couverture
Agone 34
« Domestiquer les masses »
Parution : 28/10/2005
ISBN : 2748900405
Format papier : 264 pages (15 x 21 cm)
20.00 €
Épuisé

Commander

Format papier 
Lire en ligne 
Format PDF 
Format EPUB 

Accès libre

PDF 
EPUB 

Table des matières

Culture & propagande « Lille 2004 », capitale européenne de la culture Bendy Glu

Propagande & contrôle de l’esprit public Noam Chomsky

La conspiration Serge Halimi et Arnaud Rindel

Quand les journalistes (et leurs favoris) falsifient l’analyse critique des médias

Quand l’Union européenne s’adresse aux « masses » Benoît Eugène

La « citoyenneté européenne active » contre la démocratie

« En 1933… »

Déjà le titre est crétin Pier Paolo Pasolini

Réponse à une enquête sur l’émission de variétés de Rai Uno « Canzonissima », à l’occasion du début de la saison 1972-1973

Quand les intellectuels s’emparent du fouet Jean-Jacques Rosat

Orwell & la défense de l’homme ordinaire

Les lieux de loisirs George Orwell

Le « développement durable » Benoît Eugène

Une pollution mentale au service de l’industrie

Les Nations unies colonisées par les lobbies industriels Observatoire de l’Europe industrielle

Quand les mots ne sont plus les choses

La Leçon des choses

Phénomène cacochyme Klaus Bittermann

Le charme discret de la propagande Isabelle Kalinowski

Sur les falaises de marbre : Michel Vanoosthuyse

(Auto)critique ou (auto)mystification ?

Karl Kraus & nous Jacques Bouveresse

La réalité peut-elle dépasser la satire ?

Histoire radicale

La bombe Dwight Macdonald

Réflexions sur le progrès scientifique & la responsabilité individuelle en septembre 1945

Ce que raconte et surtout ce que ne raconte pas l’Histoire générale de l’ultra-gauche de Christophe Bourseiller Loren Goldner

Il n’a jamais eu que du mépris pour Hitler.
Philippe Barthelet, « Dossiers H », 2000

Au sein du mouvement völkisch […] se détache de l’ombre la figure du caporal Hitler, qui, cela ne fait aucun doute, laisse pressentir, comme celle de Mussolini déjà, l’apparition d’un tout nouveau type de Führer.
Ernst Jünger, 1925

Hitler est peut-être le plus grand orateur allemand.
Ernst Jünger, 1927

  • 1  Le mot Oberförster est à cet égard plus parlant que sa traduction (« Grand Forestier ») parce qu’i (...)
  • 2  La figure est présente dans Le Cœur aventureux de 1938 : « Et pour la méthode, ce fut Nigromontan (...)
  • 3  Ersnt Jünger, Sur les falaises de marbre, trad. Henri Thomas (1942), Gallimard, « L’Imaginaire », (...)
  • 4  Ibid., p. 9.

La publication de sur les falaises de marbre coïncide à peu près avec la déclaration de guerre de 1939. Le récit se compose de trois moments bien définis : un bonheur passé et un épilogue figurant la réintégration dans un ordre, qui encadrent un désordre annoncé d’abord par des signes et basculant ensuite dans l’horreur. […] À l’agencement horizontal de l’espace correspond un principe de hiérarchisation verticale du personnel romanesque selon l’axe haut vs bas. Les oppositions haut vs bas ne sont toutefois pas homologables aux oppositions sud (espace positif) vs nord (espace négatif). Chaque espace contient en effet sa hiérarchie propre. Le Grand Forestier, composé de ruse, de force et de cruauté, occupe le haut de la hiérarchie dans l’espace négatif1, le bas de l’échelle étant représenté dans cet espace-ci par la « canaille » (Gesindel) et la « crapule » (Gelichter), chasseurs et forestiers, les « Maurétaniens » occupant une position intermédiaire : les uns et les autres ont à voir avec la force, et la relation qui les enchaîne est celle des dominés au maître de la puissance. L’espace positif possède aussi sa hiérarchie. La position dominante est occupée par une figure invisible et tutélaire au pouvoir purement spirituel, Nigromontanus2, qui est donc l’antagonique du Grand Forestier. Le narrateur et le frère Othon sont ses disciples : c’est la sagesse de Nigromontanus qui les guide sur les chemins du Vrai, de l’« éternel », de l’« impérissable »3. Le gourou invisible s’incarne par ailleurs dans la figure du père Lampros, qui puise son pouvoir dans une spiritualité rayonnante. Le lien entre ces personnages et les deux protagonistes est donc celui d’une allégeance purement spirituelle, et on comprend qu’il est évidemment conçu comme l’opposé des rapports de violence qui sont de règle entre le Grand Forestier et ses affidés. Dans cet espace habitent cependant aussi des figures de reître en « brave chien » (Belovar), de Maurétanien en rupture de ban (Bracquemart) et le prince Sunmyra – trois personnages qui usent de la force (comme le narrateur au demeurant, qui reprend un moment du service, avant de réintégrer « la maison du père »), mais pour défendre l’« humanité » contre la barbarie. Encore faut-il s’entendre sur le terme « humanité ». Le narrateur participe de l’« humanité » en ce qu’il partage avec quelques autres les mêmes valeurs « spirituelles ». La formule récurrente « nous les hommes » ne concerne pas l’humanité en général mais le groupe de ceux qui se soumettent aux valeurs auxquelles l’« humanité » est identifiée, dans laquelle le narrateur se comprend et dans laquelle il comprend aussi son lecteur – qu’il espère séduire en l’intégrant d’emblée dans le même espace valorisé. C’est la fonction de l’adresse initiale : « Vous connaissez tous cette intraitable mélancolie qui s’empare de nous au souvenir des temps heureux.4 » Ainsi le récit repose-t-il tout entier sur une opposition non-humain vs humain, l’humain représentant ce que Jünger naguère avait abhorré.

Résistance ?

Pareille diction narrative, volontairement déconnectée de tout référent empirique immédiatement repérable, appelle plus que toute autre l’interprétation. Elle invite implicitement le lecteur à faire le chemin inverse de l’auteur-poète, qui s’était donné pour tâche de « spiritualiser les données brutes ». De quelles « données brutes » s’agit-il ? se demande le lecteur. Et comme il n’a pas nécessairement beaucoup d’imagination, ou qu’il est très partisan ou bien ignorant, il va au plus court.

  • 5  Cité par Frédéric de Towarnicki, Ernst Jünger, récits d’un passeur de siècle, rencontres et conver (...)
  • 6  Ibid., p. 27.
  • 7  Jean-Michel Palmier, Les Écrits politiques de Heidegger, L’Herne, 1968.

