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Agone 34
« Domestiquer les masses »
Parution : 28/10/2005
ISBN : 2748900405
Format papier : 264 pages (15 x 21 cm)
20.00 €
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Table des matières

Culture & propagande « Lille 2004 », capitale européenne de la culture Bendy Glu

Propagande & contrôle de l’esprit public Noam Chomsky

La conspiration Serge Halimi et Arnaud Rindel

Quand les journalistes (et leurs favoris) falsifient l’analyse critique des médias

Quand l’Union européenne s’adresse aux « masses » Benoît Eugène

La « citoyenneté européenne active » contre la démocratie

« En 1933… »

Déjà le titre est crétin Pier Paolo Pasolini

Réponse à une enquête sur l’émission de variétés de Rai Uno « Canzonissima », à l’occasion du début de la saison 1972-1973

Quand les intellectuels s’emparent du fouet Jean-Jacques Rosat

Orwell & la défense de l’homme ordinaire

Les lieux de loisirs George Orwell

Le « développement durable » Benoît Eugène

Une pollution mentale au service de l’industrie

Les Nations unies colonisées par les lobbies industriels Observatoire de l’Europe industrielle

Quand les mots ne sont plus les choses

La Leçon des choses

Phénomène cacochyme Klaus Bittermann

Le charme discret de la propagande Isabelle Kalinowski

Sur les falaises de marbre : Michel Vanoosthuyse

(Auto)critique ou (auto)mystification ?

Karl Kraus & nous Jacques Bouveresse

La réalité peut-elle dépasser la satire ?

Histoire radicale

La bombe Dwight Macdonald

Réflexions sur le progrès scientifique & la responsabilité individuelle en septembre 1945

Ce que raconte et surtout ce que ne raconte pas l’Histoire générale de l’ultra-gauche de Christophe Bourseiller Loren Goldner

  • 1  Karl Kraus, Die Fackel, n° 69, 1901, p. 13.

Ne perturbez pas les gens, mettez-vous à table.
Karl Kraus1

1 — Kraus a-t-il réellement exagéré ?

  • 2  Karl Kraus, « Tagebuch », Die Fackel, n° 256, 5 juin 1908, p. 15.

 « Il n’y a jamais rien eu de comparable dans ce siècle : une revue qui semblait tirer de l’actualité son effet extraordinaire atteint son public véritable seulement deux ou trois générations plus tard. “Mes lecteurs croient que j’écris pour le jour parce que j’écris à partir du jour. Je dois donc attendre que les choses dont je m’occupe aient pris de l’âge. À ce moment-là, elles recevront peut-être une actualité2.” Cette espérance, formulée il y a quatre-vingt-dix ans dans la Fackel, est devenue une réalité. L’œuvre de Karl Kraus n’a jamais été aussi complète, aussi susceptible d’être appréhendée simultanément dans son étendue gigantesque qu’aujourd’hui. Elle n’a jamais atteint une diffusion plus grande que dans les dernières décennies, lorsque, avec le total de 35 800 exemplaires des deux réimpressions de la Fackel par Kösel et Zweitausendeins et de la nouvelle édition en vingt volumes des œuvres de Kraus par Christian Wagenknecht chez Suhrkamp, il y a eu pour la première fois également des tentatives systématiques faites pour rendre possible la connaissance de Karl Kraus dans l’espace linguistique anglais, français et italien : The Last Days of Mankind, Les Derniers Jours de l’humanité ou Gli ultimati giorni dell’umanita ont été publiés à côté de transpositions en tchèque, en hongrois ou en japonais. À cela s’ajoutent avant tout, dans différentes langues, les traductions des aphorismes de même que d’essais choisis. »

  • 3  Karl Kraus, Die Fackel, CD-ROM Edition, herausgegeben von Friedrich Pfäfflin, K. G. Saur, 2002, De (...)
  • 4  Karl Kraus, Die Fackel, n° 1, début avril 1899, p. 1.

Ces lignes, qui ont été écrites en 1999 par Friedrich Pfäfflin, le responsable de la réédition du texte complet de la Fackel sur CD-ROM3, ne contiennent, à mon sens, aucune exagération. Il est tout à fait possible qu’une œuvre comme celle de Kraus, qui a été écrite presque entièrement à partir de l’actualité et même la plupart du temps de l’actualité la plus immédiate, ait dû attendre plusieurs générations pour trouver son public réel et que ce soit même seulement dans les dernières décennies qu’elle a commencé à le trouver effectivement. Dans le premier numéro de la Fackel, Kraus s’était présenté ouvertement comme un de ces « écervelés » politiques qui ne se satisfont d’aucun des programmes politiques existants, sans se sentir pour autant obligés de proposer eux-mêmes des solutions nouvelles : « Le programme politique de ce journal semble […] indigent ; ce n’est pas un “Ce que nous accomplissons” (“Was wir bringen”) tonitruant, mais un honnête “Ce que nous exécutons” (“Was wir umbringen”), qu’il s’est choisi comme mot d’ordre.4 » Mais il se pourrait que, sur ce point-là également, il ait fallu attendre plusieurs générations pour que l’on commence à se rendre compte que Kraus, qui n’était sûrement pas un politique, avait peut-être, malgré tout, un message politique important à faire passer et pour que celui-ci commence à devenir un peu moins inaudible.

  • 5  Simon Leys, cité in Jean-Claude Michéa, Orwell éducateur, Climats, Castelnau-le-Lez, 2003, p. 19. (...)

On pourrait très bien, me semble-t-il, dire aujourd’hui de lui à peu près la même chose que ce que Simon Leys disait de George Orwell dans Orwell ou l’Horreur de la politique (1984), et pour des raisons qui sont loin d’être aussi différentes qu’on est tenté de le croire à première vue (il n’est pas nécessaire d’insister sur le fait qu’« horreur de la politique » est une expression qui s’applique sûrement encore beaucoup plus à Kraus qu’à Orwell). « Aujourd’hui, écrit Simon Leys à propos du deuxième, je ne vois pas qu’il existe un seul écrivain dont l’œuvre pourrait nous être d’un usage plus pratique, plus urgent et plus immédiat. » Selon Leys, Orwell « était vraiment un de ces moines iconoclastes et inspirés qui, pour réchauffer le couvent par une froide nuit d’hiver, n’hésitent pas à prendre une hache et à faire du petit bois avec les statues saintes5 ». C’est une formule qui, à bien des égards, serait encore plus appropriée pour rendre compte de ce qu’a été réellement Kraus. Il aurait sans doute pu s’appliquer à lui-même – et il l’a, du reste, fait sous des formes différentes et dans un autre langage – la boutade d’Orwell, se qualifiant ironiquement d’« anarchiste tory », une expression que l’auteur de 1984 a utilisée également à propos de Swift, qui est un écrivain pour lequel ils éprouvaient tous les deux une admiration particulière. Et il est évident que, même si Kraus était certainement un penseur beaucoup moins politique et politiquement moins engagé qu’Orwell, on peut être tenté de les rapprocher l’un de l’autre sur un bon nombre de points, au nombre desquels figurent leur rejet instinctif et radical de toutes les « théologies » politiques, qu’elles soient de droite ou de gauche, et de toutes les conceptions théologiques de la politique, leur critique commune du « mythe du progrès » et de l’optimisme naïf des thuriféraires du progrès, leur refus de considérer la « modernisation » comme étant, dans tous les cas, synonyme du progrès, leur façon de ne jamais hésiter à balayer en premier lieu devant leur propre porte et à mener la lutte contre les membres de leur propre camp (y compris lorsque cela impliquait le risque d’être traité de « conservateur » ou de « réactionnaire »), leur tendance à défendre des idéaux et des valeurs datant de l’époque de la société pré-industrielle et que les progressistes avaient l’habitude de considérer comme dépassées, leur insistance sur la dimension « morale », plutôt que « scientifique », de l’idéal socialiste, etc.

  • 6  Alfred Pfabigan, Karl Kraus und derSozialismus, Eine politische Biographie, Europaverlag, Wien, 19 (...)

Le problème des relations de Kraus avec le socialisme constitue évidemment une question en soi, à laquelle Alfred Pfabigan a consacré un ouvrage entier6. Je reviendrai plus tard sur la façon dont Kraus lui-même a adhéré pendant un temps, de façon critique, au programme socialiste, sans jamais réussir à s’entendre réellement avec les partis et les appareils qui étaient censés le représenter. Je rappellerai simplement pour le moment qu’une « Association Karl Kraus » a été créée en 1930 et a existé pendant quelque temps à l’intérieur de la social-démocratie autrichienne. Dans un texte publié en 1932, ses membres s’expriment de la façon suivante sur les critiques formulées par Kraus contre la politique de leur parti : « Ce que Karl Kraus exige du parti coïncide […] avec l’esprit et le sens du programme du parti. Bien que Karl Kraus ne puisse exhiber aucune carte d’adhérent à un parti, il est le combattant le plus courageux de l’idée morale du socialisme, et si les choses se passaient comme elles le doivent, les travailleurs de tous les pays devraient être remplis de gratitude à son égard, parce qu’il leur montre le chemin qui conduit à un monde où “les frimeurs, que ce soit par la classe, par l’argent ou par la culture”, n’ont plus leur place. »

L’Association publiait un bulletin intitulé Nachrichtenblatt der Vereinigung Karl Kraus (Nouvelles de l’Association Karl Kraus), dont l’objectif principal était d’opposer la réalité social-démocrate, telle qu’elle se révélait dans la politique du parti et dans les articles de l’Arbeiter-Zeitung, à l’idéal socialiste, tel qu’il était supposé être défendu dans la Fackel. La revue était censée constituer également une sorte d’organe destiné à soutenir les efforts entrepris pour favoriser le développement et la promotion de la culture prolétarienne, mais elle n’a guère dépassé, sur ce point, le stade des déclarations d’intention. Kraus, dont les sympathies pour la Vienne rouge étaient connues, considérait sûrement avec une certaine bienveillance les tentatives de cette sorte. Il avait, du reste, commencé à donner certaines de ses lectures publiques devant des auditoires ouvriers, et c’est, semble-t-il, un public qu’il appréciait spécialement. (On peut penser que, en dépit de la vanité qui lui a été tellement reprochée, il ne se faisait pas beaucoup d’illusion sur les motivations réelles d’une partie de son public habituel, dont la présence s’expliquait avant tout par le snobisme et la volonté de ne pas rater un événement mondain.) Il avait aussi accepté que son nom figure dans le titre du bulletin et que certains de ses textes y soient reproduits, mais il a toujours fait le nécessaire pour que personne ne puisse être tenté de croire qu’il avait des liens réels avec l’Association. Et quand on lui a reproché, dans les dernières années, la trahison qu’il était censé avoir commise en se ralliant au régime de Dollfuss, il ne s’est pas privé de rappeler que ceux qui l’avaient pris pour un radical de gauche ou même simplement pour un homme de gauche l’avaient fait sans lui demander son avis et à leurs risques et périls.

  • 7  Jean-Claude Michéa, Orwell éducateur, op. cit., p. 11-12.

Ce n’est cependant probablement pas le genre de similitudes que je viens d’évoquer entre le cas de Kraus, qui a été lui aussi, au moins pendant un certain temps, une sorte de socialiste dissident, et celui d’Orwell, qui mérite le plus de retenir l’attention. On ne peut guère douter que le premier soit, comme le deuxième, un auteur pour notre temps, si l’on est convaincu que, comme le souligne Michéa, il ne peut pas y avoir de critique réelle du capitalisme sans un démontage en règle de l’« Imaginaire capitaliste », autrement dit, du genre d’imaginaire sur lequel repose le système capitaliste et qui gouverne le fonctionnement d’une partie toujours plus importante de nos esprits, y compris, bien entendu, de ceux de la plupart des critiques et des opposants habituels du système : « L’idée […] selon laquelle il serait possible de déconstruire l’emprise étouffante que l’Économie et la Technique modernes exercent sur notre vie quotidienne, sans procéder en parallèle (et même, dans bien des cas, au préalable) à une décontamination systématique de nos imaginaires individuels, me paraît, à la lumière de décennies d’aventures politiques dont l’échec était programmé, définitivement utopique.7 » Le mérite principal de Kraus est justement d’avoir compris beaucoup plus tôt que d’autres qu’on ne peut pas vouloir réformer une société en perdition si l’on ne s’attaque pas aussi aux dégâts et aux destructions qui sont en train d’être infligés à l’imagination, à la culture et au langage. Sur le dernier point, comme l’a souligné Adorno, on peut dire que, pour lui, loin d’être des phénomènes secondaires et anodins, les dévastations linguistiques sont annonciatrices de dévastations beaucoup plus graves, du point de vue social et humain, et que la critique du langage peut par conséquent être, dans certains cas, la forme par excellence de la critique sociale. C’est justement par son entreprise de déconstruction et de décontamination systématiques de l’imaginaire appauvri, stéréotypé et même le plus souvent infantilisé du type d’homme qu’ont produit la société capitaliste moderne et le règne universel du marché et de la marchandise, en même temps que du langage corrompu et dégradé dans lequel il en est désormais réduit à s’exprimer, que Kraus est devenu un auteur qui peut probablement être beaucoup mieux compris aujourd’hui qu’il ne l’était de son vivant et qui est plus que jamais indispensable. Dans son rôle de critique impitoyable de la société de consommation et de la société du spectacle, il a été souvent imité, par des gens qui la plupart du temps ne le connaissaient pas, mais je ne crois pas qu’il ait jamais été égalé et encore moins surpassé.

