soulèvement, dirigé en partie contre des mandarins qui s’étaient attiré la haine des paysans. En six jours, tout était terminé, mais quelques Blancs avaient été tués. Villages incendiés, détruits par bombes d’avions, populations massacrées sans distinction d’âge ni de sexe, la répression immédiate fut sauvage. Mais elle paraissait insuffisante aux coloniaux, fous de peur. La justice entra alors en jeu, la justice, c’est-à-dire une « commission criminelle » comparable aux cours martiales des Versaillais en 1871. En quelques heures, des milliers d’années de prison et de détention frappaient des accusés qui n’étaient pas défendus ; des centaines de détenus étaient condamnés au bagne, dans des conditions qui équivalaient à la mort ; 83 condamnations à mort étaient prononcées, 22 aussitôt suivies d’exécution. On gouverne comme on peut.

Pourtant l’opinion, en France, fut touchée. Par les soins de la revue Europe, une adresse, rapidement couverte d’un nombre considérable de signatures, demanda au gouvernement des mesures de clémence et de justice. Parmi les signataires figurait M. Edouard Daladier, hier président du Conseil, encore ministre dans le gouvernement actuel.

Depuis Yen-Bay, la justice française & les annamites

Depuis Yen-Bay ? Eh bien, ça a continué. Mais tenons-nous-en à deux événements récents, à deux événements judiciaires : au verdict par lequel la cour criminelle de Saïgon a prononcé, le 7 mai dernier, 8 condamnations à mort, 19 au bagne perpétuel, et 970 années de prison à 79 autres Annamites ; et à un autre procès, jugé un mois plus tard, mais où les accusés n’étaient pas des Annamites ; ce que fut ce dernier, nous le verrons plus loin.

Dans le procès de Saïgon, il y avait 120 inculpés. Ces 120 inculpés étaient impliqués dans six affaires absolument différentes, sans aucun lien de connexité. Il n’est pas besoin de connaître un mot de droit pour sentir l’arbitraire scandaleux d’une telle liaison, contraire à toute règle judiciaire. Mais il ne s’agit, n’est-ce-pas, que d’Indochinois, et il faut terrifier une fois pour toutes – éternelle illusion des pouvoirs – une population rebelle. Cette liaison monstrueuse permettant l’inculpation d’association de malfaiteurs, elle devient licite et bonne.

Contre une telle inculpation, les accusés n’ont pas cessé de s’élever, et rien n’est venu la justifier, ni à l’instruction, ni durant les débats. Mais l’acte d’accusation affirme, sans témoignage et sans preuves. Ou plutôt, si : les témoignages, ce sont des rapports de police, et les preuves, c’est encore la police qui les fournit, ce sont les aveux des accusés. La police a eu un rôle si extraordinaire dans l’affaire que le président a cru pouvoir proposer une sorte de marché à deux défenseurs, leur promettant d’être indulgent s’ils renonçaient à faire le procès de la police au cours de leurs plaidoiries.

Les aveux obtenus des accusés ont presque toujours été suivis de rétractations. Ils sont cependant à retenir. En effet, plusieurs inculpés se sont présentés à l’audience estropiés pour la vie, l’un le bras fracturé, un autre la colonne vertébrale brisée. Mais le ministère public ne pense pas que ce soient des tortures. C’est du « passage à tabac », comme en France, en somme. D’après les marques que l’on n’avait pu faire disparaître du corps de tous les inculpés, il semble qu’en Indochine le passage à tabac s’étende un peu loin.

Il semble aussi qu’on y juge avec autant de célérité qu’on apporte de lenteur à l’instruction. La plupart des accusés étaient en prison préventive depuis deux et trois ans. Mais il a suffi de cinq jours pour bâcler le procès de ces 120 inculpés fourrés dans le même sac. Il est vrai que le président a assuré qu’il était le seul à connaître vraiment le dossier. En effet, les assesseurs n’avaient pas eu le temps de l’étudier. Les avocats non plus, car ils avaient été nommés d’office peu de jours avant l’audience.

Toute cette justice n’est-elle pas une étrange justice ?

Plus étrange encore dans ses décisions que dans ses procédés. Nous avons vu qu’elle avait la main terriblement lourde et nous voudrions pouvoir reproduire certains jugements où il est reconnu que les condamnations ne punissent que des délits d’opinion. Mais elle est en même temps d’une incohérence singulière.

Voici quelques exemples.

  • L’inculpé n° 22 : affilié au Cong-sang-Dang, était chef de cellule d’un village. Condamné à quinze ans de détention.