On a donc fait de ce récit un texte à clefs, les clefs variant parfois d’une lecture à l’autre mais appartenant néanmoins toujours au même trousseau. Il est ainsi à peu près entendu que Sur les falaises de marbre relève de cette littérature que la germanistique qualifie traditionnellement de « l’émigration intérieure », par quoi elle désigne une littérature plus ou moins cryptée et plus ou moins lucide d’opposition au nazisme, écrite par celles et ceux qui étaient restés bon gré mal gré sur place, parce qu’ils n’avaient pas non plus les mêmes raisons de s’exiler qu’un Alfred Döblin ou qu’un Lion Feuchtwanger. […] En 1949, il n’est pas mauvais de commencer à fournir Jünger en lettres de noblesse antinazies. [… Ainsi,] pour Banine, l’admiratrice patentée, Jünger est « le seul écrivain allemand qui ait osé écrire en Allemagne même, sous le règne de Hitler, un livre contre la tyrannie5 ». […] Selon Jean-Michel Palmier, cité par Towarnicki, Jünger serait allé « jusqu’à la limite de ce qui était possible sous la dictature nazie6 ». C’est faux : à la limite, on peut se taire plutôt que d’être équivoque. Le même déclare ailleurs que les Falaises de marbre sont « la plus courageuse et la plus profonde critique du nazisme faite par un écrivain allemand non émigré, vivant sur le sol même de l’Allemagne7 ». Profonde ?

  • 8  Didier Sénécal, Lire, février 1995.
  • 9  Julien Hervier, Entretiens avec Ernst Jünger, « Arcades », Gallimard, 1986, p. 46-47.
  • 10  Le bourreau Barbie avait plutôt les traits fins. Et beaucoup de SS avaient le goût artiste. La car (...)
  • 11  Julien Hervier, Entretiens avec Ernst Jünger, op. cit., p. 40]

On insiste beaucoup sur l’aspect prémonitoire de l’œuvre, l’échec sanglant du prince Sunmyra de la fiction annonçant celui du Stauffenberg de l’Histoire et le charnier du « Rouissage » (Köppels-Bleek) prophétisant les camps d’extermination. Pour l’un, les Falaises est un « roman prémonitoire dans lequel [Jünger] annonce les grands équarrissages à venir8 » ; pour une autre, « le petit roman [est un] tragique avant-goût de la rébellion du 20 juillet 1944 ». Dans ses entretiens avec ses amis français, Jünger réintroduit une dimension politique qu’il récuse ailleurs ou en même temps, exploitant habilement et selon les circonstances le caractère énigmatique du texte. Il ne manque pas d’insister sur un « don de seconde vue » qu’auraient les gens de Basse-Saxe et dont il aurait hérité de son arrière-grand-mère : « J’ai certaines façons d’appréhender les choses dont je suis en fait redevable à mes aïeux de Westphalie. […] La poétesse von Droste-Hülshoff […] décrit avec une grande précision les caractères et les physionomies des gens qui possèdent le don de seconde vue. Il faut avouer que, dans Sur les falaises de marbre, plus d’un trait vient de là. […] Après le 20 juillet, j’ai constaté avec stupéfaction que j’avais décrit assez exactement les événements. Le prince de Sunmyra n’est personne d’autre que Stauffenberg.9 » Les Récits d’un passeur de siècle renvoient l’écho, en l’amplifiant considérablement : « Vous savez, il suffisait de voir ce petit groupe d’amis aux fronts immenses et aux mentons délicats [sic], et en face d’eux, siégeant avenue Foch, les SS avec leurs fronts étroits et leurs énormes mâchoires [resic10] pour deviner ce qui allait se passer lorsqu’ils se rencontreraient. C’est tout à fait ce que j’avais décrit d’avance dans Sur les falaises de marbre, la résistance du prince Sumyra [sic], homme droit, sensible, ayant le sens de la légitimité, symbole d’une aristocratie exsangue mais encore digne, victime prédestinée du pouvoir brutal du Grand Forestier. […] Lorsque j’ai appris que c’était le comte Stauffenberg – un des plus vieux noms de la noblesse allemande – qui avait commis l’attentat, je me suis dit : lui aussi ressemble au prince Sumyra [resic] qui est vaincu dans son combat.11 »

  • 12  » La publication de ce livre, en 1939, a dérangé les hautes sphères du régime. Vous avez eu des en (...)

On évoque longuement aussi les ennuis que Jünger aurait failli connaître à la publication du livre. Le Reichsleiter Boulher, préposé à la censure et à quelques autres basses besognes, aurait attiré l’attention de son Führer sur l’hétérodoxie du livre, mais le Führer aurait répondu qu’il « fallait laisser Jünger tranquille ». Il n’existe pas de preuve formelle de cette attaque, mais Towarnicki comme Hervier lui accordent une large place12. Le régime laisse donc Jünger « tranquille », il ne le chicane pas, puisque le Führer en personne en aurait décidé ainsi.

  • 13  Dans son ouvrage sur Le Nazisme et la culture, Lionel Richard signale qu’une « ordonnance du 25 av (...)
  • 14  Le récit est traduit en français par Henri Thomas dès 1942 – il s’agit de la traduction toujours e (...)
  • 15 Ibid., p. 228.
  • 16  Chiffres et indications fournis par Erwin Rotermund et Heidrun Ehrke-Rotermund, Texte und Vorstudi (...)
  • 17  H. Ernst, Die Weltliteratur, 1940, p. 153. Cité par Erwin Rotermund et Heidrun Ehrke-Rotermund, Te (...)

Cependant, les faits sont là et ils sont têtus : voici un livre réputé antinazi et dangereux pour le régime, qui passe les multiples barrières de la censure établies par les vigiles de la Reichsschrifttumsabteilung im Reichsministerium für Volksaufklärung und Propaganda, de la Reichsschrifttumsstelle beim Reichsministerium für Volksaufklärung und Propaganda, de la Reichsstelle für das Volksbüchererwesen, de l’Amt Schrifttumspflege, etc.13 ; que les préposés à la mission culturelle allemande à l’étranger et dans les pays occupés s’empressent de faire traduire14 ; qui est édité en 1939 par une maison très accueillante aux publications nazies pures et dures (la Hanseatische Verlagsanstalt de Hambourg), qui connaît immédiatement six éditions successives et dont le tirage atteint 6 700 exemplaires en 1943 (quand le tirage moyen d’un roman sous le Troisième Reich est de 3 000 exemplaires15) ; que la Wehrmacht à Paris fait tirer en 1942 à 20 000 exemplaires et distribuer dans ses « librairies mobiles du front » (fahrbare Frontbuchhandlungen) et autres « librairies de l’armée » (Heeresbüchereien) ; à propos duquel on n’a relevé aucune attaque dans la presse nationale-socialiste16 ; qui non seulement fait l’objet dès sa parution de nombreux comptes rendus favorables, mais est accueilli dans une histoire nationale-socialiste de la littérature comme la Volkhafte Dichtung der Zeit (cinquième édition 1940) d’un nommé Langenbucher, et commenté élogieusement en août 1940 par la revue Weltliteratur, aux mains de la SS – Jünger y est qualifié de « meilleur prosaïste de notre temps » ; l’auteur « se tient sans doute au-dessus des choses de notre monde, mais non au-delà d’elles ». Et s’il est vrai qu’il « prend non sans risque à témoin le monde du rêve », du moins s’est-il décidé une fois de plus pour le réel, puisqu’« il se trouve de nouveau comme soldat sur le front et que c’est une fois de plus dans le réel […] qu’il vit le choc entre la force et le droit »17 – le droit allemand, bien sûr, et la force française.

