couverture
Agone 35 et 36
« Les guerres de Karl Kraus »
Coordination Thierry Discepolo & Jean-Jacques Rosat
Parution : 15/09/2006
ISBN : 2748900561
Format papier : 320 pages (15 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

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Table des matières

En guise d’introduction Gerald Stieg

Bibliographie en français

Repères biographiques

Repères biographiques de Karl Kraus

Karl Kraus selon Pär Hallström Pär Hallström

Karl Kraus & la construction de la réalité virtuelle Edward Timms

Les principales étapes d’une critique paradigmatique

Karl Kraus selon Max Horkheimer Max Horkheimer

« La loi ardente » Gerald Stieg

Elias Canetti auditeur & lecteur de Karl Kraus

Lettre de Georges Canetti à Karl Kraus Georges Canetti

Karl Kraus selon Ferdinand Ebner Ferdinand Ebner

Freud « et les conséquences » Jean-François Laplénie

Karl Kraus et la psychanalyse, ou les enjeux d’une hostilité

Karl Kraus selon Stefan Zweig Stephan Zweig

Kraus contre Musil : la guerre du silence Stéphane Gödicke

Karl Kraus selon Pierre Bourdieu Pierre Bourdieu

« Apprendre à voir des abîmes là où sont des lieux communs » : le satiriste & la pédagogie de la nation Jacques Bouveresse

Karl Kraus selon Oskar Kokoschka, Kurt Tucholsky et Bertolt Brecht

En traduisant Karl Kraus

En traduisant Jean-Louis Besson et Heinz Schwarzinger

En traduisant Pierre Deshusses

Karl Kraus selon Kurt Tucholsky Kurt Tucholsky

Des derniers jours à la troisième nuit

« Un savetier de Bohême est plus proche du sens de la vie qu’un penseur néo-allemand… » Karl Kraus

« L’humanité, la balle lui est entrée par une oreille et ressortie par l’autre… » Karl Kraus

Fackelkraus

Le Flambeau Karl Kraus

n° 1, Vienne, début avril 1899

Le procès Friedjung Karl Kraus

L’aventure techno-romantique Karl Kraus

Réponse d’une non-sentimentale à Rosa Luxemburg

Rosa Luxembourg, Mme von X-Y, Karl Kraus

Histoire radicale

Archives oubliées d’une résistance obscure à la guerre de trente ans du capitalisme mondial au XXe siècle Charles Jacquier

Introduction aux textes de Monatte, Chardon & Prudhommeaux

Pourquoi je démissionne du comité confédéral Pierre Monatte

Les anarchistes & la guerre : deux attitudes Pierre Chardon

L’ordre règne en Allemagne André Prudhommeaux

Le bilan de douze ans de « bolchevisation » du prolétariat allemand

La barbarie commence à un André Prudhommeaux

Quand la presse bourgeoise découvre les atrocités hitlériennes

Rudolf Rocker & la position anarchiste devant la guerre André Prudhommeaux

  • 1 Une « Association Karl Kraus » fut toutefois créée en 1930 et exista pendant quelque temps à l’inté (...)

À PREMIÈRE VUE, BEAUCOUP DE CHOSES auraient dû rapprocher Karl Kraus et Robert Musil. Extérieurement tout d’abord : même génération, même classe sociale, mêmes fréquentations à Vienne. Idéologiquement ensuite : même fibre sociale, même sympathie « de gauche » qui ne se traduit par aucun encartement dans un parti1. D’une façon générale : un même regard lucide sur leur société, une même attitude critique face au monde qui les entoure, un refus des idées reçues et de l’ordre établi, un rejet des dogmes et de toutes les formes de simplification de la pensée, qu’elles soient véhiculées par le journalisme ou par n’importe quelle autre forme de « pouvoir » symbolique.

Mais Kraus et Musil se détachent également de la plupart de leurs congénères en cela qu’après la Première Guerre mondiale ils ne se sont pas associés au concert des inconsolables pleureurs de l’Empire austro-hongrois – ce paradis perdu de la multi-ethnicité et de la multiculturalité – et qu’on ne trouve dans leur discours nulle trace de nostalgie, pas plus d’ailleurs qu’un amour immodéré de la République. Surtout, les deux auteurs excellent dans le maniement d’un humour teinté d’ironie et ont en commun un rapport méticuleux à la langue allemande, dont ils passent pour être deux des meilleurs stylistes. Enfin, ils font preuve d’une même intransigeance face aux exigences de la littérature, à laquelle ils sacrifient tout le reste, et notamment leur fortune familiale.

  • 2 Dans « L’Autriche de Buridan », paru le 14 février 1919 dans Der Friede (Essais, conférences, criti (...)

Or malgré tout cela, Kraus et Musil se sont superbement ignorés tout au long de leur carrière, observant l’un envers l’autre un silence glacé. Les traces de Kraus chez Musil sont rares, les traces de Musil chez Kraus sont nulles. Très précisément, le nom de Karl Kraus apparaît deux fois dans les textes publiés de Musil2 – bien qu’il faille ajouter à cela une vingtaine d’occurrences dans des textes non publiés, pour l’essentiel dans les journaux de l’auteur ; tandis que l’index de la Fackel ne révèle quant à lui pas la moindre occurrence du nom de Musil ni une quelconque mention de ses œuvres. Au regard de la proximité géographique, sociale et littéraire, ce silence mérite d’être commenté.

  • 3 Cette lettre est conservée au Deutsches Literaturarchiv, à Marbach. Le 6 mars 1907, Kraus y écrit à (...)

Cependant, certains éléments révèlent que le silence qu’ils observent l’un envers l’autre n’est pas synonyme d’ignorance, bien au contraire ; le mutisme total de Kraus, notamment, paraît bien trop systématique pour ne pas être porteur d’une quelconque signification. D’ailleurs, une lettre non publiée adressée à Bertha Maria Denk prouve qu’il connaissait Musil, puisqu’il recommande à sa partenaire la lecture des Désarrois de l’élève Törless3. Si la relation de Musil à Kraus se résume à un éreintage public et privé, celle de Kraus à Musil se partagerait donc entre un silence public et un éloge privé. Dans un cas comme dans l’autre, il convient d’expliquer les motifs d’une opposition qui, bien que restée fort discrète, n’en fut pas moins violente dans ses attaques comme dans ses silences. Tout porte à croire qu’entre les deux auteurs il s’agit d’une guerre un peu particulière mettant aux prises deux tempéraments belliqueux et dans laquelle les silences ont autant de poids que les mots.

