couverture
Agone 38 et 39
« Villes et résistances sociales »
Coordination Benoît Eugène
avec 1 DVD : Art Security Service, Bernard Mulliez (1h29) et Les Indésirables, Patrick Taliercio (1h13)
Parution : 23/05/2008
ISBN : 9782748900712
Format papier : 320 pages (15 x 21 cm)
30.00 € + port : 3.00 €

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Table des matières

La parabole de Gino Benoît Eugène

Naissance du promoteur Louis Chevalier

Le paysage contemporain de la ville de Marseille Alèssi Dell’Umbria

Aux origines de l’avant-dernière destruction (1960-2005)

La volonté de non-savoir Jean-Pierre Garnier

Comment la gentrification est devenue, de phénomène marginal, un projet politique global Mathieu Van Criekingen

Un déguerpissement exemplaire à Ouaga (Burkina Faso) Patrick Taliercio

Revitaliser la ville indienne Solomon Benjamin

Milieux d’affaires, société civile & politiques anti-pauvres

Les jeux Olympiques, médaille d’or des expulsions Centre on Housing Rights and Evictions

Les mirages du partenariat public-privé Pierre J. Hamel

Le cas des municipalités au Québec

L’international sera le genre humain Benoît Eugène

Une expérience de planification néolibérale au quartier Midi (Bruxelles)

« Ce ne sont que les émanations toxiques de la cerfelle d’un prof ! » Borislav Pekic

Histoire radicale

Pierre Monatte & le congrès d’Amiens Miguel Chueca

Souvenirs Pierre Monatte

Le Centre américain de secours après le départ de Varian Fry Daniel Bénédite

La Leçon des choses

Le besoin de croyance & le besoin de vérité Jacques Bouveresse

Le rêve de Bismarck (novembre 1870) Patrick Taliercio

Un inédit d’Arthur Rimbaud en jeune patriote ?

Vidéos jointes au numéro

Art Security Service (Bernard Mulliez ) et Les indésirables (Patrick Taliercio)

Dans un vocabulaire aujourd’hui dépassé, mais qui ne l’était pas alors, je parle de « constructeurs ». C’est « promoteurs » qu’il faudrait dire, comme on commençait de le faire ici et là, et sans bien comprendre – les textes le montrent – ce que le mot signifiait, ou mieux encore cachait. Plus personne aujourd’hui ne l’ignore. Si l’on ne sait pas exactement ce qu’ils sont, du moins sait-on, voit-on ce qu’ils font, ce qu’ils ont fait. Ce qui est sûr, c’est qu’ils sont les personnages les plus haïs de notre temps. À côté d’eux, les fermiers généraux, les spéculateurs sur les farines, les affameurs étaient les enfants chéris des Parisiens. En cas de révolution, ils seraient les premiers guillotinés : sur le parvis de la tour Montparnasse, dont le béton prendrait bien mal le sang, ou sur l’esplanade de la Défense, où, pour la première fois, il y aurait quelque chose à voir valant le déplacement. La liste est prête et celui-là le sait bien qui, comme disaient les sans-culottes, y passerait le premier. Point n’est besoin de le nommer. N’importe qui, au hasard de la rue, dira immédiatement son nom. Sur l’échafaud qui l’attend, puisse-t-il être courageux ! Ou bien sur le bord de la trappe où Giraudoux précipitait déjà ses prédécesseurs qui, à côté de lui, ont l’air d’enfants faisant des pâtés de sable. Commentant dans Le Journal du Dimanche du 2 février 1975 la reprise de La Folle de Chaillot, Pierre Marcabru écrivait : « La Folle se porte bien. Tout ce que dit Giraudoux est nôtre. Nous l’avons rejoint. Que dit-il et par l’intermédiaire d’une mendiante bariolée qui règne sur tout un peuple d’innocents ?… Que Paris ne survivra pas à l’âpreté de ceux qui le convoitent… Qu’il faut jeter les financiers, les promoteurs, les prospecteurs au fond d’un gouffre. Ce qui est fait à la fin de la pièce. Voilà la peste enterrée. » Les promoteurs au fond d’un gouffre. Voilà qui est clair, simple, définitif et qui résume suffisamment l’état actuel de l’opinion. Point n’est besoin d’expliquer davantage et l’opinion sur les promoteurs et les promoteurs eux-mêmes. Le mot suffit qui vient naturellement au bout de la plume, qui tombe comme un couperet : les promoteurs !

