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Agone 37
« La joie de servir »
Coordination Isabelle Kalinowski, Camille Joseph & Gérard Rimbert
Parution : 14/09/2007
ISBN : 9782748900583
Format papier : 272 pages (15 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

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Table des matières

La joie de servir Isabelle Kalinowski

Trois personnages de domestiques

Extrait de Dans la dèche à Paris et à Londres George Orwell

« Les oreilles dans les pieds » Frédéric Junqua

Les philosophes & le service des tyrans

Servir les hommes ou L’art de la domination déniée Tassadit Yacine

Portrait de l’artiste en réformiste Bendy Glu

Le service littéraire. Les écrivains belges de langue « française » Paul Dirkx

L’art, la joie, l’effort Joël Laillier

Entretien avec une danseuse de l’Opéra de Paris

Au service du mythe Christel Coton

Récit d’un capitaine de l’armée de terre

Le « lièvre » en athlétisme Manuel Schotté

Conditions d’adhésion à un rôle relégué dans un univers vocationnel

Solidarité bien ordonnée Pascal Martin

Un accueil moderne dans une Caisse primaire d’assurance maladie

Extrait de Carnets d’un intérimaire Daniel Martinez

Le « relationnel » comme pratique & comme croyance Jean-Pierre Faguer

Servir au fast-food Vanessa Pinto

« Petit boulot » & engagement dans le travail

Histoire radicale

Présentation de Julian Gorkin Charles Jacquier

Situation du mouvement ouvrier & du socialisme Julián Gorkin

André Goosse, […] académicien, ancien Secrétaire perpétuel, est un « maître » de la langue française […]. Cette passion des mots rejoignit alors celle de l’amour et… il épousa Marie-Thérèse Grevisse.

Jacques Mercier, Les Maîtres de la langue française en Belgique

Ad maiorem Franciae gloriam 1

  • 1 « À la plus grande gloire de la France. »
  • 2 Lire Michel de Certeau, Dominique Julia et Jacques Revel, Une Politique de la langue, Folio, 2002 ; (...)

Depuis cinq siècles, et de manière exclusive depuis 1650, l’État français diffuse un modèle politico-culturel qui, en dépit de toutes les mutations de l’histoire, n’a cessé de lier à une nation une langue unique, censée en véhiculer les valeurs, ainsi qu’une culture, et d’abord une littérature, censées les célébrer 2. L’imposition inséparablement armée et juridique de ce modèle s’est accompagnée d’une rhétorique relative à sa vocation à l’universalité (« rayonnement », « génie », etc.) et à une sorte de droit d’aînesse de la nation française, celle-ci jouissant d’une antériorité qui lui confère un droit naturel à l’éducation politique et morale des autres nations (« mission civilisatrice », etc.).

  • 3 Lire Paul Dirkx, Les « Amis belges ». Presse littéraire et franco-universalisme, Presses universita (...)

La Belgique occupe une position spéciale du point de vue de cet impérialisme de l’universel. Géographiquement la plus proche de Paris, elle est la nation la plus exposée à subir les influences matérielles et symboliques de ce système de socialisation extraordinairement centralisé et centralisateur appelé « France ». Mais ce n’est pas tout. Chacune des « grandes nations » s’appuie sur un dispositif historiographique visant à l’autocélébration et tendant par ricochet à inférioriser les nations rivales, à commencer par les « petites nations », résidus qui ont pour principal mérite de mettre en valeur la force « naturelle » de la genèse et de l’expansion des « grandes ». Ainsi, la Belgique (et, dans une moindre mesure, la Confédération helvétique) fonctionne comme la « petite nation » de la France. Elle subit toutes les violences symboliques destinées à celui qui vous ressemble un peu trop – violences exercées ou non au nom de l’« amitié » entre les peuples 3.

  • 4 Lire Els Witte, Jan Craeybeckx, Politieke geschiedenis van België sinds 1830. Spanningen in een bur (...)
  • 5 Archives du ministère des Relations extérieures, « Série Europe / Sous-série Belgique / Dossier 78  (...)

Cette vulnérabilité symbolique tient essentiellement à deux facteurs que la proximité géographique ne fait que renforcer. Premièrement, les élites bourgeoises (en grande partie intellectuelles) et aristocratiques qui ont mis sur pied l’État belge après la révolution de 1830 l’ont fait sur des bases largement françaises 4 : monarchie libérale une et indivisible, parlementarisme éclairé, monopole de facto d’une langue (le français) à l’exclusion des autres, principes administratifs souvent introduits sous l’occupation française (1795-1814), etc. « Presque ma France », s’émerveille en 1853 Victor Hugo exilé en Belgique. Vers 1865, Baudelaire n’a qu’à décrire au vitriol cette Pauvre Belgique pour pouvoir tendre à ses compatriotes un miroir bien poli. Un siècle plus tard, en septembre 1952, le Premier ministre Antoine Pinay, en visite d’État à Bruxelles, déclare : « Comme tout Français attaché à sa Patrie, c’est le plus beau témoignage que je puisse rendre à la Belgique d’éprouver le sentiment d’être encore dans mon Pays en me trouvant dans le vôtre. 5 » Mais la confusion vient aussi et surtout du fait que l’omniprésence de la langue française en Belgique (jusque vers 1970) conduit spontanément un esprit français à franciser toute une société pourtant historiquement éloignée de lui sur les plans sociologique, politique, culturel et linguistique.