1. Deux personnalités, deux mondes, deux réseaux

Le cas Kraus/Musil est intéressant en termes de sociologie de la création : on a affaire à deux auteurs qui se connaissent (et qui très certainement se lisent mutuellement), qui fréquentent les mêmes lieux, les mêmes milieux et les mêmes personnes, se rendent aux mêmes manifestations, appartiennent à la même classe sociale et partagent même un certain nombre d’idées sur le monde qui les entoure, et qui pourtant ne trouvent rien à se dire. En ce sens, leur relation paraît marquée par la prédominance de l’élément personnel et du caractère sur le modèle social. Ce qui les oppose ne serait fondamentalement rien d’autre qu’une radicale incompatibilité d’humeur humaine et littéraire.

  • 4 Robert Musil, L’Homme sans qualités, tome I, traduit par Philippe Jaccottet, Seuil, 1995, p. 411. (...)

Pourtant, au vu de l’étroitesse du microcosmos viennois, Kraus et Musil n’ont pu que se rencontrer de façon régulière dans des lectures publiques, au théâtre, chez des connaissances communes, mais aussi dans les fameux cafés viennois, puisque l’un comme l’autre avaient leurs habitudes au café Museum, sans négliger non plus le café Central ou le café Herrenhof. C’est d’ailleurs peut-être cette proximité des grands hommes dans un même nombre restreint de lieux, qui plus est des lieux de restauration, qui a fait dire à Musil, dans L’Homme sans qualités, que, « dans le grand train de l’éternité qui les emporte toutes ensembles, [les célébrités] ne se rencontrent guère qu’au wagon-restaurant4 ».

Sur le plan humain, deux personnes auraient pu jouer le rôle de passerelle entre les deux hommes : le metteur en scène Berthold Viertel tout d’abord, ancien collaborateur de la Fackel, qui signa à quelques mois d’intervalle la mise en scène de la pièce satirique de Musil Vincent ou l’Amie des personnalités, en décembre 1923 à Berlin, puis orchestra, en avril et mai 1924, la représentation de deux pièces de Kraus, Traumstück et Traumtheater, à l’occasion de son cinquantenaire, célébré conjointement à Vienne et Berlin.

La seconde personne est Elias Canetti, qui fréquenta les deux hommes sans toutefois en devenir réellement l’intime. L’échec de ce rapprochement entre deux de ses principaux modèles est en partie compensé dans le troisième volume de son autobiographie, Jeux de regards, où une construction savante relie puis oppose Kraus et Musil. La libérationdu « juge du monde » Karl Kraus s’effectue par le biais d’Abraham Sonne (décrit comme une sorte de Musil sans œuvre, mais qui serait le sosie physique de Kraus) et de Musil lui-même, à une époque où Canetti courait de son propre aveu le danger d’entrer en servitude intellectuelle. Sonne joue donc le rôle d’un médiateur entre deux figures que Canetti finit par opposer radicalement. Le monde de Kraus est un monde manichéen, dans lequel le Bien et le Mal sont clairement définis, même s’ils ne sont pas forcément des valeurs constantes. Avec Musil, Canetti découvre un monde « plus complexe, plus précis, plus riche », et abandonne l’univers clos de Kraus pour le monde ouvert, in-fini de Musil.

En fait, Kraus et Musil se positionnent de part et d’autre d’une ligne de front qui passe sans doute par Alfred Kerr. Critique littéraire incontournable à l’époque, il fut le premier à découvrir Musil, dès la parution des Désarrois de l’élève Törless en 1906 ; Musil lui en gardera une reconnaissance durable et n’hésitera pas à se porter au secours de son mentor dans le première polémique qui l’opposera à Kraus au premier semestre 1911.

La polémique est née de l’interdiction par Jagow, le chef de la police de Berlin en charge de la censure, de publier les carnets d’Orient de Flaubert, jugés indécents. Éditeur de la revue Pan qui hébergea la publication de la traduction, Kerr s’en prit alors ouvertement à Jagow, lui reprochant notamment d’utiliser son rôle de censeur pour se rapprocher de l’actrice Tilla Durieux à des fins non professionnelles. Kerr, qui entendait ainsi dénoncer la double morale du préfet de police – gardien d’une moralité tatillonne dans ses fonctions mais n’hésitant pas à faire des avances à une femme mariée dans le privé –, commit sans doute l’erreur de publier un billet personnel, adressé par Jagow à l’actrice. C’est à ce moment que Kraus intervient dans la polémique en sommant Alfred Kerr de ne pas commettre la même erreur que son adversaire : mélanger les sphères publique et privée.

Le rôle de Musil dans cette polémique est un peu spécial : il intervient certes au côté de Kerr, à un moment où la polémique contre Kraus est déjà engagée. Musil publie en effet son texte « L’obscène et le malsain dans l’art » dans la revue Pan du 1er mars 1911, c’est-à-dire précisément dans le numéro où Kerr se « suicide » selon l’expression de Kraus. Mais en fait, l’article de Musil révèle surtout sa piètre aptitude à la polémique : il ne cite qu’en passant le nom de Jagow, pas du tout celui de Kraus, mais en profite au contraire pour entreprendre une inspection en profondeur des relations entre l’art et l’obscénité, dans une réflexion qui servira de fondement à toute une partie de son œuvre à venir. Pas d’attaque personnelle, pas de militantisme claironnant, pas de démontage des arguments de l’ennemi, bref, tout le contraire d’une polémique traditionnelle, en tout cas tout le contraire des méthodes efficaces de Kraus. On peut toutefois penser que ce dernier, forcément un lecteur attentif de la revue Pan au cours de ces mois-là, ne goûta pas l’intervention de Musil aux côtés de son ennemi.

2. Le phénomène Kraus, vu par Musil

  • 5 Robert Musil, Journaux, tome I, traduit par Philippe Jaccottet, Seuil, 1981, p. 521 : « Qu’est-ce q (...)
  • 6 Robert Musil, Journaux, tome II, op. cit., p. 23 : « Où est passé Karl Kraus ? » (16 novembre 1919) (...)

Les journaux de Musil comprennent quatorze notations concernant Karl Kraus, toutes rédigées entre 1919 et 1941, qui semblent donc exclure les vingt premières années d’existence de la Fackel. Sur ces quatorze notations, neuf sont des jugements absolument négatifs, trois sont neutres5, et deux peuvent éventuellement être interprétés comme positifs6. Trois aspects attirent particulièrement l’attention du lecteur dans les jugements de Musil : Kraus comme incarnation de la mauvaise conscience de l’Autriche, l’isolement stérile de Kraus (seul contre tous), la mise en relation étonnante de Kraus avec la psychanalyse et le national-socialisme.