  • 1 Directeur du Comptoir national du logement, créé en 1954-1955. C’est en janvier-février 1961 qu’écl (...)
  • 2 Fernand Pouillon, Mémoires d’un architecte, Seuil, 1968.
  • 3 BMO, 22 avril 1954.

On n’en était pas encore là dans les débuts. Le mot perçait à peine. Qui l’avait inventé ? Si l’on peut parler d’invention. Quand ? Comment ? Avec quelle signification ? On en discuterait. Il en est du « promoteur » comme des « grands ensembles » et d’autres trouvailles du même acabit – en attendant l’innovation, la mutation, l’environnement, j’en passe et des meilleures. Ils doivent dater des mêmes années, sortir d’une même fabrique, d’une même couvée, des mêmes cerveaux incultes, mais confiants et à juste titre dans l’énorme pouvoir de l’ignorance et de la bêtise sur l’ignorance et la bêtise des gens. Il faut croire d’ailleurs qu’avec les siècles ces dernières ont fait de grands progrès. Le pire affairiste de l’Ancien Régime, poussé de la veille, à peine débarrassé de sa livrée, débarbouillé de sa cuisine, se garde bien d’imaginer pour sa marchandise un mot nouveau qui sentirait son rustre et son coquin, qui éveillerait la méfiance et pis encore, ferait rire. Déjà l’affairiste balzacien prend des libertés avec le vocabulaire. En toute quiétude, celui de notre temps peut vraiment dire n’importe quoi n’importe comment : articuler par exemple « promoteur », un beau matin en se faisant la barbe, en prenant l’apéritif, ou à cet instant béni et de haute inspiration qui se situe entre la poire et le fromage. Dans ses Mémoires d’un architecte, si précieux pour la description de ces années, éblouissants par ailleurs, Fernand Pouillon écrit : « Certes, je connaissais bien le métier de monteur d’affaires immobilières (le terme “promoteurs” fut inventé plus tard par Larrue 1, depuis il a fait florès). 2» Au départ, nul ne savait exactement ce que le mot voulait dire. Pas même ceux qui l’avaient inventé et commençaient d’en orner leurs panonceaux, d’en badigeonner leurs palissades. Pas même eux ? Surtout pas eux, persuadés que ça n’avait aucune importance et plutôt même rassurés de cela. Un mot comme un autre, nullement péjoratif et même plutôt flatteur. On se frotte les yeux, feuilletant le Bulletin municipal officiel de voir, en avril 1954, des conseillers communistes se flatter d’avoir été, dans l’aménagement de leur arrondissement, « les véritables promoteurs 3». À quelques années de là, deux ou trois ans plus tard, ils auraient fui ce mot comme la peste.