  • 8  Ibid., p. 168

Michéa écrit, à propos de la manière dont la « télé-réalité » peut-être perçue comme l’accomplissement ultime de l’idée de la Société du Spectacle et le triomphe définitif du principe selon lequel « un être humain n’existe que lorsqu’il est perçu, autrement dit que quand il se donne en spectacle » : « Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie pratiquement que chaque individu, pour peu qu’il s’autorise toujours un minimum de pensée personnelle, a désormais devant les yeux la possibilité quotidienne de vérifier par lui-même ce qu’est, dans son essence absurde et inhumaine, la Société du Spectacle.8 » J’ajouterais volontiers que cela signifie aussi que tous ceux qui sont encore capables, au moins jusqu’à un certain point, de penser par eux-mêmes ont désormais la possibilité d’éprouver quotidiennement, de la façon la plus concrète et la plus directe qui soit, la vérité profonde de tout ce que Kraus avait déjà dit sur la façon dont la représentation et l’image sont en train de supplanter complètement la réalité. Avec le concours des médias de l’époque, dont les moyens, comparés à ce qu’ils sont devenus aujourd’hui, pourraient sembler pourtant rétrospectivement assez dérisoires, la Première Guerre mondiale avait déjà commencé, pour Kraus, à illustrer le principe selon lequel le Spectacle, y compris quand la réalité à laquelle on est confronté est celle d’une guerre monstrueuse, est devenu, pour l’homme d’aujourd’hui, la seule et vraie Réalité.

2 — La satire krausienne & la réalité d’aujourd’hui

  • 9  Rappelons un événement déjà si ancien qu’il doit être oublié de la plupart des lecteurs : la parut (...)

Ce ne sont en tout cas pas les raisons de parler de Kraus qui risquent de manquer en ce moment. Ce qui se passe dans le domaine économique, politique, culturel et médiatique ne cesse malheureusement pas de justifier ses jugements les plus négatifs et ses prédictions les plus pessimistes sur le monde contemporain. Il n’y a guère de sujets dans l’actualité immédiate, depuis les révélations concernant le comportement immoral et les rémunérations scandaleuses de certains patrons malhonnêtes jusqu’aux déboires qu’a connus récemment le journal Le Monde9, en passant par la prime octroyée régulièrement au cynisme, à la vénalité et à la corruption dans tous les domaines, y compris, bien entendu, celui de la pensée et de la culture, qui ne donnent pas envie de citer tel ou tel passage d’un article de la Fackel.

Pour ce qui concerne la critique des médias, le nombre de livres qui ont été consacrés dans la période récente à cette question montre qu’il semble y avoir une certaine prise de conscience de l’existence d’un problème réel et sérieux. Mais en même temps, pour quelqu’un qui a lu Kraus et en a tiré certaines conséquences, la critique donne toujours plus ou moins l’impression d’enfoncer des portes qu’il avait déjà ouvertes toutes grandes et de ne pas ajouter grand-chose de nouveau à ce qu’il avait déjà décrit ou prédit. Et surtout, elle est, de façon générale, tellement soucieuse de ne jamais mettre en péril, aussi peu que ce soit, le pouvoir et l’institution qu’elle conteste, et de ménager en toutes circonstances la chèvre et le chou, qu’il l’aurait sûrement accueillie avec le même genre d’ironie féroce et de scepticisme radical que les accès de vertu et les velléités anti-corruptionnistes purement théoriques que manifestait de temps à autre la presse de son époque (aujourd’hui comme hier, la seule critique réellement acceptable est celle dont on peut être certain a priori qu’aucune conséquence sérieuse n’aura besoin d’être tirée). Quand je parle de chèvre et de chou à ménager en permanence, je pense à la chèvre d’un pouvoir (celui de la « journaille », comme l’appelait Kraus) bien décidé à ne renoncer à aucun de ses avantages et au chou de la protestation contre des abus qui deviennent tout de même, à certains moments, un peu trop criants – le sentiment qui domine chez l’homme ordinaire étant probablement que, d’une manière ou d’une autre, la chèvre se révélera une fois de plus capable d’avaler le chou. Autrement dit, on ne sait pas vraiment si le jeu qui se joue est un jeu dans lequel l’empire journalistique et médiatique est réellement mis en cause et peut-être menacé dans sa puissance ou, au contraire, s’il s’agit simplement d’un aspect particulier et devenu aujourd’hui à peu près obligatoire du jeu qu’il joue lui-même avec ses fidèles sujets en leur offrant de temps à autre le spectacle rassurant de sa propre contestation ou, en tout cas, de quelque chose qui extérieurement ressemble plus ou moins à cela. En disant qu’on ne sait pas vraiment cela, j’utilise, bien entendu, une simple façon de parler. Il y a, me semble-t-il, déjà longtemps que l’on connaît ou, en tout cas, devrait connaître la réponse.

Kraus a dit de Shakespeare qu’il savait déjà tout. En ce qui concerne les médias, c’est de l’auteur de cette affirmation, en dépit du fait qu’il n’a pas connu la télévision, qu’on est tenté de dire qu’il savait déjà tout. Philippe Val n’ajoute rien à ce qu’on pouvait lire déjà dans les articles de la Fackel quand il écrit dans Charlie Hebdo du mercredi 15 octobre 2003, à l’occasion du trentième anniversaire de Libération : « Libération souffre de la maladie dont souffrent tous les journaux en ce début de xxie siècle, maladie qui met en danger les démocraties occidentales en général : l’échec de la culture de masse. Le marketing a précipité dans l’impuissance tout effort pour rendre jouissive et indispensable la satisfaction de la curiosité intellectuelle. Petites cocottes en papier ballottées sur la crête des meilleures ventes, les pages qui sont peut-être les plus stratégiques errent dans le sillage des promotions télévisées. Mis à part l’utile décryptage de ces minables mythologies, on devrait les ignorer superbement dès lors qu’il s’agit de rendre compte du mouvement des idées. Plus que jamais aujourd’hui la culture relève de la résistance. »

Il est évidemment rare que les journaux parlent aussi clairement d’un « échec de la culture de masse », puisque c’est plutôt de cette culture-là (qu’ils reprochent régulièrement aux « universitaires », comme ils les appellent, et aux représentants de la « grande » culture en général de traiter de façon élitiste et méprisante) qu’ils sont supposés être les représentants et dont ils ont tout fait pour assurer le triomphe complet ou en tout cas la présence de plus en plus envahissante dans la vie de l’homme d’aujourd’hui. On aimerait, par conséquent, que l’auteur des lignes que je viens de citer nous dise avec la même clarté s’il croit sérieusement qu’à une époque où, comme il le dit, la culture relève essentiellement de la résistance, les journaux peuvent encore apporter une contribution significative à la culture et si ce n’est pas, en premier lieu, à leur pouvoir et à leur influence que doit s’efforcer de résister quelqu’un qui entend conserver un rapport avec la vraie culture.

Kraus ne croyait pas, pour sa part, à la possibilité de défendre celle-ci sans combattre la presse. Et il me semble aujourd’hui plus évident que jamais que, si l’on prétend défendre la culture, il est indispensable de le lire et d’essayer de s’inspirer de son exemple. Ceux qui, comme lui, avaient des yeux pour voir savaient déjà, au début du xxe siècle, de quelle maladie souffraient et allaient souffrir de plus en plus les journaux et à quel genre de conséquences il faut être préparé quand on a accepté que la gestion de la demande culturelle et la satisfaction de la curiosité intellectuelle deviennent, elles aussi, essentiellement une affaire de marketing. Mais malheureusement, quand ce sont les penseurs comme Kraus qui parlent d’une incompatibilité entre les exigences de la culture et celles du marché, d’un échec de la culture de masse et de la façon dont les journaux contribuent à propager l’inculture et peuvent constituer une menace pour la démocratie, on continue à croire qu’il est possible de régler le problème en se contentant de les accuser d’être des penseurs élitistes et réactionnaires qui n’ont rien compris à une évolution qui menaçait leurs certitudes et leurs privilèges.

  • 10  « Avant-propos » à Christopher Lasch, Culture de masse et culture populaire, traduit de l’anglais (...)
  • 11  Ibid., p. 9.

Comme le remarque Michéa, « l’édification méthodique d’une culture de masse, c’est-à-dire d’un ensemble d’œuvres, d’objets et d’attitudes, conçus et fabriqués selon les lois de l’industrie, et imposés aux hommes comme n’importe quelle autre marchandise, a sans doute constitué l’un des aspects les plus prévisibles du développement capitaliste ; aspect, du reste, analysé et dénoncé comme tel, dès les années 1930, dans les travaux précurseurs de l’école de Francfort10 ». Or un des précurseurs de l’école de Francfort sur cette question avait été justement Kraus. Et il n’est par conséquent pas surprenant qu’il tombe aujourd’hui, au même titre que les penseurs de l’école de Francfort, sous le coup d’une critique réputée « de gauche » qui veut que la réhabilitation de la culture de masse et donc des « nouvelles technologies de l’information et de la communication » qui la rendent possible soit désormais une obligation pour tous les intellectuels qui se préoccupent réellement de démocratie et d’égalité. Plus que n’importe qui d’autre, Kraus a toutes les chances d’être victime de ce que Michéa appelle « l’idée, désormais banalisée dans les médias et validée par la sociologie d’État, que toute critique un peu radicale du Spectacle et de l’industrie culturelle ne pouvait procéder que d’une pensée conservatrice, d’un élitisme bourgeois ou, selon les plus psychologues, d’un esprit chagrin et nostalgique11 ». Comme une bonne partie de la gauche intellectuelle s’est apparemment ralliée sans difficulté à cette idée, la position de Kraus, qui est un auteur dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle a toujours eu des difficultés sérieuses avec lui, ne risque guère de s’améliorer à ses yeux : il ne peut apparaître (dans le meilleur des cas) que comme un des exemples les plus typiques qui soient de l’« esprit chagrin et nostalgique » qui est resté pour son malheur totalement insensible aux promesses contenues – pour tout esprit positif et moderne – dans le perfectionnement des techniques de communication et l’avènement des grands empires de la communication, la toute-puissance des médias et l’avènement de la culture de masse.

  • 12  Marcel Martinet, « Misère de la culture concédée au peuple », Culture prolétarienne, Agone, 2004, (...)

Ce que Kraus a vu depuis le début dans le journal est exactement ce que Marcel Martinet, dans un livre paru en 1935 et consacré justement au problème de la culture populaire, appelait « le grand abrutisseur des masses », qui a démontré de façon spectaculaire l’étendue de son pouvoir et la réalité de l’emprise qu’il exerce sur les esprits pendant la Première Guerre mondiale. Kraus lui-même n’aurait sans doute pas reculé devant le paradoxe qui consiste à affirmer que l’ignorance peut être préférable à une éducation dont l’ambition principale semble être devenue de rendre l’individu capable de lire au moins (et malheureusement aussi au plus) le journal : « Que lit-il, l’homme qui sait lire, qui ne sait que lire ? Il lit le grand abrutisseur des masses, le journal. Le paysan illettré, l’artisan d’autrefois pouvaient penser par eux-mêmes. L’homme d’aujourd’hui, le crâne bourré par son journal, pense ce que son journal veut qu’il pense. Bien entendu, la machine sociale est assez habilement réglée pour que le journal qui atteint la presque unanimité du peuple, Petit Idiot ou feuille locale, répande partout une opinion unique, l’opinion officielle, orthodoxe, le plus hideux triomphe de la médiocratie. Et c’est la même canaille de politique et de presse qui accuse les révolutionnaires de vouloir niveler l’intelligence, elle qui vit de cette exploitation en grand de la sottise, d’un modèle uniforme de sottise ! Le résultat de cette instruction prostituée, on l’a vu pendant la guerre, surtout aux premiers mois : quarante millions d’êtres humains, pour ne parler que de notre pays, se jetant, contre la plus simple humanité, contre leurs plus clairs intérêts, sur les plus évidents et les plus criminels mensonges. Certes l’ignorance, modeste et capable de réflexion, valait mieux qu’une telle science ! Le pire ennemi de l’intelligence, le pire ennemi de la révolution aujourd’hui ce n’est plus l’ignorance, mais l’instruction faussée, tronquée, truquée, telle que la société bourgeoise la donne au peuple.12 »

  • 13  Ibid., p. 76-77.

Kraus était convaincu, lui aussi, que l’homme d’aujourd’hui pense essentiellement ce que le journal veut qu’il pense et que, même s’il est important que l’opinion imposée soit « présentée avec des nuances apparentes, sous des étiquettes variées », on peut constater que « de plus en plus une direction pratiquement unique et qui n’est même pas très mystérieuse se charge de cette répartition d’apparences, qui fait essentiellement partie du système et de ses nécessités, qui lui garantit sa domination réelle »13. Si l’on en reste au niveau des apparences, on peut, bien entendu, protester avec indignation contre cette affirmation dogmatique et réductrice en faisant remarquer que le pluralisme existe bel et bien dans les faits et que tout le monde est d’accord pour le considérer comme essentiel. Mais tout le problème est justement de savoir s’il correspond à quelque chose de plus réel et de plus profond qu’une simple « répartition des apparences », dont le premier venu est capable de comprendre qu’elle est absolument indispensable et doit à tout prix être préservée, justement, si l’on peut dire, pour sauver au moins les apparences.

En ce moment, la critique des médias est incontestablement à l’ordre du jour. Mais, selon toute probabilité, après avoir constitué pendant un certain temps un sujet plus ou moins obligé et avoir même bénéficié d’une certaine actualité médiatique, elle ne tardera pas à laisser la place à des questions plus importantes, les journaux retourneront à leurs façons de faire habituelles, avec le sentiment du devoir accompli en matière d’autocritique vertueuse et courageuse, et les choses reprendront leur cours normal sans que rien ait changé pour l’essentiel. On ne peut évidemment pas s’attendre à autre chose, tant que la presse elle-même disposera du droit de décider de façon à peu près unilatérale si le moment est venu ou non de la critiquer et, parmi toutes les critiques qui lui sont adressées, quelles sont celles qui sont fondées et méritent d’être prises en considération et celles dont il n’y a pas lieu de tenir compte. Kraus avait évidemment compris très tôt que, tant que la critique de la presse sera obligée, pour réussir à se faire entendre et espérer produire quelques effets, de passer par cette même presse, il n’y aura aucune chance qu’elle conduise à des résultats significatifs.