  • 7 Ibid., p. 129.

Se risquant à une évaluation globale du phénomène Karl Kraus et de sa fonction dans le corps social, Musil écrit vers 1924 : « Krausiens. Kraus ne va pas tarder à devenir un vrai complexe. Le journaliste objective en quelque sorte le relâchement du style et le peu de moralité de la profession. Kraus est le personnage du rédempteur ; dès lors que Kraus existe et fulmine, tout s’arrange. La mauvaise conscience objectivée. Bien entendu, ce mécanisme est fâcheux. L’anti-bellicisme de Kraus est tout aussi stérile, moralement, que l’enthousiasme guerrier.7 »

L’analyse de Kraus comme incarnation de la mauvaise conscience de l’Autriche est de toute évidence très juste. Kraus jouait parfaitement le rôle de l’accusateur public numéro 1 par ses prises de position radicales et ses attaques incessantes contre tous les dysfonctionnements de l’Empire, puis de la République. Il est intéressant de constater que Musil propose ici une analyse anthropomorphe (ou plutôt « psychomorphe ») du corps social ; les différents acteurs sociaux expérimentent toutes sortes d’attitudes intellectuelles et morales tandis que Kraus assure la fonction de la mauvaise conscience qui rappelle à l’ordre. En fait, Musil insiste sur la portée morale du phénomène Karl Kraus, comme en atteste l’emploi des termes « moralité » et « moralement », ainsi que l’équation posée entre Kraus et la « mauvaise conscience ». L’entreprise de Kraus est donc à juste titre perçue comme une moralisation de la vie publique et littéraire, à ceci près que Musil lui dénie toute efficacité. Reste la question de savoir si la catharsis de l’Autriche échoue parce que le miroir tendu par Kraus est trop déformant ou trop réaliste.

  • 8 Robert Musil, Prosa und Stücke, kleine Prosa, Aphorismen, Autobiographisches, Essays und Reden, Kri (...)

Musil insiste également sur la stérilité de l’opposition systématique de Kraus à tout ce qui n’est pas lui. Ne laissant personne s’épanouir à ses côtés, son influence s’épuiserait ainsi entre une vénération improductive d’une part, et un rejet tout aussi stérile d’autre part. Dans une ébauche de discours pour les soixante ans d’Alfred Kerr en 1928, on trouve la phrase suivante : « Kerr avait sans doute pensé à la ville de Schnitzler, mais il avait oublié qu’il se trouvait dans la ville de Karl Kraus, qui aiguise son couteau dès que quelqu’un dit “Je”.8 » Par ses attaques incessantes et systématiques, Kraus serait donc mortifère. On ne peut pas s’épanouir aux côtés de Kraus, tout au plus contre lui – du moins une distanciation est-elle nécessaire, comme le montre l’exemple de Canetti.

  • 9 Robert Musil, Journaux, tome II, op. cit., p. 445 : « Reising, Boineburg [sic] : les dictateurs act (...)

Le troisième aspect marquant dans l’image de Kraus chez Musil est sa mise en relation récurrente avec la psychanalyse et le national-socialisme. Sa confrontation avec l’auteur de la Fackel s’intensifie d’ailleurs singulièrement dans les années 1930, à une époque où Musil relit sa propre œuvre dans le sens d’une anticipation des grandes dictatures (notamment le Törless, dans lequel il voit contenus « les dictateurs actuels in nucleo9»). En effet, Kraus est associé cinq fois à la psychanalyse ou au national-­socialisme, la plupart du temps aux deux à la fois. Ce rapprochement, surprenant au premier abord, s’articule autour de deux caractéristiques, communes aux trois phénomènes : une autorité quasi dictatoriale exercée par une personnalité charismatique, et une Weltanschauung dogmatique, donc simplificatrice.

  • 10 Ibid., p. 421 (rédigé après 1936).

Concernant le premier point, il n’est guère surprenant que Musil n’ait pas goûté le culte absolu dont Kraus a été l’objet, car il y détecte le danger d’une dictature intellectuelle. Aussi compare-t-il souvent Kraus à Stefan George. Leurs noms sont associés à quatre reprises, ce qui laisse à penser que Musil cherchait surtout à définir un type de personnalité, qu’il croit reconnaître chez ces deux auteurs : le type du dictateur intellectuel. Ce ton messianique et prophétique, il ne l’avait déjà pas apprécié chez Nietzsche, alors qu’il le respectait par ailleurs infiniment. Musil rejette en bloc Kraus et George, ainsi que ce qu’il appelle leur « secte ». Il reconnaît qu’il existe des dictateurs intellectuels, qui mettent en œuvre les mêmes mécanismes que les vrais dictateurs pour s’assurer le pouvoir. Musil écrit : « Bien avant les dictateurs, notre époque a produit le culte des dictateurs de l’esprit. Voir George. Mais aussi Kraus et Freud, Adler et Jung. N’oublions pas Klages et Heidegger. Ce qu’il y a là de commun, c’est sans doute un besoin d’être dominé par un souverain, un chef, une sorte de sauveur.10 »

  • 11 Ibid., p. 396 (rédigé après 1936).

Musil range donc Kraus parmi les « dictateurs de l’esprit », jugement qui, à défaut d’être réellement original (Fritz Wittels et Anton Kuh lui font à peu près le même reproche), a le mérite d’être clair et bien exprimé. Or Musil répète plusieurs fois ce jugement, faisant notamment le reproche à Kraus d’avoir abusé de sa position de domination intellectuelle : « Nous faisons, en art, une expérience analogue, chaque fois que quelqu’un cherche à nous rencontrer ou nous écrit. Il s’imagine que quelque chose se cache derrière nous. Il nous voue, en tout petit, le même culte qu’on voue à Staline ou Hitler. […] Ce qu’ont déjà exploité des écrivains comme […] George ou Kraus.11 »

Le vrai reproche consiste en fait à avoir exercé cette terreur intellectuelle au service d’un dogme. C’est au nom de ce manque d’intégrité que Musil relie Kraus, la psychanalyse et le nazisme.

  • 12 Sur les rapports de Musil à la psychanalyse, lire Karl Corino, « Ödipus oder Orest ? Robert Musil u (...)
  • 13 Lire à ce sujet « Œdipe menacé », in Robert Musil, Œuvres pré-posthumes, traduit par Philippe Jacco (...)
  • 14 Robert Musil, Journaux, tome II, op. cit., p. 369.
  • 15 Ibid., p. 505 sq. (printemps 1939).