  • 18  Julien Hervier, Entretiens avec Ernst Jünger, op. cit., p. 31-32.
  • 19  Helmut Heissenbüttel et Walter Höllerer racontent comment, dans les lycées, on préparait les élève (...)

Un doute vient : comment se fait-il qu’un texte censé « paraphraser le présent » de façon tellement polémique ait pu passer sans encombre tant de barrières et même bénéficier d’un traitement de faveur ? Il est bien sûr possible de faire valoir des considérations tactiques de la part des autorités. S’en prendre à Jünger eût été conforter l’idée d’une analogie entre le monde décrit et décrié dans la fiction et la réalité politique contemporaine, fournir à la parabole un sens univoque et fâcheux ; c’eût été un aveu. Jünger fait valoir cet argument : « Laisser s’accréditer l’idée que le personnage du Grand Forestier pouvait s’apparenter au sien [celui de Hitler] aurait été, de toute façon, une monumentale erreur.18 » Certes. Jünger constituait par ailleurs un capital symbolique considérable, sur lequel le régime ne cessait de tirer des traites. L’étude de ses récits de guerre faisait partie des programmes scolaires et servait à la formation de cet idéal héroïque du sacrifice que le régime se préparait à exploiter en grand sur l’ensemble des fronts19. Jünger ne se commettait pas, mais il acceptait les rentes que ses livres de guerre tant aimés du Führer lui assuraient. Après tout, le régime réalisait son vœu : il faisait en sorte que l’exemple des « soldats du front » de la Première Guerre ne restât pas vain, mais servît aux générations suivantes, sur le front russe et ailleurs. Se déclarer « contre la trahison littéraire à l’égard des soldats de la Grande Guerre » figure au nombre des incantations scandant l’autodafé de livres (Bücherverbrennung) du 10 mai 1933, dont fut victime, entre autres, Erich Maria Remarque. Les états de service de Jünger le mettaient à l’abri de ce désagrément. Il n’eût pas été habile de la part des autorités de chicaner un auteur offert à la jeunesse en exemple de ce qu’elle devait être et de ce qu’elle devait faire. Enfin, s’agissant des faveurs de la Wehrmacht, on pourrait aussi invoquer les conflits entre l’armée et le parti à Paris, le récit de Jünger serait devenu un enjeu, etc.

  • 20  Jünger, qui joue toujours sur plusieurs tableaux à la fois, se dit lui-même surpris par les identi (...)

Les considérations qui précèdent restent toutefois extérieures au texte. Sur la foi de témoignages a posteriori, on donne comme politiquement correcte une lecture d’un récit dont la propriété est d’en permettre plusieurs20. Partant de l’interprétation antinazie, on considère comme entendu que la publication du texte n’a pu être tolérée que pour des raisons tactiques. Il serait toutefois dommage de se priver d’une question : et si ce récit de 1939 n’offrait rien qui, du point de vue national-socialiste, ne fût dicible ? Si, dans le contexte historique et politique de 1939, la parabole de Jünger était tout simplement recevable, voire instrumentalisable par les nazis ? Et si le texte fournissait suffisamment d’arguments pour qu’on laissât « Jünger tranquille », sans même avoir à se référer à ses états de service antérieurs ? La réponse à ces questions implique que l’on retourne au récit.

Un texte retors :
le tourniquet des identités

  • 21  L’auteur développe longuement son analyse du Travailleur p. 115-140 de Fascisme et littérature pur (...)
  • 22  Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre, op. cit., p. 48]

À mille lieues du monde du Travailleur, arc-bouté sur la modernité technique21, le texte des Falaises transporte d’emblée son lecteur dans l’utopie d’un ordre immobile, scandé immuablement par le retour du même, caractérisé par la succession régulière des travaux et des jours et des plaisirs saisonniers ; c’est un monde de paysans vignerons en relation organique avec leur terre, protégés par « les antiques génies de la contrée » et en communion secrète avec les ancêtres : « Et les morts, comme si les tombes s’étaient ouvertes, surgissaient invisiblement. Ils nous environnent dès que notre regard se pose avec amour sur une terre à l’antique culture, et tout comme leur héritage est vivant dans la pierre et dans le sillon, leur âme très ancienne est présente sur les terres et les campagnes.22 » Au mythe dynamique du Travailleur fait place le mythe régressif de l’âge d’or identifié à une société de petits propriétaires à l’abri des châteaux et des cloîtres, au sein de laquelle paysans, féodaux et prêtres vivent en symbiose. Ce qui, au cours des années 1920 et 1930, était rejeté avec mépris et violence comme régression romantique et confié à la « destruction » délimite à présent l’espace de positivité dont l’anéantissement est synonyme de catastrophe.

  • 23 Ibid., p. 42.
  • 24 Ibid., p. 24.
  • 25  Adolf Hitler, Mein Kampf, Zentralverlag der NSDAP, Munich, 1941, p. 285 – traduction Michel Vanoos (...)