  • 6 En 1992, une étape fut franchie lorsque de nombreux leaders politiques français de droite comme de (...)
  • 7 Jacques Willequet, La Belgique sous la Botte. Résistances et collaborations 1940-1945, Éditions uni (...)
  • 8 Xavier Mabille, Histoire politique de la Belgique. Facteurs et acteurs de changement, CRISP, Bruxel (...)
  • 9 Jacques Willequet, La Belgique sous la Botte, op. cit., p. 303.
  • 10 François-Xavier Verschave, La Françafrique. Le plus long scandale de la République, Stock, 1998, p. (...)
  • 11 Éric Bussière, La France, la Belgique et l’Organisation économique de l’Europe 1918-1935, ministère (...)

Que l’on se situe sur un plan individuel ou collectif, cette relation d’amour-haine se révèle la plupart du temps fusionnelle et rappelle, de près ou de loin, le maternage paternaliste d’une mère envahissante à l’égard d’un fils clamant sa liberté. La Belgique devenue indépendante a toujours suscité la convoitise de la France politique, laquelle n’a cessé de nourrir à son propos des projets d’annexion totale ou partielle, en particulier sous le Second Empire, sous Vichy et à nouveau de nos jours, depuis que le « fédéralisme » bi-ethnique belge, loin de ses vues de l’esprit initiales des années 1970, rend chaque jour un peu plus inéluctable la scission du pays en deux États indépendants 6. Cette avidité, y compris territoriale, se manifeste aussi ailleurs qu’en politique. En effet, si « le rapport des forces politiques et militaires, entre la France et la Belgique, est celui que chacun connaît, il en allait tout autrement dans les domaines économiques et commerciaux, où la puissance belge, en 1913, s’était hissée jusqu’au peloton de tête des grands intérêts mondiaux 7 » et occupait une place de premier plan « parmi les [quatre ou cinq] principales puissances industrielles du monde 8 ». Et l’« implacable inimitié 9 » était d’autant plus forte depuis que la Belgique de Léopold II l’avait emporté sur la France dans la course poursuite à la conquête de territoires en Afrique centrale. La première sera toujours pour la seconde – l’idée inverse étant plus répandue – « une métropole européenne concurrente 10 ». Dans les discours économiques, culturels, journalistiques, etc., se manifestent ainsi en permanence, sinon des tendances annexionnistes plus ou moins larvées, du moins une réticence à traiter de la Belgique ou, variante plus fréquente, une indifférence dont le silence est la forme la plus violente. Il en va à peu près de même pour les discours scientifiques. Par exemple, les travaux français consacrés à l’histoire de la Belgique contemporaine, « très rares » selon une étude de 1992, semblent bien l’être restés 11. Les sciences sociales ne démentent pas la tendance. Pareil désintérêt intéressé doit sans doute aussi sa constance au fait, spécifique aux disciplines concernées, que son analyse conduirait ces disciplines à mieux identifier certaines habitudes liées à leurs origines et modes de fonctionnement nationaux. Quoi qu’il en soit, chaque indifférence sectorielle envers la Belgique (et, au-delà, envers la « francophonie » tout entière dont la Belgique est comme le poste avancé) est tacitement légitimée par une indifférence plus générale, qui a pour elle la force de l’inconscient historique.

  • 12 Le fonctionnement de l’État en Belgique hésite depuis cent soixante-quinze ans entre un esprit publ (...)
  • 13 Lire, par exemple, Marc Quaghebeur, Lettres belges entre absence et magie, Labor, Bruxelles, 1990.
  • 14 Anne-Marie Thiesse, La Création des identités nationales. Europe XVIIIe-XXe siècle, Seuil, 1999, p. (...)
  • 15 Le général n’acceptait pas l’existence de l’État belge, qui, à ses yeux, isolait plusieurs millions (...)