Les premiers temps du mot expriment ceux de la profession. « Ces intermédiaires, observe Fernand Pouillon : courtiers, marchands de biens cherchaient la voie de la fortune. Les voici aujourd’hui “promoteurs” : c’est par la promotion qu’ils ont voulu se définir », si tant est qu’il y ait plus de clarté dans « promotion » que dans « promoteur ». Ce n’est jamais que la forme nouvelle, d’une vieille histoire. Comme l’écrit Ernest Labrousse, grand maître de l’histoire économique, « la civilisation urbaine est une civilisation de conquête ». Le vent ayant tourné, l’immobilier qui ne valait plus rien se mettant à rapporter de l’or, on voit embarquer vers la Toison d’or, accourant des professions les plus diverses, les plus inattendues, parfois les plus cocasses, des ambitions et des appétits qui, hier encore, se portaient ailleurs. Dans les affaires du bâtiment se concentre cette volonté féroce de tenter sa chance et, pour ceux qui l’ont déjà bien en main, de s’enrichir le plus vite possible, qui est le grand sujet de La Comédie humaine. Dans la vie, il y a les imbéciles, ceux qui oublient de s’enrichir, ou ne savent s’y prendre. Et puis ceux qui ne pensent qu’à cela, sans égard aux moyens : « Les assassinats sur la grande route me semblent des actes de charité comparativement à certaines combinaisons financières », constate Du Tillet, c’est-à-dire Balzac, dans César Birotteau, jugeant ainsi de spéculations qui passaient alors pour hautement honorables. Il se trouve seulement qu’à toutes époques, mais plus certainement encore dans les années où nous sommes, ces appétits, toujours à l’affût, sont plus nombreux à Paris qu’ailleurs, mieux aiguisés, mieux attablés. Il se trouve aussi que le gâteau y est plus copieux. Et quel gâteau que les affaires immobilières ! La recette en est enfantine et la pâte monte vite. Point n’est même besoin de gros capitaux. Il suffit d’un peu de chance et de beaucoup d’audace, de savoir mettre « le paquet » comme on dit, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, certains anniversaires, dont une presse admirative nous informe, se fêtent désormais non par années mais par milliards. D’abord un prêt. Puis l’achat, à bon compte, d’un terrain non constructible. Enfin, sur un coup de baguette magique, quelque bonne fée intervenant, le terrain devenant terrain à bâtir. À quoi bon raconter la suite d’un scénario que chacun désormais connaît bien ? Mais dans les débuts, on n’y voyait pas encore très clair, à l’exception des maîtres d’œuvre, dans ce qui pourtant crevait la vue et relevait de l’économie politique la plus enfantine, du jeu de billes ou de la foire à l’empoigne. S’il y a quelque intérêt dans ce rappel, c’est de souligner à quel point les choses les plus évidentes sont longues à être reconnues et connues comme telles. Alors que la comédie dure déjà depuis quelque temps, ce n’est guère qu’à partir de 1955 que les conseillers communistes, pourtant vigilants et informés, commencent de dénoncer et de démonter un système qui aboutit à ce résultat que, si l’on construit, ce sont « des immeubles luxueux et grâce à la prime de construction payée par l’État… Et comme les deux tiers des ressources fiscales proviennent de l’impôt indirect, finalement ce sont les travailleurs qui, payant la plus grande partie des impôts indirects, paient pour loger les plus riches » (séance du 15 décembre 1955). Et le 10 décembre 1956 : « Le système actuel des prêts et des primes est devenu un véritable scandale. » Exemples à l’appui.

On voit donc se lancer dans les affaires immobilières, devenues affaires de « promoteurs », un tout-venant toujours disponible. Des gens du bâtiment, bien sûr, c’est-à-dire d’abord des agents immobiliers, au fait des terrains, des immeubles à acheter et à vendre, au cœur du débat. Un peu d’argent. Une poignée de collaborateurs, au premier rang desquels une secrétaire pourvue de toutes les qualités nécessaires, une Circé chargée d’enjôler les navigateurs, ou plutôt une Pénélope, ladite secrétaire étant souvent l’épouse dévouée du patron. Un service commercial déjà en place. Un architecte pour dresser les plans. Et pour les vérifier ou faire semblant, un service technique ou baptisé tel. On ne saurait dès lors s’étonner si, en matière de technique, on allait parfois de surprise en surprise. À partir de ces années, la comédie boulevardière et le music-hall, souvent plus utiles à consulter que la sociologie du logement, et en tout cas plus drôles, trouvent dans les mésaventures de cette espèce un de leurs sujets favoris. Je vois encore à l’Olympia, joué par des duettistes célèbres, le numéro de l’agent immobilier faisant visiter à un jeune ménage un petit bijou d’appartement : « Quand nous aurons des enfants… (on était alors en pleine reprise de la fécondité) ce sera tout de même un peu petit. — Mais précisément, madame, si nous avons fait petit, c’est pour vous rendre service et en pensant au moment où vous aurez des enfants. C’est lorsque vous aurez des enfants que vous serez à même de juger et que vous nous serez reconnaissante. Vous me dites que les w.-c. sont trop près de la cuisine. C’est à dessein. Du petit coin, vous pourrez avoir un œil sur leurs jeux et même surveiller la soupe. »