On aurait tort de ne voir dans cette évolution qu’inconséquence, bien entendu. Les années du nazisme triomphant ont appris à Jünger ce que « destruction » veut dire dans les faits, même si elle ne le touche pas personnellement. Faire toutefois du nazisme le destructeur d’un ordre ancestral économise le retour autocritique sur le combat nationaliste contre la démocratie et ne dit rien non plus des causes de l’émergence de la tyrannie contemporaine : suggérer qu’elle rompt avec le monde lumineux et pré-industriel des ancêtres est une perspective critique un peu courte. En revanche, cela peut laisser entendre que ce n’est pas d’elle qu’il est question, car le nazisme lui-même n’a eu de cesse de se référer au passé mythique. La figuration d’un tel passé est une facilité – la figuration romanesque des soubassements historiques réels de la tyrannie eût été plus difficile et surtout plus dangereuse. C’est pourquoi le narrateur recule explicitement devant cette tâche : « Ainsi se forment dans les grands Ordres [Orden] les galeries secrètes, les caveaux où nul historien ne saurait nous guider23 » – souligné par moi. Elle eût nécessité par exemple un retour sur le rôle de l’intellectuel nationaliste dans le triomphe de la « barbarie » (autocritique complètement escamotée dans les Falaises et ailleurs) ; et elle eût levé une ambiguïté essentielle dont le maintien garantissait au contraire l’innocuité réelle du texte : car le nazisme n’a jamais cessé de se présenter comme le restaurateur de l’ordre détruit par la démocratie et le cosmopolitisme, et des vraies valeurs attachées à la terre, à la tradition, aux ancêtres ; il n’a manqué ni de peintres, ni de poètes, ni de romanciers pour exalter la figure du paysan, de l’artisan et le culte des ancêtres. C’est bien pourquoi les premières pages du récit ne prennent nullement à rebrousse-poil le lecteur allemand domestiqué de l’époque ni ceux qui le domestiquaient. Elles représentent un monde avec lequel les uns et les autres pouvaient entrer en sympathie, tout comme ils pouvaient fort bien accepter aussi qu’une bibliothèque possédât des livres enluminés, des ouvrages de botanique, « les pères de l’Église, les penseurs, les auteurs classiques anciens et modernes, et surtout une collection de dictionnaires et d’encyclopédies de toute espèce24 », œuvres que n’avait nullement menacées l’autodafé de 1933 et que Mein Kampf recommandait comme autant de manifestations de la culture à opposer aux divers visages détestés de l’art et de la littérature modernes dégénérés, bref à tout ce qui, de près ou de loin, ressemblait à du « bolchevisme culturel ». « Mais que sont donc Schiller, Goethe et Shakespeare en face des héros de la littérature allemande moderne ? Des phénomènes anciens, usés, ayant fait leur temps, dépassés. Car c’était la caractéristique de cette époque : elle ne se contentait pas de produire elle-même davantage de saleté, elle souillait en outre toute vraie grandeur du passé. […] Plus infâmes et misérables sont les produits d’une époque et de ses individus, plus on hait les témoins d’un passé supérieur en grandeur et dignité. » Est-ce du Jünger ? C’est du Hitler25. Et c’est ce que les Falaises de marbre nous expliquent.

  • 26  C’est un effet de style que manque la traduction française. Jünger multiplie les mots « élevés », (...)
  • 27  Julius Evola (1898-1974) est l’un des idéologues du fascisme italien dans sa version païenne et la (...)
  • 28  Julius Evola, « Über die metaphysische Begründung des Rassegedankens », Europäische Revue, XVI, 1. (...)

Loin de « haïr » les témoins de la grandeur et de la dignité passées, Sur les falaises leur rend un hommage appuyé. À l’opposé des velléités modernistes présentes dix ans plus tôt, le récit cultive le bel-écrire, le style élevé et noble et volontiers archaïsant26. Avec les Falaises de marbre, Jünger offre à son public un modèle d’écriture recherchée, maniérée à force de tenue et à mille lieues des expérimentations langagières de la prose du xxe siècle, à commencer par celle de l’ennemi, Céline. Il est clair que, d’un strict point de vue stylistique, ce texte ne courait pas non plus le risque d’être stigmatisé comme « art dégénéré ». Au contraire : sa facture « classiciste » et archaïsante ne pouvait que disposer favorablement les contempteurs nazis du « bolchevisme culturel », sans compter le vaste groupe des Bildungsbürger ordinaires. Dans la Europäische Revue, aux mains des nazis, l’ami de Jünger Julius Evola27 n’écrivait-il pas, dans un article intitulé « Le fondement métaphysique de l’idée de race », que le « calme, le style, la clarté, la souveraineté, la discipline, la force et l’esprit olympien doivent être les repères de toute figuration de la vie au sens aryen »28 ?

  • 29  « Mais à l’époque, on a tout de suite dit : “Le Grand Forestier, c’est Goering.” Mais ça pouvait t (...)
  • 30  Jünger emploie le mot Wob, qui suggère, plutôt qu’un grouillement, l’idée d’une force souterraine (...)
  • 31  Ersnt Jünger, Sur les falaises de marbre, op. cit., p. 72-73.

La description du déclin et de la prise de pouvoir par le tyran, il est certes possible de la lire jusqu’à un certain point, dans ses modalités externes et spectaculaires, en référence à la venue des nazis au pouvoir. Cette histoire-là ne trouve toutefois à se loger qu’en partie dans le récit de Jünger. Faire du satrape viveur et tout oriental qu’est par certains côtés le Grand Forestier le décalque de Hitler, c’est être myope. Que les victimes du Grand Forestier et de ses sbires soient justement les artisans et les paysans sédentaires de la Marina, fidèles à leurs rites, à leurs fêtes et à leurs ancêtres, amateurs d’ordre, devrait inciter à la prudence, ou suggérer, si l’on veut à tout prix maintenir l’interprétation antinazie du roman, que Jünger ne comprend décidément rien à la politique ; en réalité, il la comprend trop bien. En revanche, c’est une histoire qui s’applique davantage à la version « bolchevique » de la tyrannie, interprétation vers laquelle Jünger, toujours sensible à l’air du temps – et le temps dans les années d’après-guerre était à la « guerre froide » –, ne manquera pas d’orienter ultérieurement le lecteur29. D’autres détails plaident au demeurant en faveur de cette interprétation. « Partout où les édifices que dresse l’ordre humain menaçaient ruine, son engeance surgissait telle un fouillis de champignons. Elle grouillait30 et s’agitait, là où les domestiques refusaient obéissance à la maison héréditaire et sur les navires où la mutinerie éclatait pendant la tempête, et dans les batailles où l’on abandonnait son seigneur et roi.31 » Toutes actions qui rappellent plutôt, si l’on cherche des référents historiques assez récents à l’époque, la mutinerie des marins du Potemkine ou celle des marins de Kiel en novembre 1918 et que, de toute façon, le Führer des Allemands n’a eu de cesse de condamner avec une véhémence rageuse, parce qu’elles enfreignent la loi sacro-sainte de l’obéissance absolue à l’autorité, la Gefolgschaft, à laquelle Jünger continue donc de se référer comme au bon vieux temps de son militantisme nationaliste, avec cette différence que la référence est cette fois seulement implicite.

  • 32  La traduction en 1942 de der große Boss par « grand maître » est très approximative (ibid., p. 72) (...)
  • 33  Ibid., p. 42.