Il faudrait être singulièrement naïf pour s’imaginer que, quand les journaux consentent à entendre ou choisissent de formuler eux-mêmes des critiques contre le pouvoir qu’ils représentent et la façon dont ils l’exercent, c’est avec l’intention réelle et sérieuse de se réformer. Il s’agit manifestement plutôt, pour l’essentiel, de montrer qu’ils n’ont pas besoin de le faire, puisqu’ils sont d’ores et déjà capables d’accepter les mises en question les plus sévères et prêts à en tenir compte. Le problème est qu’il semble y avoir une différence considérable entre être toujours prêt en théorie à tenir compte de la critique et estimer que le moment est venu de le faire réellement. Pris individuellement, les journaux donnent toujours plus ou moins l’impression de penser que la critique de la presse est indispensable mais doit rester, autant que possible, abstraite et générale : elle ne peut pas les concerner eux-mêmes et exiger qu’ils fassent, de leur côté, quelque chose de concret pour que les choses aient une chance de s’améliorer. C’est une situation que l’on pourrait décrire à l’aide du principe : « Cela ne va certes pas très bien pour telles ou telles raisons, mais on ne voit rien de précis à faire pour que cela puisse éventuellement aller mieux. »

C’est toujours de cette façon qu’est abordée, par exemple, la question soulevée par la pratique, souvent déplorée en principe, mais finalement très bien acceptée dans les faits, du copinage généralisé : ce n’est certes pas une façon de procéder qui puisse être considérée comme réellement équitable et satisfaisante, mais, concrètement parlant, il n’y a pas et il n’y aura jamais de raison sérieuse d’essayer de changer quoi que ce soit. On ne doit donc surtout pas s’attendre à ce que la critique reçoive le genre de réponse qui serait pourtant le plus approprié et le plus susceptible de la désarmer, à savoir celui qui consisterait à essayer de modifier réellement ce qui ne va pas. Ceux qui ont compris ce genre de chose ne peuvent guère être surpris qu’un journal comme Le Monde, après avoir fait beaucoup de bruit en publiant une sorte de code de bonne conduite auquel il était censé se conformer et dont il était entendu que le lecteur devait pouvoir le lui opposer, au cas où il oublierait de mettre ses actes en accord avec ses principes, se soit révélé, à la première occasion, incapable de réagir à une critique sérieuse autrement que sur le mode de la dénégation globale, de la théorie du complot, du procès d’intention et de la calomnie.

  • 14  Ces lignes ont été écrites à un moment où il était encore question, pour le journal, d’obtenir une (...)

Aussi sérieuses que puissent être les réserves et les objections qu’il y aurait lieu de formuler à propos du livre auquel je viens de faire allusion, il faut avouer que, quand on voit le journal mis en cause choisir de défendre ce qu’il s’obstine à présenter comme son honneur bafoué devant les tribunaux, dans ce qui s’annonce d’ores et déjà comme un procès à grand spectacle, on est irrésistiblement tenté de penser à ce que Kraus avait dit à propos d’une action de cette sorte intentée par un journal, à savoir que cela rappelait singulièrement l’histoire du pauvre diable qui se plaint d’un vol de plusieurs millions. Pour commenter comme il convient cet événement majeur, qui est prévu, à ce qu’on dit, pour l’automne 2004, c’est évidemment d’une plume comme la sienne qu’il faudrait disposer14. Mais il penserait peut-être aussi, s’il était à notre place, que le spectacle d’un journal essayant de se faire décerner un brevet de moralité et de vertu par la justice montre surtout qu’il y a des moments dans lesquels la réalité elle-même dépasse tellement la satire que la satire n’a plus d’objet.

Un exemple assez amusant de la façon dont la presse peut couper, en toute candeur, l’herbe sous le pied du satiriste et qui aurait sans doute beaucoup inspiré Kraus a été fourni tout récemment par Le Nouvel Observateur. Le numéro du 30 octobre au 5 novembre 2003 comporte une grande enquête intitulée « La face cachée du journalisme », au sujet de laquelle il est dit que la maxime d’Albert Londres, « porter la plume dans la plaie », va être appliquée par les journalistes à leur propre métier. Mais on trouve dans le même numéro de cet hebdomadaire un dossier qui ne comporte pas moins de cinq pages entières, consacré à la célébration d’un livre qui vient d’être publié par son propre directeur, Jean Daniel, La Prison juive, dossier dans lequel on n’a pas oublié – c’est presque la moindre des choses – d’inclure un article de l’auteur lui-même. On pourrait objecter, il est vrai, que l’application de la maxime selon laquelle on n’est jamais si bien servi que par soi-même n’appartient sûrement pas à la face cachée du journalisme, mais est pratiquée, au contraire, quotidiennement de la façon la plus ouverte qui soit.

  • 15  Bernard Poulet, Le Pouvoir du Monde. Quand un journal veut changer la France, La Découverte, Paris (...)

Il ne se passe pratiquement pas de semaine sans que l’on obtienne, aussi bien de la presse que du monde politique et économique, une confirmation supplémentaire du fait que, comme Kraus l’a souligné de façon répétée, on est aujourd’hui d’autant plus chatouilleux sur la question de l’honneur que l’on en a moins et d’autant plus enclin à parler d’éthique et de déontologie que l’on ignore à quoi peut ressembler ce genre de chose. Même les journalistes sont devenus apparemment capables de se rendre compte de ce qui se passe, tout au moins quand il s’agit de leurs confrères : « Le Monde a créé une nouvelle pratique journalistique : le dérapage avec alibi. Il passe son temps à édicter des règles que les journalistes doivent respecter. Et plus les erreurs se multiplient, plus les règles et les procédures sont renforcées. Jamais, au temps de Beuve-Méry, on n’avait éprouvé le besoin d’édicter autant de codes de bonne conduite. Il n’y en avait simplement pas. La bonne conduite allait de soi.15 » On ne peut qu’être d’accord avec l’auteur de ces lignes, à quelques détails près : il idéalise considérablement le comportement du Monde d’hier et surtout il prend le lecteur pour un naïf s’il espère le convaincre que la pratique du dérapage journalistique avec alibi et l’application du vieux principe cynique Fac et excusa constituent une invention récente que nous devons au Monde.

Il se peut, effectivement, qu’un journal de référence comme Le Monde manifeste une répugnance encore plus grande que d’autres a reconnaître clairement ses fautes et à s’en excuser réellement et sincèrement. La comparaison avec les journaux anglo-saxons, qui, comme l’a fait le New York Times dans l’affaire Jayson Blair, sont capables de publier de temps à autres de véritables excuses pour les manquements dont ils se sont rendus coupables, n’est sûrement pas à l’avantage du Monde et de la presse française en général. On peut constater aisément qu’il n’arrive que de façon rarissime, chez nous, qu’un journal reconnaisse clairement avoir commis une erreur ou une mauvaise action, et que tous les journaux ont la même tendance caractéristique à minimiser le tort qu’il peuvent causer aux individus ou aux institutions en publiant des informations inexactes (voir par exemple l’affaire du bagagiste de Roissy). Quelqu’un qui a été victime de procédés de cette sorte et qui essaie de protester sait qu’il sera à peu près immanquablement accusé de faire beaucoup d’histoires pour peu de chose. Le vrai progrès serait, bien entendu, que les journaux se rendent compte que ce n’est pas à eux qu’il appartient de juger de la réalité et de l’importance du préjudice qu’ils peuvent infliger à autrui en ne respectant pas les règles qu’ils sont censés appliquer et qu’ils se chargent eux-mêmes périodiquement de rappeler.

Il faudrait parler aussi, et on pourrait le faire longuement, du comportement des intellectuels, qui, en ce moment, justifie de façon tout à fait remarquable le peu d’estime que Kraus éprouvait, de façon générale, pour eux et qui n’a, bien entendu, rien à voir avec une forme quelconque d’anti-intellectualisme. Rarement, en effet, on aura vu les intellectuels les plus réputés et la corporation intellectuelle dans son ensemble manifester un tel conformisme et un respect aussi spontané pour toutes les puissances, les grandeurs, les valeurs et les autorités établies. Voir l’intelligence se prosterner tous les jours aussi ouvertement non seulement devant le pouvoir politique en place, qui n’a eu apparemment aucune difficulté à la mettre de son côté, mais également devant toutes les formes de réussite et de consécration que l’on peut concevoir en matière économique, sociale, culturelle et médiatique, est une chose qui n’aurait évidemment pas beaucoup étonné Kraus. Après tout, comme l’a dit Musil, il était presque inévitable que, après avoir essayé vainement de réconcilier la sphère de la puissance avec celle de l’esprit, on finisse par résoudre le problème en décrétant que le pouvoir et l’argent eux-mêmes ont de l’esprit et sont même probablement, d’une certaine façon, l’esprit lui-même. Il ne peut plus guère y avoir de doute sur le fait que c’est bien là que nous en sommes aujourd’hui et que même les intellectuels ont fini, eux aussi, par penser, dans leur grande majorité, de cette façon, autrement dit, par estimer que le pouvoir, la richesse et la célébrité médiatique sont des choses qu’on ne peut décidément pas se permettre de prendre à la légère quand il s’agit de juger de la valeur réelle d’un individu ou d’une idée.

  • 16  Karl Kraus, Die Fackel, n° 293, décembre 1909, p. 29.
  • 17  Karl Kraus, Die Fackel, n° 890-905, 1934, p. 65.

Comme je l’ai dit, Kraus n’avait pas, de manière générale, une estime beaucoup plus grande pour les intellectuels que pour les journalistes. Dans « Prozess Friedjung », il parle du « doute principiel qu’il éprouve à l’égard de la faculté de jugement du monde intellectuel d’aujourd’hui » et qui, dit-il, « me met au-dessus de l’effort que je devrais fournir pour descendre au niveau de chacun de ses idéaux singuliers »16. Bien des années plus tard, dans le numéro 890-905 de Die Fackel, paru en 1934, qui contient le texte fameux « Warum Die Fackel nicht erscheint » (« Pourquoi la Fackel ne paraît pas »), il explique aux écrivains qui se croient autorisés à lui reprocher son silence et à lui faire la leçon sur la question de l’engagement que, pour lui, « le monde des littérateurs est déterminé de la même façon par la non-imagination (Nichtvorstellung) du réel que par l’imagination de l’impossible »17. C’est cette combinaison de la promptitude à imaginer ce qui ne peut pas et ne pourra jamais être avec l’incapacité d’imaginer ce qui est pourtant on ne peut plus réel et tangible (comme par exemple les horreurs inconcevables de la Première Guerre mondiale) qui constitue, aux yeux de Kraus, la maladie principale des représentants de l’intellect contemporain. Même si les circonstances sont aujourd’hui bien différentes, cela me semble être une caractérisation qui n’a rien perdu de sa pertinence.

Kraus aurait été évidemment très amusé si on lui avait objecté, comme on le fait souvent, que la dépréciation du monde intellectuel par des gens qui en sont eux-mêmes les représentants risque de fournir des armes aux ennemis de l’intelligence et aux formes les plus suspectes et les plus dangereuses de l’anti-intellectualisme. Une des choses qui l’ont le plus indigné en 1933 et dont il parle longuement dans la Troisième nuit de Walpurgis a été justement la facilité avec laquelle un bon nombre d’intellectuels qui comptaient parmi les plus éminents, comme par exemple Heidegger, ont accepté sans difficulté et même demandé ouvertement le sacrifice de l’intellect. Car pour lui qui, n’étant pas philosophe, ne se sentait pas tenu de trouver au texte de Heidegger un sens plus profond et plus respectable que celui qu’il semble bel et bien avoir, c’est tout bonnement le sacrifice de l’intellect qu’exigeait, si l’on consent à appeler les choses par leur nom, le Discours de rectorat.

  • 18  Gerald Stieg, « Delirium austriacum oder Die Geburt des Adolf Hitler aus dem Geist des Schnadahüpf (...)

Si l’on songe à la polémique de Kraus contre la façon dont Hermann Bahr, après sa conversion au catholicisme, avait pris l’habitude d’étaler ses convictions, ses émotions et ses états d’âme religieux dans le Neues Wiener Journal, on peut même se dire qu’il y a peut-être également quelque chose à apprendre des articles de la Fackel sur les problèmes qui se posent en ce moment au sujet du respect de la laïcité. Comme le dit Gerald Stieg, la position de Kraus est, sur un point au moins, indiscutablement correcte : « L’étalage éhonté  de la sphère privée religieuse dans des médias qui sont tout à fait inappropriés pour cela est une préfiguration des pratiques les plus pernicieuses du striptease psychique qui nourrit le voyeurisme devenu aujourd’hui universel.18 » On imagine sans peine le parti que Kraus aurait pu tirer, par exemple, du cas récent de deux adolescentes qui ne voulaient à aucun prix montrer leurs cheveux à l’école, mais n’ont vu, en revanche, aucun inconvénient à exhiber des convictions religieuses qui auraient pu très bien rester privées dans une émission de télévision comme celle de Thierry Ardisson, et tout cela, semble-t-il, avec la bénédiction d’un père qui était, ou en tout cas se disait, rationaliste.

3 — Du nouveau sur la vie & l’œuvre de Kraus ?