Et puis, outre les gens du bâtiment, ou plus ou moins en rapport avec le bâtiment, ceux qui accouraient des professions les plus éloignées, parfois les plus invraisemblables. Les gens sans profession eux-mêmes ou faisant profession de n’en pas avoir, n’ayant jamais rien fait de leurs dix doigts, trop fainéants ou trop distingués pour cela, trop gueux ou trop blasonnés et qui trouvaient soudain le moyen de travailler sans prendre de la peine, de s’enrichir sans se fatiguer. Ainsi se forma dans ces années bénies, nouveau venu dans la société parisienne, ou comme disait Balzac, nouvelle espèce sociale, le monde, la faune de l’immobilier. Assurément ce bataillon composite, cette troupe joyeuse et qui ne doutait de rien, n’allait pas tarder à diminuer en chemin, tout en se renouvelant d’ailleurs et en se recrutant autrement. Peut-être même en changeant. Ou du moins en s’efforçant d’en avoir l’air, de s’assagir, de se régulariser, de se moraliser, de se conformer, comme dans La République de Platon que « la défense et illustration » des promoteurs n’hésite pas à citer, au vrai, au bien, au beau. Oui, au beau lui-même, qui le croirait ? À l’aventurier sans foi ni loi du début, à l’aventurier de sa propre aventure succédera l’aventurier de l’aventure des autres et, pourquoi pas ? de la grande aventure humaine. À lire l’apologie qu’ont faite, à partir des années 1960, certains promoteurs, on croirait revivre La Légende des siècles, retrouver les « visionnaires », les « paladins ». Ils vont là où les autres trébuchent. Ils sont les protecteurs de la veuve et de l’orphelin, les grands désintéressés, ceux qui paient de leur bourse, de leur santé, de leur vie, ceux qui se saignent. Ils entraînent avec eux, ils ébranlent le monde. En un mot, ils sont les « promoteurs ». Sans doute, un jour s’étonnent-ils de découvrir que leurs poches sont pleines, et d’un argent dont ils ne savent absolument pas qui l’a mis là. Et d’apprendre aussi par la rumeur publique qu’ils ont des châteaux, des chasses et, sur la Côte d’Azur, des villas dont ils n’avaient jamais entendu parler. Quel mauvais plaisant a pu leur jouer ce tour ? Que ne va-t-on imaginer ? Autrefois, peut-être. Non, maintenant. Depuis les débuts, en effet, que de changement ! Les « brebis galeuses » ont été exécutées, les gens triés sur le volet, la profession épurée, les affaires sévèrement réglementées. L’expérience est venue. Enfin l’honneur est là, non le vieil honneur vermoulu, mais le jeune honneur tout neuf de la fringante corporation.

Il est certain qu’en peu d’années, l’équipée du début a fait place à un autre cortège. En moins qu’il n’en faut pour changer de décor. C’était le Far West ou quelque chose d’approchant : ainsi le décrivent, évoquant ces premiers temps, les praticiens de la chose, les vieux routiers d’alors, utilisant pour se faire comprendre cette comparaison empruntée aux westerns de leurs soirées de télévision. Une sorte de Far West, sans foi ni loi ou de loi incertaine. Sans shérif ou débarquant à peine et qui, pour trancher dans un cas difficile, tirait de sa poche quelque vieux règlement, un texte d’avant guerre, généralement sans rapport avec le problème en question, un peu comme, sur l’écran, le juge sort de sa redingote, avec un flacon de whisky, une bible culottée. Le fait est que, pensant à tel constructeur d’alors, aujourd’hui disparu, mort à la tâche, et dont le souvenir envahira souvent ces pages, je l’imagine ainsi. Était-il ou se disait-il promoteur, urbaniste, constructeur ou tout simplement architecte ? Je ne sais plus. D’ailleurs, en ce temps-là, on s’embrouillait un peu, moi en tout cas, dans ces mots qu’on distinguait mal. Je le vois en gaucho : immense et haut perché, dégingandé, joyeux, sympathique, le rire communicatif, les dents éclatantes, la voix assourdissante, l’étreinte innombrable, l’amitié chaleureuse, l’hospitalité débordante, la table toujours ouverte, l’argumentation irrésistible. Et bien évidemment aussi – est-il besoin de l’ajouter ? – des bras immenses, des mains tentaculaires, à ses pieds des bottes de sept lieues, des yeux auxquels rien n’échappait : il était partout à la fois, il voyait tout, il savait tout et, pour un peu, il prenait tout. Il aurait tout pris s’il n’avait eu la mauvaise habitude de jouer les Gary Cooper surgissant au saloon et réglant à coups de revolver ses affaires, et s’il n’avait traité trop souvent ses partenaires en vulgaires Peaux-Rouges. Éclatant de rire, il disait ce qu’il ne fallait pas : par exemple que son projet n’était peut-être pas des plus beaux, mais qu’on avait vu pire ; de toute manière, le quartier était si affreux que ça n’avait guère d’importance ; ou bien encore, à qui objectait que sa maquette portait plus d’arbres que son béton n’en pouvait nourrir, il accordait, hilare, qu’il était bien d’accord : jamais on n’avait vu arbre pousser dans un grand ensemble. Propos excessifs, cynisme inutile et qui gênait ses confrères présents, d’accord avec lui, mais ne le disant pas. Un gaucho ! Il en avait tant fait, lui et les siens, que la Maison-Blanche avait fini par établir un règlement. Et puis il était mort et beaucoup de ses semblables, caracoleurs, cascadeurs et beaux parleurs de son espèce avaient également disparu. Seuls avaient subsisté, disposant par cette sélection d’un pouvoir plus grand, d’un champ d’action plus vaste, les plus solides, les plus prudents, les moins bruyants ; ceux qui surveillaient un peu mieux leur langage et qui prenaient bien garde à ne pas dire, comme l’architecte de César Birotteau : « Un architecte chiffre une construction neuve à un centime près, mais comme je ne sais pas ce que c’est que d’enfiler le bourgeois… pardon, ce mot m’a échappé ! » Le bourgeois français veut bien qu’on l’« enfile », mais il n’aime pas qu’on le lui dise. Seuls avaient subsisté ceux qui par ailleurs avaient eu de la chance, ceux qui étaient tombés sur une bonne affaire, qui étaient arrivés au bon moment. Ceux aussi qui avaient les reins les plus solides, le plus d’argent. L’argent ? En définitive, la grande différence entre l’époque qui va s’ouvrir et ces premiers temps, c’est, à partir de 1960, l’arrivée en force des banques. Elles interviendront alors, indirectement, en prêtant de l’argent, ou directement, en montant leurs propres affaires immobilières.