Car Kraus et Musil ont en commun un rapport ambigu à la psycha­nalyse12, qu’ils avaient en horreur, même si (doit-on dire : parce que ?) certains aspects de leur œuvre, en particulier la finesse de leur analyse psychologique, les en rapproche. Musil reprochait à la psychanalyse la pauvreté de son schéma causal, dans lequel il voyait une réduction de l’infinie diversité des causes et des « motifs » psychologiques d’une action. La psychanalyse procède selon lui à une réduction simpliste du fonctionnement de l’âme humaine et fournit des réponses trop commodes pour être vraies. Le mythe d’Œdipe est pour Musil une de ces simplifications pratiques, permettant d’expliquer tout et n’importe quoi13. Le jugement le plus ramassé de Musil à l’encontre de Kraus et de la psychanalyse est peut-être cet aphorisme datant de 1931 : « Il y a deux choses contre lesquelles on ne peut pas lutter parce qu’elles sont trop longues, trop grosses, et sans queue ni tête : Karl Kraus et la psychanalyse.14 » Huit ans plus tard, Musil étayera ce jugement en y ajoutant de nouveau le national-socialisme, dont part la réflexion : « On a essayé, pas complètement à tort, de définir le national-socialisme comme un mouvement religieux, une sorte de secte. Mais la vérité embrasse à la fois plus et moins. Notre époque présente des analogies avec les ­mouvements religieux du xvie siècle, mais c’est une foi a-religieuse qui s’effondre en ce moment. Cette idée m’est venue en pensant à la psychanalyse. Cette douzaine de notions à l’aide desquelles ses représentants patentés expliquent le monde. Il est probable que n’importe quel autre schéma le pourrait aussi. Il vaudrait la peine d’en bâtir un. Ce que l’on explicite ainsi devient un vrai désert, sans la moindre sente pour en sortir. (Explication totale : mauvais signe.) En plus petit, les sectes Kraus, Klages, Jung, Adler.15 »

  • 16 Robert Musil, Essais…, op. cit., p. 556.

Il apparaît ici clairement que le dénominateur commun à ces trois phénomènes est une explication du monde schématique et dogmatique, qui s’articule autour d’un meneur charismatique. Le fanatisme des fidèles fonctionne selon les mêmes mécanismes chez Hitler, Freud et Kraus ; la rupture avec les dissidents est à chaque fois spectaculaire et finit avec l’exécution (réelle ou symbolique) du renégat : Hitler fait assassiner Röhm lorsque l’aile gauche de la NSDAP menace la pérennité du mouvement ; Freud jette l’anathème sur les dissidents du mouvement psychanalytique Jung, Adler, Stekel, Otto Gross ou Wilhelm Reich ; et Kraus écrase impitoyablement ses anciens admirateurs passés à l’ennemi, comme Fritz Wittels, Franz Werfel ou même Maximilian Harden. La violence verbale de Kraus l’exposait sans doute à ce genre de rapprochements peu flatteurs avec le régime terroriste national-socialiste. Musil creuse encore ce même filon quand il effectue, dans les brouillons pour un recueil d’aphorismes intitulé « Extrait d’un Rapial », le rapprochement suivant : « Karl Kraus et Hitler : quand K.K. entre dans la salle de conférences, le public reste debout jusqu’à ce qu’il se soit assis. Et cela, bien qu’il ait complètement échoué. Ils l’en aiment “d’autant plus” ! De la même façon, les échecs de H. ne font qu’augmenter l’amour qu’il inspire. C’est ce qu’il y a de ravageur dans le culte de K. Tout ce qui s’est produit y était déjà préfiguré. Ils lui restent fidèles, même s’il ne le mérite pas. Est-ce là simplement un effet d’enclenchement/déclenchement ? Un besoin aveugle d’aimer ? Un besoin d’illusion ?16 »

Musil fustige l’irrationalisme reposant à la base de toute admiration démesurée, qui fait courir à l’adorant le risque de l’esclavage intellectuel et de l’aveuglement. Ses jugements privés sur Kraus sont donc d’une rare dureté, même s’il faut préciser qu’il n’est guère plus tendre vis-à-vis de nombre d’autres contemporains.

  • 17 Karl Kraus, Aphorismen, Suhrkamp, Frankfurt/Main, 1986, p. 324 – traduction par mes soins.

Contre toute attente, les attaques de Musil, qu’elles soient publiques ou privées, ne rencontrent qu’un silence indifférent de la part de la « victime ». Le problème est donc en quelque sorte le suivant : quelle est donc cette drôle de guerre dans laquelle l’un des combattants s’épuise à provoquer l’autre sans qu’il ne daigne lui répondre ? En d’autres termes, pourquoi, malgré les attaques répétées dont il est l’objet, Kraus refuse-t-il à Musil le statut d’ennemi ? Pourquoi refuse-t-il tout simplement de prendre acte des griefs formulés par celui-ci ? On pourrait être tenté de reconnaître dans ce gestus un signe caractéristique de toute dictature : passer sous silence les détracteurs, taire les oppositions. Il est difficile de dire jusqu’à quel point la métaphore politique est tenable, mais il est en revanche certain que Kraus choisit lui-même ses ennemis et n’accorde pas à tout le monde le privilège d’une déclaration de guerre. On touche ici à l’un des problèmes essentiels de l’œuvre de Karl Kraus : on a parfois l’impression qu’il a construit toute une partie de celle-ci contre des ennemis qui n’en valaient pas nécessairement la peine, négligeant au contraire quelques-uns de ses contemporains les plus célèbres et les plus intelligents. Bien entendu, on peut distinguer les combats menés au nom de principes contre des institutions ou des pratiques – auquel cas, les personnes à qui il s’en prend importent peu – et les combats ad hominem – auquel cas, on est obligé de reconnaître que Kraus s’est surtout confronté aux figures secondaires de son époque. Mais Kraus ne disait-il pas lui-même : « Par ma satire, je grandis les petites gens, jusqu’à ce qu’ils deviennent des objets dignes de satire, de façon à ce que personne ne puisse me faire de reproche17 » ? On retrouve là l’idée d’un anoblissement de l’objet par la satire elle-même, l’idée (tout de même un petit peu contestable) que la valeur de l’objet ne dépend que de la valeur de celui qui l’appréhende.

Pour ce qui est de son rapport à Musil, il faut sans doute y voir une stratégie délibérée de négation et de silence, stratégie perverse mais certainement efficace, dont la clé réside sans aucun doute dans la polémique de 1922 au sujet de Nestroy.

3. « Drôle de guerre » : la polémique autour de Nestroy

  • 18 Robert Musil, Prosa, op. cit., p. 1569 – traduction par mes soins.

