couverture
Agone 34
« Domestiquer les masses »
Parution : 28/10/2005
ISBN : 2748900405
Format papier : 264 pages (15 x 21 cm)
20.00 €
Épuisé

Commander

Format papier 
Lire en ligne 
Format PDF 
Format EPUB 

Accès libre

PDF 
EPUB 

Table des matières

Culture & propagande « Lille 2004 », capitale européenne de la culture Bendy Glu

Propagande & contrôle de l’esprit public Noam Chomsky

La conspiration Serge Halimi et Arnaud Rindel

Quand les journalistes (et leurs favoris) falsifient l’analyse critique des médias

Quand l’Union européenne s’adresse aux « masses » Benoît Eugène

La « citoyenneté européenne active » contre la démocratie

« En 1933… »

Déjà le titre est crétin Pier Paolo Pasolini

Réponse à une enquête sur l’émission de variétés de Rai Uno « Canzonissima », à l’occasion du début de la saison 1972-1973

Quand les intellectuels s’emparent du fouet Jean-Jacques Rosat

Orwell & la défense de l’homme ordinaire

Les lieux de loisirs George Orwell

Le « développement durable » Benoît Eugène

Une pollution mentale au service de l’industrie

Les Nations unies colonisées par les lobbies industriels Observatoire de l’Europe industrielle

Quand les mots ne sont plus les choses

La Leçon des choses

Phénomène cacochyme Klaus Bittermann

Le charme discret de la propagande Isabelle Kalinowski

Sur les falaises de marbre : Michel Vanoosthuyse

(Auto)critique ou (auto)mystification ?

Karl Kraus & nous Jacques Bouveresse

La réalité peut-elle dépasser la satire ?

Histoire radicale

La bombe Dwight Macdonald

Réflexions sur le progrès scientifique & la responsabilité individuelle en septembre 1945

Ce que raconte et surtout ce que ne raconte pas l’Histoire générale de l’ultra-gauche de Christophe Bourseiller Loren Goldner

Mais je ne meurs pas ; les dieux savent
Vieillir comme les perroquets,
Ils se déplument seulement
Et renouvellent leur plumage.

C’est dans les pays ennemis
Les lointaines contrées d’Europe
Que je veux fuir, pour entamer
Là-bas ma nouvelle carrière.

Heinrich Heine, Vitzliputzli

En france, l’évocation des liens de certains auteurs allemands avec le national-socialisme est tenue, depuis un demi-siècle, pour une impardonnable faute de goût. Aussi, rares sont ceux qui la commettent.

Je ne parle pas ici des interprètes qui jouent sur les deux tableaux, et feignent de reprendre à leur compte une certaine critique politique pour mieux sauver le culte. Ces prêtres laïcs sont toujours de la même Église.

Je parle de ceux qui n’ont pas peur d’appeler fascistes les relents de cette dévotion. Et qui ne trouvent le fascisme ni esthétiquement ni intellectuellement excitant.

Michel Vanoosthuyse est de ceux-là. On ne pourra pas lui donner la réplique habituelle, en disant que l’écrivain transcende l’homme et que les biographes ratent l’essentiel. En effet, c’est surtout de l’écrivain qu’il sera question ici : de kitsch et de mauvaise littérature. Son livre est une analyse de l’œuvre de Jünger, de ses structures apparentes et cachées, de sa facture peu subtile, en réalité.

L’argument du faux pas, rodé avec Heidegger, tombera également à plat. Michel Vanoosthuyse n’a aucunement l’intention de révéler dans ce livre des errements ponctuels : il pense que Jünger fut fasciste tout au long de sa vie.

Enfin, ceux qui voudront contrer la démonstration de cet ouvrage pourront s’épargner la peine de rechercher des citations hostiles au nazisme dans les entretiens accordés par l’écrivain à quelques groupies françaises. Il est un fait davantage probant : Jünger n’adhéra jamais au NSDAP. Plus urbain que Heidegger, il s’épargna cette vulgarité. Certes, il séjourna à Paris pendant l’Occupation en costume d’officier allemand ; cela put prêter à confusion, encore que les Français aient parfois eu un faible pour les officiers allemands de très bonne tenue. Mais Jünger, soyons précis, ne fut jamais nazi.

C’est justement cette propriété qui lui permit d’apporter au régime un soutien incomparable.

Les meilleures propagandes ne sont pas celles des sbires pleins de zèle ; paradoxalement, les entreprises systématiques d’infléchissement des opinions ont intérêt à l’existence de formes au moins relatives d’autonomie, et même à leur exhibition insistante. Les cautions qui émanent d’intellectuels occupant ces positions distinctes de simples officines du pouvoir sont, de fait, les plus précieuses. Leur efficacité est à la mesure de l’écart, si minime soit-il, qui les sépare du simple fonctionnariat idéologique. L’histoire des directives de propagande nazies, notamment de celles qui concernaient les orientations de la politique culturelle allemande dans la France occupée, fut travaillée par cette tension. Le projet de promouvoir à l’étranger la cohorte des écrivains allemands qui chantaient le régime fut assez rapidement abandonné au profit d’une politique de prestige qui mit au contraire en avant de grands auteurs classiques allemands, romantiques surtout, et des écrivains à succès qui ne donnaient pas dans la brochure de propagande. Jünger fut le fleuron de cette stratégie.

Les zélateurs de Jünger, comme ceux de Heidegger, ont coutume de faire valoir chez leurs mentors de minuscules variations par rapport à l’idéologie nazie officielle, dans lesquelles ils décèlent les marques d’un héroïsme foncier. Comme si un régime tel que le Troisième Reich avait eu besoin de quelques uniformes de plus. Ce qui lui manquait, au contraire, c’était le minimum de légitimité dont les intellectuels et les artistes sont parfois là pour simuler l’existence.

Le mépris pour les collaborateurs les plus veules n’est pas le seul fait de leurs adversaires politiques : il n’est peut-être jamais aussi fort que chez ceux qui les stipendient. Ce que les propagandes appellent au premier chef, en réalité, c’est l’assentiment de ceux qui peuvent se permettre de ne pas tomber dans la pure et simple propagande.

L’équation établie dans le titre de ce livre, Fascisme et littérature pure, affirme avec force que, chez Jünger mais aussi bien au-delà de Jünger, rien ne sert mieux les intérêts du fascisme toujours bien vivant que les formes euphémisées de son énonciation. Michel Vanoosthuyse les examine ici en tant que telles, en reconstituant le système de codification littéraire d’une idéologie du surhomme à l’usage des petits-bourgeois.

Isabelle Kalinowski

Réalisation : William Dodé