Le texte brouille les pistes à dessein. C’est pourquoi, au jeu des identifications, l’analyste ne parvient à aucune certitude. Satrape oriental, le « Vieux » est aussi l’ogre des contes de fées, et il est aussi appelé le « boss » (der große Boss)32, et donc également stylisé en chef mafieux. Mais contrairement à l’Arturo Ui de Brecht, qui décrit l’ascension de Hitler à la manière d’une histoire de gangsters et espère en tirer des effets précis de pédagogie politique, l’allusion de Jünger ne sert qu’à compliquer le jeu. Le « Vieux » vit aussi au fond des grands bois qu’il « aimait à nommer sa forêt de Teutoburg, en maître qu’il était dans l’art de feindre une droiture pleine d’embûches33 », allusion à un mythe fondateur des Germains, dont le « Vieux » se fait l’héritier indu, et nous voici ramenés à Hitler ou à l’un de ses paladins. À chercher les identités, on ne sort pas du tourniquet.

Les questions de forme ne sont pas des questions formelles

Or, ce ne sont pas les éléments qui composent la fable qu’il faut seulement interroger, mais c’est la fable elle-même et sa dynamique. Il n’est pas exclu alors qu’on découvre de curieuses et secrètes connivences idéologiques entre l’objet supposé visé par le récit et le récit lui-même.

Deux représentations se télescopent en effet et ce télescopage révèle le degré d’intrication objective (quand bien même Jünger la récuserait sur le plan subjectif) entre l’aristocratisme de Jünger et l’idéologie démagogique et xénophobe des nazis.

  • 34  Ibid., p. 54.
  • 35  Jünger ne se fera pas faute, comme il sera d’usage ensuite dans la Nouvelle Droite en France, d’as (...)
  • 36  Cité par Bernt Engelmann, Einig gegen Recht und Freiheit. Ein deutsches Geschichtsbuch, 2e partie, (...)

Le texte de Jünger reprend pour commencer à son compte, en style « élevé », la vieille hantise de l’envahissement de l’ordre établi (que figure spatialement la Marina) par le demos, qualifié de « canaille » – « Gesindel », « Gelichter », deux mots aux occurrences très nombreuses –, gens de corde sans foi ni loi, lie de la « société », « vermine » (Ungeziefer), « vers de feu » (Feuerwürmer), barbares sans dignité se livrant au crime pour le plaisir du crime, capables des « choses les plus viles et les plus basses dont homme soit capable34 ». Préjugé social et jugement moral vont ici de pair. Jünger n’innove évidemment pas. En Allemagne, la représentation du peuple en populace est depuis le milieu du xixe siècle au moins un stéréotype du roman, et de ses images de la Révolution française en particulier35. […] Bien plus tard, la presse Hugenberg creusera la même veine et ne cessera de dénoncer « la terreur rouge des rues » (Straßenterror der Roten). Dans tel numéro du Völkischer Beobachter, Hans Frank, collègue de Carl Schmitt, futur gouverneur de la Pologne martyrisée et futur pendu de Nuremberg, peut parler de la « canaille [Gelichter] juive dans ces cavernes du vice36 ». Le mot Gelichter, dont Jünger fait un abondant usage, est en vogue chez les nazis.

  • 37  Ersnt Jünger, Sur les falaises de marbre, op. cit., p. 43.

Les mêmes représentations du demos déchaîné travaillent à satiété le texte de Jünger. Pour les interpréter, il convient toutefois de prendre en compte l’autre trait dynamique fondamental, qui s’agrège au premier : c’est que l’envahissement de l’ordre par l’anarchie est le fait d’éléments décrits non seulement comme inférieurs mais comme étrangers. Le Mal a le visage de la canaille étrangère. La topographie romanesque joue de ce point de vue un rôle capital. L’espace n’est pas homogène, il est partagé entre un « ici » et un « là-bas » menaçant. Le péril est logé d’abord « ailleurs », de l’autre côté des falaises, c’est-à-dire de l’autre côté de la frontière, et il ne s’insinue « ici » que parce que le corps social sain commence à présenter des signes d’exténuation. « Parfois, debout sur la terrasse et parcourant du regard la couronne des jardins en fleurs, nous percevions comme un souffle de secrète fatigue et d’anarchie.37 »

  • 38 Ibid., p. 49.

Il est significatif que Jünger oppose à la figure emblématique du paysan-vigneron et de l’artisan, enracinés dans leur terroir et une culture dont l’origine se perd dans la nuit des temps, la figure hautement significative du nomade. Celui-ci représente le danger par excellence, parce qu’il est inassignable à un lieu défini, et ce n’est pas un hasard non plus si ce nomade inassignable pérégrine le long des marécages – le Sumpf ou Sumpfland qui, dans l’idéologie nationaliste et nationale-socialiste, désigne par métaphore la démocratie de Weimar soupçonnée de toutes les compromissions avec l’Autre, pays des marécages sur lequel règne déjà le Grand Forestier38. La mère Allemagne, telle qu’en elle-même l’éternité la change, est menacée dans son identité par l’Autre. Le monde de la Marina est un monde fermé sur lui-même qui se passe des échanges. La menace survient quand la frontière est franchie par l’Autre. Autrement dit, le texte sollicite les fantasmes et les peurs de l’invasion et de la corruption par des éléments exogènes.

  • 39 Ibid., p. 70.
  • 40 Ibid., p. 72.
  • 41  Ibid., p. 66.
  • 42  Ibid., p. 71.

De ce point de vue, il n’est pas sans intérêt non plus de considérer les visages particuliers que le texte attribue, dans le contexte de 1939, à cet Étranger redoutable. « Dans ces profondeurs forestières s’était réfugié tout ce qui avait pu fuir la destruction pendant les guerres et durant ces temps de troubles publics – Huns, Tartares, Tsiganes, Albigeois et sectes hérétiques de toute sorte. S’étaient joints à eux, les éternels échappés des prévôtés et des bourreaux, les groupes dispersés des grandes bandes de pillards venus de Pologne ou du Rhin inférieur39 », toute une sous-humanité barbare d’« êtres errants40 », parlant, au lieu d’une langue pure, « une sorte de sabir où s’était mêlé ce que toutes les langues ont de pire et qui semblait pétri de fange sanglante41 », et dont les gros bataillons, à côté des criminels échappés de leurs geôles ou venant du Rhin inférieur, sont constitués par des hordes venues de l’Est. Dans le contexte de 1939, l’allusion aux Tartares et aux Polonais ne devait pas passer inaperçue, et que dire de celle concernant les Tsiganes ? Pareille signalétique s’accorde assez bien avec la propagande officielle, qui ne cesse d’alimenter la hantise des Allemands. Et il n’est pas jusqu’au Juif Nilüfer, lui aussi un « errant » chassé de Smyrne devenu « hôte de ces forêts42 », qui ne soit associé, de manière ambiguë, comme témoin, à ce monde de ténèbres. Le voisinage du Juif et des autres éléments de la « sombre engeance » (dunkle Brut) est insidieux.