Mettre cette cécité structurale sur le compte des antagonismes entre nations, tels qu’ils se trouvent médiatisés dans chaque univers social, n’est toutefois pas suffisant. Il faudrait aussi détailler l’évolution du traitement par la Belgique elle-même (par les intellectuels, les artistes, les décideurs politiques, y compris au sommet de l’État, etc.) de pans entiers de son propre passé et notamment de ses rapports avec la France. On se contentera ici de signaler que presque toutes les générations d’hommes politiques depuis 1830 jusqu’à nos jours se sont révélées imprégnées de principes de construction de l’État souvent plus proches du modèle français que des structures sociales, politiques, linguistiques et culturelles des anciens Pays-Bas méridionaux et, a fortiori, des anciens Pays-Bas tout court. Mimant à des degrés divers le schéma identitaire français, revu ou non par le herdérianisme 12, elles ont presque toujours connu et connaissent aujourd’hui plus que jamais la tentation d’un refoulement du passé « national », refoulement dont certains travaux d’histoire littéraire évoquent l’ampleur 13. Ce qui mériterait d’être appelé un suicide d’État est pour beaucoup dans le regard que portent sur cet État ses partenaires, à commencer par ses partenaires les plus directs, tels que la France. On comprend qu’à pareille nation « apparemment aussi dépourvue d’un passé propre », selon la formulation d’une historienne française 14, la curiosité française ait tendance à préférer des nations à l’« identité » plus forte, à savoir plus exotique ou plus aisément déchiffrable à l’aide de grilles de lecture françaises. Et il n’est pas étonnant non plus que l’attitude dominante dans les sphères politiques parisiennes d’après 1945 ait sans doute été le mieux incarnée par Charles de Gaulle, qui, plutôt que de soutenir ouvertement une « Wallonie libre », préféra sagement laisser œuvrer le temps et les Belges 15.

Le franco-universalisme

C’est sur le terrain de la langue, particulièrement miné car chasse gardée de la France, que les deux pays se sont livré et continuent de se livrer les luttes les plus ardentes, mais, en général, les moins retentissantes. Si l’État français, pendant comme après chacun de ses accès de fièvre expansionniste, n’a jamais cessé de se réclamer de la vocation universelle de la langue française, il l’a toujours fait en pensant cette langue comme la langue de la France. Cette équivoque, essentielle dans les relations entre les diverses composantes internes de la France et entre celle-ci et les autres pays francophones, se loge dans le terme « français » lui-même, lequel renvoie indistinctement à une entité nationale et à une langue internationale. Du fait que le signifiant « français », qui paraît l’évidence et la transparence mêmes, désigne simultanément et sans contradiction apparente une nation particulière et une langue « universelle », il fonctionne, dans les inconscients individuels et collectifs, comme le premier vecteur aussi puissant que rarement analysé d’un universalisme fondé, comme tout universalisme, sur des intérêts particuliers, en l’occurrence panfrançais. On propose d’associer à cet universalisme un concept approprié : le « franco-universalisme ».

  • 16 Les réactions suscitées en France par l’octroi du prix Goncourt 2005 au Belge François Weyergans et (...)

Les ambivalences du franco-universalisme concernent au premier chef la « littérature française », dont non seulement le matériau est la langue « française » mais qui a pour mission de glorifier cette langue. Sur le plan institutionnel, ce mouvement est relayé par de multiples instances de sacralisation de la langue, notamment l’Académie française, organisme étatique essentiellement composé d’écrivains chargés, depuis 1635, de veiller à la pureté, c’est-à-dire à la « francité » de la langue « française ». Il suffit de lire d’un peu près ce qu’en pensent les « Immortels » eux-mêmes, mais aussi d’autres ténors littéraires comme ceux de La Nouvelle Revue française pour se rendre compte à quel point le franco-universalisme et son cortège de contradictions presque jamais relevées imprègnent les esprits, qu’ils soient conservateurs ou novateurs. Les discours, ici aussi, sont doubles, dans la mesure où ils tendent à concevoir la « littérature française » comme une littérature sans frontières et, en même temps, comme une littérature dotée de limites spatiales et temporelles, de traditions stylistiques, génériques, éditoriales, etc., bref, comme une littérature nationale. Il s’ensuit logiquement que la critique littéraire hexagonale, quand elle ne les passe pas simplement sous silence, tend à franciser les meilleures œuvres littéraires francophones non françaises en les universalisant et à exotiser les autres en les régionalisant 16. Quant à la vie littéraire dont sont issues toutes ces productions, elle semble généralement inexistante ou, parfois, n’accède à l’existence que pour mieux servir l’« amitié littéraire franco-belge », « franco-suisse », « franco-québécoise », etc.

  • 17 Guy Michaud, Message poétique du symbolisme, Librairie Nizet, Paris, 1947, p. 236 et 238. Michel Dé (...)