  • 19  Friedrich Rothe, Karl Kraus. Die Biographie, Piper, Munich / Zurich, 2003.
  • 20  Edward Timms, Karl Kraus, Apocalyptic Satirist. Culture and Catastrophe in Habsburg Vienna, Yale U (...)
  • 21  Le deuxième tome de la biographie de Timms, qui couvre la période 1919-1936, est annoncé pour le m (...)

À toutes les raisons générales que l’on peut avoir de s’intéresser à Kraus vient s’ajouter une raison de circonstance, qui m’a incité à relire récemment certains de ses textes et à vous parler aujourd’hui de lui, à savoir la parution d’un livre qui constitue, à ma connaissance, la première biographie complète qui ait été publiée sur lui19. On ne dispose malheureusement, pour le moment, que du premier tome du travail en tous points remarquable qu’a entrepris de rédiger de son côté Edward Timms20, et qui, comme l’indique son sous-titre, s’arrête, du point de vue chronologique, à la fin de l’Autriche des Habsbourg, c’est-à-dire en 191821.

  • 22  Jacques Bouveresse, Schmock ou le Triomphe du journalisme. La grande bataille de Karl Kraus, Seuil (...)
  • 23  » Je n’ai aucune idée sur Hitler. » On lira avec avantage les commentaires, au propos de cette phr (...)

La biographie de Friedrich Rothe commence par une évocation du cauchemar qui avait hanté Kraus depuis 1933 et qui a commencé à se réaliser à l’aube du samedi 12 mars 1938 avec l’entrée des troupes allemandes en Autriche. Kraus avait toujours été un ennemi farouche de l’Anschluss et il ne s’était rallié au régime de Dollfuss que parce qu’il le croyait capable et en fait seul capable d’opposer à Hitler une résistance digne de ce nom. Comme il est mort le 12 juin 1936, les manifestations d’enthousiasme et les actes de terreur qui ont marqué l’année 1938 lui ont été épargnés. Dans la Vienne national-socialiste, ses écrits ont été immédiatement interdits. En octobre 1938, les SA ont démoli les Archives Karl Kraus, qui étaient entreposées dans la maison de son avocat Oskar Samek dans la Reindorfgasse. À côté d’une collection de livres et de manuscrits, on y avait reconstitué la pièce dans laquelle il travaillait, avec les reproductions et les photos aux murs. Heureusement, grâce à Helene Kann et Anita Kössler, qui avaient fait le nécessaire lorsqu’elles ont émigré, la plus grande partie de ses papiers posthumes et de sa correspondance avait été transportée en Suisse et en Suède, et mise à l’abri avant l’arrivée des nazis. Quand j’ai publié mon livre sur Kraus22, on a pu lire, entre autres absurdités, sous la plume d’un journaliste qui visiblement ne l’avait pas lu, que Kraus avait certes quelques mérites qui n’étaient pas tout à fait négligeables, mais avait fait preuve, malheureusement, d’une complaisance coupable à l’égard du nazisme, ce qui, si c’était vrai, impliquerait notamment que, quand il a décidé de soutenir le régime de Dollfuss, c’était essentiellement pour faciliter la réalisation des projets de Hitler concernant l’Autriche. Ce qui est clair et plutôt rassurant est que, si beaucoup de gens se sont trompés de façon peu excusable sur l’attitude de Kraus à l’égard du nazisme et en particulier sur la signification réelle de la première phrase de la Troisième nuit de Walpurgis (« Mir fällt zu Hitler nichts ein »23), les nazis ne se sont manifestement pas trompés, pour leur part, sur le cas de Kraus.

  • 24  Friedrich Rothe, Karl Kraus. Die Biographie, op. cit, p. 12.

Mais, contrairement à ce que l’on pourrait croire à première vue, ce n’est pas l’Anschluss qui représente la véritable césure dans l’histoire de la réception de Kraus. Comme le remarque Rothe, déjà de son vivant, « en 1934, l’auteur le plus contesté de Vienne avait perdu presque tout public24 ». Les chiffres sont à cet égard éloquents. Déjà en 1932, Die Fackel, qui paraissait de façon très irrégulière et plutôt rare, ne comptait plus que 150 abonnés et Kraus invitait par écrit à ses lectures publiques des auditeurs dont le nombre ne dépassait guère le cercle de ses amis. Il avait certes conservé un certain nombre de lecteurs et d’auditeurs fidèles. Mais ils appartenaient, pour l’essentiel, à un milieu bien précis, celui de la bonne bourgeoisie cultivée, dont l’enthousiasme pour Kraus n’était, comme je l’ai déjà souligné plus haut, pas toujours exempt de snobisme. Ceux qui venaient l’entendre étaient généralement issus de cercles dans lesquels assister au spectacle (c’en était réellement un) que constituaient ses lectures publiques faisait partie du bon ton. Mais il faut tout de même remarquer que lorsque, le 2 avril 1936, il donna sa 700e et dernière lecture publique, qui constituait, pour lui, une sorte d’adieu à son public, l’événement eut encore un retentissement suffisant pour attirer une assistance de près de 900 personnes.

  • 25  Karl Kraus, Die Fackel, n° 743-750, décembre 1926, p. 4.

Le programme de la deuxième partie de la soirée comportait Le Monde des affiches (1909), Les Psychanaux, Le Chant de la presse et Diplomates de Franz Wedekind (les trois derniers avec musique), Les Corbeaux et Voyages promotionnels en enfer (1921). C’est sans doute la dernière fois que Kraus a chanté en public Le Chant de la presse, si toutefois les problèmes d’essoufflement dont il souffrait en raison de la maladie de cœur dont il était atteint lui ont permis d’exécuter entièrement le programme prévu. (Pour la première fois, il était annoncé qu’il pourrait être non seulement modifié, mais également écourté.) Die Raben et Reklamefahrten zur Hölle font partie également du programme du film de 17 minutes dont Kraus avait accepté la réalisation en 1934 et qui contient notamment une lecture de Weg damit !, un poème dans lequel il voue aux gémonies le parti social-démocrate et la façon dont il a choisi de pactiser avec la bourgeoisie25. 1934 est précisément l’année où sa rupture avec ce parti, qui avait commencé beaucoup plus tôt, a été consommée de façon définitive. Le programme de la 700e lecture annonçait pour la fin du mois d’avril ou le début du mois de mai un cycle Offenbach (avec un programme provisoire incluant notamment La Grande-Duchesse de Gerolstein et La Périchole). Mais, même si son médecin avait fait le nécessaire pour qu’il reste jusqu’au bout à peu près complètement ignorant de la gravité de son état, ce qui, semble-t-il, n’a pas été trop difficile, parce qu’il était à peu près inculte et très facile à tromper sur les questions médicales, Kraus était déjà très malade et sa 700e lecture a été en fait la dernière.

  • 26  Elias Canetti, cité in Friedrich Rothe, Karl Kraus…, op. cit., p. 321.
  • 27  Ibid., p. 337.
  • 28  Elias Canetti, Masse et puissance, traduit de l’allemand par Robert Rovini, Gallimard, Paris, 1966 (...)

Canetti a souligné que le Kraus le plus saisissant était celui que l’on avait et conservait non pas tellement dans l’esprit, mais « dans l’oreille » : celui « qui vous pénétrait dans la chair et dans le sang, par lequel on était empoigné et secoué, de sorte qu’il fallait des années pour rassembler ses forces et s’affirmer contre lui, était le parleur »26. (Peut-être est-ce, de ce point de vue, un avantage pour le lecteur d’aujourd’hui, par rapport aux contemporains de Kraus, de n’avoir à résister pour sa part, quand la résistance est nécessaire, qu’à la fascination et à l’emprise du texte écrit.) Au nombre des contradictions qui ont été reprochées à Kraus figure le fait que le critique impitoyable de la société du spectacle qu’il était n’en était pas moins en même temps un homme de spectacle tout à fait typique, dont la vanité, aux yeux de ses ennemis, ne connaissait pas de bornes. Lui-même ne semble pas avoir jamais considéré que le genre de séduction et de maîtrise qu’il exerçait sur son public pouvait constituer un problème réel. Il se nourrissait, semble-t-il, du succès du « théâtre de la poésie » (Theater der Dichtung), dont il était l’unique acteur, comme d’un élixir de vie : « À la différence de Le Bon et Freud, que la pensée de la foule confuse, sans consistance, alarmait toujours, les émotions dans la salle lui plaisaient. Le public excité possédait un attrait érotique qui était encore accentué quand Sidonie Nadherny était présente et se trouvait assise au deuxième rang.27 » Il est vrai que, pour dire les choses à la façon de Canetti, le public des salles de théâtre constitue justement un exemple typique de masse stagnante à caractère essentiellement passif28 et qui peut par conséquent facilement passer pour à peu près inoffensif et tout à fait contrôlable. Kraus ne considérait sûrement pas de la même façon les foules confuses et agitées dont le comportement suscitait les inquiétudes de théoriciens comme Le Bon et Freud. Mais il est vrai qu’il ne semble pas s’être jamais posé sérieusement la question de la domination sans partage et même, si l’on en croit certains, la véritable tyrannie que la puissance de son propre verbe était capable d’exercer sur les esprits.

  • 29  Elias Canetti, Die Provinz des Menschen, Aufzeichnungen 1942-1972, Fischer Taschenbuch, Francfort/ (...)
  • 30  Ibid., p. 24.

Il ne s’est, bien entendu, pas davantage interrogé sur le problème des relations que le satiriste entretient avec la puissance en général, tel que Canetti le formule à propos de Swift : « Le vécu central de Swift est la puissance. Il est un détenteur de la puissance empêché. Ses attaques satiriques tiennent lieu de sentences de mort. Dans sa vie, celles-ci lui étaient refusées, elles sont passées dans sa satire. Celle-ci est par conséquent, au sens le plus propre du terme, la plus terrifiante qu’un écrivain ait jamais eu sa disposition.29 » Bien des lecteurs et a fortiori des auditeurs de Kraus ont sans doute été tentés de dire la même chose de lui et de sa façon d’utiliser, avec la même absence de pitié que Swift, l’arme satirique mortelle. Le rapport du satiriste à la puissance est-il celui de quelqu’un qui ne rêve de celle-ci – si c’est bien cela qu’il fait – que comme on peut rêver à un moyen de réaliser la justice ou en tout cas de se rapprocher un peu plus de sa réalisation que ne le font les puissances dirigeantes, ou bien le justicier n’est-il, en l’occurrence, que quelqu’un qui voulait d’abord la puissance et n’a trouvé que cette façon détournée de l’obtenir et de l’exercer ? C’est une question difficile et même probablement impossible à résoudre. « Je n’ai encore jamais, dit Canetti, entendu parler d’un homme qui ait attaqué la puissance sans la vouloir pour lui, et les moralistes religieux sont en cela les pires.30 » Mais n’est-ce pas justement la ruse suprême des détenteurs de la puissance que de pouvoir toujours suggérer, en dernier ressort, que ceux qui critiquent celle-ci ne sont au fond que des gens qui la voudraient pour eux-mêmes ?

  • 31  Bernard Lecomte, « Les derniers jours de Jean-Paul II », Le Journal du dimanche, 19 octobre 2003, (...)

On peut penser que, pour ce qui concerne ses relations avec son public, Kraus était, après tout, réellement un homme de son époque, qu’il n’aimait pas, et également un homme « moderne », dans un sens de la modernité qu’il était le premier à considérer comme suspect et dangereux. J’ai pensé à lui à nouveau en lisant un article de Bernard Lecomte, intitulé « Les derniers jours de Jean-Paul II », où on explique que Jean-Paul II aura été, à tous égards, un pape moderne : « En réalité, Jean-Paul II s’inscrit bel et bien dans son époque, celle des prix Nobel, des Césars et des Molières, des idoles des jeunes et de la presse “people”. Quoi de plus moderne que de proposer à ses contemporains des personnalités dignes d’admiration et de vénération, notamment aux gens simples, plus facilement portés au fétichisme télévisuel, à l’astrologie de bazar ou au new age ? Le pape propose des références, des figures qui donnent du “sens”, des points de repère aux hommes d’aujourd’hui. Que restera-t-il comme modèles de vie aux enfants du IIIe millénaire : Lady Di ? Bill Gates ? Arnold Schwarzenegger ?31 » C’est effectivement une question pertinente. Il est vrai que le pape dont il est question aura réussi à démontrer, de façon spectaculaire, comment on peut-être à la fois ouvertement réactionnaire et tout à fait moderne (y compris dans sa façon d’être anti-moderne). Mais cela ne fait que rendre un peu plus lancinante la question : que restera-t-il comme modèles de vie ou comme écrivains, intellectuels et artistes de référence pour les enfants du IIIe millénaire si les candidats auxquels on pourrait songer n’ont de plus en plus le choix qu’entre renoncer tout simplement à exister et se transformer en hommes de spectacle ? Il est tout à fait possible, par exemple, que, comparés aux « grands penseurs » que les médias proposeront peut-être demain à l’admiration du public, ceux qu’ils nous désignent aujourd’hui et que les gens sérieux et informés ont tendance à trouver la plupart du temps surévalués (pour ne pas dire plus) soient encore de vrais génies. Un des problèmes que pose Kraus est celui de savoir si le pouvoir des médias n’est pas en train de rendre tout simplement inopérants les mécanismes de sélection et de hiérarchisation qui sont constitutifs de la vraie culture et qui déterminent (avec la marge d’incertitude qui affecte nécessairement toutes les entreprises de cette sorte) ce qui mérite de rester et, pour les générations futures, restera probablement.