Cette dispute se joue en trois actes. Dans le premier, Musil publie dans la Prager Presse du 21 avril 1922 un article signé en toutes lettres (ce détail possède son importance), à propos d’une mise en scène d’une pièce de Johann Nepomuk Nestroy. Voici les temps forts de cet article assorti de quelques propos aigres-doux sur les limites littéraires de l’auteur : « Dans le caractère scandaleusement improvisé des pièces de Nestroy se trouve une certaine grandeur intellectuelle. […] Pourtant, entre des moments forts, cette pièce se traîne longuement à travers des bas-fonds qui sont insupportablement grotesques. Maîtrise souveraine, disent les uns, langage d’un qui n’a pas su évoluer, comme la Vienne du Vormärz, disent les autres. […] Quand on lit à la suite plusieurs pièces de Nestroy, on a l’impression désespérante d’entrer en contact avec un esprit superficiel.18 »

  • 19 Karl Kraus, « Nestroy und die Literaten », Die Fackel, juillet 1922, n° 595-600, p. 34 – traduction (...)
  • 20 Robert Musil, lettre du 23 avril 1921 à Arne Laurin.

On connaît l’estime de Kraus pour Nestroy, et sa promptitude à prendre la plume pour le défendre contre ses détracteurs. C’est ce qu’il fait dans « Nestroy und die Literaten [Nestroy et les littérateurs] », paru en juillet 1922 dans le numéro 595-600 de la Fackel, où il règle leur compte à un certain Liebstöckl et à un autre « littérateur » qu’il préfère laisser dans l’anonymat, et qui n’est autre que Robert Musil. C’est le second acte de la polémique, probablement le plus explicite en ce qui concerne l’attitude de Kraus vis-à-vis de Musil. Dans cet article, Kraus utilise sa technique coutumière : il cite l’adversaire, dont le jugement est censé se retourner contre lui. Mais ici, il commence par signifier son mépris pour le quotidien pragois hébergeant l’article incriminé : « La Prager Presse, par exemple, cette feuille de chou expressionniste au service du régime, dont la visée est de gagner les Allemands de Bohème à la cause tchèque en massacrant la langue allemande, etc.19 » Cette critique fait d’ailleurs écho aux propres interrogations de Musil, qui, dans une lettre d’avril 1921, confiait à Arne Laurin : « Vous disiez que le journal est un organe de Masaryk et que son orientation est supra-nationale. Au contraire, l’opinion est ici répandue selon laquelle la Prager Presse est un organe du ministère des Affaires étrangères tchèque et que son orientation vise à affaiblir la résistance des Allemands contre l’État tchécoslovaque tout en jetant de la poudre aux yeux de l’étranger.20 »

  • 21 Karl Kraus, « Nestroy und die Literaten », op. cit., p. 35.
  • 22 Ibid.
  • 23 Ibid.
  • 24 Ibid.
  • 25 Franz Blei, Grobes Bestiarium der Literatur, DTV, München, 1963, p. 29.

Le deuxième moment est un peu plus faible, puisqu’il consiste à ponctuer par « toi-même » chaque argument de l’adversaire. Reprenant ainsi le terme de « bas-fonds », ou de « bassesse [Niederung] », employé par Musil, Kraus écrit : « Une bassesse ne peut jamais être aussi grotesque que certains jugements qui se croient supérieurs21 » ; puis il retourne de la même façon le jugement d’« être superficiel » contre son auteur, en affirmant que la lecture de Nestroy doit lui donner « le sentiment d’entrer pour la première fois en contact avec soi-même, c’est-à-dire précisément avec un être superficiel22 ». Kraus retrouve cependant sa finesse et son mordant quelques lignes plus loin, en s’attaquant à Musil par son talon d’Achille, autrement dit, son improductivité. Au contact de Nestroy, il doit sentir l’inutilité de sa production littéraire et s’en trouver paralysé : « Je crois qu’en lisant ne serait-ce qu’une seule pièce de Nestroy, les littérateurs doivent en tirer l’impression désespérante de ne plus rien devoir écrire23 » et conclut que les littérateurs « tenteront à l’avenir de ne plus jamais avoir à saisir la plume et ainsi de prouver quelque chose24 ». Il existe une raison précise de croire que Kraus connaissait l’improductivité de Musil, puisque Franz Blei s’était gentiment moqué de son ami dans le Grand bestiaire de la littérature, paru en 1920 et réédité en 1922 : « Le Musil. Le Musil est un animal noble, robuste et de fort belles proportions, qui a pour particularité d’être un daim atypique, puisqu’il a coutume d’hiberner. Après chaque année vécue pleinement, le Musil s’endort cinq ans dans une forêt reculée.25 » (Le « Fackelkraus » pour sa part n’est pas épargné dans le bestiaire ; bien au contraire, il en est l’une des cibles privilégiées, et le portrait répugnant dressé par Blei lui vaudra une réplique cinglante dans la Fackel, n° 601-607, de novembre 1922.)

  • 26 Robert Musil, Essais, op. cit., p. 504 sq.

La vengeance de Musil, qui constitue le troisième acte de notre polémique, se déroule deux ans plus tard, dans le cadre de la célébration du cinquantenaire de Karl Kraus, déjà évoqué, en avril 1924. Cet événement, dont le point culminant fut la mise en scène de deux pièces de Kraus par Berthold Viertel, eut un certain retentissement, à en juger par la revue de presse établie par Kraus lui-même. Metteur en scène de la pièce de Musil Vincent ou l’Amie des personnalités, dont la première avait eu lieu à Berlin le 6 décembre 1923, Viertel est l’un des rares à avoir su gagner l’estime conjointe de Musil et de Kraus. Cependant, ce n’est pas lui qui attire Musil à la représentation du 9 mai 1924. Il y est dépêché par son journal, toujours la Prager Presse, et son compte rendu se passe de commentaire : « Pour le cinquantième anniversaire de l’agressif Karl Kraus, Berthold Viertel a mis sur pied, toujours à Vienne, une représentation de Traumspiel [sic] et Traumtheater ; dans un discours plein de flamme et de tact à la fois (auquel un grand succès ultérieur a donné raison), il a invité à fêter ce satiriste que l’on cherche à ensevelir sous le silence alors qu’il s’est enterré depuis longtemps déjà dans son tombeau royal, momie richement embaumée sous une pyramide de crânes d’adeptes. Impossible de seulement esquisser le personnage en marge d’une chronique dramatique ; je dois me borner à constater que cet esprit combatif a lui-même son talon d’Achille ou, si je puis user d’un langage entièrement mythologique, que la lyre qu’il porte dans son cœur a pour cordes des tendons d’Achille. Sa langue, plus riche en relations qu’en significations, est parfaitement adaptée au domaine de la prose satirique pour lequel elle a été créée ; dans la prose poétique et le vers, elle perd son pouvoir d’expression personnelle. Sa morale inflexible, extrêmement utile pour appuyer ses attaques contre tous les aspects douteux de notre temps, apparaît, privée de leur résistance, un peu étroitement bourgeoise. Sa volonté, son courage et son fanatisme, son sens extrêmement aigu du malpropre, sa poigne inimitable de policier, le don qu’il a de retirer l’époque aux journalistes comme un produit semi-fini qu’il se charge de terminer, toutes ces qualités qui constituent un organisme vivant dans son œuvre polémique agissent de façon infiniment moins efficace dans sa poésie.26 »