Ce travail de désocialisation a été d’autant plus intense dans le cas de la Belgique que « sa » jeune littérature nationale a récolté, après 1880, des succès toujours plus nombreux et toujours plus internationaux. La dynamique littéraire chez le voisin du Nord fut telle qu’elle donne même parfois l’impression à la critique française que, du moins au tournant du xixe siècle, « le noyau de l’activité des lettres françaises se dédoubl[ait] 17 ». En tout cas, l’on se rendit plus ou moins confusément compte, le plus souvent en le déniant, que la France n’était pas à l’abri d’un changement de l’ordre des choses littéraires. Il s’avérait possible de menacer, un tant soit peu, sa position littéraire internationale. La République des Lettres ne fut pas longue à réagir et combattit la menace moins sur le plan littéraire que sur le front politique, en visant le talon d’Achille des écrivains belges, à savoir la légitimité encore fragile de leur récente nationalité. Le fauteuil que l’Académie française comptait offrir à Maurice Maeterlinck, prix Nobel 1911, à condition que celui-ci reniât sa nationalité, illustre tout l’enjeu de la compétition littéraire permanente entre les deux pays : une question d’« identité », c’est-à-dire de différence, donc de vie ou de mort.

Le service littéraire

  • 18 Les « irréguliers du langage » (Marc Quaghebeur), de Charles De Coster à Jean-Pierre Verheggen en p (...)
  • 19 L’idéaltype est peut-être Marc Wilmet, à la fois grammairien, membre de l’Aca­démie royale de langu (...)
  • 20 « Nous le savons : [la langue française] est le reflet de notre culture, de notre identité » (Jacqu (...)
  • 21 La « fédéralisation » de l’État belge repose sur l’idée selon laquelle il existe en Belgique trois (...)
  • 22 À travers le Conseil supérieur de la langue française (présidé lors de sa création en 1985 par Jose (...)
  • 23 Lire Paul Dirkx, « 2 décembre 1937. Charles Plisnier remporte le prix Goncourt. Création et séducti (...)

Maeterlinck refusa le marché de dupes qu’on lui proposait. Mais la domination ne se présente que rarement sous la forme d’une injustice aussi crasse, et les écrivains belges n’échappent pas à l’intériorisation de la doxa littéraire franco-universaliste. Celle-ci n’est pas une doctrine cynique mais la charpente impensée d’une vision du monde dont la violence passe d’autant plus inaperçue qu’elle se réclame de valeurs a priori acceptables par tous. Mis à part, peut-être, certaines périodes et certains cénacles, la littérature francophone en Belgique apparaît comme globalement très vulnérable à cette doxa 18; dans ce pays, la « littérarisation » (appelons ainsi la socialisation en matière littéraire) tend à reproduire plus fidèlement qu’ailleurs les échelles de valeurs définies en France. Que la Belgique soit le royaume des grammairiens normatifs (Maurice Grevisse, Joseph Hanse, André Goosse, etc. 19 ) – mieux, que de nombreux intellectuels passent leur temps à revendiquer cette « originalité » en sacrifiant sans retenue à l’orthodoxie herderiano-puriste 20–, n’est qu’un indice parmi les plus frappants d’une intériorisation exceptionnelle. Les ancêtres des fameuses Chasses aux belgicismes d’Albert Doppagne et de Joseph Hanse se signalent dès le début du xixe siècle. La formule consacrée, « Défense et illustration de la langue française », héritée de l’an 1549, est au cœur du jargon qui régit les politiques de la langue dans un pays dont les notables francophones choisirent, en 1970, de « communautariser » l’ensemble des citoyens du même « régime linguistique », sous le signe de la langue « française », dans la « Communauté française de Belgique » 21. Tous ces outils attestent une propension massive et toujours plus institutionnalisée 22 à un autocontrôle linguistique des plus forts, qui caractérise l’histoire culturelle et politique de la Belgique dans son ensemble (c’est-à-dire aussi du « côté » néerlandophone). Nourris dans ce sérail, de nombreux écrivains, tels les prix Goncourt 1937 et 1969, Charles Plisnier 23 et Félicien Marceau de l’Académie française, affichent une déférence à la langue dont il est étonnant ou, plutôt, dont il est compréhensible que ­l’impact sur leurs écritures n’ait guère été analysé.

  • 24 Contradiction que la revue La Jeune Belgique, à l’origine de la « renaissance » littéraire des anné (...)
  • 25 Sur le nomos, lire Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, S (...)
  • 26 Opposition génératrice à son tour d’autres oppositions, notamment « flamand » / « wallon », « bruxe (...)