  • L’inculpé n° 26 : mêmes inculpations que le précédent. Mais en plus : faisait partie de la section d’exécuteurs et, à ce titre, a pris part à des manifestations et à des vols. Acquitté.

  • Pour des accusations à peu près identiques, le n° 96 est condamné à mort, le n° 97 condamné à cinq ans de détention, le n° 98 acquitté.

  • Pour des faits semblables : au n° 70, quinze ans de détention ; au n° 72, rien ; au n° 73, vingt ans de prison ; au n° 71, la mort. Il est vrai qu’on reproche au n° 71 d’avoir fait partie d’un tribunal révolutionnaire, mais l’existence de ce tribunal n’a pu être établie.

Et ainsi de suite. Telle est la justice rendue en Indochine, au nom du peuple français.

Une journée indochinoise

Passons au verdict rendu le 12 juin par la cour criminelle d’Hanoï. Il éclaire et renforce le précédent. Nul doute que le rapprochement des deux ait constitué une mémorable leçon de choses pour la population annamite.

C’est un verdict d’acquittement pour les cinq accusés. Cinq Européens, deux sergents et trois soldats de la Légion étrangère. Ils ont torturé et assassiné des Annamites. Acquitté tous les cinq.

Voici sommairement, dans quelles conditions ils ont tué et dans quelles conditions ils ont été acquittés.

Depuis le 8 octobre 1930, une note officielle, dont nous parlerons plus loin, recommande l’exécution sans jugement des « communistes » pris sur le fait. Cette note, derrière laquelle s’abrite un nombre respectable de meurtres d’indigènes, terrorise la population.

Le 29 mai 1931, le sergent légionnaire Perrier, traversant un marché indigène où l’on se dispute, descend de bicyclette et rétablit l’ordre à coups de cravache. Il se trouve que les indigènes sont mal disposés ce jour-là. Ils finissent par se jeter sur Perrier, le tuent et s’enfuient.

Le même jour, deux légionnaires, le sergent Layon et un soldat, étaient sur les routes, en service commandé. En chemin, ils s’arrêtent à un poste où ils apprennent le meurtre de Perrier. Et ils trouvent là, ligoté à un arbre par le garde du poste, un Annamite à qui on a mis dans les mains la tête fraîchement coupée d’un autre indigène. Layon interroge l’Annamite, qui ne répond pas. Layon le tue d’un coup de revolver et, avec son camarade, jette le cadavre et la tête coupée dans le fleuve voisin.

Ils repartent ensuite et arrivent au poste but de leur étape. Huit Annamites sont détenus là, incarcérés depuis trois jours, sans que l’enquête, dit l’acte d’accusation, « ait pu préciser d’une manière indiscutable les conditions dans lesquelles ils avaient été arrêtés ». Le seul point précisé par le procès, c’est qu’ils allaient être relâchés le lendemain.

Layon, qui a rencontré un collègue, le sergent Von Bargen, pénètre dans la cellule des prisonniers, en ramène un, et ordonne qu’on lui coupe les cheveux. Avec une scie.

Comme l’opération est difficile, un légionnaire l’achève avec une paire de ciseaux. En même temps que les cheveux, il coupe un morceau d’oreille. Par goût de la symétrie, Von Bargen fait trancher un morceau de l’autre oreille. Le prisonnier tombe. Pour le remettre, Von Bargen lui tire plusieurs balles dans la hanche et le rejette dans la cellule. Là, sans doute par esprit d’égalité, les autres légionnaires frappent les autres prisonniers « à coups de manche de pioche, de nerf de bœuf ou par d’autres moyens analogues ». Ensuite, on va dîner.

Pendant le repas, Von Bargen, à qui sa conscience reproche peut-être d’avoir sacrifié le devoir à la soupe, va encore tirer quelques coups de revolver dans le tas.

On ne peut pas s’amuser tout le temps. Le camion pour le retour est prêt et on y entasse les prisonniers, tous plus ou moins blessés. Survient un indigène qui choisit mal son moment : il a vendu des œufs au poste et vient chercher son dû. Son dû ! Il le reçoit à coups de baïonnette, à coups de crosse, et de bouteilles qu’on lui casse sur la tête. Et on le jette parmi ses compatriotes, sans qu’on puisse savoir, dit l’acte d’accusation, « s’il était déjà mort à ce moment, mais il pouvait être considéré comme tel ».