À l’époque des Lumières, on aurait pensé que l’on n’est tenu d’admirer certaines figures réputées exemplaires qu’après s’être servi de sa raison et de son jugement pour vérifier qu’elles le méritent réellement. On ne devrait donc pas proposer des exemples et des références à l’admiration du public sans inciter en même temps, avec la plus grande énergie, les individus qui le composent à exercer réellement leur discernement et à se faire une opinion par eux-mêmes. Mais il est clair que se servir de sa raison et inciter les autres à le faire dans les questions de ce genre a cessé depuis un certain temps déjà de correspondre à ce qu’on appelle aujourd’hui « être moderne ». Les penseurs de l’Aufklärung cherchaient plutôt à culpabiliser l’individu qui, pour reprendre le langage de Kant, choisit de rester dans l’état de minorité intellectuelle, alors qu’il aurait la possibilité d’en sortir. La société du spectacle fait, au contraire, à peu près tout pour le rassurer sur ce point et lui donner l’impression que, si c’est ce qu’il préfère et, en particulier, s’il a choisi de considérer l’apparence et l’image comme plus importantes que la réalité, personne ne peut être autorisé à le lui reprocher. C’est une chose que Kraus, qui n’était pourtant pas précisément un rationaliste, avait, je crois, clairement pressentie.

4 — Karl Kraus, conférencier, lecteur & acteur

  • 32  Erwin Chargaff, cité in Friedrich Rothe, Karl Kraus…, op. cit., p. 13.
  • 33  Ernst Josef Aufricht, cité inibid.

Le biochimiste Erwin Chargaff caractérise de la façon suivante l’atmosphère des lectures publiques de Kraus auxquelles il a assisté fréquemment entre 1925 et 1927 : « Le public d’habitués n’était pas du tout constitué uniquement de gens d’âge moyen ; parmi les gens qui venaient régulièrement se trouvaient un bon nombre de gens plus âgés, souvent importants. C’est ainsi que j’ai gardé le souvenir d’un couple de très belle apparence que je rencontrais dans la plupart des lectures ; ils étaient assis à un des premiers rangs et applaudissaient de la façon la plus vigoureuse qui soit. J’ai appris bien plus tard qu’il s’agissait du compositeur Alban Berg et de sa femme. Et des auditeurs de cette sorte, il y en avait toute une série, car pour beaucoup c’était presque la seule occasion de faire entendre leur protestation culturelle et de ce fait également politique contre la prostitution de tout ce qui avait fait la grandeur de l’Autriche ; contre la liquidation à laquelle participait presque toute l’Autriche officielle : les partis politiques, la presse, l’art, le théâtre, les universités.32 » On sait qu’à Berlin les choses ne se passaient pas de manière différente. Selon Ernst Josef Aufricht, qui en 1928 avait commandé et créé L’Opéra de quat’sous : « Les lectures que Karl Kraus faisait de ses propres écrits ou de ses arrangements de Shakespeare, Nestroy ou Offenbach étaient dans la vie artistique berlinoise de grands événements.33 »

  • 34  Friedrich Rothe, ibid., p. 14.

La question qui se pose en priorité est donc la suivante : « Comment Kraus, au début des années 1930, a-t-il pu se trouver dans une position de hors-jeu, qui jusqu’à aujourd’hui modifie le regard que l’on porte sur l’écrivain ? Seul l’auteur à la langue acerbe, qui soi-disant n’a rien trouvé à dire à propos de Hitler, possède une place solide dans la conscience allemande cultivée. Même un homme aussi intelligent et compréhensif que Kurt Wolff, qui le connaissait bien et avait publié ses écrits entre 1914 et 1920, n’a pas réussi, en 1963, à aller au-delà de la citation “Rien ne me vient à l’esprit à propos de Hitler” et a fait ressortir la voix basse avec laquelle s’exprime l’éditeur de la Fackel dans “le bruit du crépuscule nazi et de la prise du pouvoir par Hitler”. Comment a-t-il été possible que son “silence ” après 1933, même aujourd’hui, fascine encore plus que les écrits qu’il a rédigés pendant cette période ?34 » Car Kraus, bien entendu, n’est pas du tout resté silencieux sur le nazisme : pour quelqu’un qui était censé n’avoir rien à en dire, il en a dit, en fait, beaucoup de choses et les choses les plus décisives et définitives qui soient. Mais, si l’on en croit son biographe, en Allemagne la première chose qui vient à l’esprit du lecteur du Spiegel, qui se croit bien informé, est que Kraus a gardé le silence au moment de l’arrivée au pouvoir de Hitler.

  • 35 Ibid., p. 126.

C’est aussi sans doute la première chose qui vient à l’esprit du lecteur français, la deuxième étant probablement le fait que Kraus peut être disqualifié, en outre, en tant qu’exemple paradigmatique de ce que Theodor Lessing a appelé la « haine de soi juive » et défenseur d’une forme d’« antisémitisme juif ». Le deuxième reproche semble, à vrai dire, être surtout français et, autant que je puisse en juger, il est plus rarement formulé en Allemagne. Rothe consacre, il est vrai, un chapitre entier à cette question, qui est devenue, dans les faits, à peu près inévitable, sous le titre « Un antisémite juif ? » Comme il le remarque : « Au lieu de montrer où et comment l’éditeur de la Fackel se haïssait lui-même à cause de son origine ou de caractéristiques dites juives, [Theodor Lessing] s’est contenté de l’indication que Moritz Benedikt, Maximilian Harden et Békessy – des adversaires puissants que d’autres auteurs évitaient en faisant craintivement un détour – étaient des Juifs, tout comme les journalistes Alfred Kerr et Felix Salten. Pas un mot sur la validité de ses arguments ou sur les raisons qui ont fait d’un homme qui admirait Harden et Kerr un contempteur enragé. Le titre suggestif du livre de Lessing [Der jüdische Selbsthass, 1930] est devenu une citation fameuse, une étiquette infamante qui a pu être attachée commodément à Kraus et à son œuvre.35 »

  • 36  Ibid.
  • 37  Nicolas Weill, « Vincent Peillon redécouvre le socialisme français, prémarxiste », Le Monde, 10 ja (...)

Je ne vais pas revenir une fois de plus sur cette question douloureuse, surtout dans les circonstances présentes, si ce n’est pour donner raison à Rothe quand il remarque que « le mot d’ordre de la “haine de soi juive” a soustrait les journalistes, les critiques, les psychanalystes et les écrivains à la difficulté de s’expliquer avec l’attaquant36 ». D’après ce que rapporte Schneidermann, qui avoue qu’il n’en croyait pas ses oreilles, Edwy Plenel aurait réagi aux attaques formulées par Péan et Cohen contre Le Monde en accusant le premier d’être antisémite. Or on ne discute pas avec un antisémite et par conséquent on ne discute pas réellement avec quelqu’un comme Kraus, ce que confirme, du reste, l’article que Le Monde a publié à propos du livre que j’ai écrit sur lui. Nicolas Weill a expliqué récemment, dans un article où il était question du socialiste Pierre Leroux, que « l’actualité d’un penseur se mesure à ses quelques zones d’ombre, même s’il ne s’agit pas de l’y réduire »37. Il vaut probablement mieux ne pas se demander quels sont les penseurs qui auraient des chances de conserver une actualité réelle si l’on appliquait rigoureusement ce principe et comment il est possible de dire que l’actualité d’un penseur se mesure à ses zones d’ombre sans que cela revienne justement, en pratique, à décider de l’y réduire. Kraus, en tout cas, a encore aujourd’hui pour beaucoup sa zone d’ombre, qui est constituée par sa relation à son identité juive et à la question juive en général. Mais il faut dire que c’est une zone sur laquelle on ne fait généralement guère d’efforts pour essayer d’être mieux informé et d’y voir un peu plus clair.

  • 38  Friedrich Rothe, Karl Kraus…, op. cit., p. 126.

Gerald Stieg a, selon moi, entièrement raison de remarquer que l’antisémitisme supposé de Kraus constitue un problème relativement récent et qui résulte essentiellement d’une projection rétrospective tout à fait contestable. Aucun des grands intellectuels juifs qui ont été des admirateurs et quelquefois des disciples de Kraus ne semble avoir pensé que son cas posait, de ce point de vue, une question réelle et sérieuse. Et il est difficile de croire que c’est uniquement parce que quelque chose d’essentiel leur a échappé. Malheureusement, comme l’écrit Rothe, « que des représentants éminents de l’esprit juif comme Else Lasker-Schüler, Hermann Broch, Arnold Schönberg, Ludwig Wittgenstein, Theodor Adorno et Walter Benjamin aient considéré l’éditeur de la Fackel comme un des leurs et éprouvé parfois tout bonnement de la vénération pour lui n’a pas désarmé le reproche38 ». On pourrait citer aussi, sur ce point, Canetti, qui, s’il a rompu pour finir avec Kraus, ne l’a fait en aucun cas pour une raison de cette sorte. Mais il va sans dire que le fait que Kraus soit devenu, au fil des années, beaucoup plus conscient de la réalité de la menace antisémite et plus précautionneux dans la formulation de ses attaques, quand les personnalités qu’il visait étaient des Juifs, et que, quand les persécutions antisémites ont pris un aspect organisé et systématique, il ait proclamé sans la moindre ambiguïté sa solidarité complète avec la communauté juive, n’a pas non plus réussi à faire taire la critique, en particulier celle des gens qui continuent à opposer la lucidité d’un écrivain comme Schnitzler à son aveuglement supposé.

  • 39 Ibid., p. 379.
  • 40  Theodor W. Adorno, Einleitung zum “Positivismusstreit in der deutschen Soziologie”, in Gesammelte (...)

Quand on parle de l’influence énorme que Kraus a exercée jusqu’au début des années 1930, il peut être intéressant de remarquer qu’Adorno, lui aussi, quand il séjournait à Vienne, ne perdait jamais une occasion d’assister, aux côtés de Berg, à une lecture publique de Kraus, qu’il admirait notamment pour la façon dont il avait réussi à faire chasser de Vienne le propriétaire de journal et maître chanteur Békessy. Rothe note que « l’inexorabilité avec laquelle Kraus, par la parole et par l’écrit, fustigeait la bêtise et les idéalisations fallacieuses, fixait pour Horkheimer et Adorno l’étalon de mesure. En plus de cela, il les a, comme Schopenhauer et Kierkegaard, vacciné contre le respect des usages académiques et a atténué la considération que l’on a tendance à éprouver pour le monde des spécialistes39 ». Comme beaucoup d’autres, Horkheimer et Adorno ont appris de Kraus la pratique de l’indignation, qui ignore les bonnes manières, et celle de l’irrespect à l’égard des institutions et des personnes, la façon naïve d’aborder les exemples particuliers en les prenant en quelque sorte au premier degré et d’utiliser ce que l’on peut appeler la « méthode micrologique » pour tirer de la considération du détail significatif des conclusions concernant la nature de l’ensemble. « La dévastation linguistique, écrit Adorno, a été le messager annonciateur de la dévastation réelle ; déjà lors de la Première Guerre mondiale, [Kraus] a vu venir à elles-mêmes les malformations et les phrases toutes faites, dont il avait perçu déjà longtemps auparavant le cri silencieux. […] La physiognomonie du langage qui a été déployée par Kraus a plus de pouvoir de déchiffrement sur la société qu’un bon nombre de résultats empirico-sociologiques, parce qu’elle dessine de façon sismographique la monstruosité dont la science, de façon bornée, se refuse à traiter au nom d’une vaine objectivité.40 »

  • 41 Ibid., p. 81.
  • 42  Horkheimer, cité in Friedrich Rothe, Karl Kraus…, op. cit., p. 378.

Ces phrases, il faut le remarquer, ne sont pas tirées des Noten zur Literatur, mais de l’introduction d’Adorno au « Positivismusstreit in der deutschen Soziologie ». Adorno souligne que « la non-science, l’anti-science de Kraus fait honte à la science », qui, tout en prétendant détenir le monopole du savoir, ne veut justement pas savoir, en l’occurrence, le plus important. Mais il souligne en même temps, avec raison, que « les analyses obtenues de façon micrologique par Kraus ne sont en aucun cas aussi “dépourvues de lien” avec la science que cela serait agréable à celle-ci »41. Horkheimer va exactement dans le même sens quand il affirme, en 1954, dans un exposé à la radio sur la sociologie du langage, à propos de Kraus : « Lui qui aurait eu probablement le mépris le plus cruel pour la désignation de spécialité “sociologie du langage” a aiguisé l’expérience précise et rigoureuse du langage au point d’en faire un moyen de la théorie critique de la société. Ses analyses de la société servent à sa physiognomonie. » Horkheimer va même jusqu’à ajouter que, « comparés à son analyse du langage, les instruments de la science sociale officielle sont émoussés et inoffensifs »42.

La question que soulèvent ces déclarations est importante. Sans aller aussi loin que Horkheimer, il est permis de penser que Kraus avait raison de considérer l’analyse du langage, telle qu’il la pratiquait, comme une des armes essentielles de la critique sociale, même si la méfiance qu’il entretenait à l’égard de la science et de la connaissance objective en général, et que l’on retrouve, du reste, largement chez les représentants de l’école de Francfort, n’était pas forcément justifiée. Et il est regrettable que, alors que le processus de détérioration du langage a tendance aujourd’hui à s’accélérer et à s’aggraver grâce à la contribution décisive que lui apportent les médias, il ne se trouve presque personne pour s’interroger, à la façon de Kraus, sur ce qu’il signifie en profondeur et ce qu’il annonce pour la culture, la société et l’humanité en général.

  • 43  Walter Benjamin, cité inibid., p. 373.
  • 44  Friedrich Rothe, ibid., p. 173.