Le fait que l’École belge n’ait jamais imposé le moindre enseignement en matière de littérature indigène en langue française achève peut-être de rendre compte de ce que la propension à assimiler sur le registre admiratif la production et les règles de l’art françaises ne connaisse guère, « outre-Quiévrain », de limites instituées ou, plus exactement, que cette propension soit instituée de fait. Tout semble ainsi fait pour que les écrivains, au moins depuis l’école, s’ajustent aux modèles français, ne leur laissant guère que la possibilité d’une hésitation plus ou moins assumée entre identification à ces modèles et distanciation au nom des singularités locales. La littérature hexagonale, sinon en tant que littérature modèle, du moins en tant que littérature pourvoyeuse de modèles, est ainsi en Belgique un enjeu concurrent à celui que constitue la définition légitime des modes de vie littéraire autochtones 24. Le crédit de la littérature dominante est tel qu’il contrarie sans cesse la production de la croyance dans l’intérêt à s’investir dans la littérature locale. L’espace littéraire belge francophone ne peut donc prendre appui sur un nomos – c’est-à-dire une loi fondamentale qui imposerait à l’ensemble des agents, au-delà de l’antagonisme de leurs prises de position, de préserver ses spécificités fondatrices 25. Pour être plus précis encore, cette absence engendre et institue un doute généralisé : en Belgique, les jeux littéraires sont déjà faits ou, du moins, sont joués sans grande conviction, les écrivains étant prédisposés à n’attacher qu’un prix tout relatif aux jugements des instances de consécration locales, lesquelles sont elles-mêmes sceptiques à l’égard de leur propre autorité. L’hétéronomie spécifiquement littéraire entretient ainsi un antinomos (ou une force juridique opposée) incitant à s’investir dans un modèle universel « français ». Ce que l’on peut alors appeler l’antinomie (ou coexistence de lois constitutives concurrentes) est ce qui, à mon sens, délimite et par conséquent définit l’espace littéraire belge francophone, sans l’unifier, mais au contraire en l’écartelant entre un pôle où prévaut un modèle d’écrivain « belge » et un pôle où domine un modèle « français » 26.

  • 27 Lire, par exemple, Renée C. Fox, Le Château des Belges. Un peuple se retrouve, Duculot, 1997.
  • 28 Stefan Gross et Johannes Thomas, Les Concepts nationaux de la littérature. L’exemple de la Belgique (...)

Ce qui rend aussi instable la position de l’écrivain belge francophone est donc bien plus qu’une forme spécifiquement littéraire d’« insécurité linguistique » (une « insécurité littéraire ») : c’est un doute permanent sur son statut d’écrivain, c’est-à-dire, par définition, sur son statut d’écrivain de langue « française ». En comparaison, la France littéraire est animée par une confiance hypertrophiée, du fait qu’elle repose sur une définition-délimitation de la littérature française comme littérature universelle, puisque « française ». Dans tous les secteurs de la société belge, de nombreux observateurs, scientifiques ou non, belges ou non, se sont étonnés de pratiques anciennes et répandues relevant de l’effacement de soi, telles que l’autocritique, l’autocontestation, l’autodérision, etc. 27. Celles-ci sont particulièrement visibles en matière littéraire. On en trouve ainsi d’innombrables exemples dans le flux ininterrompu de textes, véritable genre local, que suscite depuis le début du xixe siècle la question de l’existence d’une littérature nationale. Des chercheurs allemands n’ont eu aucune difficulté à en faire un florilège en deux tomes, qu’il suffit d’ouvrir pour trouver l’une ou l’autre illustration de cette dévalorisation de soi 28. En voici quelques-unes, où le doute se convertit, le temps d’une prise de position, en affirmations symboliquement autodestructrices :

« Ceux qui portent notre étendard à l’étranger n’ont rien de belge. » (Lambert Rulot, 1929)

« La Wallonie devrait être rattachée à la France, on ne verrait plus d’anthologies belges réunissant des auteurs de trente-sixième ordre, ni cette énorme et lamentable Histoire des lettres belges. » (Franz Hellens, 1958)

« La Belgique est un pays où le langage est remplacé par une bouillie bilingue. Notre mémoire est engluée d’à peu près et souillée d’abominables phrases affichées partout. […] Tout écrivain belge pense avec nostalgie aux pays de grandes cultures, où la langue vient du peuple même. » (Paul Willems, 1967)

  • 29 Lire à ce sujet Jérôme Meizoz, « Le droit de “mal écrire”. Trois cas helvétiques (xviiie-xxe siècle (...)
  • 30 Cette dénégation prend des formes radicales chez la plupart des très nombreux écrivains belges fran (...)