Cet article ressemble bien à une vengeance en bonne et due forme : la faiblesse de Musil est-elle sa lenteur à la publication ? Le « talon d’Achille » de Kraus est sa poésie. Kraus refuse de citer le nom de Musil dans la Fackel ? Musil préférerait passer Kraus sous silence (« totschweigen »). Même si leur opposition ne prend pas les dimensions d’un véritable scandale littéraire, les deux hommes se rendent coup pour coup. Et à ce jeu là, c’est Kraus qui aura le dernier mot, ou plutôt le dernier silence.

  • 27 Entre juin et décembre 1924, Kraus répond aux publications parues dans les journaux suivants : Kron (...)

En effet, on peut suivre dans la Fackel des mois suivants le compte rendu méticuleux des articles publiés dans la presse locale, nationale et étrangère sur le double événement (berlinois et viennois) de son cinquantenaire. Rien ne lui échappe, pas même les articles qui lui sont consacrés dans les journaux polonais, hébreux ou américains27. Les échos de la célébration et les droits de réponse exercés par Kraus s’étendent jusque dans le numéro 668-675 de la Fackel de décembre 1924. Et pourtant, on ne trouve pas une ligne mentionnant l’éreintage de Musil. Quand on connaît la ­susceptibilité de Kraus, cela ne peut que laisser supposer une tactique délibérée, qui consisterait à passer Musil sous silence, littéralement, à le « totschweigen ». Et c’est certainement la tactique la plus à même de blesser son amour-propre, lui qui a souffert toute sa vie du manque d’attention porté à ses écrits. Il apparaît que Kraus est le plus rusé, le plus rompu aux méthodes de la querelle, et il sait que le plus sûr moyen de maintenir de tels adversaires en position de faiblesse est de ne pas en parler.

Derrière cette guerre du silence, étrange dans ses modalités, se cache sans doute, comme dans toutes les guerres, la convoitise d’un territoire commun. Et si, finalement, l’inimitié entre Kraus et Musil était précisément imputable à leur relative parenté ?

4. Affinités : la critique du journalisme et de la mauvaise utilisation de la technique

  • 28 Robert Musil, L’Homme sans qualités, tome I, op. cit., p. 408.
  • 29 Ibid.

Est-il vraiment besoin de rappeler que la critique du journalisme constitue l’un des enjeux majeurs de la pensée krausienne ? On se contentera de citer sa définition du journalisme comme « magie noire », procédant à la fois comme réduction mercantile du monde et comme prostitution de la langue. La critique que Musil adresse au journalisme est sans doute moins connue, et pourtant on trouve dans L’Homme sans qualités un chapitre intitulé « Arnheim en ami des journalistes » (chap. 77), dans lequel la pensée de Musil rejoint celle de Kraus dans les grandes largeurs. En guise de préambule, Musil sert le constat suivant, auquel Kraus aurait sans doute souscrit : « Pour on ne sait quelle impondérable raison, les journaux ne sont pas ce qu’il pourraient être à la satisfaction générale, les laboratoires ou les stations d’essai de l’esprit, mais, le plus souvent, des bourses ou des magasins.28 » Puis, imaginant la résurrection de Platon, Musil se demande à quoi ressemblerait sa visite dans la salle de rédaction d’un grand journal : « S’il vivait encore, Platon […] serait sans doute ravi par un lieu où chaque jour peut-être créée, échangée, affinée une idée nouvelle, où les informations confluent de toutes les extrémités de la terre avec une rapidité qu’il n’a jamais connue, et où tout un état-major de démiurges est prêt à en mesurer dans l’instant la teneur en esprit et en réalité. Il aurait deviné dans une rédaction de journal ce topos ouranios, ce céleste lieu des idées dont il a évoqué l’existence si intensément qu’aujourd’hui encore tout honnête homme se sent idéaliste quand il parle à ses enfants ou à ses employés. S’il survenait brusquement aujourd’hui dans une salle de rédaction et réussissait à prouver qu’il est bien Platon, le grand écrivain mort il y a plus de deux mille ans, il ferait évidemment sensation et obtiendrait d’excellents contrats. S’il se révélait capable, ensuite, d’écrire en l’espace de trois semaines un volume d’impressions philosophiques de voyages et un ou deux milliers de ses célèbres nouvelles, peut-être même d’adapter pour le cinéma l’une ou l’autre de ses œuvres anciennes, on peut être assuré que ses affaires iraient le mieux du monde pendant quelques temps. Mais aussitôt que l’actualité de son retour serait passée, si M. Platon insistait pour mettre en pratique telle ou telle de ces célèbres idées qui n’ont jamais vraiment réussi à percer, le rédacteur en chef lui demanderait seulement de bien vouloir écrire sur ce thème un joli feuilleton pour la page récréative (léger et brillant, autant que possible, dans un style moins embarrassé, par égard pour ses lecteurs) ; et le rédacteur de ladite page ajouterait qu’il ne peut ­malheureusement pas accepter de collaboration de cet ordre plus d’une fois par mois, eu égard au grand nombre d’écrivains de talent. Ces deux messieurs auraient alors le sentiment d’avoir beaucoup fait pour un homme qui, pour être le Nestor des publicistes européens, n’en était pas moins un peu dépassé et, comme valeur d’actualité, ne pouvait être comparé disons à un Paul Arnheim.29 »

On retrouve dans cette page tous les temps forts de la critique krausienne. Le journalisme ne contribue pas à la vie de l’esprit, dont il n’est qu’un ersatz pathétique. L’Idée y est bannie ou, dans le meilleur des cas, soumise aux impératifs de sensation et de rentabilité. Pire que tout, le journaliste tire de tout cela la bonne conscience du philistin qui croit rendre service à l’humanité.

  • 30 Karl Kraus, Les Derniers Jours de l’humanité, version intégrale, traduit par Jean-Louis Besson et H (...)
  • 31 Robert Musil, L’Homme sans qualités, tome I, op. cit., p. 543.
  • 32 Ibid., p. 478.
  • 33 Ibid., p. 544.