En route, maintenant ! Mais on ne va pas loin. À une petite distance du poste, arrêt. Un Annamite est descendu et tué à coups de revolver, le cadavre jeté aux buissons. Ainsi d’arrêt en arrêt, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus. Pour le dernier, Layon, son revolver s’étant enrayé, le fait tuer à coups de mousqueton.

Encore un arrêt pour laver le camion et en faire disparaître le sang. Un dernier, enfin, pour procéder à un tir à volonté sur la voiture et simuler une attaque « communiste ».

La journée est terminée.

La justice française & les tueurs d’annamites

Peut-être estimera-t-on que le procès du 12 juin, à Hanoï, a révélé un état de faits plus hideux encore que les atrocités qu’il a évoquées.

Non seulement les tortionnaires assassins ont été acquittés, mais leurs exploits ont été couverts par leurs chefs, qui, eux-mêmes, se sont réclamés des ordres reçus des autorités civiles. Le verdict n’acquitte pas seulement quelques brutes obscures, il acquitte les chefs militaires et les chefs civils, jusques et y compris monsieur le gouverneur général Robin.

Je me bornerai à reproduire, au hasard, quelques extraits du compte-rendu sténographique des débats. Ils parlent assez haut.

  1. Déposition du légionnaire Lenormand.
    « J’ai reçu l’ordre de couper les cheveux aux prisonniers avec la scie. Layon a dit : “Vas-y. Moi, j’ai coupé plus d’un cou d’un Annamite avec une scie !” »

  2. Déposition du sergent Von Bargen.
    « Je me suis borné à imiter mes supérieurs, qui s’amusaient à couper des têtes avec le simple couteau réglementaire. »

  3. Déposition du légionnaire Billot.
    Le président lui demande quels ordres on lui a donnés au sujet des prisonniers. Il répond que les ordres qu’on lui a donnés consistaient à tuer les prisonniers faute de place dans les prisons.

  4. Déposition du légionnaire Pawlowski.
    Le président : Avez-vous reçu des instructions d’exécuter des prisonniers ?
    Le témoin : Oui, des instructions de M. Robin, lequel, ensuite, nous a félicités et nous a dit : « Très bien, continuez ! »

  5. Déposition du lieutenant Lemoanne.
    Le président : Vous avez fait torturer les prisonniers.
    Lemoanne : C’était pour influencer la population.

    • 3 Il s’agit des hommes tués par les accusés et dont l’acte d’accusation déclare lui-même qu’on n’a pu (...)

    Déposition du capitaine Doucin.
    « Je sais bien qu’ils se sont livrés à des actes sanglants. Mais ils ont fusillé quoi ? Des communistes !3 Eh bien, ils n’en ont pas fusillé assez, voilà mon opinion. »

    • 4 La note confidentielle n° 280, du Résident supérieur, à laquelle nous avons déjà fait allusion. Ell (...)
    • 5 Le commandant Lambert a sur la conscience deux cadavres d’Annamites, arrêtés à Vinh, le 9 mars 1931 (...)

    Déposition du commandant Lambert.
    Le président : En dehors de cette note4, y aurait-il eu des ordres verbaux ?
    Commandant Lambert5 : Parfaitement ! Donnés par M. Robin, au cours d’inspections. Ils prescrivaient de faire le moins possible de prisonniers. Des Résidents ont donné cet ordre à des légionnaires.Du commandant Lambert, encore : « Je n’ai jamais donné les ordres de tuer. Ce sont les autorités civiles qui ont donné ces ordres. »Et encore : « Peut-être certains représentants de l’autorité civile ont-ils formulé des blâmes contre les auteurs de ces faits. Ce sont eux, pourtant, qui avaient donné l’ordre de tuer les prisonniers. Les responsabilités incombent à l’autorité civile, qui paraît se dérober aujourd’hui. »

  • 6 « Les », ce sont toujours les « communistes », bien entendu.

Je pourrais m’arrêter là. Mais, pour parachever cette histoire exemplaire, le mot de la fin sera fourni, au sommet de la hiérarchie, par la parole divine elle-même. Voici la bénédiction que le père Gauthier, missionnaire, est venu apporter aux assassins, à la barre du tribunal : « Il fallait que quelqu’un vienne avec un peu de poigne pour les6 remettre à la raison. Nos légionnaires, je m’en porte garant devant la cour et ces messieurs, ont fait bonne œuvre, œuvre patriotique, œuvre française, et remis la paix dans le pays. »

Ainsi, munie de tous les sacrements, militaires, civils et religieux, telle est la manière dont les conquérants français traitent leurs « protégés » d’Indochine.