Et bien évidemment, l’entrée en scène des banques fera de cette nouvelle époque l’âge d’or des promoteurs. Le triomphe des promoteurs ! Si le sujet n’avait été trop figuratif et si, bientôt, la crise et la mauvaise humeur du public n’avaient conseillé la discrétion, quel beau thème c’eût été pour le plafond de ces cathédrales nouvelles, le centre commercial de quelque Parly 2 ou la salle des pas perdus de la gare Montparnasse, cette désolation ! Le beau fixe. Plus d’inquiétude à se faire. Plus de tempêtes à redouter. Un orage a nettoyé le temps. Le scandale du CNL a chassé à jamais tous les scandales. À l’aube du jour qui se lève, le sacrifice propitiatoire a été accompli ! On a lavé le pavé du temple. Qui oserait prétendre qu’il puisse être à nouveau souillé ? À quoi bon désormais prendre des précautions ? Un jeu rigoureux, officiel, a été établi. Il suffit d’en appliquer la règle, la règle d’un jeu aux mises de plus en plus grosses, fantastiques, d’un jeu où l’on gagne à tous les coups : presque décourageant de facilité. Ce n’est même plus un jeu, c’est une machine à sous. Des moyens illimités. Une puissance immense. Les pouvoirs d’accord. Presque aux ordres. […] Le ministre au bout du fil, en ligne directe, si gentil avec ça, si arrangeant, si empressé : « Mais comment donc, mon cher ami. » C’est le mot, un ami. Alors, pourquoi s’arrêter en aussi beau chemin ? Pourquoi souffler ? D’autant que la fatigue est mince et que la machine, une fois montée, marche à peu près seule. Pourquoi modérer ses desseins ? Pourquoi même les cacher ? Pourquoi feindre ? Projets sur projets. Pélion sur Ossa. Voyez La Légende des siècles : toujours les paladins. Il est vrai que la terre a des limites, à plus forte raison la ville. Il suffit de s’entendre et de partager en bons camarades. À moi ceci et un bout de cela, à toi cela et un bout de ceci. À moi l’Opéra et un coin de vilaine banlieue. À toi les quartiers de l’Est. Pourquoi cette grimace ? Attrape en compensation ces belles terres à blé, ces forêts somptueuses, Versailles à ta portée, la vue sur le château, Louis XIV pour voisin ! On peut continuer de la sorte et résumer ainsi ces temps inimitables. Il est même difficile de faire autrement. Le thème n’est pas de droit administratif, de science financière ou de sociologie. Pas même d’urbanisme. Il est de comédie.