  • 43  Adolf Hitler, Mein Kampf, op. cit., p. 750-751 – traduction Michel Vanoosthuyse.

Tout ce monde représente ce que la propagande jour après jour stigmatise et qui était déjà naturellement présent dans Mein Kampf. Il n’est pas inutile, par exemple, de relire la représentation du Grand Forestier, ce mélange de cruauté et de ruse, à la lumière de ce qu’écrivait Hitler en 1923 à propos de la Russie et qui était enseigné dans les écoles : « Que l’on n’oublie jamais que les dirigeants de l’actuelle Russie sont de vils criminels couverts de sang, qu’il s’agit ici de la lie de l’humanité. […] Que l’on n’oublie pas non plus que ces puissants appartiennent à un peuple qui offre un mélange rare de cruauté bestiale et d’art incroyable du mensonge, et se croit autorisé aujourd’hui plus que jamais à imposer son oppression sanglante au monde entier. […] On ne passe pas de contrat […] avec des individus pour lesquels aucun contrat ne serait sacré, puisqu’ils ne sont pas sur cette terre les représentants de l’honneur et de la bonne foi, mais ceux du mensonge, de la tromperie, du vol, du pillage, du brigandage. […] Le Juif va son chemin, un chemin qui consiste à s’insinuer dans les peuples et à les ronger de l’intérieur, et il combat avec ses armes, le mensonge et la calomnie, le poison et la désagrégation, intensifiant son combat jusqu’à l’extermination sanglante de l’adversaire honni.43 »

  • 44  Ersnt Jünger, Sur les falaises de marbre, op. cit., resp. p. 53, 61, 72, 93.
  • 45  Ibid., p. 149, 174, 71.

Les métaphores organiques, empruntées à l’univers végétal, au moyen desquelles sont décrits les progrès du mal, renvoient les Allemands à des images avec lesquelles les discours de toutes les officines völkisch et nazies les ont familiarisés de longue main, images du corps sain envahi par la maladie et souillé par la saleté : « C’est ainsi que la destruction envahit un corps épuisé par des blessures que l’homme sain remarque à peine » ; « Pareille à l’épidémie qui trouve un terrain encore intact, la haine s’y déchaîna puissamment » ; « Ainsi se répandait par les canaux du monde un sombre flot de sang jailli de ces lieux » ; « Tandis que dans le pays le crime prospérait comme le réseau des moisissures sur le bois pourri. »44 Pour désigner la sous-humanité du demos étranger envahisseur, les rats sont très sollicités : « Le marais en même temps résonnait de sifflets et de voix rauques comme si tout un peuple de rats s’y fût déchaîné. Visiblement la canaille s’enhardissait comme elle ose le faire dans la boue des ruisseaux et des bagnes, quand elle est sûre d’avoir le nombre pour elle » ; « Ils se coulaient déjà dans la haie comme des rats » ; « On voyait, à lire son écrit, l’histoire du monde se refléter comme en de troubles marais aux bords desquels nichent les rats. »45

  • 46  Ibid., p. 117, 126, 81, 139.
  • 47  « La discipline ne signifie pas autre chose, que ce soit la discipline sacerdotale et ascétique or (...)
  • 48  Le Sankt-Galler Tagblatt du 12 décembre 1942 utilise dans sa recension des Falaises de marbre le t (...)
  • 49  Ersnt Jünger, Sur les falaises de marbre, op. cit., resp. p. 61. 66, 148.
  • 50  Ibid., p. 140.

La vision aristocratique d’une « caste de guerriers » – des chefs chevaleresques  et leurs vassaux, tel Belovar, qui est une « une bonne arme qu’on tient bien en mains », des porteurs de la « bonne épée », tel le héros-narrateur chez les « cavaliers pourpres », engagé « dans les ardents combats de cavalerie où le sol résonne sous le sabot des chevaux, où la poitrine s’élargit glorieusement »46 – continue d’être le lieu idéologique à partir duquel le narrateur raconte son histoire, quoiqu’il ait troqué entre-temps l’héroïsme guerrier contre l’héroïsme ascétique de l’« esprit ». Mais l’héroïsme de l’esprit et l’héroïsme des armes sont les deux modalités d’un même idéal de discipline47, et tous deux distinguent l’univers des « hommes » de celui des sous-hommes48, vermine nuisible, canaille armée des « armes les plus viles », « mineures » ou « ignobles »49; et la guerre contre cette sous-humanité n’est pas une vraie guerre, ne saurait être un combat « chevaleresque » à la façon de l’expédition contre Alta Plana (la Première Guerre mondiale, ainsi mythifiée ?), car « les armes qu’on a brandies contre de tels hommes, on ne peut s’en servir contre des bourreaux et des valets de bourreaux50 » – les nazis se serviront du même argument pour justifier l’abandon de lois de la guerre et la terreur exercée à l’Est contre les partisans et, d’une manière générale, contre tous les résistants qualifiés de terroristes. Ils n’ont toutefois pas l’apanage de cette pratique, qui connaît ses avatars contemporains. Règne ici une grande ambiguïté : car les oppositions haut vs bas, sain vs malade et le lexique qui les décline, le « chevalier » Jünger les partage avec ceux-là mêmes dont la critique dit généralement qu’il les dénonce comme barbares. Un même cadre de pensée est en place, qui partage l’humanité en hommes et en non-hommes. Et cette ambiguïté est plus grande encore si l’on considère que la disqualification comme « non humain » concerne, pour le demos nazi prétendument visé au premier chef et pour le noble chevalier, en partie la même « canaille » : Tartares et Polonais, autant dire les barbares slaves, Tsiganes et, de façon plus subtile et insidieuse, Juifs. Le livre dit jusqu’où peut aller l’alliance du nazisme et de la chevalerie et jusqu’où elle ira, effectivement.

  • 51  Ibid., p. 146.
  • 52  Ibid., p. 156, 158.

Les autorités nazies ne s’y sont pas trompées, ni la Wehrmacht, qui opéra en 1942 un tirage supplémentaire du livre. Pense-t-on vraiment que le soldat qui, paraît-il, emportait les Falaises dans son paquetage au fond des forêts du Caucase ait vu dans les « Lémures » les nazis qui l’envoyaient à la mort ? « Nous nous enfoncions dans les forêts des Lémures qui sont sans droit et sans ordre humains et chez qui nulle gloire ne se pouvait cueillir.51 » Sans doute semblable phrase pouvait-elle lui rappeler la situation qu’il était en train de vivre, mais il ne voyait pas dans les « Lémures » ses maîtres nazis, comme on voudrait nous le faire croire. Il voyait bien plutôt en eux les groupes de partisans surgis du fond des forêts ; et il est vraisemblable alors que le Grand Forestier se confondait dans sa tête embrouillée avec le Petit Père des Peuples qui le traquait avec ses hordes de chiens furieux et… rouges. « La meute rouge […] fondit sur nous comme une tempête », « mais les dogues rouges étaient plus nombreux », « jaillissant tantôt des buissons obscurs, tantôt de la fumée des tisons, l’un ou l’autre des rouges animaux bondissait sur nous52 ».