J’ai pensé, moi aussi, je l’avoue, à un moment donné, et c’est un des points sur lesquels j’ai été en désaccord avec Bourdieu, que la sociologie scientifique avait commencé depuis un certain temps déjà à manifester ses limites en matière de critique sociale et qu’on aurait peut-être plus de chances – même si les chances en question restaient sûrement, de toute façon, assez réduites – de réussir à provoquer des changements réels en procédant à la façon de Kraus. Je m’empresse d’ajouter, cependant, que je n’ai jamais cru à la prétendue ignorance ou négligence des données économiques et sociologiques que l’on reproche si souvent à Kraus. « Que le domaine sociologique ne devienne jamais transparent pour lui – dans son attaque contre la presse aussi peu que dans sa défense de la prostitution –, est, affirme Benjamin, en relation avec le fait qu’il est prisonnier de sa nature.43 » Rothe n’a pas tort, selon moi, de répondre à cela que « le point de vue marxiste ne pourrait guère troubler plus fortement le regard sur l’horizon social que possédait Kraus. L’homme qui avait des parts dans des usines en Bohême et en Autriche en savait plus sur la réalité économique et sociale au xxe siècle que Benjamin ne pouvait en attendre de l’étude insatiable de l’histoire sociale du Paris du xixe siècle44 ».

  • 45  Karl Kraus, cité inibid., p. 370.

Même la proximité avec Brecht, dont il avait fait la connaissance et qu’il considérait comme le seul auteur allemand qui « doive entrer aujourd’hui en ligne de compte », n’a pas empêché Kraus d’accueillir avec froideur et ironie la tentative faite par la critique marxiste, et en particulier par Benjamin, de rapprocher l’inspiration de son combat de celle du communisme. « J’avais lu, écrit-il à propos de l’essai important que Benjamin a publié en 1931 dans la Frankfurter Zeitung, ce travail, qui part sûrement d’une bonne intention et est également bien pensé, sans parvenir à en tirer autre chose que le fait qu’il traite de moi, que l’auteur semble savoir bien des choses de moi, qui jusqu’à présent m’étaient inconnues, bien que même maintenant je ne les reconnaisse pas clairement, et je peux seulement exprimer l’espoir que les autres lecteurs l’ont mieux compris que moi. (Peut-être est-ce de la psychanalyse.)45 »

  • 46  Friedrich Rothe, ibid., p. 380.
  • 47 Ibid.

Cette fin de non-recevoir a évidemment suscité une sérieuse déception, dont Adorno fait état dans une lettre à Berg ; mais elle n’a pas provoqué le genre de rupture que l’on aurait pu craindre. Les représentants de l’école de Francfort sont restés tout à fait conscients de leur dette envers Kraus et de la parenté objective de leur entreprise avec la sienne. La fréquence avec laquelle son nom apparaît, par exemple, dans les écrits d’Adorno aurait sûrement dû attirer davantage l’attention. Rothe note que l’« entreprise d’Adorno et Horkheimer, qui depuis les années 1920 a consisté à appréhender comme un complexe l’industrie de la culture qui connaît un accroissement monstrueux, n’est pas imaginable sans le travail préparatoire fondamental de la Fackel46 ». Mais, bien entendu, il n’est pas surprenant que « les “Francfortois”, comme Kraus, aient eu à sentir le reproche d’intellectualisme sans pitié et de mépris cynique des masses. Plus tard également, on a confondu volontiers ceux qui donnent un avertissement avec le mal sur lequel ils ont attiré l’attention47 ». Kraus remarquait déjà que c’est presque toujours celui qui essaie de nettoyer les écuries d’Augias qui est accusé d’y avoir apporté la saleté. Il ne faut évidemment se faire aucune illusion sur le fait qu’il se trouvera toujours, dans le monde intellectuel lui-même, un nombre suffisant de gens qui, de peur de passer pour élitistes et méprisants à l’égard de ce qui est supposé être la culture du plus grand nombre, trouveront ou affecteront de trouver des vertus à ce que la télévision est capable de produire aujourd’hui de plus vulgaire, de plus stupide et de plus dégradant. Mais il faut avouer qu’il est difficile de se poser ouvertement en défenseur de la culture, menacée par la toute-puissance des médias, quand on risque de se retrouver, de ce fait, du même côté que les plus réactionnaires de ses protecteurs officiels. Comme aurait dit Musil, qui pensait que la culture devrait, pour sa sauvegarde, pouvoir compter avant tout sur « le noble art de l’autodéfense », ce n’est malheureusement pas seulement contre ceux qui l’attaquent, mais également contre un bon nombre de ceux qui la défendent, que la culture doit être défendue.

5 — Compagnons de route, disciples & héritiers

Karl Kraus. Rien de plus désolant que ses adeptes, rien de plus abandonné de Dieu que ses adversaires.
Walter Benjamin, Einbahnstrasse (1928)

  • 48  Theodor Adorno, cité inibid., p. 363.

Le dernier chapitre du livre de Rothe s’intitule « Compagnons de lutte et héritiers : Loos, Schönberg, Wittgenstein et l’“école de Francfort” ». On savait que Schönberg a été pendant longtemps un abonné de la Fackel et un lecteur assidu des publications de Kraus. Mais je n’étais pas conscient, je l’avoue, du degré auquel Kraus, en raison du soutien et de l’aide qu’il lui a apportés, a pu apparaître comme une sorte de penseur et de protecteur attitré de la « nouvelle musique ». C’est assez paradoxal, parce qu’il a déclaré lui-même qu’il ne comprenait rien à la musique et faisait plutôt confiance, sur ce point, au jugement de Loos. Mais c’est un fait que, malgré quelques frictions personnelles, il semble y avoir eu, en profondeur, une entente remarquable entre Kraus, d’un côté, et Schönberg et les membres de son école, de l’autre. Le jeune Adorno lui-même, dans une lettre à Berg, écrit : « Car si nous tous – Schönberg et vous et Webern et moi – sommes d’accord sur un point avec Kraus, alors il est bien certain que la “Sachlichkeit” dans toute sphère d’objectivation, la façon qu’ont le “contenu” et la “forme” de se rapporter indissolublement l’un à l’autre […], est le critère proprement moral pour la connexion de la construction (Gebilde) avec le constructeur (Bildner).48 » Aussi ignorant qu’il ait pu être des problèmes de la composition musicale, Kraus, de son côté, n’en comprenait pas moins suffisamment les choses pour se rendre compte que, tout comme Loos, qu’il qualifie d’« architecte de la tabula rasa », Schönberg, dans sa propre spécialité, était engagé dans une lutte sans merci contre une forme de corruption à laquelle il s’opposait, lui aussi, au nom d’une exigence de nature foncièrement éthique.

  • 49  Friedrich Rothe, ibid., p. 369-370.

En ce qui concerne les relations de Kraus avec l’école de Francfort, il est certain, même si on a tendance à l’oublier quelque peu et également, du reste, à oublier l’école de Francfort elle-même, que l’influence qu’il a exercée sur des auteurs comme Benjamin, dont j’ai mentionné l’essai fameux, Adorno et Horkheimer a été considérable. Rothe écrit : « L’“école de Francfort” a réagi de façon durable à Kraus et à son œuvre. Son nom apparaît et réapparaît sans cesse dans les discussions et la correspondance des membres de l’Institut für Sozialforschung. C’était une grandeur fixe comme Kant, Hegel et Marx, la connaissance de ses écrits était une chose que l’on présupposait comme allant de soi. Pour Max Horkheimer et Adorno, l’éditeur de la Fackel était l’inspirateur de leur discours critique sur la société ; leur relation était si étroite qu’on est tenté de voir en eux les héritiers et les continuateurs authentiques de son œuvre.49 » Si ce que dit Rothe est exact, on peut penser que ce qui a manqué en France pour que l’œuvre de Kraus reste présente, après l’avoir été à un moment donné, et continue à exercer une influence, a été justement l’absence du genre de relais qu’a constitué en Allemagne l’école de Francfort, en même temps que le fait que celle-ci reste encore aujourd’hui relativement mal connue dans notre pays. Je ne me souviens pas, en tout cas, que les philosophes qui, dans les années 1970, essayaient de propager ses idées en France aient jamais fait grand-chose pour persuader leurs lecteurs de s’intéresser également à l’œuvre de Kraus. S’il est cité souvent dans les textes d’Adorno et Horkheimer, il ne l’était pour ainsi dire jamais, en revanche, par les commentateurs (français) de ceux-ci. Il est vrai qu’il y avait à cette époque-là beaucoup plus de lecteurs (réels ou supposés) de Marcuse que de gens qui s’étaient donné le mal de lire de près un ouvrage comme la Dialektik der Aufklärung. Tout cela n’empêche pas que c’est en fait bel et bien d’une description et d’une analyse de la dialectique de l’Aufklärung avant la lettre que l’on peut parler déjà à propos de la critique de la modernité que l’on trouve chez Kraus et que c’est un point sur lequel Adorno et Horkheimer ne se sont pas trompés.

6 — Kraus, la politique & la réalité d’aujourd’hui

  • 50 Ibid., p. 386-387.

La biographie de Rothe s’achève par des considérations sur ce que peuvent représenter aujourd’hui les batailles et l’œuvre de Kraus pour la fraction de la jeunesse qui entretient des doutes sérieux à propos de la victoire sans partage du capitalisme, du triomphe de la loi du marché et du profit dans tous les domaines, de l’avènement de la société de communication, du consumérisme déchaîné, de la mondialisation libérale, des prétentions et des illusions du progrès et de celles de la connaissance scientifique. « Que la réimpression de la Fackel par les éditions Kösel, écrit-il, après une longue préparation ait commencé au cours de l’année 1968 est peut-être un hasard ; mais le succès commercial, avec une vente de 35 000 exemplaires, de l’édition en douze volumes de 1977 ne peut être imaginé sans le tournant du mouvement des étudiants et les changements qu’il a provoqués dans le climat intellectuel. Après l’échec de la révolte de la jeunesse qui, avec beaucoup d’idéalisme et bien des débordements irrationnels, a mis les choses sens dessus dessous dans la République fédérale, il est arrivé ce que le poète avait prophétisé en avril 1919 pour ses adversaires et son action posthume.50 »

  • 51  Cité inibid. p. 384.

Si Kraus avait été un tant soit peu connu, il aurait pu assez facilement apparaître comme un des penseurs qui ont inspiré la révolte des années 1968, ne serait-ce qu’à cause de sa critique dévastatrice de la société de consommation et de la société du spectacle, même si on peut penser qu’il n’aurait apprécié que modérément le côté libertaire du mouvement. Rothe note qu’en Allemagne les étudiants, que les tendances restauratrices de la période de l’après-guerre avaient rendus méfiants, se sont mis dans les années 1950, grâce à Adorno et Horkheimer, au moment où a commencé à paraître la Werkausgabe publiée par Kösel, à s’intéresser à Kraus. Il est remarquable que le premier ouvrage de celui-ci qui a été publié en Allemagne après la guerre soit justement Dritte Walpurgisnacht, qui est paru en 1952, avec une postface de Heinrich Fischer. D’une façon qui n’avait rien d’accidentel, Dialektik der Aufklärung a été reçu en même temps que Die letzten Tage der Menschheit et Dritte Walpurgisnacht. On trouve dans la Wetzlarer Neue Zeitung du 9 novembre 1959 une annonce rédigée de la façon suivante : « Pour commémorer le 21e anniversaire de la nuit de pogrom contre les Juifs que les nazis ont désigné cyniquement du nom de “Nuit de cristal du Reich”, des étudiantes et des étudiants dans les locaux de l’université de Francfort font une lecture publique de documents, de récits et de textes littéraires. À côté de textes tirés de la Troisième nuit de Walpurgis de Karl Kraus, de Peur et misère du Troisième Reich de Bertolt Brecht, on cite également plusieurs extraits de la Dialektik der Aufklärung, que Max Horkheimer et Theodor Adorno ont rédigée en exil.51 »

Autant que je m’en souvienne, 1959 doit être à peu de chose près l’année où j’ai commencé moi-même à m’intéresser à Kraus, en utilisant notamment le recueil de textes publié en 1957, sous le titre Auswahl aus dem Werk, par Heinrich Fischer, sans rien savoir du fait que l’Allemagne connaissait depuis un certain temps une renaissance de Kraus. Il n’y a, cela va sans dire, pas eu en France de renouveau notable de l’intérêt pour l’œuvre de Kraus depuis la fin des années 1920, où des germanistes français (auxquels il est intéressant de remarquer que s’étaient associés des philosophes comme Léon Brunschvicg, André Lalande, Abel Rey et Lucien Lévy-Bruhl) le proposèrent vainement à plusieurs reprises pour le prix Nobel de littérature. Pour ce qui concerne plus particulièrement l’attitude des philosophes, ce n’est pas une exagération de remarquer que le fait que Heidegger ait représenté pendant longtemps le dernier cri en matière de critique de la modernité scientifique et technique a rendu beaucoup plus difficile la réception d’une œuvre comme celle de Kraus et également celle de l’école de Francfort. Tant qu’il se trouvera des philosophes pour affirmer que Heidegger est le seul à pouvoir nous procurer une compréhension réelle et profonde non seulement du monde contemporain en général, mais également de phénomènes comme le nazisme, il y a peu de chances pour que les choses changent sérieusement.