Par tous ces aspects, le journalisme n’est qu’un avatar du système capitaliste, dont la ruse consiste à faire avancer le profit sous le masque de l’idéal. L’essence du capitalisme, la recherche du profit et du chiffre d’affaires, ne passe pas encore pour une fin en soi aux yeux de l’opinion, et c’est pourquoi il faut la déguiser sous une cause plus noble. « C’est à l’ombre de l’Idéal que le Mal prospère le mieux » déclare le « Râleur » des Derniers Jours de l’humanité, et aussi : « Les uns pensent “export” et disent “Idéal” »30 ; tandis que, dans L’Homme sans qualités, Arnheim réalise « l’association du commerce et de l’idéalisme31 », autrement dit, la fusion du business et de l’âme, comme il est écrit dans le chapitre 86, « Le roi-marchand et la fusion d’intérêt âme-commerce32 ». Commentant les difficultés qu’il y a à relier les deux domaines, le narrateur ajoute cette remarque perfide : « Le financier ambitieux se trouve dans une situation difficile. S’il veut être sur un pied d’égalité avec les antiques puissances de l’être, il lui faut rattacher son activité à de grandes idées.33 » C’est précisément ce que fait Arnheim, qui profite de sa position au sein de l’Action parallèle pour racheter à bon compte des champs de pétrole de Galicie.

  • 34 Ibid., p. 353.
  • 35 Karl Kraus, Les Derniers Jours de l’humanité, op. cit., p. 647. (...)

Certains passages de L’Homme sans qualités évoquent d’ailleurs immanquablement des scènes des Derniers Jours de l’humanité. En tant qu’il perçoit les véritables motifs qui se cachent derrière le masque de l’idéal, Ulrich joue un peu le rôle du Râleur des Derniers Jours de l’humanité ; Diotime reprenant quant à elle le rôle de l’Optimiste. Ainsi, traversant une belle forêt au cours d’une promenade en calèche, Diotime déclame-t-elle ces vers d’Eichendorff : « “Qui t’a donc, belle forêt, bâtie si haut dans les airs ?” » et s’entend froidement répondre par Ulrich : « Le Crédit foncier de Basse-Autriche. Vous ignoriez, cousine, que toutes ces forêts appartiennent au Crédit foncier ? Le maître que vous alliez célébrer est un inspecteur forestier attaché audit établissement. La nature est ici le produit planifié de l’industrie forestière ; les entrepôts bien alignés d’une entreprise de cellulose, ainsi qu’on peut en juger au premier coup d’œil.34 » On retrouve également chez Kraus la même vision désacralisée des grands idéaux, assortie d’une critique de la technique qui détruit les forêts en vue d’en faire du papier à journaux : « Désirant établir le temps exact nécessaire pour qu’un arbre qui se dresse dans la forêt se transforme en journal, le patron d’une papeterie dans le Harz a eu l’idée de procéder à une expérience fort intéressante. À 7 heures 35, il fit abattre trois arbres dans le bois voisin et, après écorçage, les fit transporter à l’usine de pâte à papier. La transformation des trois troncs d’arbre en cellulose de bois liquide fut si rapide que, dès 9 heures 39, le premier rouleau de papier d’impression sortit de la machine. Le rouleau fur amené à l’imprimerie d’un journal à quatre kilomètres de là et, dès 11 heures, le journal se vendait dans la rue. Il n’a donc fallu que trois heures et vingt-cinq minutes pour permettre au public de lire les dernières nouvelles sur un matériau provenant des arbres sur les branches desquels, le matin même, les oiseaux gazouillaient encore.35 »

  • 36 Ibid., p. 179 sq.

Une autre parenté entre les deux auteurs réside dans le constat qu’il existe un fossé entre le degré de maîtrise technique atteint par l’humanité et son application pratique. L’homme ne sait pas tirer profit de son savoir-faire, qui reste un immense gâchis, faute d’application pertinente. Ce décalage est dû au fait que l’imaginaire collectif reste à la traîne par rapport au progrès technologique. L’industrie de guerre est le principal champ d’application des découvertes scientifiques, ce qui dénote d’une certaine pauvreté d’imagination. Le Râleur se plaint : « L’imagination des temps modernes est en retard sur les acquis techniques de l’humanité. […] Si, au lieu de journal, on avait de l’imagination, la technique ne serait pas un moyen de se compliquer la vie et la science n’aurait pas pour objectif de l’anéantir.36 »

  • 37 Robert Musil, L’Homme sans qualités, tome I, op. cit., p. 46.

Les démêlés d’Ulrich avec le monde technique sont relatés dans le chapitre 10 de L’Homme sans qualités. Après avoir entrevu dans la technique la possibilité d’une vie pleine de sens, Ulrich se montre déçu par le retard des mentalités sur les inventions : « Il ne faut pas croire cependant que les hommes eussent déjà remarqué qu’un gratte-ciel est plus grand qu’un homme à cheval ; au contraire, aujourd’hui encore, lorsqu’ils veulent se distinguer, ils ne montent pas sur un gratte-ciel, mais sur un haut destrier, ils sont rapides comme le vent et leurs yeux sont perçants non point comme ceux d’un télescope géant mais comme ceux de l’aigle.37 »

  • 38 Ibid., p. 48.

Comme le Râleur, il est moins déçu par la technique que par les techniciens, qui font finalement de leurs inventions un usage stérile. Aussi Ulrich quitte-t-il le monde technique sur le constat ironique : « Mais si on leur avait proposé d’appliquer à eux-mêmes, et non à leurs machines, la hardiesse de leurs idées, ils eussent réagi comme si on leur eût demandé de faire d’un marteau l’arme d’un meurtre.38 »

En somme, on affirmera que, derrière ce que le critique Karl Corino considère comme « l’un des plus inexplicables mystères de l’histoire littéraire », c’est-à-dire ce silence glacial et obstiné que Kraus et Musil observent l’un envers l’autre pendant près de quarante ans passés dans la même ville, se joue en fait une drôle de guerre larvée, dont les silences sont parlants, voire même visent à tuer (totschweigen). Ces silences ne sont donc pas tant le signe d’une ignorance réciproque que d’un désaccord profond, d’une fondamentale incompatibilité d’humeur dans l’expression donnée à leur pensée. Kraus énonce des dogmes aux contours nets tandis que Musil renâcle à avancer des thèses et se montre rétif à toute synthèse, tant il est toujours soucieux de présenter la réalité dans toute sa complexité et sa diversité. Aussi Musil est-il l’inverse de l’intellectuel engagé, alors que Kraus l’était jusqu’à l’extrême. Néanmoins, la discrétion de leurs rapports ne doit pas masquer une réelle parenté intellectuelle, du moins autour de certains sujets. La critique du journalisme, la mauvaise utilisation de la technique, mais éventuellement aussi des morales sexuelles « libérées » et une méticulosité linguistique extrême auraient pu rapprocher les deux auteurs. S’il n’en fut rien, c’est le signe que, d’une certaine manière, la guerre de Vienne a bien eu lieu, même sans faire de bruit.