  • 53  Ibid., p. 65.

La volupté dans la mort héroïque : voilà un motif central des récits de guerre, auquel le Jünger de 1939 reste encore sensible, quoique sous une forme très littérarisée : le combat des meutes est la version « littéraire » de descriptions qui abondent dans Orages d’acier et les autres récits de guerre. « Lâchées comme des meutes en lutte, les troupes d’élite des nations se ruaient par la pénombre, assaillants intrépides dressés à se jeter vers la mort au coup de sifflet.53 » Prenant la comparaison au pied de la lettre, Jünger décrit dans les Falaises une belle « chiennerie », comme dirait Flaubert. La différence avec la guerre de 1914-1918, qui reste incontestablement celle qu’il préfère, c’est que les chiens d’alors étaient présentés comme égaux en courage et en noblesse, alors que ceux de la fiction de 1939 ne le sont plus, le demos encanaillé ayant définitivement envahi le champ de bataille. La guerre n’est décidément plus ce qu’elle était, mais s’il est moins possible d’en exalter la gloire, il est toujours permis d’en tirer quelques beaux effets littéraires.

Notes

1  Le mot Oberförster est à cet égard plus parlant que sa traduction (« Grand Forestier ») parce qu’il signale plus nettement la position « au-dessus » (ober).

2  La figure est présente dans Le Cœur aventureux de 1938 : « Et pour la méthode, ce fut Nigromontan qui m’initia, maître excellent, dont ma mémoire malheureusement a mal conservé l’image. Que j’aie pu l’oublier si complètement, la cause en est dans le soin qu’il prenait lui-même d’effacer derrière lui sa trace, comme une bête gîtant au plus profond des fourrés. Mais la comparaison est mal choisie ; je dirais plutôt de lui qu’il était comme un trait de lumière, révélant les choses cachées, sans cesser lui-même d’être invisible » (Ersnt Jünger, Le Cœur aventureux (1938), trad. Henri Thomas (1942), Gallimard, « L’Imaginaire », 1969, p. 40-44).

3  Ersnt Jünger, Sur les falaises de marbre, trad. Henri Thomas (1942), Gallimard, « L’Imaginaire », 1979, resp. p. 99 et 94.

4  Ibid., p. 9.

5  Cité par Frédéric de Towarnicki, Ernst Jünger, récits d’un passeur de siècle, rencontres et conversations, Le Rocher, 2000, p. 121].

6  Ibid., p. 27.

7  Jean-Michel Palmier, Les Écrits politiques de Heidegger, L’Herne, 1968.

8  Didier Sénécal, Lire, février 1995.

9  Julien Hervier, Entretiens avec Ernst Jünger, « Arcades », Gallimard, 1986, p. 46-47.

10  Le bourreau Barbie avait plutôt les traits fins. Et beaucoup de SS avaient le goût artiste. La caricature ne fait pas nécessairement une pensée politique.

11  Julien Hervier, Entretiens avec Ernst Jünger, op. cit., p. 40]

12  » La publication de ce livre, en 1939, a dérangé les hautes sphères du régime. Vous avez eu des ennuis ? demande Towarnicki — Mon éditeur, en tout cas, en eut des insomnies. […] Je me trouvais alors sur la ligne Siegfried. C’est là que j’appris que le débat avait gagné les hautes sphères du parti. […] Ma femme, que je ne connaissais pas encore, alors étudiante à Berlin, me raconta plus tard : “Quand deux ou trois étudiants parlaient à voix basse dans les couloirs de l’université, on pouvait être sûr qu’ils parlaient des Falaises de marbre.” [sic] On m’a rapporté que lors d’une réunion de hauts fonctionnaires du parti à Berlin, le Reichsleiter Philipp Boulher se serait plaint à Hitler. […] Hitler aurait répondu : “Laissez Jünger tranquille” » – souligné par moi (op. cit., p. 31). Towarnicki revient plus loin sur le même sujet (ibid., p. 82-84) ; lire aussi Hervier (op. cit., p. 90-91). D’un texte à l’autre, certains détails divergent, ce qui jette une ombre sur la solidité du témoignage. Ainsi, chez Towarnicki, Jünger dit : « Quelques amis, mon frère le poète Friedrich Georg, m’avaient dit : “Si on ne fait rien contre toi d’ici quinze jours, on ne fera plus rien.” » (op. cit., p. 31) Cela devient chez Hervier : « Mon frère Friedrich Georg […] m’avait dit : “À mon avis, ils vont interdire le livre dans les six semaines, ou bien ils laisseront aller les choses.” » (op. cit., p. 91) Jünger était déjà revenu sur ce passé dans La Cabane dans la vigne (extraits de Die Hütte im Weinberg - Jahre der Okkupation, in Strahlungen II, DTV, Munich, 1995, trad. Michel Vanoosthuyse, p. 618].

13  Dans son ouvrage sur Le Nazisme et la culture, Lionel Richard signale qu’une « ordonnance du 25 avril 1935 tenait à la disposition des diffuseurs et des libraires la liste des ouvrages qui avaient été considérés comme de nature à mettre en péril la volonté de culture national-socialiste, et que la propagation de ces livres, sous quelque forme que ce fût, était rigoureusement interdite. » (Le Nazisme et la culture, Maspero, 1978, p. 219.)

14  Le récit est traduit en français par Henri Thomas dès 1942 – il s’agit de la traduction toujours en circulation ; récit traduit à la même date en néerlandais et en italien.

15 Ibid., p. 228.

16  Chiffres et indications fournis par Erwin Rotermund et Heidrun Ehrke-Rotermund, Texte und Vorstudien zur « verdeckten Schreibweise » im Dritten Reich, Wilhelm Fink, Munich, 1999. Pour le détail du contrôle de la vie littéraire sous le Troisième Reich, on peut consulter Norbert Hopster et Petra Josting, Literaturlenkung im Dritten Reich, Olms, Hildesheim-Zurich-New York, 1993.

17  H. Ernst, Die Weltliteratur, 1940, p. 153. Cité par Erwin Rotermund et Heidrun Ehrke-Rotermund, Texte und Vorstudien…, op. cit.