Ce n’est nullement l’autocritique en tant que telle mais sa fréquence et ses formes spécifiques qui méritent l’attention. Ainsi l’on observe que la grande majorité des prises de position, auxquelles fait d’ailleurs écho une large partie de la production savante, semblent ignorer le versant français des rapports de force franco-belges. Pour peu qu’ils soient abordés, les déséquilibres matériels et symboliques sont rarement examinés dans leur dialectique. Faisant l’économie de l’analyse de « relations littéraires » franco-belges qui, considérées a priori comme iréniques, prennent souvent l’allure de relations diplomatiques d’un type particulier, les auteurs se montrent presque exclusivement préoccupés par les faits et gestes de leurs compatriotes. Écrivains belges, éditeurs belges, libraires, diffuseurs, critiques, autorités publiques et lectorats belges : tous ces maillons de la chaîne de légitimation manqueraient plus ou moins à leur tâche, ne seraient pas assez ou trop ambitieux, seraient trop ou pas assez « belges », « français », « wallons », etc. Cette tendance à la flagellation de soi – ou du voisin : le confrère régionaliste, l’éditeur cupide, le critique accusé de parisianisme, le public béotien, etc. – concerne aussi certaines pratiques d’« auto-surveillance 29 » scripturales, avec son cortège d’ « hypercorrectismes », ou encore la dénégation de spécificités vécues comme des tares ou des artefacts 30. En résumé, inspirés par une vision plutôt unilatérale que dialectique des rapports de force, la plupart rejettent la responsabilité du déficit de reconnaissance sur telle ou telle catégorie professionnelle, sur « les Belges » ou, dans un geste qui se veut plus politique, sur la Belgique.

La contrepartie de cette haine de soi est l’amour du modèle, qui comporte généralement l’amour du pays où ce modèle s’est engendré.

  • 31 Charles Plisnier, cité in Jean Roussel, La Vie et l’œuvre ferventes de Charles Plisnier, Subervie, (...)

« J’ai été élevé dans l’adoration de cette France dont une ligne rouge nous séparait. […] Quand il faisait beau, notre mère nous conduisait, ma sœur et moi, sur les hauteurs de Spiennes. Les champs s’étendaient à l’infini devant nous, vers le sud, et nous ne voyions que des blés, des blés. Mais ma mère levait la main vers ces étendues et, d’une voix toute changée par l’amour : “Regardez, mes enfants, disait-elle, là, là, la France.” 31 »

Les écrivains belges et français, du moins ceux qui, dans le champ littéraire, se situent au pôle de la littérature « pure », ont ceci en commun que leur travail de désocialisation de leurs textes fictifs ou poétiques contient une part d’idéalisation du rôle historique de la France. Ils tendent tous à contribuer à une littérature française, avec ou sans guillemets, habitée par un idéal universaliste qui n’a pu se purifier complètement des injonctions politiques du passé. En ce sens, la patrimonialisation littéraire à laquelle ils se prêtent plus ou moins involontairement crée inlassablement une dépendance politique. Il conviendrait d’étudier comment et jusqu’à quel point la mission de l’écrivain au temps de du Bellay ou de Racine s’est muée en un service littéraire plus ou moins « pur », selon quel type d’écrivain, d’écriture, d’édition et de public. C’est à une histoire littéraire renouvelée qu’il s’agirait de tendre, ou plutôt à une histoire littéraire rebranchée sur l’histoire sociale des langues dont elle n’aurait jamais dû être déconnectée, du moins pas de la manière dont elle l’a été – et la précision n’est pas fortuite – en France. Il en résulterait une meilleure compréhension de la vocation d’écrivain en tant que rapportée au service littéraire. Celui-ci se différencie notamment selon son degré de légitimation, la distribution de ses profits et les obstacles à sa légitimation, probablement plus grands à mesure que l’on s’éloigne du centre parisien et que l’on pénètre dans des zones où la langue française s’est répandue sans lien direct avec l’expansionnisme hexagonal, par exemple dans de larges parties de la Belgique.

Notes

1 « À la plus grande gloire de la France. »

2 Lire Michel de Certeau, Dominique Julia et Jacques Revel, Une Politique de la langue, Folio, 2002 ; David C. Gordon, The French Language and National Identity (1930-1975), Mouton Publishers, 1978 ; Priscilla Parkhurst Ferguson, La France, nation littéraire, Labor, Bruxelles, 1991 ; Henri Meschonnic, De la Langue française. Essai sur une clarté obscure, Hachette, 1997 ; Astrid von Busekist, La Belgique. Politique des langues et construction de l’État, de 1780 à nos jours, Duculot, 1998.

3 Lire Paul Dirkx, Les « Amis belges ». Presse littéraire et franco-universalisme, Presses universitaires de Rennes, 2006.

4 Lire Els Witte, Jan Craeybeckx, Politieke geschiedenis van België sinds 1830. Spanningen in een burgerlijke democratie, Standaard Wetenschappelijke Uitgeverij, Anvers, 1985, p. 3-15.

5 Archives du ministère des Relations extérieures, « Série Europe / Sous-série Belgique / Dossier 78 : Relations bilatérales Belgique-France (juillet 1949-décembre 1952) », ministère des Relations extérieures, Paris, 1986, p. 150.

6 En 1992, une étape fut franchie lorsque de nombreux leaders politiques français de droite comme de gauche (notamment le ministre de l’Intérieur de l’époque, Jean-Pierre Chevènement) prirent position en faveur du « retour » de la Wallonie à la France. Lire Paul Dirkx, Les « Amis belges », op. cit., et « Nationalisme ­flamand, tentation “rattachiste” et médias français », Actes de la recherche en sciences sociales,1997, n° 119, p. 82-83.