Notes

1 Une « Association Karl Kraus » fut toutefois créée en 1930 et exista pendant quelque temps à l’intérieur de la social-démocratie autrichienne. Selon ses membres, « ce que Karl Kraus exige du parti coïncide […] avec l’esprit et le sens du programme du parti. Bien que Karl Kraus ne puisse exhiber aucune carte d’adhérent… » – et qu’il a toujours fait le nécessaire pour que personne ne puisse être tenté de croire qu’il avait des liens réels avec l’Association. [Lire Jacques Bouveresse, « Karl Kraus et nous : la réalité peut-elle dépasser la satire », Agone, 2005, n° 34] [ndlr]

2 Dans « L’Autriche de Buridan », paru le 14 février 1919 dans Der Friede (Essais, conférences, critique, aphorismes, réflexions, traduit par Philippe Jaccottet, Seuil, 1984, p. 85-87), et dans « Le théâtre à Vienne », paru le 9 mai 1924 dans la Prager Presse (ibid., p. 503-505).

3 Cette lettre est conservée au Deutsches Literaturarchiv, à Marbach. Le 6 mars 1907, Kraus y écrit à sa maîtresse : « Les Désarrois de l’élève Törless : un roman de Robert Musil (sur les aspects sexuels de l’éducation des garçons dans les internats autrichiens – mais il paraît que le roman est très artistique). »

4 Robert Musil, L’Homme sans qualités, tome I, traduit par Philippe Jaccottet, Seuil, 1995, p. 411.

5 Robert Musil, Journaux, tome I, traduit par Philippe Jaccottet, Seuil, 1981, p. 521 : « Qu’est-ce qui l’a amené à Kraus ? » ; tome II, ibid., p. 199 : « Lis depuis hier Les Derniers Jours de l’humanité » (10 janvier 1930) et p. 454 : « Apolitique par indifférence aux circonstances extérieures […]. (Ce que Karl Kraus n’aurait jamais fait). »

6 Robert Musil, Journaux, tome II, op. cit., p. 23 : « Où est passé Karl Kraus ? » (16 novembre 1919) et p. 245, où Musil recopie un article nécrologique élogieux d’Ullmann, daté du 15 juin 1936.

7 Ibid., p. 129.

8 Robert Musil, Prosa und Stücke, kleine Prosa, Aphorismen, Autobiographisches, Essays und Reden, Kritik, Rowohlt, Reinbek bei Hamburg, p. 1406.

9 Robert Musil, Journaux, tome II, op. cit., p. 445 : « Reising, Boineburg [sic] : les dictateurs actuels in nucleo. »

10 Ibid., p. 421 (rédigé après 1936).

11 Ibid., p. 396 (rédigé après 1936).

12 Sur les rapports de Musil à la psychanalyse, lire Karl Corino, « Ödipus oder Orest ? Robert Musil und die Psychoanalyse », in Vom “Törless” zum “Mann ohne Eigenschaften”, Musil-Studien 4, ed. U. Baur/D. Goltschnigg, Salzburg, 1973, p. 123-235 ; et Peter Henninger, « Grauauge Selbdritt, oder Musilkritik und Psychoanalyse », in Philologie und Kritik (ed. W. Freese), Musil-Studien 7, p. 81-110. Pour Kraus, lire Thomas Szasz, Karl Kraus et les docteurs de l’âme, Hachette, 1985.

13 Lire à ce sujet « Œdipe menacé », in Robert Musil, Œuvres pré-posthumes, traduit par Philippe Jaccottet, Seuil, 2002, p. 123-126.

14 Robert Musil, Journaux, tome II, op. cit., p. 369.

15 Ibid., p. 505 sq. (printemps 1939).

16 Robert Musil, Essais…, op. cit., p. 556.

17 Karl Kraus, Aphorismen, Suhrkamp, Frankfurt/Main, 1986, p. 324 – traduction par mes soins.

18 Robert Musil, Prosa, op. cit., p. 1569 – traduction par mes soins.

19 Karl Kraus, « Nestroy und die Literaten », Die Fackel, juillet 1922, n° 595-600, p. 34 – traduction par mes soins pour cette citation ainsi que pour les suivantes tirées de la Fackel.

20 Robert Musil, lettre du 23 avril 1921 à Arne Laurin.

21 Karl Kraus, « Nestroy und die Literaten », op. cit., p. 35.

22 Ibid.

23 Ibid.

24 Ibid.

25 Franz Blei, Grobes Bestiarium der Literatur, DTV, München, 1963, p. 29.

26 Robert Musil, Essais, op. cit., p. 504 sq.

27 Entre juin et décembre 1924, Kraus répond aux publications parues dans les journaux suivants : Kronenzeitung, Neue Freie Presse, Der Tag (article d’Alfred Polgar), Der Abend, 8-Uhr Blatt, Wiener Morgenzeitung, Jüdische Morgenpost, Deutsch-österreichische Tageszeitung, Reichspost, Weltblatt, Mittagszeitung, Die Stunde, Wiener Zeitung, Arbeiterzeitung, Chwila, Täglicher Anzeiger für Berg und Mark, Königsberger Hartungsche Zeitung, Das Wort, Die Neue Zeit, Vorwärts, The Saturday Review of Literature, The Chicago Chronicle, Europe.

28 Robert Musil, L’Homme sans qualités, tome I, op. cit., p. 408.

29 Ibid.

30 Karl Kraus, Les Derniers Jours de l’humanité, version intégrale, traduit par Jean-Louis Besson et Henri Christophe, Agone, 2005, resp. p. 165 et 183.

31 Robert Musil, L’Homme sans qualités, tome I, op. cit., p. 543.

32 Ibid., p. 478.

33 Ibid., p. 544.

34 Ibid., p. 353.

35 Karl Kraus, Les Derniers Jours de l’humanité, op. cit., p. 647.

36 Ibid., p. 179 sq.

37 Robert Musil, L’Homme sans qualités, tome I, op. cit., p. 46.

38 Ibid., p. 48.

Stéphane Gödicke

Réalisation : William Dodé