L’influence de la « théorie critique » a atteint son apogée dans les années 1960, lorsque les étudiants ont entrepris de passer de la théorie à l’action organisée et se sont retournés pour finir contre les maîtres de l’école de Francfort eux-mêmes. Rothe pense que l’échec graduel du mouvement dans les années 1970 a créé une nouvelle demande, qui peut jouer en faveur de Kraus. Il est vrai que presque tous les thèmes qui sont aujourd’hui au premier plan dans les mouvements de protestation qui ne font confiance ni à la théorie politique traditionnelle ni aux partis politiques classiques peuvent trouver déjà une anticipation chez Kraus. Pourrait-il être reconnu aujourd’hui plus ou moins comme un des penseurs de la gauche radicale ? Cela serait certainement, de son point de vue, au prix d’un malentendu caractéristique, mais en même temps beaucoup moins absurde que la façon qu’on a, encore aujourd’hui, la plupart du temps de le présenter, du point de vue politique, comme un radical de droite. Il est, en tout cas, important, pour comprendre la situation de Kraus, de se souvenir que c’est sa rupture avec la politique du parti social-démocrate autrichien et les concessions et les compromissions inacceptables qu’elle impliquait (on pourrait parler aujourd’hui d’une rupture avec le « social-libéralisme ») qui lui a fait perdre à un moment donné la plus grande partie de ses lecteurs et de son public. Or il est certain que, s’il a déçu et ne peut que continuer à décevoir cruellement les partisans de la social-démocratie et, plus généralement, ceux de la gauche traditionnelle, ses idées peuvent en revanche, aujourd’hui comme hier, exercer un attrait considérable sur une bonne partie de ceux qui, pour une raison ou pour une autre, pensent que la gauche, sous sa forme actuelle, a cessé d’être réellement de gauche et sont tentés de l’abandonner justement parce qu’ils ne consentent pas à abandonner les idéaux qu’elle est censée défendre.

  • 52  Edward Timms, Karl Kraus, Apocalyptic Satirist…, op. cit., p. 402.
  • 53  Friedrich Rothe, Karl Kraus. Die Biographie, op. cit., p. 36.

Timms conclut de la manière suivante son livre sur Kraus, qui s’achève sur la disparition de l’Empire austro-hongrois et le ralliement de Kraus à la République : « Sa nouvelle position était plus celle d’un conservateur désillusionné qu’un engagement inconditionnel en faveur d’une politique égalitaire. Elle contenait des contradictions non résolues qui allaient émerger à nouveau une décennie plus tard quand la République autrichienne a été menacée à son tour de s’effondrer. Le soutien que Kraus a apporté en 1934 au régime autoritaire du chancelier Dollfuss allait confirmer la vérité sous-jacente à l’observation qu’il avait faite lui-même en octobre 1917 que son point de vue conservateur était “déplacé”, plutôt que répudié. Mais c’est une autre histoire.52 » L’impression que l’on retire du livre de Rothe est sensiblement différente. Il suggère que, si Kraus a perdu à un moment donné la plus grande partie de son public, c’est parce qu’il a rompu avec le parti social-démocrate, qu’il jugeait beaucoup trop conservateur et trop enclin aux accommodements inacceptables avec le capitalisme et la bourgeoisie, et est apparu dorénavant comme un radical de gauche : « Les lecteurs habituels de la Fackel et le public des lectures viennoises ont réagi de façon réticente à la manière dont il s’est tourné résolument contre le SDAPÖ et à sa sympathie pour les communistes. Depuis 1929, Kraus était considéré comme exposant les idées de la gauche radicale, et c’était inacceptable pour la grande majorité de ses lecteurs, qui provenaient de l’environnement social-démocrate. S’il en avait usé auparavant sans douceur avec le SDAPÖ, ils avaient porté à son crédit sa prise de position pour la République d’Autriche. Les sociaux-démocrates avaient leur électeurs les plus fidèles parmi les Juifs viennois, dont beaucoup avaient été fiers de la Fackel, comme porte-voix de la radicalité juive. Rien d’étonnant non plus à ce que la résonance dans les cercles bourgeois réceptifs à Vienne, auxquels appartenaient un bon nombre de fonctionnaires, soit devenue considérablement plus faible ; les intellectuels communistes n’étaient pas ici, comme à Berlin, aptes à être reçus dans les salons.53 »

L’époque où Kraus s’est éloigné de la social-démocratie est également, selon Rothe, d’une façon qui n’a rien d’accidentel, celle où il a opté pour Berlin contre Vienne et a noué des liens avec la gauche allemande radicale, en particulier avec des écrivains comme Brecht. À Berlin, son évolution vers des positions politiques nettement plus radicales que celles de la social-démocratie ne posait pas le même genre de problème qu’à Vienne. Mais l’arrivée au pouvoir des nazis, en 1933, a évidemment mis fin à toute possibilité d’action pour lui. On peut penser, cependant, que le point de vue de Rothe est justement un peu trop « allemand » et que l’importance considérable qu’il accorde à ce que l’on pourrait être tenté d’appeler la « période allemande » de Kraus l’amène à transformer celui-ci, de façon pour le moins discutable, en une sorte de penseur radical de gauche qu’il ne voulait pas être et n’a en réalité jamais été. Elle l’amène, en tout cas, sûrement à conférer à la pensée politique de Kraus un degré de détermination, d’univocité et de cohérence qu’elle ne semble pas avoir jamais possédé et à sous-estimer le degré auquel il était et est resté plus proche de ce que Timms appelle un « conservatisme désillusionné » que de l’adhésion à une idéologie et à un programme politiques d’extrême gauche.

On peut considérer que l’influence de Kraus à Vienne avait atteint son apogée en 1927, au moment où, après la répression sanglante de la manifestation du mois de juillet, il avait fait placarder sur les murs de Vienne une affiche qui est restée célèbre, dans laquelle il sommait le préfet de police de Vienne, Johann Schober, de démissionner. Mais, en l’espace de quelques années, la situation a changé du tout au tout. Les protestations social-démocrates contre Schober n’ont pas réussi à entamer la popularité de celui-ci en dehors de Vienne, où la façon dont il avait sévi avec la plus grande fermeté contre les « incendiaires rouges » était majoritairement approuvée. Il s’est trouvé qu’en fait, même à Vienne, le parti social-démocrate est devenu progressivement beaucoup plus compréhensif et Kraus ne lui a pas pardonné la façon dont il s’est réconcilié avec Schober en 1930, lorsque les dirigeants du parti l’ont invité à une cérémonie du souvenir en l’honneur des victimes, pour le troisième anniversaire du massacre de juillet, et l’ont reçu avec déférence dans la Maison des Travailleurs. Kraus n’a pas non plus, cela va sans dire, apprécié la mollesse avec laquelle il avait été soutenu par le parti social-démocrate dans son combat contre le deuxième de ses grands ennemis du moment, le maître chanteur Békessy, qui est associé à Schober dans Die Unüberwindlichen (Les Insurmontables, 1928).

  • 54  Sur ce point, lire ibid., p. 19.
  • 55  Karl Kraus, Die Fackel, n° 811-819, août 1929, p. 1.

On peut trouver difficilement compréhensible que Kraus ait fait partie de ceux qui ont donné raison aux communistes allemands, victimes d’une répression sévère qui avait tendance à traiter, en revanche, avec ménagement les excès des radicaux de droite, quand ils ont accusé les sociaux-démocrates d’être des sociaux-fascistes54, même s’il n’aurait, bien entendu, pas utilisé lui-même ce genre de vocabulaire. Mais il ne faut pas oublier qu’il a été un des rares à percevoir et à dénoncer la complicité entre les gardiens de l’ordre du pangermanisme, au nombre desquels on pouvait compter Schober, et ceux de la social-démocratie. Le préfet de police de Vienne n’était assurément pas un social-démocrate, mais il avait à Berlin un homologue social-démocrate, Zörgiebel, qui s’était comporté de la même façon que lui dans les mêmes circonstances (sa seule supériorité étant, comme le fait remarquer ironiquement Kraus, d’avoir provoqué un nombre moins grand de morts) et est apparu ensuite, lui aussi, comme un héros. Kraus l’a attaqué très durement dans le numéro d’août 1929 de la Fackel, qui s’ouvre sur un article intitulé « Vom Zörgiebel » : « Zörgiebel et Schober, deux astres qui s’élèvent dans les mondes républicains, et, entre les deux, pleine de promesses, la situation de la social-démocratie.55 »

  • 56  Karl Kraus, Die Fackel, n° 876-884, p. 1.

On touche ici à un point qui est tout à fait crucial quand on cherche à comprendre les raisons profondes de la férocité avec laquelle Kraus a attaqué la politique du parti social-démocrate autrichien. Dans l’article fameux de 1932, « Hüben und Drüben » (« D’un côté comme de l’autre »), il n’hésite pas à écrire que, si le monde devait se trouver rempli d’hommes à la croix gammée, c’est à la social-démocratie allemande et autrichienne qu’en reviendrait le mérite principal. « Il n’y a jamais eu, affirme-t-il, de plus grand fiasco que l’action de ce parti, et le déshonneur infligé à tous les idéaux, qu’ils ont utilisé pour pouvoir partager avec le monde bourgeois, est une chose accomplie.56 » En plus de cette tendance à pactiser et à partager avec le monde bourgeois, une chose essentielle que Kraus n’a pas pardonnée et ne pouvait pas pardonner à la social-démocratie, aussi bien autrichienne qu’allemande, a été son refus de s’attribuer une responsabilité quelconque dans le processus fatal qui a conduit pour finir à la prise du pouvoir par Hitler.

Le traité de Saint-Germain, qui a réglé le sort de l’Autriche à la fin de la Première Guerre mondiale, lui avait interdit pour au moins vingt ans d’envisager un rattachement à l’Allemagne. Cette mesure avait été ressentie comme une injustice particulièrement insupportable et le parti social-démocrate lui-même s’était prononcé de la façon la plus explicite et la plus officielle qui soit pour l’Anschluss. Les arguments invoqués à l’appui du rattachement étaient que l’on pouvait se poser des questions sérieuses sur la viabilité d’un État aussi petit et aussi appauvri que l’Autriche, et que l’Anschluss devait être accepté, même par les progressistes et les gens de gauche, au moins comme une des conditions sine qua non de la rationalisation et de la modernisation économique, politique et sociale d’un État et d’une société qui étaient restés, de ce point de vue, très en retard par rapport à leurs voisins européens. C’est dans cet esprit que Musil, par exemple, s’est prononcé en faveur du rattachement à l’Allemagne dans un article de 1919, intitulé précisément « Der Anschluss an Deutschland ». Or, au nombre des facteurs qui ont provoqué le désaccord et pour finir la rupture complète entre Kraus et le parti social-démocrate autrichien, figure le fait que, sans nier que la punition infligée à l’Autriche ait pu être excessive, Kraus a été un des rares a s’opposer du début à la fin à l’idée de l’Anschluss et a défendu l’indépendance de l’Autriche comme un point sur lequel il ne fallait en aucun cas céder. Il n’a jamais eu de sympathie pour la thèse, défendue par la social-démocratie autrichienne, d’« une communauté de destin de la classe des travailleurs de ce côté-ci et de l’autre », et de l’obligation de solidarité avec le parti frère et avec l’Allemagne qui pouvait sembler en résulter.

  • 57 Ibid., p. 111.

Il est également un des rares à avoir perçu chez les sociaux-démocrates autrichiens, qui, comme je l’ai dit, militaient pour l’Anschluss, une faiblesse et un penchant suspects pour le mode de pensée et de raisonnement « völkisch-national », « pour la raison que, dans une époque où les choses avancent si difficilement avec le social et où, pour une vie intellectuelle de la nation devenue plus primitive, le national a sa force d’attraction, on doit tout de même aussi proposer quelque chose de ce genre. Il y a – et c’est hélas de toutes les données la plus forte que nous ayons produite – il y a des nationaux-socialistes : il ne nous reste dans ce cas rien d’autre que de devenir des sociaux-nationalistes, et de nous conduire comme si nous étions les vrais »57. Cette remarque sur la force d’attraction que comporte en permanence et de façon plus contraignante dans certaines circonstances le national, qui a pour effet d’obliger tout le monde à être, d’une manière ou d’une autre, national ou, mieux encore, nationaliste, faute d’avoir trouvé le moyen d’être réellement social, me semble, soit dit en passant, être, elle aussi, d’une actualité très remarquable. Il est important de remarquer, en tout cas, que, si Kraus a recommencé dans les dernières années de sa vie, comme il le dit lui-même, à se sentir autrichien, il est sans doute redevenu, en un certain sens, patriote (à supposer qu’il ait jamais cessé réellement de l’être), mais il n’a toujours pas consenti à faire la moindre concession au nationalisme, en particulier à celui que défendaient, au sein du parti social-démocrate lui-même, les partisans d’une forme de communautarisme pangermaniste appuyé sur l’idée de la « Grande Allemagne », et que ce n’est probablement pas la moindre des raisons pour lesquelles il n’a pas réussi à s’entendre avec les sociaux-démocrates autrichiens.

7 —  L’« optimisme » de Kraus était-il justifié ?

Je ne sais pas de quelle façon vont évoluer dans les années qui viennent l’idée que l’on se fait de Kraus et l’influence qu’il pourrait exercer si sa vie, son action et son œuvre finissaient par être un peu mieux connues. Il est possible en théorie qu’il apparaisse finalement, aux yeux d’un certain nombre de gens, non seulement comme un des précurseurs de la pensée écologique, ce qu’il est indiscutablement, mais également comme un des porte-parole de la gauche radicale, dont les protestations peuvent servir à alimenter l’hostilité et le ressentiment de tous ceux qui ont comme lui, pour des raisons qui sont sur certains points tout à fait semblables et sur d’autres bien différentes, des comptes à régler avec la social-démocratie et avec le social-libéralisme, et se plaignent des demi-mesures, de la tendance au compromis, de la passivité et de la mollesse de la gauche traditionnelle. Mais il est possible aussi que l’on se rende compte que, dans la confrontation qu’il a eue avec la social-démocratie autrichienne, Kraus n’a jamais cherché réellement à promouvoir ce que certains appelleraient une gauche qui soit réellement de gauche et encore moins une gauche qui soit à la gauche de la gauche, et est resté d’un bout à l’autre, aussi bien en matière politique qu’en matière culturelle, un conservateur, une chose qu’il pourrait avoir autant de mal à se faire pardonner par le lecteur d’aujourd’hui qu’il en a eu à un moment donné à se faire pardonner par ses lecteurs autrichiens son radicalisme de gauche réel ou supposé.