7 Jacques Willequet, La Belgique sous la Botte. Résistances et collaborations 1940-1945, Éditions universitaires, 1986, p. 303.

8 Xavier Mabille, Histoire politique de la Belgique. Facteurs et acteurs de changement, CRISP, Bruxelles, 1986, p. 210.

9 Jacques Willequet, La Belgique sous la Botte, op. cit., p. 303.

10 François-Xavier Verschave, La Françafrique. Le plus long scandale de la République, Stock, 1998, p. 143.

11 Éric Bussière, La France, la Belgique et l’Organisation économique de l’Europe 1918-1935, ministère de l’Économie, des Finances et du Budget, Paris, 1992, p. 5.

12 Le fonctionnement de l’État en Belgique hésite depuis cent soixante-quinze ans entre un esprit public issu des Lumières et un communautarisme romantique inspiré notamment de la lecture de Herder. Le lien organique, théorisé par le philosophe allemand, entre la langue et la communauté nationales est déterminant pour le nationalisme flamand. Celui-ci a toujours eu pour devise « De tael is gansch het volk [La langue, c’est le peuple [flamand] tout entier] », même s’il a longtemps cherché à s’accommoder du cadre « biculturel » belge tout en entretenant des rapports ambivalents avec l’idée pannéerlandaise (l’union de la Flandre et des Pays-Bas néerlandophones). Son alter ego wallon, qui s’est largement formé par réaction contre lui, prône un nationalisme culturel dans le cadre de la région wallonne, qu’il considère généralement comme une partie de la mère patrie française. Enfin, le nationalisme belge ne pouvant, quant à lui, prendre appui sur aucune langue unique, il a vainement tenté de se réclamer de théories telles que celle de l’« âme belge », génie national fait d’un mélange de racines germaniques et latines et finalement bien plus proche de Herder que de l’abbé Grégoire.

13 Lire, par exemple, Marc Quaghebeur, Lettres belges entre absence et magie, Labor, Bruxelles, 1990.

14 Anne-Marie Thiesse, La Création des identités nationales. Europe XVIIIe-XXe siècle, Seuil, 1999, p. 143.

15 Le général n’acceptait pas l’existence de l’État belge, qui, à ses yeux, isolait plusieurs millions de « Français » de leur mère patrie. Mais il n’a pour autant jamais tenté de remettre en cause ouvertement la souveraineté belge, sans doute par souci du fragile consensus entre la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, dont la Belgique lui apparaissait comme le simple produit. Pour lui, il était inévitable que les Belges francophones, qui n’avaient de belge que le nom, prendraient peu à peu conscience de leur appartenance naturelle à la France et se détacheraient d’eux-mêmes de leur État artificiel. Si l’histoire semble aujourd’hui lui donner raison, en réalité, les forces centrifuges en Wallonie sont bien davantage stimulées par les appétits toujours plus voraces des séparatistes flamands que par l’idée « rattachiste », laquelle ne connaît toujours aucun succès populaire

16 Les réactions suscitées en France par l’octroi du prix Goncourt 2005 au Belge François Weyergans et du prix Médicis 2005 à son compatriote Jean-Philippe Toussaint en constituent un cas de figure récent intéressant.

17 Guy Michaud, Message poétique du symbolisme, Librairie Nizet, Paris, 1947, p. 236 et 238. Michel Décaudin fait observer que, vers la même époque, la formation de contre-légitimités régionales entre Toulouse et Aix « se rapproche par de nombreux points de la jeune poésie belge » (Michel Décaudin, La Crise des valeurs symbolistes. Vingt ans de poésie française 1895-1914, Slatkine, Genève, 1981 [1960], p. 37).

18 Les « irréguliers du langage » (Marc Quaghebeur), de Charles De Coster à Jean-Pierre Verheggen en passant par les surréalistes belges et leurs épigones, en sont autant d’illustrations a contrario.

19 L’idéaltype est peut-être Marc Wilmet, à la fois grammairien, membre de l’Aca­démie royale de langue et de littérature françaises et militant du parti « rattachiste » Rassemblement Wallonie-France.

20 « Nous le savons : [la langue française] est le reflet de notre culture, de notre identité » (Jacques Mercier, Les Maîtres de la langue française en Belgique, La Renaissance du Livre, Paris/Tournai, 2003, p. 5).