Il n’en est pas de même des années qui précèdent, si vite envolées que, dans bien des écrits et dans le souvenir même, on les confond souvent avec celles qui suivent. Elles sont déjà de comédie, mais on n’en est qu’au premier acte, à la présentation des personnages, ou plutôt à leur découverte et à la surprise que cela cause. On découvre… Mais pourquoi ne pas me mettre moi-même en scène ? Je découvre une humanité que je ne soupçonnais qu’à travers mes classiques. Elle était là en chair et en os. Semblable à celle de mes lectures. Et pourtant si différente. Les différences surtout me retenaient. Passons sur l’attirail extravagant, sur les voitures énormes et voyantes – les carrosses des ancêtres ne valaient pas mieux ; passons sur les inaugurations mémorables, sur les buffets « à tout casser » ; négligeons les chemises roses, les vestes de velours et les jabots de dentelle, non sans remarquer pourtant qu’au temps de Balzac et de Zola les plus imprudents en affaires croyaient prudent de s’habiller le plus bourgeoisement du monde : Saccard était en jaquette noire et les plus beaux faisans veillaient à ne pas trop étaler leurs plumes. Je les trouvais surtout plus rapaces, moins encombrés de scrupules, plus cyniques aussi et plus vulgaires. De ce qu’il appelle la « maffia-du-bâtiment-vendu-en-appartements », Pouillon écrit : « Le moins qu’on puisse en dire, c’est qu’ils ne sont pas idéalistes. » C’est ce que j’ai entendu dire bien souvent à cette époque de tel ou tel. Pas le moins du monde idéaliste, mon gaucho, et s’en vantant, allant même jusqu’à faire de cette indifférence à l’idéalisme des autres une sorte de manifestation de ce que Kant appellerait l’« idéalisme absolu ». Pas le moins du monde idéalistes, ces seigneurs de la construction que j’entendais un jour se plaindre entre eux de ce qu’à les croire, dans le Paris d’alors, seules les petites opérations étaient autorisées : « Vente de cacahuètes », disait l’un. Et l’autre de rétorquer : « Chacun sait que tu préfères l’épicerie en gros. » Entendant parler ainsi de quartiers merveilleux, un vieux Parisien ne pouvait que se sentir mal à son aise, incapable de sourire, de participer même du bout du doigt à cette conversation hautement distinguée. Il préférait feindre celui qui n’a pas entendu, comme s’il était tombé sur quelque sordide tractation, sur quelque partage de dépouilles.

« Pas le moins du monde idéalistes. » Et, ajoutait-on des mêmes, « assez peu sensibles aux petites fleurs » : c’est-à-dire à la beauté qu’ils n’hésitaient pas à piétiner, aux sentiments qu’ils ne se faisaient aucun scrupule de bousculer, mais surtout à la générosité, à la bonté, à ces fleurs immatérielles que le matérialisme fait parfois éclore, à ces retombées inattendues des spéculations les plus impitoyables, les mains qui s’ouvrent après les mains qui prennent, tout ce que l’histoire du capitalisme parisien raconte – le moins désintéressé pourtant des capitalismes, le plus âpre, le plus sordide, si l’on en croit Marx qui le connaissait bien et qui écrivit à Paris les pages les plus terribles de son Manifeste. Rien de tel en ces années. Ce qui vient de la pierre va à la pierre ou à des insanités. Le gain ne sert qu’au gain et à rien d’autre. Pas le moindre geste désintéressé, à moins qu’il ne soit de cinéma. Pas la plus petite subvention à la science – pas même au cancer dont ces messieurs à la mine resplendissante et à la peau saine n’ont pas l’air de s’inquiéter. Quant à la vieille histoire des générations qui gaspillent ce que les pères ont amassé, vengeant la société de l’égoïsme familial, pas le moindre embryon de poète ou de musicien dans les berceaux, pas le moindre galopin un peu farceur, mordu de littérature, latiniste en herbe, ou collectionneur de monnaie gauloise, pour inquiéter ou pour rassurer. Et pas même, au petit bout de la table, ces gens de lettres, cette « racaille » que les fermiers généraux des Lettres persanes se plaisaient pourtant à inviter. Rien. Rien. Rien. On me dira que ces miracles n’arrivent qu’en fin d’existence, au moment de rendre un dernier compte, avant le dernier soupir ; ou encore à la deuxième ou à la troisième génération. La crise est venue trop tôt, avant même qu’on puisse parler de la première. On ne saura jamais ce qu’auraient donné les suivantes.