Et maintenant ?

Après Yen-Bay, au président de la Commission criminelle qui lui demandait pourquoi elle était révolutionnaire, une paysanne de vingt-deux ans répondait : « Je suis révolutionnaire parce que je suis Annamite ! »

Peut-être comprendra-t-on à présent toute la signification de cette réponse. Mais nous ne voulons pas poser ici la question du colonialisme ni chercher à savoir s’il est irrémédiablement voué à de tels procédés. Comme il ne s’agit que d’Indochinois, nous ne parlerons même pas d’humanité et de droits de l’Homme. Mais, nous adressant au gouvernement français, nous disons simplement :

Est-il sage, dans l’état actuel du monde, est-il sage, de la part d’une puissance européenne qui domine avec quelques milliers d’hommes un empire asiatique de plusieurs millions d’habitants, est-il sage de ne régner et de ne gouverner que par la terreur ?

Est-il sage de continuer à tuer ?

Les dossiers du procès de Saïgon sont actuellement soumis à la Cour de cassation. Les peines monstrueuses prononcées par le tribunal seront-elles appliquées ?

J’ai sous les yeux la copie de lettres déchirantes où des mères, des femmes de condamnés supplient le comité d’amnisitie et de défense des Indochinois d’arracher leurs enfants et leurs maris au bagne et à la mort. Les malheureuses qui les ont écrites ont dépensé, pour les faire traduire et les expédier, des sommes qui représentent, si l’on tient compte des salaires indigènes, plusieurs journées de travail et de privation de nourriture. Je voudrais reproduire des fragments de leurs requêtes. La place me manque, mais je peux assurer que ces lettres misérables vous font honte d’être un Blanc.

Ces lettres ont été communiquées au ministère des Colonies et à la présidence du Conseil. Les membres du gouvernement savent comment s’est déroulé le procès de Saïgon et ce qu’a dévoilé le procès d’Hanoï. Ils appartiennent à des groupements où les persécutions des Juifs par les hitlériens ont soulevé l’indignation. Entre la clémence et la justice, ou la continuation de la terreur, le président du Conseil et le ministre des Colonies ont le choix. Si, pour sauver la face à l’infaillibilité française et aux assassins blancs, il leur plaît de se ranger entre Dieu le Père et monsieur le gouverneur Robin, on ne les accusera pas d’ignorance.

Notes

1 Journaliste et écrivain, Georges de La Fourchadière (1874-1946) fonda en 1916 avec Gustave Théry le journal L’Œuvre, dont il tint la rubrique humoristique. Il collabora aussi au Canard enchaîné de Maurice Maréchal dans l’entre-deux-guerres. Son roman, La Chienne, a été porté à l’écran par Jean Renoir (1931).[ndlr]

2 Lire Ngo Van, Viêt-nam 1920-1945. Révolution et contre-révolution sous la domination coloniale, L’Insomniaque, Montreuil, 1995, p. 141-150. [ndlr]

3 Il s’agit des hommes tués par les accusés et dont l’acte d’accusation déclare lui-même qu’on n’a pu établir pourquoi ils avaient été arrêtés. Pour les Français d’Indochine, on n’est pas arrêté parce qu’on est communiste, on est « communiste » parce qu’on est arrêté.

4 La note confidentielle n° 280, du Résident supérieur, à laquelle nous avons déjà fait allusion. Elle prescrivait de passer par les armes tout communiste pris en flagrant délit ou manifestant. Nous venons de voir qu’on est communiste à bon compte, en Indochine. Tous les tueurs d’Annamites se réclament de la note 280. Elle est du 8 octobre 1930, c’est-à-dire antérieure de plus de six mois au meurtre du sergent Perrier. Durant ces six mois, combien d’Annamites ont été tués, en vertu de la note 280 et des ordres verbaux de monsieur le gouverneur Robin.

5 Le commandant Lambert a sur la conscience deux cadavres d’Annamites, arrêtés à Vinh, le 9 mars 1931, au cours d’une retraite aux flambeaux, et fusillés séance tenante, toujours en vertu la note 280. Trois autres indigènes, dont deux enfants, arrêtés en même temps et destinés au même sort, purent s’échapper. Le Résident supérieur à Hué, M. Lefal, a approuvé le commandant Lambert.

6 « Les », ce sont toujours les « communistes », bien entendu.

Marcel Martinet

Réalisation : William Dodé