  • 58  Franz Josef Görtz et Hans Sarkowicz, Erich Kästner. Eine Biographie, Piper, Munich / Zurich, 1998, (...)

Sa critique de la presse, qui ne présente sûrement pas les mêmes difficultés d’interprétation que ses attitudes et ses prises de position politiques, finira-t-elle par être connue et prise au sérieux ? On peut avoir des doutes sur ce point et penser que la conspiration du silence continuera à fonctionner, à peu près de la même façon que de son vivant et avec une facilité et une efficacité probablement encore plus grandes. Mais, en attendant, ceux qui ont une certaine idée de la contribution déterminante qu’il a apportée à la critique des médias sont tentés, en lisant les livres, les articles et les déclarations qui s’accumulent depuis quelque temps sur cette question et en considérant le discours apologétique plus ou moins rituel que la corporation journalistique continue à ressasser en réponse à la critique, de se faire la même réflexion qu’un autre écrivain satirique, Erich Kästner, peu de temps avant sa mort. En 1956, Kästner avait écrit dans une préface qu’il a rédigée pour une anthologie de ses écrits : « On ne donne pas impunément pendant toute une vie avec la même tête contre les mêmes murs. On voit arriver sans cesse des hommes politiques avec de grands pots de couleur, qui expliquent qu’ils sont les nouveaux architectes. Et ce ne sont toujours à nouveau que des barbouilleurs. Les couleurs changent, et les murs restent. Et la tête fait parfois mal. Les inimitiés changent, et l’inimitié reste. Les bêtises changent et la bêtise reste. » Quand le livre fut réédité en 1971, Kästner modifia la fin du passage, qui devint : « Il y a quinze ans, j’ai écrit : “Les bêtises changent, et la bêtise reste.” Je dois me corriger aujourd’hui. Même les bêtises sont restées celles d’autrefois. »58

  • 59  Erich Kästner, Fabian. Histoire d’un moraliste, traduit de l’allemand par Michel-François Demet, B (...)

Je crois, en effet, que même les bêtises ne se renouvellent finalement pas beaucoup et ont presque toujours un air connu. Je ne sais pas si c’est l’effet du vieillissement ou celle du mal de tête qui s’accroît avec les années, mais j’ai tendance à penser aujourd’hui de plus en plus la même chose que Kästner, spécialement quand je relis Kraus et me dis que les moyens de savoir et de résister, que nous devons à l’intelligence et au courage de quelques individus comme lui, existent pourtant, eux aussi, depuis un bon moment. Comme le constatait Kästner, dans une préface écrite pour la réédition de son roman Fabian, publié pour la première fois en 1931, on suit plus volontiers les preneurs de rats jusque dans l’abîme que ceux qui voient venir et annoncent la catastrophe. Et on peut penser que la musique des preneurs de rats a rarement été aussi bruyante et aussi écoutée qu’aujourd’hui. Mais peut-être faut-il se dire aussi, pour s’encourager, que c’est également Kästner qui écrivait, en conclusion de cette même préface, que la seule chose réellement nouvelle et inédite serait que le satiriste se laisse démoraliser (et que, volontairement ou non, il finisse par démoraliser également son lecteur) : « Que rien ne soit efficace, ce n’est pas une situation exceptionnelle, pas plus hier qu’aujourd’hui. Ce qui serait exceptionnel, ce serait la démoralisation du satiriste. Son poste habituel est et reste celui de la “sentinelle perdue”. Il en respecte les obligations autant qu’il peut. Sa devise a toujours été, est encore : “Quand même !”59 »

  • 60  Friedrich Rothe, Karl Kraus…, op. cit., p. 349.

Kraus lui-même ne se voyait cependant pas exactement dans la situation de la « sentinelle perdue ». « Il était, écrit Rothe, certain de connaître un avenir plus serein. Ce n’est que de façon conditionnelle qu’il s’adressait aux hommes de son époque ; car il était convaincu que la postérité le comprendrait beaucoup mieux. Ni la guerre mondiale ni l’époque aride de l’entre-deux-guerres ne l’ont détourné de l’optimisme prudent de l’Aufklärung allemande. Même la revendication de la “Volksgemeinschaft” allemande après 1933 n’a pas été pour lui un temps fort dans la marche vers le stade ultime de l’histoire. Kraus a agi de façon solitaire, mais pas sur une position perdue. L’auteur des Derniers Jours de l’humanité partageait la “bienveillance désintéressée” de Kant et pensait que “les choses pourraient devenir meilleures dans le futur, quand nous serons depuis longtemps dans la tombe et hors d’état de récolter les fruits que nous avons en partie semés nous-mêmes”. C’est avec ces mots, tirés de Vers la paix perpétuelle, qu’il a ouvert en 1934 le film parlant Aus eigenen Schriften60. » En dépit de sa déférence envers Kant, je ne suis pas sûr qu’il soit très pertinent de considérer Kraus comme une sorte de représentant (un peu dissident, il est vrai) de l’Aufklärung allemande et comme quelqu’un qui aurait partagé et défendu la vision du monde progressiste qu’elle comportait. S’il était peut-être, malgré tout ce qui peut donner l’impression du contraire, un optimiste d’une certaine sorte, il n’était sûrement pas ce genre d’optimiste. Mais c’est une question que je préfère laisser en suspens. Celle que je voulais poser aujourd’hui est : Kraus a-t-il commencé a être, comme il l’espérait, mieux compris par la postérité qu’il ne pouvait l’être par son époque ? J’espère avoir réussi à vous donner une idée de ce que pourrait être la réponse, sans pour autant être tout à fait certain de ce qu’elle doit être.

Notes

1  Karl Kraus, Die Fackel, n° 69, 1901, p. 13.

2  Karl Kraus, « Tagebuch », Die Fackel, n° 256, 5 juin 1908, p. 15.

3  Karl Kraus, Die Fackel, CD-ROM Edition, herausgegeben von Friedrich Pfäfflin, K. G. Saur, 2002, Der « Fackel »-Lauf, Bibliographien 1900-1999, Vorwort, p. 7.

4  Karl Kraus, Die Fackel, n° 1, début avril 1899, p. 1.

5  Simon Leys, cité in Jean-Claude Michéa, Orwell éducateur, Climats, Castelnau-le-Lez, 2003, p. 19.

6  Alfred Pfabigan, Karl Kraus und derSozialismus, Eine politische Biographie, Europaverlag, Wien, 1976.

7  Jean-Claude Michéa, Orwell éducateur, op. cit., p. 11-12.

8  Ibid., p. 168

9  Rappelons un événement déjà si ancien qu’il doit être oublié de la plupart des lecteurs : la parution du livre de Pierre Péan et Philippe Cohen, La Face cachée du Monde. Du contre-pouvoir aux abus de pouvoir (Milles et une nuits, 2003), et l’affaire qui s’en suivit, sur l’issue de laquelle Jacques Bouveresse revient un peu plus loin – notamment note 14. [ndlr]

10  « Avant-propos » à Christopher Lasch, Culture de masse et culture populaire, traduit de l’anglais par Frédéric Joly, Climats, Castelnau-le-Lez, 2001, p. 8.

11  Ibid., p. 9.

12  Marcel Martinet, « Misère de la culture concédée au peuple », Culture prolétarienne, Agone, 2004, p. 76-77.

13  Ibid., p. 76-77.

14  Ces lignes ont été écrites à un moment où il était encore question, pour le journal, d’obtenir une réparation publique et solennelle pour l’outrage qui avait été infligé à son honneur. Conformément à la tendance – sur laquelle ironisait déjà Kraus – que l’on a aujourd’hui dans ce genre de confrontation à remplacer, par crainte du « méchant déballage de pièces à conviction », la plainte par la simple « menace de la plainte » (et le procès par la « menace du procès »), l’affaire s’est conclue finalement par un arrangement d’une espèce réellement sidérante, sur le contenu duquel je préfère m’abstenir de formuler un jugement quelconque, si ce n’est pour remarquer qu’il satisfait peut-être les deux parties en présence (on peut, en tout cas, l’espérer), mais ne peut sûrement satisfaire personne d’autre. [Pour les mêmes raisons que celles évoquées supra note 9, rappelons que l’affaire s’est finie par « une médiation pour La Face cachée du Monde » – comme titre L’Express du 14 juin 2004 qui en a publié le texte –, où les auteurs et l’éditeur, qui déclarent n’avoir jamais voulu « compromettre la pérennité d’un organe de presse auquel ils restent attachés et qu’ils estiment indispensable à l’information complète du public, […] sont conduits à regretter certaines expressions utilisées et l’interprétation qui peut en être faite, de même que certaines affirmations et commentaires excessifs, pour quelques-uns injustifiés, [… et] renoncent à toute nouvelle édition et publication du livre […], les exemplaires composant le stock existant seront vendus, sans publicité… » ; et les autres, « attachés à la liberté d’expression, à la liberté de la presse et au débat public », retirent leurs plaintes. Sur les détails de la mise en scène grandiloquente des parties d’un conflit qui s’est donc soldé par un « vilain secret de famille qu’il faut désormais taire », lire une synthèse mise en ligne le 19 juillet 2004 sur http://www.acrimed.org/article1664.html – ndlr]

15  Bernard Poulet, Le Pouvoir du Monde. Quand un journal veut changer la France, La Découverte, Paris, 2003, p. 223.

16  Karl Kraus, Die Fackel, n° 293, décembre 1909, p. 29.

17  Karl Kraus, Die Fackel, n° 890-905, 1934, p. 65.

18  Gerald Stieg, « Delirium austriacum oder Die Geburt des Adolf Hitler aus dem Geist des Schnadahüpfls », in À la recherchede l’Austriacité, Mélanges en hommage à Gilbert Ravy, Publications de l’université de Rouen, 2003, p. 18.

19  Friedrich Rothe, Karl Kraus. Die Biographie, Piper, Munich / Zurich, 2003.

20  Edward Timms, Karl Kraus, Apocalyptic Satirist. Culture and Catastrophe in Habsburg Vienna, Yale University Press, New Haven / Londres, 1986.

21  Le deuxième tome de la biographie de Timms, qui couvre la période 1919-1936, est annoncé pour le mois de juillet 2005.

22  Jacques Bouveresse, Schmock ou le Triomphe du journalisme. La grande bataille de Karl Kraus, Seuil, Paris, 2001.

23  » Je n’ai aucune idée sur Hitler. » On lira avec avantage les commentaires, au propos de cette phrase, du traducteur, Pierre Deshusses, et du préfacier, Jacques Bouveresse, de la Troisième nuit de Walpurgis (resp. p. 7-23 et 25-177, Agone, 2005). [ndlr]

24  Friedrich Rothe, Karl Kraus. Die Biographie, op. cit, p. 12.

25  Karl Kraus, Die Fackel, n° 743-750, décembre 1926, p. 4.

26  Elias Canetti, cité in Friedrich Rothe, Karl Kraus…, op. cit., p. 321.

27  Ibid., p. 337.

28  Elias Canetti, Masse et puissance, traduit de l’allemand par Robert Rovini, Gallimard, Paris, 1966, p. 35-36.

29  Elias Canetti, Die Provinz des Menschen, Aufzeichnungen 1942-1972, Fischer Taschenbuch, Francfort/Main, 1976, p. 23-24.

30  Ibid., p. 24.

31  Bernard Lecomte, « Les derniers jours de Jean-Paul II », Le Journal du dimanche, 19 octobre 2003, p. 22.

32  Erwin Chargaff, cité in Friedrich Rothe, Karl Kraus…, op. cit., p. 13.

33  Ernst Josef Aufricht, cité inibid.

34  Friedrich Rothe, ibid., p. 14.

35 Ibid., p. 126.

36  Ibid.

37  Nicolas Weill, « Vincent Peillon redécouvre le socialisme français, prémarxiste », Le Monde, 10 janvier 2004, p. 8.

38  Friedrich Rothe, Karl Kraus…, op. cit., p. 126.

39 Ibid., p. 379.

40  Theodor W. Adorno, Einleitung zum “Positivismusstreit in der deutschen Soziologie”, in Gesammelte Schriften, Suhrkamp, Francfort, 1986, Band 8, p. 328-329.

41 Ibid., p. 81.

42  Horkheimer, cité in Friedrich Rothe, Karl Kraus…, op. cit., p. 378.

43  Walter Benjamin, cité inibid., p. 373.

44  Friedrich Rothe, ibid., p. 173.

45  Karl Kraus, cité inibid., p. 370.

46  Friedrich Rothe, ibid., p. 380.

47 Ibid.

48  Theodor Adorno, cité inibid., p. 363.

49  Friedrich Rothe, ibid., p. 369-370.

50 Ibid., p. 386-387.

51  Cité inibid. p. 384.

52  Edward Timms, Karl Kraus, Apocalyptic Satirist…, op. cit., p. 402.

53  Friedrich Rothe, Karl Kraus. Die Biographie, op. cit., p. 36.

54  Sur ce point, lire ibid., p. 19.

55  Karl Kraus, Die Fackel, n° 811-819, août 1929, p. 1.

56  Karl Kraus, Die Fackel, n° 876-884, p. 1.

57 Ibid., p. 111.

58  Franz Josef Görtz et Hans Sarkowicz, Erich Kästner. Eine Biographie, Piper, Munich / Zurich, 1998, p. 321-322.

59  Erich Kästner, Fabian. Histoire d’un moraliste, traduit de l’allemand par Michel-François Demet, Balland, 1983, p. 9.

60  Friedrich Rothe, Karl Kraus…, op. cit., p. 349.

Jacques Bouveresse

Réalisation : William Dodé