18  Julien Hervier, Entretiens avec Ernst Jünger, op. cit., p. 31-32.

19  Helmut Heissenbüttel et Walter Höllerer racontent comment, dans les lycées, on préparait les élèves à l’héroïsme et on les conditionnait avec les livres de Jünger (Streit-Zeit-Schrift VI, 2, 1968).

20  Jünger, qui joue toujours sur plusieurs tableaux à la fois, se dit lui-même surpris par les identifications courantes (tout en encourageant ailleurs l’interprétation antinazie du roman) : « J’avais certes prévu des choses de ce genre, mais je ne les avais pas préméditées. L’identité des types est soumise à d’autres lois que celle des individus dans le roman social. » (Die Hütte im Weinberg, op. cit., p. 436).

21  L’auteur développe longuement son analyse du Travailleur p. 115-140 de Fascisme et littérature pure, op. cit.

22  Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre, op. cit., p. 48]

23 Ibid., p. 42.

24 Ibid., p. 24.

25  Adolf Hitler, Mein Kampf, Zentralverlag der NSDAP, Munich, 1941, p. 285 – traduction Michel Vanoosthuyse. Que le national-socialisme se fasse aussi le défenseur de la culture auprès des couches cultivées, et soit ainsi compris par elles, c’est une réalité qui n’échappe pas à l’attention des chercheurs sérieux : « Nous ne devrions pas oublier que le national-socialisme s’y entend habilement pour se faire passer auprès des gens de culture pour un “mouvement culturel” ; et même les gens cultivés parmi les nationaux-socialistes en sont convaincus. Le national-socialisme apparaît à beaucoup comme le garant de l’ordre, comme une force de maintien de l’État face au chaos menaçant, comme le sauveur de la culture allemande en face d’un prétendu danger pour la vie de la nation : le bolchevisme culturel. » Georg Bollenbeck, « Das unrühmliche Ende einer widersprüchlichen Geschichte » (« La fin sans gloire d’une histoire contradictoire »), in Gérard Raulet (dir.), Historismus, Sonderweg und dritte Wege, Schriften zur politischen Kultur der Weimarer Republik 5, Peter Lang, Francfort, 2001, p. 313.

26  C’est un effet de style que manque la traduction française. Jünger multiplie les mots « élevés », anciens ou « poétiques », comme Wingert pour Weinberg (« vignoble »), Tannicht pour Tannenwäldchen (« sapinière », traduit par « bois »), Meintat pour Untat (« crime », traduit par « cruauté »), Glast pour Glanz (« éclat »), etc. ; les termes recherchés comme Bauersmann pour Bauer (« paysan ») – sans doute trop commun ; spécialisés comme Dickung (emprunté au vocabulaire de la chasse), sans compter les innombrables termes qui sortent tout droit d’un manuel de botanique.

27  Julius Evola (1898-1974) est l’un des idéologues du fascisme italien dans sa version païenne et la plus radicale : « Nous voudrions un fascisme plus radical, plus intrépide, un fascisme vraiment absolu, fait de force pure, inaccessible à tout compromis. » Pareil discours lui valut l’attention bienveillante des nazis ; il travailla à un resserrement des liens entre les fascismes italien et allemand, en particulier pour la « défense de la race » contre le « péril juif ».

28  Julius Evola, « Über die metaphysische Begründung des Rassegedankens », Europäische Revue, XVI, 1. Halbband, janvier-juin 1940, p. 144.

29  « Mais à l’époque, on a tout de suite dit : “Le Grand Forestier, c’est Goering.” Mais ça pouvait tout aussi bien être Staline ; et c’est d’ailleurs comme cela que j’ai pu me défendre. […] Pour moi, Staline ressemble bien plus que Goering au Grand

Forestier. » (Entretiens avec Ernst Jünger, op. cit., p. 110) Dans La Cabane dans la vigne, publié après guerre, Jünger explique que « plus d’un pouvait et peut chausser ce soulier » (Die Hütte im Weinberg, op. cit., p. 618). L’avantage de cette parabole, c’est, apparemment, de se prêter à des interprétations tous azimuts.

30  Jünger emploie le mot Wob, qui suggère, plutôt qu’un grouillement, l’idée d’une force souterraine agissante ; le traducteur serait-il sensible lui-même à certains clichés concernant le demos ?

31  Ersnt Jünger, Sur les falaises de marbre, op. cit., p. 72-73.

32  La traduction en 1942 de der große Boss par « grand maître » est très approximative (ibid., p. 72). Un hasard ? Air du temps vichyste ? Toujours est-il que « grand maître » oriente vers la référence franc-maçonne, ce qui n’est évidemment pas le cas de « Boss ».

33  Ibid., p. 42.

34  Ibid., p. 54.

35  Jünger ne se fera pas faute, comme il sera d’usage ensuite dans la Nouvelle Droite en France, d’associer dans une même réprobation nazisme et Révolution française, celle-ci passant pour la matrice de celui-là.

36  Cité par Bernt Engelmann, Einig gegen Recht und Freiheit. Ein deutsches Geschichtsbuch, 2e partie, Steidl, Göttingen, 1995, p. 164.

37  Ersnt Jünger, Sur les falaises de marbre, op. cit., p. 43.

38 Ibid., p. 49.

39 Ibid., p. 70.

40 Ibid., p. 72.

41  Ibid., p. 66.

42  Ibid., p. 71.

43  Adolf Hitler, Mein Kampf, op. cit., p. 750-751 – traduction Michel Vanoosthuyse.

44  Ersnt Jünger, Sur les falaises de marbre, op. cit., resp. p. 53, 61, 72, 93.

45  Ibid., p. 149, 174, 71.

46  Ibid., p. 117, 126, 81, 139.

47  « La discipline ne signifie pas autre chose, que ce soit la discipline sacerdotale et ascétique orientée vers la mortification, ou la discipline guerrière et héroïque, orientée vers l’endurcissement. » (Ernst Jünger, Über den Schmerz (Sur la douleur, 1934), Sämtliche Werke, Essays I, Zweite Abbeilung, tome 7.)

48  Le Sankt-Galler Tagblatt du 12 décembre 1942 utilise dans sa recension des Falaises de marbre le terme de « sous-humanité démoniaque (dämonenhaftes Untermenschentum) » (lire Erwin Rotermund et Heidrun Ehrke-Rotermund, Texte und Vorstudien…, op. cit.).

49  Ersnt Jünger, Sur les falaises de marbre, op. cit., resp. p. 61. 66, 148.

50  Ibid., p. 140.

51  Ibid., p. 146.

52  Ibid., p. 156, 158.

53  Ibid., p. 65.

Michel Vanoosthuyse

Réalisation : William Dodé