21 La « fédéralisation » de l’État belge repose sur l’idée selon laquelle il existe en Belgique trois « communautés » culturelles à base linguistique : la « Communauté flamande » (« néerlandophone » eût été plus conforme à l’esprit des lois de fédéralisation), la « Communauté française » (« francophone » eût été plus approprié) et la « Communauté germanophone » (seule appellation cohérente). À ces communautés s’ajoutent les régions, définies à partir de critères de plus en plus hétéroclites : région de Bruxelles-Capitale, région flamande (absorbée par la Communauté flamande) et région wallonne (incluant la Communauté germanophone). Toute l’opération est peu ou prou incompréhensible pour une écrasante majorité de citoyens, peu étonnés du reste de n’avoir jamais été consultés en la matière par un système politique qu’ils savent profondément particratique et qui les oblige par ailleurs à voter aux diverses élections (communales, provinciales, régionales, communautaires, fédérales et européennes). Pour l’étranger, l’organigramme n’est généralement guère plus lisible. Ainsi, lors d’une visite ­d’État en Belgique, le président François Mitterrand crut bon de demander au président (« ministre-président ») de la « Communauté française » combien de membres comptait son association. La « réforme » de l’État, dont les dernières « phases » se sont déroulées dans un climat très tendu, ressemble depuis longtemps à une formation de deux États nouveaux, à la faveur d’une grande braderie institutionnelle où l’argumentation raciste (supériorité du « peuple » flamand sur le « peuple » wallon, etc.) a pris le pas sur le principe linguistique initial et dont la plupart des observateurs estiment qu’elle ne prendra fin qu’avec la dislocation complète de ce qu’elle était censée « fédérer ».

22 À travers le Conseil supérieur de la langue française (présidé lors de sa création en 1985 par Joseph Hanse, également président, de 1968 à 1991, du Conseil international de la langue française), le Service de la langue française (1985), la Charte de la langue française (1989), etc.

23 Lire Paul Dirkx, « 2 décembre 1937. Charles Plisnier remporte le prix Goncourt. Création et séduction », in Jean-Pierre Bertrand, Michel Biron, Benoît Deniset Rainier Grutman (dir.), Histoire de la littérature belge 1830-2000, Fayard, 2003, p. 391-400.

24 Contradiction que la revue La Jeune Belgique, à l’origine de la « renaissance » littéraire des années 1880, tentait de résoudre dans une devise au contenu impénétrable, car nécessairement ambivalent : « Soyons nous. »

25 Sur le nomos, lire Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Seuil, 1992, p. 298 sq.

26 Opposition génératrice à son tour d’autres oppositions, notamment « flamand » / « wallon », « bruxellois » / « wallon », « bruxellois » / « liégeois », etc.

27 Lire, par exemple, Renée C. Fox, Le Château des Belges. Un peuple se retrouve, Duculot, 1997.

28 Stefan Gross et Johannes Thomas, Les Concepts nationaux de la littérature. L’exemple de la Belgique francophone. Une documentation en deux tomes. Tome 1 : 1815-1880. Tome 2 : 1880-1980, Alano Verlag/Rader Publikationen, Aix-la-Chapelle, 1989.

29 Lire à ce sujet Jérôme Meizoz, « Le droit de “mal écrire”. Trois cas helvétiques (xviiie-xxe siècle) », Actes de la recherche en sciences sociales 1996, n° 111-112, p. 92-109.

30 Cette dénégation prend des formes radicales chez la plupart des très nombreux écrivains belges francophones installés en (Île-de-)France, de Francis de Croisset à Jean-Claude Pirotte en passant par Henri Michaux.

31 Charles Plisnier, cité in Jean Roussel, La Vie et l’œuvre ferventes de Charles Plisnier, Subervie, 1957, p. 28.

Paul Dirkx

Table des matières

La joie de servir Isabelle Kalinowski

Trois personnages de domestiques

Extrait de Dans la dèche à Paris et à Londres George Orwell

« Les oreilles dans les pieds » Frédéric Junqua

Les philosophes & le service des tyrans

Servir les hommes ou L’art de la domination déniée Tassadit Yacine

Portrait de l’artiste en réformiste Bendy Glu

Le service littéraire. Les écrivains belges de langue « française » Paul Dirkx

L’art, la joie, l’effort Joël Laillier

Entretien avec une danseuse de l’Opéra de Paris

Au service du mythe Christel Coton

Récit d’un capitaine de l’armée de terre

Le « lièvre » en athlétisme Manuel Schotté

Conditions d’adhésion à un rôle relégué dans un univers vocationnel

Solidarité bien ordonnée Pascal Martin

Un accueil moderne dans une Caisse primaire d’assurance maladie

Extrait de Carnets d’un intérimaire Daniel Martinez

Le « relationnel » comme pratique & comme croyance Jean-Pierre Faguer

Servir au fast-food Vanessa Pinto

« Petit boulot » & engagement dans le travail

Histoire radicale

Présentation de Julian Gorkin Charles Jacquier

Situation du mouvement ouvrier & du socialisme Julián Gorkin

Réalisation : William Dodé