En fait de petites fleurs, il ne s’agissait alors que d’amasser le plus d’argent possible et sans fleurs excessives les uns à l’égard des autres. Les projets s’ajoutaient aux projets, les opérations aux opérations, le secteur public étant vite délaissé pour le secteur privé qui rapportait davantage. Les beaux quartiers surtout étaient visés, où l’on gagnait le plus, des sommes énormes, en obtenant des dérogations, en bourrant les îlots, en édifiant ce que l’on appellera bientôt des HLM de luxe, ou plutôt de faux luxe, entassements d’appartements lilliputiens où s’étalaient de larges demeures qui savaient prendre leurs aises. Alors achèvent de disparaître, sacrifiés par leurs maîtres et massacrés par les promoteurs, ces vieux hôtels qui, dans certaines rues, plus noblement ou plus richement habitées que d’autres, se pressaient encore par légions, comme une meute joyeuse au départ d’une chasse à courre. Sous le Second Empire, Saccard les voit au loin briller de mille feux, insouciants, et ne sachant pas que beaucoup d’entre eux vont mourir. C’est désormais une hécatombe. Si l’on en croit Jean Bastié, méticuleux observateur de l’immobilier parisien, de 1945 à 1956, c’est dans le 16e arrondissement, le plus riche et le mieux pourvu de logements, qu’on en construit le plus. En décembre 1956, un conseiller municipal observe qu’on enregistre au bureau des permis de construire plus de demandes en une semaine pour cet arrondissement qu’en six mois pour le 11e. Est-il besoin de dire qu’il ne s’agit pas d’un conseiller municipal du 16e ? Les communications que font, au début de chaque session, les conseillers communistes spécialisés dans les affaires de logements, constituent le dossier le plus précis et le plus implacable sur l’évolution de l’immobilier au cours de ces années et sur cette correspondance entre la géographie de la construction, celle de la spéculation et celle des beaux quartiers. Un peu plus tard, viendra le tour du 15e. En avril 1958, la Compagnie foncière du 15e demande un contrat, un petit contrat pas cher, pour faire l’étude de l’arrondissement. « Cette sociologie ne me dit rien qui vaille », observe un conseiller municipal. Et, mettant les pieds dans le plat : « La société ne désire sans doute pas être chargée de cette étude seulement pour percevoir dix millions, mais parce qu’elle espère bien obtenir sans concurrence le bénéfice de la réalisation du projet. Il y a donc lieu de penser que de gros intérêts doivent s’agiter… » L’aménagement d’un arrondissement de 260 000 habitants, une paille !

Et puis, très vite, et en même temps que se multiplient des opérations de cette espèce qui ont l’excuse ou le prétexte du logement et qui, tout en transformant des quartiers entiers, ne portent pas encore atteinte à l’essentiel, qui ne frappent pas la ville dans ses parties vives, voilà que percent des projets plus redoutables, qui la prennent à la gorge. Les plans sont là. Déjà léchés, fignolés, féroces. Mais ils n’osent pas encore montrer leurs crocs. Spectacle étrange et qui semble comique, alors qu’il devrait effrayer. C’est généralement en fin de réunion, et comme si l’heure de la récréation avait déjà sonné, que tel ou tel s’enhardit à proposer un étonnant projet. En s’excusant, en bredouillant, en parlant dans sa barbe, en faisant celui qui ne sait où se mettre. Je vois encore un architecte, si l’on peut employer ce mot divin pour qui n’évoquait pas Eupalinos, avancer une chose innommable, un peu comme un gros bébé malpropre qui ne sait comment dire à son papa, à sa maman, à l’assistance, qu’il a fait un gros besoin dans sa culotte. Deux ans plus tard, le gros bébé aura forci, il changera de ton, le gros besoin sera devenu monument, l’étron chef-d’œuvre qu’on étalera sous les yeux de tous et devant lequel chacun devra proclamer son admiration. Nous n’en sommes encore qu’à l’époque enfantine, timide, virginale, à l’époque où l’on n’ose pas. Ou bien si l’on ose, c’est par personne interposée, en faisant présenter l’invraisemblable par un prête-nom ou encore par un personnage un peu farfelu, un peu excessif qu’on pourra toujours démentir au besoin, ou envoyer se reposer à la campagne si l’affaire est écartée, repoussée avec stupéfaction par ceux qui détiennent encore le pouvoir de décider : « Bâtir des tours à cet emplacement ! Vous connaissez le personnage ? Il a trop d’imagination ! Depuis qu’il a eu le prix de Rome… » ou encore : « Parce qu’il n’a pas eu le prix de Rome, il se croit Michel-Ange en train d’exhausser la coupole de Saint-Pierre. Ne craignez rien… Ce n’est pas sérieux… Lui-même ne prend pas cela au sérieux. Je le connais bien, c’est un joyeux drille. Un plaisantin. Ce qu’il nous raconte, c’est une farce comme on en fait aux Beaux-Arts. Une histoire de rapins comme en racontent Hugo, Murger, Carco. N’avez-vous donc pas lu De Montmartre au quartier Latin ? Quand Picasso, pour frapper un grand coup, déclarait : “Lorsque tu fais un paysage, il faut d’abord que ça ressemble à une assiette.” Le procédé est le même. Vous ne connaissez donc pas vos classiques. “Frapper un grand coup”, c’est beaucoup dire, il ne voulait que distraire l’assemblée. » Et l’assemblée se mettait à rire, contente d’avoir en son sein d’aussi plaisants esprits. Jules Romains, qui sommeillait toujours un peu ou en avait l’air, se croyait revenu au temps des « copains ». À vrai dire, c’était plutôt Donogoo qu’on lui jouait, ou plutôt qu’on se préparait à lui jouer. Car, pour jouer Donogoo, c’est-à-dire pour tromper pleinement son monde et avec l’accord des gens eux-mêmes que l’on trompait, pour bénéficier à plein de l’illusion collective, d’autres conditions devaient être réunies qui ne l’étaient pas encore.

Certaines pourtant l’étaient déjà. Bientôt l’opinion publique allait courir. Dès maintenant, elle marchait.

Notes

1 Directeur du Comptoir national du logement, créé en 1954-1955. C’est en janvier-février 1961 qu’éclate « le scandale du CNL ».

2 Fernand Pouillon, Mémoires d’un architecte, Seuil, 1968.

3 BMO, 22 avril 1954.

Louis Chevalier

Table des matières

La parabole de Gino Benoît Eugène

Naissance du promoteur Louis Chevalier

Le paysage contemporain de la ville de Marseille Alèssi Dell’Umbria

Aux origines de l’avant-dernière destruction (1960-2005)

La volonté de non-savoir Jean-Pierre Garnier

Comment la gentrification est devenue, de phénomène marginal, un projet politique global Mathieu Van Criekingen

Un déguerpissement exemplaire à Ouaga (Burkina Faso) Patrick Taliercio

Revitaliser la ville indienne Solomon Benjamin

Milieux d’affaires, société civile & politiques anti-pauvres

Les jeux Olympiques, médaille d’or des expulsions Centre on Housing Rights and Evictions

Les mirages du partenariat public-privé Pierre J. Hamel

Le cas des municipalités au Québec

L’international sera le genre humain Benoît Eugène

Une expérience de planification néolibérale au quartier Midi (Bruxelles)

« Ce ne sont que les émanations toxiques de la cerfelle d’un prof ! » Borislav Pekic

Histoire radicale

Pierre Monatte & le congrès d’Amiens Miguel Chueca

Souvenirs Pierre Monatte

Le Centre américain de secours après le départ de Varian Fry Daniel Bénédite

La Leçon des choses

Le besoin de croyance & le besoin de vérité Jacques Bouveresse

Le rêve de Bismarck (novembre 1870) Patrick Taliercio

Un inédit d’Arthur Rimbaud en jeune patriote ?

Vidéos jointes au numéro

Art Security Service (Bernard Mulliez ) et Les indésirables (Patrick Taliercio)

Réalisation : William Dodé